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Full text of "Mont-Revêche"

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MONT-REVÊCHE 


U'èt 


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Paris.  —  iMP.  DE  LA  LIBRAIRIE  NOUVELLE.  ~  BouidiUiat,  15,  mc  Breda. 


GEORGE  8ÂND 


MONT-REVÊCHE 


V  fl*uor>-irçh.=s    ^ 


'^itY9^<y^ 


PARIS 

LIBRAIRIE    NOUVELLE 

Bon.EVARD    DES    ITALIENS,    15,    EN   FACE  DE    LA   MAISON     DORÉE 
La   traduction   et   la   reproduction    sont    réservées 


1857 


UniversT^J* 
BIBLIOTHECA 


AVANT-PROPOS 


Voici  encore  un  roman  à  propos  duquel  on  dira  probable- 
ment comme  on  a  dit  à  propos  de  ceux  que  j'ai  faits,  comme 
on  dit  à  propos  de  tous  les  romans  en  général  :  Qu'est-ce  que 
cela  prouve? 

Oui,  il  y  a  une  classe  de  lecteurs  qui  s'irrite  contre  l'auteur 
qui  ne  conclut  pas.  Mais,  en  revanche,  il  y  aune  autre  classe  de 
lecteurs  qui  voit  dans  tout  détail  un  plaidoyer^  dans  tout  dénoû- 
ment  une  démonstration,  et  qui,  finalement,  s'irrite  de  la  con- 
clusion qu'elle  impute  à  l'auteur.  L'une  et  l'autre  classe  de  lec- 
teurs vit  de  ce  préjugé,  très -accrédité  dans  l'histoire  des  arts, 
que  le  roman  doit  fournir  une  conclusion  aux  idées  qu'il  sou- 
lève et  prouver  quelque  chose. 

Je  n'ai  jamais  songé  à  demander  rien  de  ce  genre  aux  ou- 
vrages d'art  ;  voilà  pourquoi  je  n'ai  jamais  songé  à  m'impo- 
ser  rien  de  semblable.  Mais  sans  doute  il  m'est  permis  aujour- 
d'hui de  répondre  à  cette  objection  injuste,  non  pas  quant  à 
moi  peut-être,  car  il  est  fort  possible  que  je  n'aie  fait  preuve  que 
d'impuissance  en  ne  concluant  pas,  mais  injuste  au  premier 
chef  envers  le  roman  en  général. 

On  aime  assez,  depuis  les  contes  de  fées  jusqu'aux  mélo- 
drames, que  le  vice  soit  puni  et  la  vertu  récompensée.  Pour 
mon  compte,  cela  me  plaît  aussi,  je  l'avoue;  mais  cela  ne 
prouve  malheureusement  rien,  ni  dans  un  conte  ni  dans  un 
drame.  Quand  le  vice  n'est  pas  puni  dans  un  livre  ou  sur  un 
théâtre,  ce  qui  est  tout  aussi  vrai  dans  la  vie  réelle  que  le  sort 
contraire,  il  n'est  pas  prouvé  pour  cela  que  le  vice  ne  soit  pas 
haïssable  et  punissable.  Quand  la  vertu  n'est  pas  plus  récompen- 
sée dans  la  fiction  littéraire  qu'elle  ne  l'est  souvent  dans  la  réa- 
lité, l'auteur,  eût-il  voulu  prouver  cette  énorraité,  que  la  vertu  est 

1 


Il 

inutile  en  ce  monde,  n'en  aurait  pas  moins  prouvé  une  seule 
chose,  à  savoir,  qu'il  est  fort  injuste  et  quelque  peu  absurde. 

Qu'est-ce  que  la  fable  d'un  roman,  d'une  tragédie,  d'une  nar- 
ration quelconque?  C'est  l'histoire  vraie  ou  fictive  d'un  fait, 
c'est  un  récit.  Voilà  ce  que  j'appellerai  le  roman  du  roman.  Tout 
ce  qu'on  y  fait  entrer  d'ornements  pour  la  peinture,  ou  de  ré- 
flexions pour  la  pensée,  n'en  est  que  l'accessoire  ;  mais  ce  sont 
des  choses  si  distinctes,  que  ces  accessoires  semblent  quelque- 
fois assez  agréables  pour  faire  oublier  et  pardonner  la  mauvaise 
combinaison  de  l'action,  tandis  que,  parfois  aussi,  l'intérêt  et 
l'habileté  de  cette  combinaison  font  que  îe  style  sans  charme 
et  les  détails  sans  vraisemblance  trouvent  grâce  devant  le  lec- 
teur. Mais  je  demande  ce  qu'un  fait  a  jamais  prouvé,  et  je  défie 
bien  qu'on  me  réponde.  Si  aucun  fait  particulier  ne  prouve 
dans  l'histoire  réelle  des  hommes,  comment  le  récit  d'un  fait 
imaginaire  prouverait-il?  Comment  pourrait-il  être  invoqué 
comme  une  conclusion  quelconque  aux  théories  que  le  narra- 
teur a  pu  soulever  et  discuter  en  passant,  ou  faire  discuter  par 
ses  personnages?  En  vérité,  que  le  bon  triomphe  du  mauvais  à 
la  fin,  ou  que  le  méchant  mange  le  juste,  que  la  veuve  se  con- 
sole ou  meure  d'une  fluxion  de  poitrine,  que  le  traître  fasse  for- 
tune ou  qu'il  aille  aux  galères,  que  l'homme  vertueux  soit 
récompensé  par  la  société  ou  par  le  simple  témoignage  de  sa  con- 
science, j'avoue  que  cela  m'est  bien  égal,  pourvu  que  leurs  exis- 
tences se  soient  liées  et  dénouées  d'une  manière  qui  m'intéresse 
jusqu'au  bout.  Je  me  trouverais  par  trop  simple  si  j'attendais 
après  le  parti  que  prendra  la  fantaisie  de  l'auteur  pour  me 
Taire  une  opinion  sur  le  vi^ai  et  le  faux  dans  la  nature,  sur  le 
juste  ou  l'injuste  dans  la  société. 

Si  le  vaisseau  qui  ramène  Virginie  ne  faisait  pas  naufrage 
au  port,  cela  prouverait-il  que  les  chastes  amours  sont  toujours 
couronnées  de  bonheur?  Et  de  ce  que  ce  maudit  vaisseau  som- 
bre avec  l'intéressante  héroïne,  cela  prouve-t-il  que  les  vrais 
amants  ne  sont  jamais  heureux?  Qu'est-ce  que  cela  prouve, 
Paul  et  Virginie?  Cela  prouve  que  la  jeunesse,  l'amitié,  l'amour 
i.t  la  nature  des  tropiques  sont  de  bien  belles  choses  quand  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre  les  raconte  et  les  décrit. 

Si  Faust  n'était  pas  entraîné  et  vaincu  par  le  diable,  cela 


III 

prouverait-il  que  les  passions  sont  moins  fortes  que  la  sagesse  ? 
Et,  de  ce  que  le  diable  est  plus  fort  que  le  philosophe,  cela 
prouve-t-il  que  la  philosophie  ne  puisse  jamais  vaincre  les 
passions?  Qu'est-ce  que  cela  prouve,  Faust?  Cela  prouve  que  la 
science,  la  poésie,  les  sentiments  humains,  les  images  fan- 
tastiques, les  idées  profpndes,  gracieuses  ou  terribles  sont  de 
bien  belles  choses  quand  Gœthe  en  fait  un  tableau  émouvant  et 
sublime. 

Si  Julie  ne  tombait  pas  dans  le  Léman,  si  Tancrède  ne  tuai 
pas  Clorinde,  si  Pyrrhus  épousait  Andromaque,  si  Daphnis 
n-'épousait  pas  Chloé,  si  la  fiancée  de  Lammermoor  ne  deve- 
nait pas  folle,  si  le  Giaour  ne  devenait  pas  moine,  nous  per- 
drions les  plus  belles  pages  d'autant  de  chefs-d'œuvre,  mais  il 
n'y  aurait  pas  une  preuve  de  plus  ou  de  de  moins,  pas  une 
conclusion  manquée  ou  trouvée  dans  ces  conceptions  de  l'in- 
telligence. 

Je  trouve  donc  la  critique  oiseuse,  quand  elle  discute  la  fan- 
taisie, et  fâcheuse  pour  l'art  quand  elle  veut  astreindre  la  fan- 
taisie à  être  une  démonstration  concluante.  Je  veux  qu'on  nous 
permette  de  démontrer  à  notre  point  de  vue  tout  ce  qu'il  nous 
plaira,  mais  non  pas  que  ceux  qui  combattent  ou  partagent 
nos  sentiments  demandent  compte  de  nos  sentiments  au  choix 
d'un  fait  plutôt  qu'à  celui  d'un  autre-  Je  ne  veux  pas  que  les 
uns  nous  crient:  «La  conclusion  est  évitée»;  que  les  autres 
crient  après  nous:  «La  conclusion  est  criminelle.» 

J'ai  fait  un  roman  qui  s'appelait  Leone-Leoni,  où  le  séducteur 
n'était  pas  puni.  Des  gens  ont  dit  :  Voyez  quelle  immoralité  ! 
l'auteur  a  voulu  prouver  que  les  scélérats  sont  tous  aimés 
et  triomphants.  —  J'ai  fait,  un  roman  qui  s'appelait  Jacques, 
oîi  l'époux  trahi  mourait  de  chagrin.  Des  gens  ont  dit:  Voyez 
quelle  insolence  !  l'auteur  prétend  que  tous  les  maris  doivent 
se  laisser  mourir  de  chagrin  !  —  J'ai  fait,  selon  ma  fantaisie  du 
moment,  au  moins  vingt  dénoûments  divers  et  qui,  pour  ceux 
qui  y  entendaient  malice,  prouvaient  au  moins  vingt  solutions 
contradictoires.  Toutes  prouvaient  trop  selon  les  uns,  aucune 
ne  prouvait  assez  selon  les  autres.  J'avoue  que  -ceci  nra  per- 
suadé de  plus  en  plus  que  le  but,  le  fait  et  le  propre  du  roman  sont 
de  raconter  une  histoire  dont  chacun  doit  tirer  une  conclusion 


IV 

à  son  gré,  conforme  ou  contraire  aux  sentiments  que  l'auteur 
manifeste  par  son  sentiment.  L'auteur  ne  prouvera  jamais  rien 
par  un  exejnple  matériel  du  danger  ou  des  avantages  mani- 
festes du  mal  ou  du  bien.  Une  oeuvre  d'art  est  une  création  du 
sentiment.  Le  sentiment  s'éprouve  et  ne  se  prouve  pas.  Ce  qui 
inspire  l'écrivain,  c'est  quelque  chose  d'abstrait.  L'abstrait  ne  se 
prouve  pas  par  le  concret,  le  fait  ne  justifie  ni  ne  détruit  la 
théorie,  le  réel  ne  conclut  rien  pour  ou  contre  l'idéal. 

Or  le  roman  étant  forcé  de  tourner  dans  la  peinture  des  faits 
réels,  il  ne  faut  pas  lui  demander  ce  qui  n'est  pas  de  son  res- 
sort, ce  qui,  en  bien  des  cas,  tuerait  l'art  et  l'intérêt  dans  le 
roman. 


MONT-REVÈCHE 


—  Tu  as  mille  fois  raison,  mon  cher  ami,  disait  Flavien  ; 
mais  la  raison  est  une  sotte  :  elle  n'a  jamais  guéri  que  les 
gens  bien  portants,  et  moi,  je  suis  malade,  très-malade,  ne  le 
Tois-tu  pas  ?  J'ai  une  fièvre  nerveuse  qui  me  rend  insuppor- 
table aux  autres  et  à  moi-môme. 

—  Ta  fièvre  est  une  sotte,  répondaii  Thierray.  Elle  n'a 
jamais  tué  que  les  êtres  faibles  au  moral  et  au  physique,  les 
niais.  Tues  un  des  êtres  les  mieux  organisé-^  que  je  connaisse  : 
donc  une  crise  d'irritation  nerveuse,  causée  par  le  plus  vul- 
gaire des  chagrins,  n'est  pas  un  mal  dont  tu  ne  puisses  triom- 
pher, s'il  te  plaît,  en  deux  heures. 

—  Oui,  je  sais  que  d'ici  à  deux  heures  je  peux  m'entendre 
avec  une  femme  plus  belle  et  peut-être  tout  aussi  aimable  que 
Léonice.  Mais  il  me  faudra  peut-être  deux  mois  pour  trouver 
supportables,  auprès  de  celle-là,  les  heures  que  j'avais  fini 
par  trouver  assez  douces  auprès  de  celle-ci. 

—  Sais-tu  une  idée  qui  me  vient?  reprit  Thierray.  C'est  que 
tu  es  né  pour  le  mariage. 

—  D'où  te  vient  cette  idée  lumineuse? 

—  De  ta  manière  d'aimer  qui  me  parait  fondée  sur  l'habi- 
tude, sur  les  besoins  de  Tintimité  bourgeois?. 

—  Tu  te  trompes.  J'ai  des  besoins  et  des  habitudes  de  domi- 
nation patriciennes  :  c'est  bien  différent.  Voilà  pourquoi  jus- 
qu'ici je  n'ai  eu  de  goût  que  pour  les  femmes  qu'on  achète. 


6  MONT-REVÉCHE 

—  Oh  !  mon  cher  ami,  dit  Thierray,  j'ai  toujours  remarqué 
que  les  hommes,  même  les  mieux  trempés ,  choisissent  de 
bonne  foi,  pour  faire  illusion  aux  autres  et  à  eux-mêmes,  la 
qualité  ou  le  défaut  qu'ils  possèdent  le  moins. 

—  Détrompe-toi  à  mon  égard,  reprit  Flavion.  Cet  esprit  de 
domination  qui  va,  je  le  sens,  jusqu'à  la  tyrannie,  je  ne 
m'en  vante  ni  ne  m'en  accuse.  Qu'en  dis-tu,  toi  ?  est-ce  une 
qualité  ou  un  défaut?  Voyons,  observateur,  faiseur  d'analyses, 
homme  de  lettres,  prononce,  je  t¥coute.  Tu  as  le  goût  de  la 
dissection,  et  il  n'est  pas  un  de  tes  amis  dont  tu  n'aies  fait 
l'autopsie  intellectuelle,  ne  fût-ce  que  par  manière  de  passe- 
temps.  C'est  ton  état. 

—  J'y  réfléchirai,  dit  Thierray  avec  un  peu  de  hauteur.  Je 
ne  suis  pas  homme  de  lettres  du  lever  au  coucher  du  soleil. 
J'ai,  tout  comme  un  autre,  mes  heures  de  paresse,  et  quand 
je  chevauche  au  bois  de  Boulogne,  j'ai  du  plaisir  à  me  sentir 
aussi  bête  que  mon  cheval. 

—  Bête  comme  un  cavalier,  tu  veux  dire,  car  c'est  ton  opi- 
nion bien  avérée. 

Cette  réplique  fut  faite  avec  assez  d'humeur. 

Flavien  de  Saulges  était  noble  et  riche.  Jules  Thierray  était 
sans  aïeux  et  sans  fortune.  Ils  étaient  intelligents  tous  deux, 
le  premier  sans  instruction  solide,  l'autre  avec  du  savoir  et  du 
talent.  Ils  avaient  été  élevés  ensemble  :  nous  dirons  plus  tard 
comment,  et  comment  aussi,  ne  s'étant  jamais  complètement 
perdus  de  vue,  ils  étaient  restés  liés  par  un  sentiment  qui, 
chez  Thierray,  n'était  ni  l'affection  ni  l'antipathie,  mais  qui 
tenait  certainement  de  l'une  et  de  l'autre.  Flavien  ne  manquait 
ni  d'esprit,  ni  de  pénétration  naturelle,  mais  il  se  donnait 
rarement  la  peine  de  réfléchir,  quoiqu'il  dissertât  souvent  d'un 
ton  sérieux,  tandis  que  Thierray  réfléchissait  presque  toujours 
en  ayant  l'air  de  ne  disserter  que  par  raillerie. 

Ce  soir-là  pourtant,  il  ivait  eu  l'intention  d'être  sérieux 
avec  Flavien,  parce  que  Flavien  était  réellement  ass#:  vive- 
ment affecté.  Thierray  ee  sentait  entraîné  par  une  sorte  de 
sympathie  compatissante  pour  son  ami  d'enfance,  en  même 
temps  qu'attiré  par  le  plai;  ir  de  constater  une  faiblesse  chei 
son  rival  de  la  vie.  Car  ils  étaient,  bien  réellement,  et  sans  trop 


MONT-REVÊCHE  7 

s'en  rendre  compte,  un  peu  jaloux  Tun  de  l'autre,  et  comme 
qui  dirait  concurrents  par  nature,  l'un  ayant  tout  ce  que  l'autre 
ne  pouvait  pas  avoir,  et  réciproquement. 

Donc,  ils  en  étaient  venus,  au  bout  d'un  quart  d'heure 
d'épanchement,  à  une  de  ces  bouffées  d'aigreur  involontaire 
qui  eussent  souvent  amené  un  refroidissement,  sans  la  sou- 
plesse d'esprit  et  la  fermeté  de  caractère  dont  Thierray  était 
doué.  Flavien  de  Saulges,  en  ripostant,  avait  mis  son  cheval 
au  galop,  comme  pour  dire  à  son  compagnon  qu'il  pouvait  le 
laisser  à  lui-même  si  bon  lui  semblait.  Thierray  hésita  uq 
instant,  se  mordit  la  lèvre,  haussa  les  épaules,  sourit,  prit  le 
galop  sans  bruit  sur  l'allée  sablonneuse,  et  rejoignit  de  Saulges 
à  la  porte  Maillot. 

—  Mon  cher  ami,  lui  dit-il,  le  galop  me  fait  du  bien,  à 
moi  qui  suis  d'un  sang  très-froid,  mais  je  t'assure  que  c'est  un 
mauvais  remède  pour  la  fièvre,  et  que  tu  ferais  mieux  de  ren- 
trer au  pas,  à  moins  que  je  ne  dérange  le  cours  de  tes  pensées, 
et  que... 

—  Non,  Jules,  répondit  spontanément  Flavien  qui  ne  con- 
naissait pas  la  rancune,  et  qui,  de  sa  vie,  n'avait  résisté  à 
une  avance;  au  contraire,  j'ai  besoin  de  causer  avec  la 
seule  personne  qui  sache  ou  veuille  me  comprendre.  Cau- 
sons, si  ma  mauvaise  et  sotte  humeur  ne  t'ennuie  pas  horri- 
blement. 

Et  ils  causèrent  :  de  Léonice  d'abord,  fille  pimpante,  auda- 
cieuse et  spirituelle,  que  Flavien  s'était  piqué  d'accaparer, 
qu'il  avait  perdu  quelque  temps  à  mater,  c'était  son  expression, 
et  qui  lui  échappait  au  moment  où,  croyant  régner  par-dessus 
tout,  il  avait  été  dépossédé  brusquement.  11  avoua  de  bonne 
grâce  à  Thierray  que  de  lui-même  il  l'eût  peut-être  quittée  la 
semaine  suivante,  mais  qu'il  était  irrité  au  dernier  point 
d'avoir  été  prévenu  :  le  tout  par  amour-propre  et  rien  de 
plus.  Il  convint  que  ce  genre  d'amour-propre  était  puéril  et 
qu'il  fallait  le  combattre  en  soi-même,  ou  tout  au  moins  le 
cacher  à  ses  meilleurs  amis.  Thierray,  qui  aimait  à  le  con- 
seiller sans  en  avoir  l'air,  le  ût  renoncer  à  toute  idée  de  ven- 
geance en  lui  montrant  le  ridicule  qui  s'attache  aux  scandales 
de  ce  genre. 


0  MONT  -BEVÊCHE 

Ensuite  ils  parlèrent  de  l'amonr  en  général,  et  comme  il  y 
a  mille  manières  d'aimer,  Flavien  se  trouva  forcé  d'avouer 
qu'il  avait  eu  pour  Léonice  une  sorte  d'affection  grossière, 
passionnée  sans  tendresse,  jalouse  sans  estime;  et  quand 
Thierray  l'eut  mis  ainsi  en  contradiction  avec  lui-même,  il 
s'en  réjouit  intérieurement.  —  Tu  as  le  protil  plus  pur,  la 
barbe  plus  épaisse,  les  épaules  plus  larges  que  ton  humble 
compagnon  d'études,  pen<ait-il;  tu  montes  à  cheval  d'une 
manière  plus  brillante  ;  tu  as  un  nom,  grand  prestige  auprès 
des  femmes  d'un  certain  monde  !  Tu  as  plus  de  noblesse,  smon 
d'aisance,  dans  les  manières;  tu  as  des  valets  que  tu  sais 
commander  :  chose  difficile  à  acquérir,  l'air  du  commande- 
ment !  et  qui  se  contracte  en  naissant.  Tu  es  riche,  tu  peux  te 
passer  d\^sprit  et  de  savoir-vivre  :  cependant  tu  as  de  l'un  et 
de  l'autre;  tu  es  estimé  parce  que  tu  es  brave  ,  aimé  même 
parce  que  tu  n'es  pas  méchant.  Ta  part  serait  trop  belle,  si  tu 
avais  du  jugement,  mais  tu  en  es  dépourvu,  je  le  sais  de 
reste  :  donc  il  est  bien  des  avantages  que  la  destinée  me 
refuse ,  et  que  je  saurai  probablement  conquérir  avant 
toi. 

Après  quelques  minutes  de  ce  résumé  silencieux,  Thierray 
reprit  la  conversation. 

Il  fut  convenu  qu'on  ne  parlerait  plus  de  Léonice,  et  déjà 
la  colère  du  jeune  comte  était  dissipée.  Il  ne  demandait 
pas  mieux  que  de  s'en  distraire  pour  l'oublier  entièrement. 
Thierray  lui  proposa  d'entrer  au  Cirque  des  Champs-Ely- 
sées, où  ils  étaient  sûrs  de  rencontrer  quelques-ims  de  leurs 
amis. 

—  Soit!  dit  Flavien. 

Ils  jetèrent  les  rênes  aux  laquais  qui  les  suivaient  et  qui 
emmenèrent  leurs  chevaux. 

A  peine  furent-ils  entrés,  que  Thierray  fut  abordé  par  un 
homœe  d'une  figure  distinguée  qui  ne  lîxa  pas  l'attention  de 
Flivien.  Quand  ils  eurent  causé  ensemble  quelques  instants, 
Thierray  vint  rejoindre  son  compagnon. 

—  Mon  cher  de  Saulges,  lui  dit-il  avec  un  peu  d'émotion,  je 
te  dis  adieu,  je  rentre  pour  mettre  de  l'ordre,  je  ne  dirai  pas 
dans  mes  affaires,  ce  serait  supposer  que  j'ai  de  grands  inlé- 


MONT-REVLCHE  9 

rets  d'argent  dans  ce  monde,  mais  dans  mes  papiers,  dans  mes 
griflonnages.  Je  pars  demain  pour  la  piovince. 

—  C'est  donc  ce  monsieur  qui  t'enlève?  dit  Flavien  en  s'é- 
loignant  du  groupe  où  il  s'était  mêlé  d'abord,  et  cherchant  la 
personne  qui  avait  abordé  Thierray  et  qui  s'éloignait.  Est-ce 
un  parent  ? 

—  Non,  c'est  un  mari,  répondit  Thierray. 

—  Ah!  fort  bien.  C'est  tout  dire.  Mais  cnercl  er  M.e  femme 
en  province  !  fi  I  Je  ne  reconnais  pas  l'homme  de  goût  qui  peint 
si  bien  les  femmes  du  monde,  qu'on  le  croirait  au  n.icux  avec 
plusieurs  duchesses. 

—  Celle-là,  dit  Thierray  en  cachant  son  dépit  pour  un  com- 
pliment qui  lui  sembla  renfermer  une  épigramme,  n'est  ni 
une  provinciale,  ni  une  femme  du  monde  :  c'est  une  femme 
de  cœur  et  d'esprit,  voilà  tout  1 

—  Une  femme  de  cœur?  Drôle  de  définition!  Je  ne  connais 
pas  celte  variété.  Cela  doit  être  ennuyeux. 

—  Flavien ,  nous  nous  marierons  1  Tu  vaux  mieux  que 
cela. 

—  Ma  foi,  non  !  mais  c'est  ma  faute.  J'ai  eu  une  vie  si 
paresseuse  !  Je  ne  fais  pas  de  romans,  moi;  je  n'ai  pas  besoin 
d'étudier  les  types.  Enfin,  tu  dis  que  cette  femme  de  cœur  te 
plaît? 

—  Mieux  que  cela,  j'en  suis  amoureux,  mais  sans  espoir, 
comme  disent  ces  imbéciles  de  romanciers. 

—  Je  comprends,  je  comprends,  Thierray,  c'est  ce  que  je 
disais  :  tu  étudies  ! 

—  Mais  non,  je  contemple,  j'admire,  je  savoure. 

—  Allons  donc!  toi  amoureux  d'une  femme  vertueuse! 
Un  garçon  qui  a  tant  d'esprit,  tant  de  raison,  tant  de  logique! 
Tu  m'as  dit,  il  n'y  a  pas  une  heure,  ce  que  je  me  suis  dis  cent 
fois...  sans  être  un  roué;  mais  cela  tombe  sous  le  sens  : 
a  Pourquoi  convoiter  une  femme  vertueuse,  puisque  le  jour 
où  elle  vous  cède  elle  cesse  de  l'être  !  » 

—  C'est  toi,  dominateur  superbe,  qui  me  fais  cette  question- 
là?  Et  le  combat?  et  le  triomphe  ? 

—  Bah  !  bah!  c'est  trop  facile. Tiiompher  de  la  personnahté, 
de  l'égoïsme,  de  la  cupidité,  du  caprice,  voilà  qui  en  vaut  la 

i. 


10  MONT-REYÊCHE 

peine  !  Mais  triompher  d^e  la  vertu  !  ma  foi ,  je  ne  voudrais 
pas  l'essayer,  tant  cela  me  semble  banal. 

—  Flavien,  vous  êtes  corrompu  déjà,  et  moi,  votre  aîné,  je 
ne  le  suis  pas  encore.  Croyez-en  ce  que  vous  voudrez,  mais 
la  vertu  est  une  puissance  morale,  une  force  intellectuelle,  je 
l'aime  pour  elle-même... 

—  A  preuve  que  tu  veux  la  corrompre  1  Allons,  logicien,  tu 
déraisonnes,  ou  tu  te  moques  de  moi.  Bonsoir  et  bon  voyage  !... 

—  Je  ne  vctax  pas  te  laisser  sur  cette  hérésie,  dit  Thierray. 
Si  tu  ne  tiens  pas  à  voir  mademoiselle  Caroline  sauter  la  bar- 
rière, reconduis-moi  à  mon  taudis  de  poëte,  et  je  te  demande- 
rai peut-être  un  service. 

—  Oui-da!  que  je  t'accompagne  pour  occuper  ce  mari  con- 
fiant, pendant  que  tu  déploieras  les  batteries  de  ton  éloquence 
auprès  de  sa  vertueuse  moitié  ? 

—  Peut-être  ! 

—  Oh  !  je  n'ai  pas  ce  courage,  ne  me  demande  jamais  rien 
de  pareil;  je  suis  égoïste. 

—  Et  tu  as  raison,  répondit  Thierray.  Je  le  suis  aussi,  c'est 
pourquoi  je  te  quitte.  Adieu  ! 

Et  il  s'éloigna. 

Au  bout  d'une  heure,  comme  il  faisait  chez  lui  ses  prépara- 
tifs de  départ,  il  vit  entrer  de  Saulges.  Ce  dernier  était  fort 
agité,  et  l'habitude  du  monde  ne  lui  avait  pas  fait  acquérir  la 
faculté  de  paraître  toujours  calme  en  dépit  de  lui-même. 
C'était  un  homme  de  premier  mouvement. 

—  Flavien,  lui  dit  Thierray,  tu  viens  de  faire  une  folie;  et  il 
ajouta  intérieurement  :  ou  une  sottise. 

—  Non,  répondit  avec  franchise  Flavien  en  rallumant  son 
cigare,  mais  j'ai  été  tenté  d'en  faire  une,  je  le  suis  encore,  voilà 
pourquoi  j'accours  trouver  mon  sage  mentor,  afin  qu'il  me 
préserve  moi-même. 

—  Mentor  !  dit  Thierray.  Dans  la  bouche  d'un  homme  qui 
se  pique  de  faire  obéir  tout  le  monde  et  de  ne  céder  jamais, 
cela  correspond  à  l'épithète  de  pédagogue. 

—  Mon  Dieu  I  Jules,  que  tu  es  susceptible  !  Est-ce  ainsi  que 
tu  me  reçois  quand  je  viens  chercher  près  de  toi  le  calme 
dont  j'ai  besoin? 


MONT -REVÉCHE  li 

—  Es-tu  bien  sûr,  dit  Jules,  que  je  sois  calme  ?  Je  t'ai  dit 
que  j'étais  amoureux  ! 

—  Amoureux  de  saug-froid,  comme  toujoui's,  et  amoureux 
de  la  vertu,  c'est-à-dire  point  jaloux,  faute  de  motifs  ! 

—  Qui  donc  est  jaloux  ici?  Toi,  peut-être  !  de  mademoiselle 
Léonice  ! 

—  Dès  que  tu  rapproches  ces  deux  termes,  le  nom  de  cette 
ûile  et  l'adjectif  jaloux,  je  rentre  en  moi-même  et  j'ai  envie  de 
rire.  Mais  quand  je  la  rencontre  au  bras  de  Marsange,  j'ai  envie 
de  les  assommer  tous  deux. 

—  Et  tu  viens  de  les  rencontrer? 

—  Au  Cirque,  pre'cisément. 

—  Et  qu'as-tu  fait  ? 

—  Rien.  Je  les  ai  salués  d'un  air  fort  sérieux. 

—  Eh  bien ,  de  la  part  d'un  homme  aussi  bouillant  que  toi, 
c'est  beau. 

—  Oui,  mais  Marsange  a  été  furieux  de  mon  indifférence, 
et  Léonice  de  mon  mépris.  Je  ne  serais  pas  surpris  que  Mar- 
sange me  cherchât  querelle  un  de  ces  jours,  et  pour  rien  au 
monde  je  ne  voudrais  avoir  une  affaire  pour  une  fille  dans 
ces  conditions-là.  Ce  serait  trop  ridicule,  et  le  jour  où  je  serai 
ridicule  je  crois  que  je  me  brûlerai  la  cervelle. 

—  En  ce  cas,  il  faut  quitter  Paris  pour  quelques  se- 
maines. 

—  Précisément ,  je  pars  demain  matin  pour  le  Niver- 
nais. 

—  En  vérité  ?  Que  vas-tu  faire  dans  le  Nivernais  ? 

—  Ce  que  depuis  six  mois  je  remets  de  jour  en  jour  : 
vendre  une  propriété  que  j'ai  par  là  à  un  voisin  qui  s'appelle 
Dutertre. 

—  Ah  çà  î  s'écria  vivement  Thierray,  tu  connais  monsieur 
Dutertre  ? 

—  Pourquoi  veux-tu  que  je  le  connaisse,  puisque  je  ne  con- 
nais ni  le  Nivernais  ni  ma  propriété  ?  Il  y  a  six  mois  qu'une 
vieille  grand'tante  m'a  laissé  là  une  maisonnette,  un  pré,  un 
champ,  un  bois,  quelque  chose  enfin  que  mon  notaire  évalue 
à  cent  mille  francs.  J'ai  besoin  de  ces  cent  mille  francs  pour 
faire  remeubler  mon  château  de  Touraine  ;  il  y  a  en  Nivernais 


42  MONT-REVÉCHE 

un  monsieur  Dutertre  qui  est  riche,  dit-on,  de'puté,  je  crois... 
oui,  j'ai  dû  voir  sa  figure  quelque  part.  Il  veut  s'arrondir,  il 
paye  comptant,  je  lui  vends  mon  immeuble,  et  je  vais  de  là  en 
Touraine.  Veux -tu  venir  avec  moi?  je  t'emmène. 

—  Vr  liment,  en  Nivernais  ? 

—  Eh  oui!  mon  ciier,  celi  vaudra  beaucoup  mieux  pour  ton 
instruction  et  tes  plaisirs  que  <raller  travailler  à  la  perdition 
d'une  provinciale...  Comment  disais-tu?  d'une  provinciale  de 
cœur  et  d'esprit  !  Ah  !  quel  style  !  toi  qui  écris  si  bien  !  Allons, 
c'est  décidé,  nous  partons  à  sept  heures  par  le  chemin  de  fer 
d'Orléans,  et  nous  ne  nous  arrêtons  que  sous  les  vieux  chênes 
du  Morvan.  Quand  je  dis  chênes,  c'est  pour  dire  un  arbre 
quelconque,  car  je  ne  sais  ce  qui  pousse  dans  ce  pays-là.  Mais 
on  m'a  dit  que  c'était  boisé  et  giboyeux.  Nous  chasserons, 
nous  lirons,  nous  philosopherons.  A  demain,  n'est-ce  pas  ?  Tu 
me  sacrifies  ta  provinciale  ? 

—  A  demain,  répondit  Thierray.  Attends  seulement  trois 
minutes,  et  tu  emporteras  le  billet  que  je  vais  écrire  pour 
le  jeter  dans  la  première  boîte  qui  se  trouvera  sur  ton 
chemin. 

Et  Thierray  se  mit  à  écrire  en  prononçant  tout  haut  : 

«  Monsieur, 

»  Je  ne  puis  avoir  l'honneur  de  vous  accompagner  demain. 
Il  faut  que  je  me  prive  du  plaisir  de  faire  avec  vous  le  voyage. 
Un  de  mes  amis  m'emmène  de  son  côté,  mais  nous  serons 
rendus  au  but  les  pi'emiers.  Cet  ami  est  votre  voisin,  le  comte 
Flavien  de  Saulges,  qui  se  propose  de  vous  voir  pour  des 
intérêts  communs. 

»  Agréez,  monsieur,  etc.,  etc. 

»   J.    THIERRAY.   » 

—  A  qui  me  présentes-tu  ainsi?  dit  Flavien  avec  noncha- 
lance. 

Thierray  mit  l'adresse  et  lui  présenta  la  lettre. 

— ^^  A  monsieur  Dutertre,  membre  de  la  Chambre  des  députés, 
dit  Flavien  en  riant  :  le  mari  !  mon  acquéreur!  l'homme  de 
tantôt,  par  conséquent? 


MGNT-REVÉCHE  15 

—  Lui-même.  Et  qu'on  dise  que  le  hasard  est  aveugle!  Il 
était  écrit  deux  fois  au  livre  du  destin  que  je  partirais  demain 
pour  le  Nivernais,  et  que  j'irais  soupirer  pour  madame  Duter- 
tre.  Or,  j'aime  beaucoup  mieux  faire  la  route  avec  toi  qu'avec 
le  mari,  rien  ne  me  gêne  comme  un  mari  sans  méfiance.  Celui- 
là  part  à  sept  heures  du  soir,  nous  partons  à  sept  heures  du 
matin.  Nous  serons  censés  avoir  eu  des  raisons  pour  ne  pas 
l'attendre  douze  heures,  ce  qui  eût  été  plus  poli,  j'en  conviens, 
mais  inliniment  moins  agréable. 

—  Il  nous  eût  beaucoup  gênés,  dit  tranquillement  Flavicn, 
pour  parler  en  route  de  sa  femme,  car  tu  m'en  parleras,  je 
prévois  cela. 

—  Il  ne  te  sera  pas  possible  de  t'y  soustraire,  et  c'est  pour- 
quoi je  t'engage  à  bien  dormir  cette  nuit. 

Le  lendemain  ils  roulaient  sur  la  route  de  Nevers,  et  Thier- 
ray  parlait  ainsi  à  son  compagnon  : 

—  C'est  une  femme  de  vingt  à  vingt-cinq  ans,  d'une  beauté 
particulière,  pénétrante,  un  peu  bizarre,  comme  je  les  aime, 
en  un  mot.  Des  cheveux  noirs  abondants,  lustrés,  ondes  natu- 
rellement, le  teint  blanc,  uni,  si  pâle  que  c'est  un  peu  effrayant. 
Une  manière  d'être,  de  s'habiller,  de  parler,  qui,  à  force  de 
vouloir  ressembler  à  celle  de  tout  le  monde,  ne  ressemble  à 
celle  de  personne.  Une  taille  moyenne,  souple,  charmante,  le 
pied,  la  main,  les  dents,  les  oreilles...  autant  de  perfections, 
mais  par-dessus  tout  un  air  de  mystère  qui  donne  à  penser  un 
an  à  chaque  mot  qu'elle  dit,  ou  plutôt  qu'elle  ne  dit  pas.  Com- 
prends-tu ? 

—  Pas  une  syllabe,  répondit  Flavien.  Dieu  !  que  les  lettres 
t'ont  gâté,  mon  pauvre  Jules  !  Tu  composes  tant  que  tu  ne 
peins  plus  du  tout.  Il  est  impossible  de  voir  à  travers  ta  fan- 
taisie quelque  chose  qui  puisse  exister.  Moi,  je  me  méfie  de 
ta  femme  de  province.  Je  la  vois  mal  mise,  pas  très-propre,  ' 
guindée  et  bête  à  faire  peur,  sous  un  air  profond.  Je  t'en  de- 
mande pardon,  mais  c'est  ta  faute  :  voilà  l'impression  que  me 
cause  ton  portrait. 

—  Madame  Duterlre  n'est  pas  une  provinciale,  mais  une 
étrangère,  née  et  élevée  à  Rome,  lille  d'un  artiste  distingué, 
femme  du  monde  dans  ses  manières. 


44  MONT-REVÈCHE 

—  Ma  foi,  je  ne  l'ai  jamais  vue,  ou  je  ne  m'en  souviens 
pas.  Comment  s'appelait-elle  avant  de  porter  le  beau  nom  de 
Dutertre  ? 

—  Olympe  Marsiani. 

—  C'est  une  Italienne? 

—  De  pure  race  et  sans  accent. 

—  Je  connais  le  nom  de  son  père,  un  peintre,  n'est-ce  pas  ? 

—  Non,  un  compositeur,  un  maestro. 

—  Il  e?t  mort,  je  crois? 

—  Depuis  longtemps. 

—  Et  la  dame  était  artiste  ?  C'est  un  mariage  d'amour  qu'a 
pre'tendu  faire  le  Dutertre? 

—  J'ignore  si  Dutertre  a  voulu  faire  un  mariage  d'amour  ou 
de  convenance.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  à  mes  yeux,  c'est  qu'elle 
n'a  jamais  eu  d'amour  pour  son  mail. 

—  Depuis  qu'elle  en  a  pour  toi  ? 

—  Pour  moi  ?  Si  elle  en  avait,  crois-tu  donc  que  je  serais  en 
route  pour  la  rejoindre  ? 

—  Tu  ne  l'aurais  pas  quittée! 

—  Ou  je  l'aurais  quittée  déjà  !  le  problème  serait  résolu... 

—  Ah  î  c'est  ainsi  que  tu  aimes  la  vertu  pour  elle-même  ? 
Bien,  bien,  je  te  retrouve  1  amour  de  tête,  attrait  de  curio- 
sité, profond  dégoût  des  choses  réelles  :  tu  vois  que  je  te  con- 
nais! 

Thierray  sourit.  Flavien  se  trompait  sur  son  compte.  11  était 
un  peu  blasé,  mais  non  corrompu,  et  il  posait  souvent  le  scep- 
ticisme devant  certains  hommes,  dans  la  crainte  de  leur  pa- 
raître ridicule  en  s'avouant  naïf. 

—  Parlons  de  Dutertre,  reprit  Flavien;  il  va  être  mon  ac- 
quéreur, notre  débiteur  à  tous  deux,  puisque  tu  prétends  à  sa 
femme  et  moi  à  son  argent.  Quel  homme  est-ce?  Un  député 
honorable?  Ils  sont  tous  honorables...  Un  riche  propriétaire, 
plusieurs  millions...  Ancien  industriel,  aujourd'hui  adonné 
à  l'agriculture  ;  membre  du  conseil  général  de  son  en- 
droit, maire  de  sa  commune  et  marguillier  de  sa  fabrique, 
bon  époux,  bon  père...  Avec  tout  cela  est-ce  im  honnête 
homme  ? 

—  Un  très-honnête  homme ,  et  même  un  homme  d'esprit. 


MONT-REVKCHE  45 

—  Et  de  cœur,  comme  sa  femme  ? 

—  Et  de  cœur.  J'en  réponds,  bien  que  je  ne  le  connaisse  que 
depuis  peu  de  temps. 

—  Et  sa  femme,  depuis  quand? 

—  Sa  femme?  ditThierray  en  comptant  sur  ses  doigts  avec 
enjouement,  en  tout,  >e  l'ai  vue  trois  fois  :  quant  au  mari, 
nous  nous  étions  rencontrés  chez  un  arni  commun,  je  lui  ai 
plu;  il  m'a  plu  aussi,  tant  que  je  n'ai  pas  vu  sa  femme.  Il 
m'a  présenté  à  elle,  et  dès  lors  j'ai  subi  et  supporté  les  avances 
du  mari,  sans  avoir  cependant  le  droit  de  me  moquer  de  lui, 
car  je  te  répète,  et  très  sérieusement,  qu'il  a  les  manières  et 
la  réputation  d'un  galant  homme.  Pourquoi  diable  est-il  le 
mari  d'Olympe?  Ce  n'est  pas  ma  faute,  à  moi,  si  elle  m'a 
frappé  l'imagination  dès  le  premier  abord.  Figure-toi  une 
femme  pâle,  d'une  couleur  superbe,  une  attitude  austère  et 
voluptueuse,  des  manières  accueillantes  et  glacées,  un  sourire 
plein  de  charme  et  de  dédain,  tout  ce  qui  attire  et  repousse, 
tout  ce  qui  excite,  tout  ce  qui  effraye,  tout  ce  qui  provoque, 
tout  ce  qui  rebute,  ime  énigme  vivante  !  Est-ce  que  cela  est 
vulgaire  et  facile  à  rencontrer?  Il  y  a  dix  ans  que  je  cher- 
chais ce  type,  je  le  tiens.  Je  m'en  empar-e,  je  décrète  que  je 
vaincrai  le  sphinx  ;  je  cultive  le  m.ari,  je  m'en  fais  adorer  ;  je 
p  romets  d'aller  chasser  avec  lui  dans  le  Nivernais  au  temps 
des  vacances  de  la  Chambre.  Sa  femme,  qui  n'était  venue  que 
pour  quinze  jours  à  Paris,  et  qui  disait  avoir  hâte  de  retour- 
ner auprès  de  ses  enfants,  part  en  me  jetant  un  regard  étrange, 
et  en  me  disant  qu'elle  compte  sur  moi  pour  le  mois  de  sep- 
tembre. Elle  disparaît,  je  brûle,  je  rêve,  je  m'agite,  je  me 
calme,  je  me  distrais,  j'oubUe.  Les  vacances  arrivent,  et  dès 
hier  soir  la  réalité  du  mari  m'apparaît  à  la  lueur  des  lustres 
du  Cirque  ;  le  spectre  pâle  d'Olympe  marchait  à  ses  côtés,  vi- 
sible pour  moi  seul.  La  fatalité  s'en  mêlait,  puisque,  si  Du- 
tertre  ne  m'eût  conduit  vers  elle,  tu  m'y  entraînais.  Et  me  voilà. 
Y  es-tu,  enfin? 

—  Parfaitement,  répondit  Flavien  :  la  femme  pâle  et  colorée, 
agaçante  et  farouche,  voluptueuse  et  modeste,  c'est  bien  cela, 
c'est  très  clair  à  présent,  et  j'y  suis  tout  à  fait.  Tu  parles  sou- 
vent comme  un  fou,  mon  cher,  et  cependant  lu  agis  toujours 


16  MONT-REVÉCHE 

fort  sagement.  Tu  t'enflammes  comme  un  artiste,  et  tu  rai- 
sonnes les  caprices  en  homme  positif.  Tu  entreprends  tout  avec 
feu,  tu  résous  tout  avec  froideur.  Voilà  ce  qui  te  fait  faire  tant 
d'antithèses  et  dire  tant  de  paradoxes.  Tu  vois  que  je  t'observe 
aussi,  moi,  et  que  si  je  ne  te  comprends  pas  toujours,  je  te 
connais  assez  bien. 

—  Eh!  ch!  ce  n'est  pas  mal  pour  un  homme  qii  n'en  fait 
pas  son  état,  répondit  Thierray  en  riant. 

—  Mais  je  suis  fatigue  d'un  tel  effort,  reprit  Flavien,  et  j'ai- 
merais mieux  courir  la  chasse  daas  un  fourré,  de  l'aube  à  la 
nuit,  que  de  hasarder  trois  pas  dans  le  labyrinthe  tortueux 
d'une  cervelle  de  poëte.  Bonsoir,  je  prétends  dormir  jusqu'à 
Ne  vers. 

Thierray  fit  quelques  vers,  ébaucha  m-entalement  une 
scène  de  comédie,  et  finit  par  dormir  comme  un  simple 
mortel. 


Il 


Le  modeste  manoir  légué  par  la  chanoinesse  de  Saulges  à 
son  neveu  Fiavieu  était  à  la  fois  pittoresque  et  confortable, 
et  bien  que  le  nouveau  maître  ne  s'y  fût  pas  annoncé,  deux 
vieux  serviteurs,  mâle  et  femelle,  religieusement  unis  par  les 
liens  du  mariage,  y  avaient  entretenu  tant  d'ordre  et  de  pro- 
preté, que  l'installation  fut  faite  et  le  premier  repas  présen- 
table en  moins  d'une  heure.  Après  quoi  Flavien  fit  lestement 
le  tour  de  ses  domaines,  qui  n'étaient  pas  considérables, 
mais  productifs  en  beaux  arbres,  en  bonnes  herbes  et  en 
bestiaux  bien  nourris.  Le  vieux  domestique,  à  moitié  régis- 
seur, se  fit  un  devoir  de  l'accompagner  et  de  lui  vanter  les 
magnificences  de  la  propriété.  Thierray  marchait  derrière  eux 
dans  les  sentiers  du  bois,  escorté  malgré  lui  de  la  vieille  Ma- 
nette, qui  était  encore  ingambe  des  pieds  et  de  la  langue.  La 
voyant  si  bien  disposée  à  causer,  il  ne  se  retint  guère  de  la 
questionner  sur  le  compte  de  ses  voisins,  et  particulièrement 
de  la  maison  Dutertre. 

—  Oh  !  ce  sont  des  bourgeois  bien  riches,  dit  la  vieille.  On 


MONT-REVÉCHE  17 

dit  qu'ils  ne  savent  pas  le  compte  de  leurs  écus.  Pour  de  pe- 
tites gons  qu'ilïr  sont  par  la  naissance,  ils  sont  assez  bien 
élevés  et  très  honorables.  Madame  la  chanoinesse  ne  ré- 
pugnait pas  à  les  voir.  Ils  font  du  bien,  et  la  dame  est  si 
comme  il  faut,  qu'on  ne  la  prendrait  jamais  pour  ce  qu'elle 
est.  On  assure  cependant  que  son  père  faisait  métier  de  mu- 
sicien. 

—  Ah  çà!  ma  bonne  dame,  dit  Thierray,  est-ce  que  vous 
êtes  chanoinesse  aussi,  que  vous  parlez  si  dédaigneusement 
des  artistes? 

—  Moi,  monsieur?  dit  la  vieille  sans  se  déconcerter,  je  suis 
une  femme  de  rien,  comme  vous  voyez;  mais  je  n'ai  jamais 
servi  que  des  personnes  bien  nées,  et  j'ai  passé  vingt  ans  au 
château. 

—  Quel  château?  demanda  Flavien  en  se  retournant? 

—  Le  vôtre,  monsieur  le  comte,  repartit  Gervais,  le  mari  de 
la  vieille,  votre  château  de  Monl-Revcche. 

—  Ah  oui!  Mont-Revêche!  pardon!  J'avais  oublié  le  nom 
de  ma  nouvelle  seigneurie.  Je  n'ai  jamais  pu  me  le  rappeler  en 
route.  Il  n'est  pas  très-doux.  11  est  comme  vos  chemins.  Ah  çà! 
c'est  donc  un  château,  cela?  ajouta-t-il  en  étendant  les  bras 
vers  ce  qu'il  appelait  son  pigeonnier. 

—  C'est  comme  monsieur  h  comte  voudra,  dit  la  vieille  un 
peu  scandalisée,  mais  les  gens  du  pays  ont  l'habitude  de  l'ap- 
peler comme  cela,  et  ce  n'est  point  par  dérision.  Tout  petit 
qu'il  est,  il  a  sa  tour,  son  pont,  son  fossé,  et  il  a  l'air  tout 
aussi  château  que  la  grande  bâtisse  de  Puy-Verdon? 

—  Qu'est-ce  que  Puy-Verdon  ?  demanda  Flavien? 

—  C'est  le  château  qu'ont  acheté  les  Dutertre,  à  une  lieue 
d'ici.  C'est  riche,  c'est  vaste;  mais  à  quoi  eût  servi  une  habi- 
tation si  étendue  à  madame  la  chanoinesse?  Comme  disait 
madame,  quand  on  n'a  pas  d'enfants,  on  a  toujours  assez  de 
logement. 

—  Parlez-nous  des  enfants  de  ce  Dutertre,  dit  Flavien  en 
regardant  Thierray.  Ils  en  ont  donc  plusieurs? 

—  Ils  en  ont  assez  pour  les  faire  enrager,  dit  Manette,  et  des 
{jlle3  surtout  î  Moi,  si  j'avais  eu  des  enfants,  je  n'aurais  souhaité 
que  des  garçons. 


in  MONT-REVÊCHE 

—  Une  femme  qui  a  déjà  eu  beaucoup  d'enfants...  dit  Fla- 
vien  en  se  rapprochant  de  Thierray,  cela  n'a  rien  de  poétique, 
et  je  ne  vois  pas  ta  beauté  fantastique  et  mystérieuse  au  milieu 
d'une  bande  de  marmots.  Combien  d'enfants  ont-ils  donc  ces 
Duiertre?  ajouta-t-il  en  interpellant  ses  vieux  serviteurs  à 
haute  voix. 

—  Oh  !  mon  Dieu!  il  n'y  en  a  déjà  pas  tant,  répondit  Ger- 
vais.  Ma  femme  exagère  toujours  !  Il  n'y  en  a  que  trois  :  et  puis 
ce  ne  sont  pas  des  enfants.  Ce  sont  trois  demoiselles  dont 
l'aniée  a  bien  une  vingtaine  d'années  et  la  plus  jeune  seize, 
tout  au  moins. 

Thierray  devint  pâle  et  ne  put  articuler  un  mot.  Flavien  de- 
vint rouge,  tant  il  se  contint  pour  ne  pas  éclater  de  rire.  Mais, 
en  voyant  le  trouble  et  la  consternation  de  son  ami,  il  eut  la 
générosité  de  reprendre  le  chemin  de  ce  qu'il  plaisait  à  ses 
gens  d'appeler  le  château,  et  de  changer  le  sujet  de  la  conver- 
sation. 

—  Eh  bien,  dit-il  à  Thierray,  dès  qu'ils  se  virent  seuls, 
pourquoi  cet  abattement,  ce  morne  désespoir?  Aurais-tu  été 
dupe  des  trente-huit  ou  quarante  ans  de  madame  Dutertre,  au 
point  de  tomber  du  ciel  en  terre?  Conviens,  Jules,  que  tu  t'es 
moqué  de  moi  en  venant  ici,  et  que  c'est  pour  une  des  demoi- 
selles Dutertre,  riche  de  quelque  petit  million,  que  tu  as  le 
positivisme  de  faire  des  stances  amoureuses  ? 

—  Impossible,  mon  ami,  impossible!  s'écria  Thierray. 
Olympe  Dutertre  peut  cacher  cinq  ou  six  ans,  comme  toutes 
les  femmes  qui  le  veulent.  Elle  peut  avoir  trente  ans,  qui 
sait?  trente-deux  1  sa  fille  aînée  peut  en  avoir  quatorze...  mais 
vingt  !  mais  moi  me  tromper  de  quinze  ou  vingt  ans  à  la  fi- 
gure d'une  femme  !  impossible  :  ta  vieille  servante  radote, 
elle  exagère  tout  ! 

—  Ce  n'était  pas  elle  qui  parlait,  c'était  Gervais  ! 

—  Il  est  en  enfance  ! 

—  Dis- moi,  Thierray,  dit  gravement  Flavien,  as-tu  vu  ton 
Olympe  au  jour,  ou  aux  lumières  ? 

—  Toujours  le  soir,  aux  lumières,  je  l'avoue,  dit  Thierray 
d'un  air  sombre  :  puis,  partant  d'un  grand  éclat  de  rire  qui 
permit  enfin  à  Flavien  d'éclater  aussi,  il  se  livra  pendant  quel- 


MONT*RE\i:CHE  19 

ques  minutes  à  une  hilarité  trop  bruyante  pour  n'être  pas  un 
peu  forcée. 

Ce  fut  Flavien  qui  cessa  le  premier  de  rire  et  qui  fit  cette 
remarque  fort  sensée,  où  Thierray  vit  cependant  une  consola- 
tion brutale  : 

—  Eh  bien,  quand  cela  serait!  quand  elle  aurait  quarante 
ans  !  Une  femme  n'a  que  l'âge  qu  elle  parait  avoir.  Tu  en  as 
trente-deux  ou  trente-trois.  Pourquoi  ne  serais -tu  pas  épris 
d'une  femme  née  sept  ou  huit  ans  avant  toi  ?  Est-ce  que  les 
beautés  célèbres  dans  le  monde  et  dans  les  arts  ne  font  pas 
des  conquêtes  dans  un  âge  phis  avancé?  Va,  mon  cher  ami, 
ce  dédain  pour  les  beautés  mûres  est  de  la  mauvaise  honte. 
A  ta  place  je  n'en  rougirais  pas,  car  on  aime  ces  femmes-là 
de  passion  quand  on  peut  les  aimer.  Elles  ont  un  prestige 
comme  les  reines,  comme  les  grandes  actrices... 

—  Oui,  comme  les  belles  ruines  et  les  vieux  tableaux , 
reprit  Thierray  d'un  ton  caustique  ;  grand  merci  !  Je  ne  suis 
plus  un  enfant  pour  m'attacher  par  habitude  de  cœur  à  la 
première  femme  qui  nous  rappelle  les  soins  et  les  gâteries  de 
notre  mère;  je  ne  suis  pas  de  Ihumeur  d'un  parvenu  pour  me 
laisser  éblouir  par  le  luxe,  et  pour  mettre  du  velours  et  de  la 
dentelle  à  la  place  de  la  saine  et  bonne  réalité  de  mes  désirs. 
Arrière  les  fausses  dents  et  les  cheveux  teints  !  mon  Olympe 
est  une  grand'mère,  voilà  tout,  et  c'est  comme  une  grand'- 
mère  que  je  prétends  l'aimer,  car,  après  tout,  ce  n'est  pas  sa 
faute  si  je  suis  un  peu  myope. 

—  Et  puis,  tu  as  une  consolation  :  si  tu  n'as  pas  trouvé  ton 
type  d'antithèses  mystérieuses,  tu  as  rencontré  en  elle  un 
problème  que  l'analyse  philosophique  résoudra  mieux  que 
l'amour.  C'est  une  belle  femme  bien  conservée,  elle  se  défend 
de  son  mieux  contre  les  ravages  du  temps.  Donc  c'est  une  sa- 
vante. Reste  à  savoir  pourquoi  cette  science.  Est-ce  une  vertu 
pour  plaire  à  son  mari  ?  Est-ce  un  piège  pour  attirer  les  ga- 
lants? Tu  pourras  disserter  là-dessus  à  loisir. 

—  Je  ne  m'intéresse  pas  aux  vieux  problèmes,  répondit 
Thierray,  et  pour  la  punir  de  m' avoir  mystifié,  je  veux,  sous 
son  nez,  être  féru  d'amour  pour  la  plus  jolie  ou  la  moins  laide 
de  ses  filles.  Allons  faire  notre  visite  d'arrivée.  Je  dois  cet  em- 


20  MO^■T-REVÉCHE 

pressement  au  bonhomme  Dutertre.  Bon  mari!  cher  mari!  il 
ne  me  trompait  pas,  lui,  quand  il  me  disait  :  Je  veux  vous 
présenter  à  ma  femme  ! 

—  Faisons  un  peu  de  toilette  et  partons,  dit  Flavien.  Je 
t'avoue  que  d'après  les  nymphes  et  les  sylvains  que  j'ai  vus 
errer  par  ici,  ces  bois  me  semblent  peuples  de  jeunes  mons- 
tres des  deux  sexes,  et  que  je  serais  tenté  de  conclure  vite  mon 
marché,  afin  d'aller  voir  en  Touraine  si  les  belles  Anglaises 
galopent  toujours  sur  des  chevaux  de  sang,  a  en  livrant  à  la 
brise,  comme  tu  dirais,  les  plis  de  leurs  voiles  d'azur  et  les 
anneaux  de  leurs  blonds  cheveux.  » 

L'embarras  M  d'avoir  un  véhicule  pour  se  transporter  à 
Puy-Verdon, 

Le  vieux  Gervais,  qui  avait  signalé  l'existence  de  l'équipage 
de  madame  la  chanoinesse,  eut  une  terrible  mortification  à 
essuyer,  lorsque  les  doux  jeunes  gens  accueillirent  de  huées 
et  de  sarcasmes  l'apparition  de  la  patache  et  du  vieux  cheval 
que  le  bonhomme  leur  présentait  d'un  air  de  complaisance. 
Pourtant  il  fallut  bien  s'en  accommoder  :  il  pleuvait,  et  il  était 
impossibla  d'arriver  à  pied  à  chez  les  dames  de  Puy-Verdon 
sans  eue  mouillé  et  crotté.  11  fut  convenu  que  Gervais  condui- 
rait, que  les  voyageurs  se  tiendraient  au  fond  de  la  patache 
sans  se  montrer,  qu'on  s'arrêterait  sous  bois  à  une  petite  dis- 
tance de  la  résidence  de  Dutertre  et  qu'on  ferait  l'entrée  à 
pied  par  les  jardins,  sans  exhiber  aux  regards  moqueurs  des 
jeunes  personnes  du  château  l'absurde  berline  de  la  douai- 
rière. Mais,  chemin  faisant,  on  changea  d'avis. 

—  Nous  sommes  bien  sots,  dit  Thierray.  La  patache  de  la 
chanoinesse  est  connue  au  château.  Les  yeux  y  sont  faits,  et, 
pour  tout  le  monde,  il  est  bien  évident  que  nous  n'avons  pu 
venir  de  Paris  en  tilbury  ni  à  cheval.  11  y  aura  bien  plus  de 
honte  à  laisser  deviner  notre  honte  qu'à  l'abjurer  résolument. 
Si  tu  m'en  crois,  nous  ferons  notre  entrée  triomphale  au  trot 
de  ce  respectable  cheval  blanc,  dans  la  cour  d'honneur  du 
château.  Cette  vieille  relique  du  manoir  de  ta  tante  sera  une 
allusion  aux  charmes  surannés  de  madame  Dutertre. 

—  Accordé,  répondit  Flavien,  d'autant  mieux  qu'il  pleut  à 
verse. 


MONT-REVÈCHE  21 

Mais  ils  n'eurent  pas  besoin  de  ce  déploiement  de  courage 
philosophique.  A  une  demi-lieue  du  château,  ils  furent  joints 
par  une  calèche  de  poste  qui  les  hêla  et  s'ariêla  devant  eux 
après  les  avoir  dépassés.  M.  Dutertre  en  sortit  à  demien  leur 
criant  : 

—  Venez,  messieurs,  venez.  J'ai  reconnu  Gervais,  et  je  vois 
que  vous  me  tenez  parole  en  me  devançant  sur  la  route.  Je 
suis  pressé  d'embrasser  ma  chère  famille,  et  pourtant  je  vous 
tiens  et  ne  veux  pas  me  séparer  de  vous.  Ces  chevaux  de 
poste  vont  plus  vite  que  le  brave  César,  un  bon  animal  pour- 
tant, qui  a  encore  de  l'ardeur  à  vingt-trois  ans.  Vous  voyez, 
je  le  connais,  et  il  n'y  a  pas  moyen  de  passer  incognito  sur 
mon  chemin.  Venez,  venez  vite  dans  ma  voiture  :  Gervais 
suivra ,  et  j'aurai  le  double  plaisir  d'être  avec  vous  et  darriver 
promptement. 

—  Cela  est  de  fort  mauvais  goût,  dit  Flavien  bas  à  Thierray, 
d'arriver  pour  être  le  témoin  inopportun  des  embrassades  de 
latamille. 

—  Au  contraire,  répondit  Thierray,  cette  indiscrétion  est, 
selon  moi,  de  fort  bon  goût.  Dépêchons,  le  jour  va  baisser,  et 
je  voudrais  bien  voir  mon  Olympe  avant  que  les  bougies  fus- 
sent allumées. 

Monsieur  Dutertre  insistait.  Le  transvasement  du  contenu  de 
lapatache  dans  la  calèche  fut  fait  rapidement;  le  postillon  fit 
claquer  son  fouet,  et  au  bout  de  quelques  minutes  on  des- 
cendit au  perron  de  Puy-Verdon,  sans  avoir  attiré  l'attention 
des  châtelaines,  car  monsieur  Dutertre  n'avait  pas  annoncé  le 
jour  de  son  arrivée,  et  la  pluie  claquemurait  probablement 
les  dames  au  salon  qui  donnait  sur  les  jardins,  à  l'autre  face 
du  château. 

Ce  court  trajet  dans  la  calèche  avait  suffi  pour  mettre  com- 
plètement à  l'aise  les  trois  personnes,  dont  deux  se  trouvaient 
pour  la  première  fois  en  présence  l'une  de  l'autre,  et  déjà  la 
vente  de  Mont-Revêche  était  une  affaire  arrangée.  Dutertre 
avait  été  au-devant  des  explications  de  Flavien  sur  le  but  de 
son  voyage. 

—  Je  sais  que  vous  venez  ici  avec  l'intention  de  vendre,  lui 
avait-il  dit;  moi,  j'ai  le  désir  d'acheter.  Vous  me  direz  ce  que 


22  MONT-REVÊCHE 

vous  évaluez  votre  propriété.  Votre  prix  sera  le  mien,  à  moins 
que  vous  ne  vous  trompiez  en  l'estimant  moins  qu'elle  ne 
vaut.  Je  passe  pour  un  honnête  homme,  et  je  crois  que  c'est 
la  vérité. 

—  Monsieur,  avait  répondu  Flavien,  j'aime  beaucoup  vo  - 
tre  manière  de  procéder.  Puisque  vous  avez  tant  d'obligeance, 
je  vous  enverrai  demain  ma  procuration  avec  pouvoirs  illi- 
mités pour  vendre  à  monsieur  Dutertre  au  prix  que  vous  vou- 
drez bien  fixer. 

Us  se  donnèrent  la  main  en  riant,  et  dès  ce  moment  ils  fu- 
rent amis.  La  rondeur  de  caractère  de  Dutertre  était  accom- 
pagnée d'une  telle  distinction  de  manières,  de  physionomie 
et  d'accent,  qu'elle  était  irrésistible,  et  que  la  personnalité  la 
plus  jalouse  de  ses  propres  avantages  n'eût  trouvé  chez  cet 
homme  aucun  côté  par  où  il  fût  possible  d'accrocher  une  ri- 
valité, une  méfiance,  un  mécontentement. 

Thierray  lui-même,  qui,  tout  en  le  proclamant  honorable, 
avait,  sans  dessein  arrêté,  parlé  légèrement  de  sa  femme,  re- 
commençait à  le  respecter  involontairement,  surtout  en  se 
rappelant  les  quarante  ans  de  la  belle  Olympe. 

Au  moment  où  ces  trois  personnes  descendaient  de  la  voi- 
tm'e,  trois  autres  montées  sur  de  beaux  chevaux  couverts  de 
sueur,  de  pluie  et  d'écume,  entraient  dans  la  cour  et  saul  aient 
légèrement  à  terre. 

La  première  en  tête  était  une  grande  tille  blonde  dont  les 
traits  animés  et  un  peu  gonflés  par  l'air  et  le  mouve- 
ment d'une  course  rapide  avaient  déjà  perdu  la  première  fleur 
de  l'adolescence.  Elle  ressemblait  à  monsieur  Dutertre,  c'est- 
à-dire  qu'elle  était  paifaitement  belle.  Sa  taille  était  d'une 
grande  élégance  dans  sa  ténuité  un  peu  diaphane.  L'air  ferme 
de  son  visage  et  la  certitude  de  ses  mouvements  souples,  an- 
nonçaient pourtant  une  grande  vigueur  physique  ou  une 
grande  résolution  dans  le  caractère.  La  seconde  personne 
était  un  jeune  homme  pâle,  aux  cheveux  bruns,  à  l'œil  doux, 
mélancolique  et  fin.  Il  était  impossible  de  voir  une  plus  char- 
mante figure,  im  extérieur  plus  simple  et  plus  gracieux,  un 
sourire  plus  attachant,  malgré  et  peut-être  à  cause  d'une  ex- 
pression de  tristesse  pour  ainsi  dire  chronique. 


MONT-REVLCHE  25 

Le  troisième  cavalier  était  un  groom  robuste  et  trapu  de 
la  meilleure  espèce,  qui  emmena  les  chevaux  haletants  à  l'é- 
curie. 

—  Ah  !  s'écria  monsieur  Dutertre  en  redescendant  les  deux 
marches  du  perron  qu'il  avait  déjà  montées,  et  en  courant 
vers  la  belle  amazone  qui  s'élançait  vers  lui,  c'est  mon  Éve- 
linc  !  ma  seconde  fille  !  dit-il  en  regardant  ses  deux  hôtes 
avec  un  mouvement  d'orgueil  involontaire,  et  il  la  pressa 
contre  son  cœur  avec  émotion. 

Quoi!  toute  mouillée  !  ajouta-t-il  d'un  ton  de  doux  repro- 
che; dehors,  à  cheval,  par  un  temps  pareil!  toujours  l'enfant 
terrible  ! 

—  Dites  intrépide,  au  moins,  mon  père,  ne  fût-ce  que  pour 
ne  pas  encourager  Amédée  dans  son  rôle  de  sermonneur. 

—  Te  voilà,  mon  enfant!  dit  monsieur  Durtertre  en  ou- 
vrant ses  bras  au  jeune  homme  qui  l'entoura  aussitôt  des  siens 
avec  effusion. 

—  C'est  monsieur  votre  fils?  dit  Thierray  avec  une  expres- 
sion de  suprême  ironie  qui  ne  fut  comprise  que  de  Flavien. 

—  Non,  dit  Dut3rtre,  mais  c'est  tout  comme  !  c'est  mon 
neveu,  Amédée  Dutertre,  que  je  vous  présente,  et  récipro- 
quement. 

Les  jeunes  gens  se  saluèrent.  Monsieur  Dutertre  arrêta  sa 
fille  Évelinc  qui  déjà  grimpait  vivement  le  perron  en  rele- 
vant avec  adresse  sa  longue  jupe  de  drap  chargée  de  sable 
mouillé. 

—  N'avertis  pas  les  autres,  dit-il,  attends-moi,  tu  sais  que 
j'aime  à  surprendre  mon  monde. 

—  Tu  vois  bien  que  sa  femme  est  une  respectable  matrone, 
dit  Thierray  bas  à  Flavien  ;  autrement,  un  homme  d'esprit 
comme  il  l'est  ne  dirait  pas  de  ces  choses-là  ou  ne  les  fe- 
rait pas. 

—  Il  n'y  a  plus  moyen  d'en  douter  !  répondit  Flavien  avec 
un  soupir  de  comique  résignation,  en  montant  le  perron  avec 
lui  et  en  lui  montrant  Éveline  qui  gagnait  devant  avec  son 
père.  Cette  amazone  déterminée  a  perdu  toutes  ses  dents  de 
lait,  et  encore  n'est-elle  que  la  seconde  progéniture. 

—  Si  les  trois  filles  valent  celle-ci,  il  y  aura  moyen  d'où- 


2i  MONT-REVÉCHE 

blier  la  mésaventure,  répliqua  Thierray  sur  le  même  ton; 
mais  je  crains  que  l'aînée  ne  soit  en  train  de  perdre  ses  dents 
de  sagesse. 

Comme  il  disait  ces  mots^  l'aînée  parut  à  l'entrée  d'une  belle 
galerie  qui  formait  vestibule  au  château,  comme  dans  plusieurs 
manoirs  de  la  renaissante.  Celle-là,  en  vérité,  avait  bien  les 
vingt  ans  annoncés,  mais  pas  davantage.  Elle  était  belle  aussi, 
plus  belle  même  que  sa  sœur,  brune,  svelte,  et  d'un  teint 
plus  reposé  ;  mais  je  ne  sais  quoi  de  grave  et  de  compassé 
la  rendait  moins  agréable  dès  le  premier  abord.  Elle  ne 
montra  aucune  sui  prise,  ne  poussa  aucune  exclamation 
en  voyant  son  père,  l'embrassa  avec  plus  de  déférence  que 
d'élan,  et  prononça  ces  mots,  qui  furent  le  dernier  coup 
de  massue  pour  Thierray,  bien  qu'il  ne  comprît  pas  l'espèce 
d'affectation  avec  laquelle  ils  étaient  articulés  :  Ma  mère  va 
être  bien  contente! 

—  La  mère  d'une  fille  qui  est  peut-être  majeure  !  pensa-t-il. 
Allons!  je  me  moquerai  si  bien  de  moi-même,  que  Flavien 
n'aura  pas  assez  d'esprit  pour  renchérir  sur  la  mystification 
que  je  subis. 

—  Jai  entendu  les  grelots  de  la  poste,  disait  tranquille- 
ment Nathalie,  l'aînée  des  demoiselles  Dutertre,  à  son  père, 
en  traversant  avec  lui  et  ses  hôtes  les  vastes  et  riches  appar- 
tements du  rez-de-chaussée.  J'ai  deviné  que  vous  veniez  nous 
sm'prcndre. 

—  Et  moi,  disait  Éveiine,  du  haut  de  la  montagne  j'ai  vu 
arriver  la  voiture.  J'ai  fait  la  descente  au  galop  afin  d'arriver 
aussitôt  que  mon  père. 

—  Est-ce  pour  m'embrasser  plus  tôt  ou  pour  tenir  un  pari 
avec  Aniédée,  que  tu  as  risqué  de  te  casser  le  cou?  dit  le  père 
avec  un  mélange  de  raillerie,  de  tendresse  et  de  méconten- 
tement. 

—  Oh!  voilà  le  commencement  des  injustices  dont  je  suis 
la  victime,  s'écria  la  jeune  fille  en  riant.  Mon  père  peut-il  me 
faire  une  pareille  question  ? 

—  Allons!  allons  !  Éveiine,  dit  le  jeune  cousin,  il  y  avait  de 
l'un  et  de  l'autre  dans  votre  fait ,  encore  que  j'eusse  refusé  de 
tenir  un  pari  si  dangereux  pom*  vous. 


MONT-REVÊCHE  25 

—  Chut!  voici  l'entrée  du  sancluaire,  dit  Nathalie  d'un  ton 
étrange.  C'e?t  ici  quo  réside  la  perfection,  et  que  mon  père 
ne  trouvera  rien  à  blâmer. 

En  parlant  ainsi  elle  tira  une  vaste  portière,  et  le  petit  sa- 
lon de  la  compagnie  où  se  tenait  madame  Dutertre ,  quand 
elle  était  seule  chez  ell«?,  s'offrit  aux  regards  émus  du  père  de 
famille,  et  aux  regards  rapidement  scrutateurs  des  deux 
étrangers  qui  l'accompagnaient. 

Mais  ce  coup  d'oeil  fut  une  complète  déception  pour  Thier- 
ray.  Le  salon,  assombri  par  l'approche  de  Ja  nuit  et  déjà 
obscur  par  lui-même,  grâce  à  ses  tentures  de  cuir  doré  et  à 
son  ameublement  de  velours  violet,  n'était  éclairé  que  par  le 
reflet  d'un  vague  crépuscule  et  par  un  feu  de  javelle  déjà  à 
demi  épuisé  dans  l'âtre.  Deux  femmes  qui  semblaient  causer 
intimement,  assises  tout  près  l'une  de  l'autre  devant  cette  che- 
minée, se  levèrent  et  accoururent  avec  des  exclamations  plus 
pénétrantes  que  celles  qui  avaient  précédemment  accueilli  le 
chef  de  la  famille.  C'était  Olympe,  la  femme  de  monsieur  Du- 
tertre, et  Caroline,  la  plus  jeune  de  ses  filles.  Malgré  le  peu  de 
clarté  qui  régnait  dans  l'appartement,  Thierray  sai^it  ce- 
pendant les  détails  de  cette  scène  d'intérieur  avec  une  atten- 
tion qui  suppléa  à  la  faiblesse  de  sa  vue.  Madame  Datertre, 
au  moment  d'embrasser  son  mari  qui  venait  à  elle,  recala 
d'un  pas  et  poussa  la  jeune  Caroline  dans  ses  bras,  comme 
résolue  à  lui  céder  1?.  bénédiction  de  cette  première  caresse. 

—  Oh  !  oh!  pensa  This^rray,  épcvse  coupable!  cela  est  cer- 
tain. 

Puis,  après  que  la  mère  et  la  fille  eurent  embrassé  Du- 
tertre sans  fracas,  mais  avec  beaucoup  de  sensibilité,  la  jeune 
Caroline  porta  ardemment  à  ses  lèvres  la  main  de  son  père, 
et  comme  une  enfant  naïve  et  charmante  qu'elle  était  pen- 
dant qu'on  s'approchait  du  feu,  elle  passa  cette  me  in  à 
Olympe  qui,  à  la  dérobée,  y  colla  ses  lèvres  un  instant.  Du- 
tertre tressaillit,  voulut  encore  embrasser  sa  femme,  qui  fit  un 
léger  mouvement  en  arrière,  et  poussa  de  nouveau  Caroline 
dans  ses  bras. 

—  Épouse  très-coupable!  pensa  encore  Thierray,  qui,  placé 
tout  près  d'eux  en  arrière,  ne  perdait  pas  un  des  mouvements 


26  MONT-REVÉCHE 

d'Olympe.  Quel  passé  d'infidélités,  bon  Dieu!  pour  qu'une 
mère  de  famille  recule  ainsi  humblement  devant  le  pardon  de 
l'oubli  ou  de  l'habitude  ! 

Je  suis  fixé,  dit-il  en  se  rapprochant  de  Flavien,  pendant 
que  la  causerie  de  famille  s'établissait  vive  et  pressée,  après  la 
présentation  des  deux  hôtes. 

—  Tu  es  fixé,  repartit  Flavien,  sur  l'âge? 

—  Oh  !  l'âge  n'y  fait  rien  ;  c'est  une  grande  pécheresse. 

—  Ah  !  déjà?  dit  Flavien  en  faisant  allusion  au  peu  de  temps 
qu'il  avait  fallu  à  Thierray  pour  établir  apparemment  une  con- 
nivence suspecte  avec  la  châtelaine. 

—  C'est  encore,  que  tu  veux  dire  !  répondit  Thierray  faisant 
allusion  à  l'âge  mûr  de  la  dame,  et  ne  comprenant  rien  à  l'ex- 
clamation de  son  ami. 

Au  milieu  de  la  joie  de  se  revoir  et  de  l'affabilité  de  bon  ton 
avec  laquelle  on  accueillait  les  deux  étrangers,  on  oublia  de 
sonner  pour  demander  de  la  lumière.  Pourtant  le  calme  se  fit; 
l'amazone  mouillée,  pressée  par  ses  parents  d'aller  changer,  se 
retira.  Nathalie,  très-silencieuse  et-très  indifférente  en  appa- 
rence, ne  fixa  pas  l'attention.  Caroline,  assise  dans  la  poche  de 
son  père  et  son  bras  passé  sous  le  sien,  comme  si  elle  eût  craint 
qu'on  ne  lui  enlevât,  parut  écouter  ses  moindres  paroles  avec 
admiration.  Madame  Dutertre,  parlant  peu,  mais  bien,  répon- 
dant et  questionnant  juste,  montrant  le  calme  et  l'aisance 
d'une  femme  de  la  meilleure  compagnie,  chatouilla  encore  de 
temps  en  temps  l'oreille  musicale  de  Thierray  par  un  son  de 
voix  aussi  frais  et  aussi  pur  que  celui  d'une  jeune  fille.  Mon- 
sieur Dutertre  causa  agréablement  et  solidement  avec  les  trois 
hommes,  sans  oublier  de  se  tourner  souvent  vers  sa  femme, 
comme  pour  la  consulter  ou  la  prendre  à  témoin,  avec  ce  su- 
prême bon  goût  de  déférence  qui  vient  du  cœur  encore  plus 
que  de  l'éducation. 

—  Voilà  un  homme  bien  fort,  pensait  Thierray  en  l'obser- 
vant. Qui  croirait  à  l'épouse  coupable,  d'après  cette  manière 
d'être  si  parfaite,  si  je  n'avais  vu  le  baiser  sur  la  main!... 

Dutertre  devint  l'objet  de  son  admiration,  et  le  type  qu'il  se 
promit  d'étudier.  Quant  à  Olympe,  les  lueurs  blafardes  que 
le  feu  mourant  envoyait  à  son  visage  pâle  ne  dessinaient 


MONT-REVECHE  27 

qu'un  ovale  pur  et  des  cheveux  en  apparence  très  noirs,  et 
Thierray,  en  retrouvant  le  vague  ensemble  de  la  beauté  qui 
l'avait  charmé,  se  demandait  s'il  avait  rêvé  ou  s'il  rêvait 
encore. 

En  ce  moment,  monsieur  Dutertre  sonna  pour  demander  de 
la  lumière,  et  Flavien,  profitant  de  ce  dérangement,  prit  congé 
pour  se  retirer. 

Thierray  le  suivit,  et,  dans  l'antichambre,  ils  rencontrèrent 
les  valets  qui  apportaient  les  candélabres  allumés. 

— 11  est  bien  temps,  dit  Thierray  en  riant  ! 


III 


—  Mais  avoue,  dit-il  à  Flavien,  qui  se  mit  à  rire  encore 
plus  fort  que  lui,  dès  qu'ils  furent  installés  dans  la  patache 
héréditaire ,  avoue  qu'on  peut  s'y  tromper  quand  on  ne  voit 
pas  très  bien,  et  que  cette  femme  a  un  air  de  jeunesse... 

Flavien  riait  toujours. 

Thierray  en  fut  piqué,  et  pour  se  tenir  parole  à  lui- 
même,  il  tourna  si  bien  sa  myopie  en  ridicule,  que  la 
gaieté  de  son  ami  en  devint  convulsive.  Mais,  s'arrêtant  tout- 
à-coup  : 

—  Je  gage,  dit  Flavien,  que  tu  ne  sais  pas  de  quoi  je 
ris? 

Cette  interpellation  soudaine  étourdit  Thierray. 

—  Je  ris,  reprit  Flavien,  de  l'impressionnabilité  des  poètes. 
Ils  regardent  tout  sans  rien  voir  d'abord,  et  puis,  quand  ils 
voient,  ils  ne  regardent  plus.  Tu  as  examiné,  analysé,  dis- 
séqué la  jeunesse  et  la  beauté  d'une  femme,  mais  tu  ne  l'as 
pas  seulement  aperçue  telle  qu'elle  est,  puisque  sur  un  mot 
jeté  au  hasard  par  Gervais,  ce  matin,  tu  n'as  pas  été  sûr  qu'elle 
n'eût  pas  cinquante  ans.  Ton  souvenir,  qui  s'intitulait  passion, 
ne  t'a  présenté  aucune  certitude  pour  combattre  une  méprise 
bien  simple.  Tout  à  l'heure,  tu  as  revu  cette  femme;  et  tu  pou- 
vais t'en  rendre  compte  aussi  bien  que  moi,  car  tu  t'es  ap- 
proché d'elle  presque  ridiculement,  et  la  clarté  était  suffi- 
sante. Cependant,  persuadé  qu'elle  était  vieille,  tu  n'as  pas 


28  MONT  - REVÊCHE 

daigne  l'apercevoir  qu'elle  est  jeune,  et  tu  la  tiens  maintenant 
pour  une  matrone,  tandis  que  moi,  qui  ne  suis  ni  amoureux  ni 
poëte,  j'ai  enfin  la  clef  du  mystère  :  tu  vas  voir  si  je  me  suis 
trompé. 

Alors,  élevant  la  voix  : 

—  Gervais,  dit-il  au  vieux  serviteur  qui  dirigeait  César  d'une 
main  encore  ferme  à  travers  les  ornières  sablonneuses,  mon- 
sieur Dutertre  a  donc  eu  une  première  femme? 

—  Mais  oui,  monsieur  le  comte,  réponùit  sans  hésiter  Ger- 
vais; c'était  la  mère  des  enfants  qu'il  a. 

—  Et  sa  seconde  femme,  quel  âge  a-t-elle? 

—  Oh!  je  peux  bien  vous  le  dire,  car  je  me  suis  trouvé  à  la 
messe  comme  on  publiait  ses  bans  au  prône.  Madame  Olympe 
doit  avoir  aujourd'hui...  attendez  donc!...  pas  tout  à  fait  vingt- 
quatre  ans,  monsieur  le  comte  !  car  elle  en  avait  vingt  quand 
monsieur  Dutertre  l'a  épousée  en  Italie. 

—  Vingt-quatre  ans  î  s'écria  Thierray  ;  madame  Dutertr2  a 
vingt-quatre  ans!  et  ce  vieux  fou  ne  le  disait  pas! 

—  Ma  foi,  monsieur,  répondit  Gervais,  qui  entendit  l'apos- 
trophe un  peu  trop  retentissante  de  Thierray,  si  vous  aviez 
pensé  à  me  le  demander,  j'aurais  pensé  à  vous  le  dire? 

—  Voilà  ta  condamnation!  dit  Flavien  à  son  ami,  c'est  de 
n'avoir  pas  songé  à  t'en  convaincre,  c'est  de  n'avoir  eu  dans  la 
mémoire  de  ton  amour  aucune  défense  contre  une  pauvre 
méprise  de  comiédie.  Permets  -  moi  de  te  dire,  mon  cher 
ami,  que  tu  vois  les  femmes  avec  des  yeux  de  séminariste, 
c'est-à-dire  à  travers  des  hallucinations  maladives.  Allons,  tu 
es  plus  jeune  que  tu  n'en  as  l'air,  et  moins  roué  que  tu  n'en 
as  la  prétention. 

—  Flavien,  dit  Tliierray,  si  tu  me  parles  encore  d'Olympe, 
je  vais  te  parler  de  Léonice  I 

—  Oh  !  comme  tu  voudras,  répondit  Flavien.  Cela  ne  me 
touche  plus,  cai' j'ai  envie  de  devenir  amoureux  d'Olympe,  du 
m  ment  que  tu  ne  l'es  pas. 

—  Qu'en  sais-tu? 

—  Tu  ne  l'as  jamais  été  ! 

—  C'est  possible  ;  mais  je  te  prie  de  n'en  pas  devenir 


MOiNT-REVÊCHE  '29 

amoureux.  Elle  pose  devant  inoi;  ne  dcrange  pas  mon  mo- 
dèle. 

—  A  la  bonne  heure  !  parle  ainsi  et  je  te  comprendrai.  Tu 
joues  avec  les  femmes  un  jeu  où  un  autre  se  brûlerait,  mais 
où  tu  ne  brûleras  que  les  parfums  de  la  poésie  dans  une  cas- 
solette de  vélin  doré  sur  tranche, 

—  N'importe,  dit  Thierray,  nous  voici  arrivés.  J*ai  sommeil 
et  je  passerai  une  meilleure  nuit  que  je  ne  l'erpérais.  J'avais 
peur  de  voir  apparaître  dans  mes  rêves  une  lady  of  the  sake 
comme  celle  de  la  chambre  tapissée  de  Walter  Scott,  tandis  que, 
si  l'image  de  la  dame  de  Puy-Verdon  vient  à  voltiger  à  mon 
chevet,  je  ne  m'en  plaindrai  pas  trop. 

—  En  d'autres  termes,  répondit  Flavien  en  le  quittant,  tu  as 
une  montagne  de  moins  sur  ta  poitrine  d^homme  et  sur  ta  con- 
science de  rêveur.  Dors  bien,  ami,  après  une  journée  si 
cruelle  et  de  si  terribles  émotions  ! 

Laisions  dormir  ces  de;ix  personnages  qu'il  ne  nous  a  pas 
été  possible  de  quitter  plus  tôt,  et  voyons  ce  qui  se  passait  à 
pareille  heure  au  château  de  Puy-Verdon. 

Monsieur  Dutertre,  ayant  dîné  vite  et  mal  en  route,  avait 
faim,  et  la  petite  Caroline,  la  fillette  de  seize  ans,  que  ses 
sœurs  appelaient  la  Benjamine  à  papa,  courait  elle  même  à  la 
cuisine,  et,  bourgeoise  de  cœur  et  d'instinct,  mais  bourgeoise 
dans  la  bonne  et  sérieuse  acception  du  vieux  mot,  elle  prépa- 
rait et  servait  presque  de  ses  propres  petites  mains  le  souper 
de  son  père  chéri.  Ardente  de  cœur  et  froide  d'imagination, 
Caroline  ne  connaissait  encore  qu'une  passion,  l'amour  filial. 
Réputée  la  moins  jolie  et  la  moins  intelligente  du,  jeune  trio 
d'héritières  à  marier  qui  fleurissait  à  Puy-Verdon,  elle  était  la 
plus  heureuse  des  trois,  parce  que  seule  elle  n'avait  pas  la 
préoccupation  d'être  la  plus  spirituelle  et  la  plus  belle.  Pourvu 
que  papa  et  maman  fussent  contents  d'elle,  elle  s'estimait  la 
première  fille  du  monde.  C'est  ainsi  qu'elle  disait,  et  c'est  ainsi 
qu'elle  sentait. 

Au  milieu  du  luxe  naturel  à  une  maison  très-ri:he,  les 
goûts  simples,  les  instincts  de  ménagère  de  la  Benjamine  fai- 
saient un  contraste  bizarre  avec  les  goûts  aristocratiques  et 
les  grands  airs  de  celle  qu'on  appelait  la  lionne.    Celle-là 


30  MONT-REVÉCHE 

Éveline,  la  gi^ande  écuyère,  venait  de  descendre  au  salon, 
après  avoir  échangé  ses  vêtements  de  drap  mouillé  contre 
une  toilette  d'un  goût  ravissant.  Recoiffée,  parfumée,  chaus- 
sée, c'était  une  autre  femme.  Elle  le  savait,  et  aimait  à  se 
montrer  tantôt  sous  l'aspect  d'un  garçon  pétulant,  indifférent 
aux  morsures  du  hâle  et  aux  fatigues  de  la  chasse,  tantôt  sous 
celui  d'une  femme  nonchalante  et  raffinée,  exercée  à  déployer 
toutes  les  séductions  d'une  coquetterie  encore  innocente,  mais 
alarmante  pour  l'avenir. 

Elle  s'attendait  à  trouver  plus  de  monde  pour  apprécier 
cette  toilette  miraculeusement  rapide.  Nathalie,  qui  était  tou- 
jours habillée  d'une  manière  grave,  non  pas  tant  par  goût 
naturel  que  par  besoin  de  trancher  par  une  opulente  austérité 
à  côté  des  chiffons  plus  recherchés  et  des  coiffures  plus  sa- 
vantes de  sa  sœur,  en  fit  aussitôt  la  remarque  tout  haut  avec 
cette  désobhgeance  sans  pareille  des  filles  hautaines  et  jalou- 
ses. Us  sont  -partis,  dit-elle  en  jetant  un  regard  d'admiration 
moqueuse  sur  les  blondes  tresses  qu'Éveline  avait  semées  de 
fleurs  naturelles,  et  sur  sa  robe  de  mousseline  blanche,  sou- 
ple et  flottante  comme  un  nuage.' 

—  Qui  donc  est  parti  ?  demanda  Éveline  avec  une  hypocri- 
sie maladroite.  Mais  se  remettant  aussitôt,  elle  ajouta,  sinon 
avec  plus  de  candeur,  du  moins  avec  une  grâce  pénétrante  : 
Est-ce  que  notre  père  n'est  pas  là  ?  Est-ce  une  toilette  perdue 
que  celle  que  j'ai  faite  pour  lui  ? 

—  Papa  a  faim,  dit  Caroline  en  emmenant  son  père  à  table. 
11  regardera  tout  à  l'heure  comme  tu  es  jolie.  Mais  toi-même 
il  faut  manger,  petite  sœur.  Tu  as  couru  à  cheval  après  dîner, 
et  tu  vas  encore,  si  tu  ne  prends  tes  précautions,  nous  réveil- 
ler cette  nuit  en  nous  disant  que  tu  meurs  de  faim.  Allons, 
asseyez-vous,  je  vais  vous  servir  tous  les  deux.  Veux-tu  me 
le  permettre,  maman?  ajouta -t- elle  en  donnant  un  gros 
baiser  sur  la  belle  main  d'Olympe,  qui  s'était  posée  sur  son 
épaule. 

—  Ceci  est  grave,  répondit  madame  Dutertre  en  souriant 
avec  tendresse  à  l'enfant  de  son  cœur.  11  faudrait  peut-être 
demander  la  permission  au  père,  et  puis  à  la  sœur  aînée... 
et  puis  à  la  cadette. 


MONT-REVÊCHE  51 

—  Moi,  je  permets  tout,  ce  soir,  à  tout  le  monde,  dit  Du- 
tertre  avec  gaieté,  pourvu  qu'on  m'aime  à  qui  mieux  mieux. 
J'ai  surtout  faim  et  soif  d'être  aimé  après  six  mois  d'exil. 

—  Tout  le  monde  vous  aime,  bon  père,  dit  Éveline,  mais 
je  permets  à  votre  Benjamine  de  faire  la  maîtresse  de  maison 
devant  vous.  Elle  s'en  acquitte  avec  grâce,  et  moi,  quand  je 
cesse  de  remuer  et  de  m'agiter,  je  ne  suis  plus  bonne  à  rien. 
J'aime  mieux  courir  au  sanglier  que  de  découper  une  per- 
drix. 

—  Quant  à  moi,  dit  Nathalie,  je  n'entends  rien  à  ces  gran- 
des choses  de  l'intérieur  qui  s'appellent  du  nom  sublime  de 
pot-au-feu. 

Caroline  ravie  renvoya  les  domestiques,  et  s'asseyant  auprès 
de  son  père,  se  levant  cent  fois  pour  une,  elle  le  servit  avec 
idolâtrie. 

—  Dites  donc,  mon  père,  reprit  Nathalie,  parlez-nous  un 
peu  de  ce  penseur  que  vous  nous  avez  présenté  aujourd'hui. 

—  Pourquoi  l'appelles-tu  penseur  ?  dit  Dutertre.  C'est  tout 
simplement  un  homme  de  lettres,  car  c'est  de  monsieur  Thier- 
ray  que  tu  me  parles,  je  présume  ? 

—  Oui,  le  nommé  Thierray,  reprit  Nathalie  avec  un  dédain 
superbe.  On  nous  en  avait  si  peu  parlé,  ajouta-t-elle  en  re- 
gardant Olympe,  que  nous  ne  lui  supposions  pas  tant  d'im- 
portance. Il  faut  qu'il  en  ait  beaucoup,  car  il  est  grand  homme 
dans  sa  manière  de  prononcer,  de  s'asseoir,  de  regarder  et 
de  marcher.  C'est  un  penseur  de  profession,  cela  se  voit  à 
ses  habits  et  jusque  dans  ses  boutons  de  guêtre. 

—  Tu  es  donc  toujours  mécliante,  Nathalie  ?  dit  monsieur 
Dutertre  d'un  ton  où  il  entrait  plus  de  complaisance  que  de 
sévérité. 

—  Nathalie  aime  à  railler,  dit  madame  Dutertre  avec  plus 
de  douceur  encore,  mais  je  parie  qu'elle  n"a  pas  seulement 
regardé  l'homme  dont  elle  parle  avec  tant  d'esprit. 

—  Il  paraît  que  vous  l'avez  regardé  assez  pour  pouvoir 
prendre  sa  défense,  répondit  Nathalie  d'un  ton  qui  se  tenait 
musicalement  à  l'unisson  de  douceur  de  ses  parents,  et  qui 
lui  permettait  d'être  amère  en  ayant  l'air  d'être  enjouée. 


32  MO>'T-REVÊCHE 

Monsieur  Du'.ertre  eut  un  mouvement  d'élonnement ,  il 
se  retourna  pour  regarder  Nathalie  ;  il  rencontra  ses  yeux 
calmes  et  fiers,  et  lui  dit,  en  y  plongeant  son  regard  pa- 
ternel : 

—  Je  regardais  à  qui  tu  viens  de  parler,  ma  fille.  Je  croyais 
que  c'était  une  de  tes  lutineries  habituelles  contre  tes 
SŒurs. 

—  Les  lutineries  de  Nathalie  !  dit  Éveline  légèrement,  le 
rrot  est  doux  ! 

Nathalie,  qvÀ  avait  très-bien  compris  la  leçon  paternelle, 
Ee  daigna  pas  faire  attention  à  celle  d'Éveline,  et  répliqua  en 
s'adressant  à  monsieur  Dutertre  : 

—  Non,  mon  père,  c'était  bien  à  notre  chère  Olympe  que 
je  pariais. 

—  Olympe!...  reprit  Dutertre  confondu;  et  se  tournant 
vers  sa  femme  :  Chère  amie,  dit-il,  est-ce  que  vos  filles  vous 
appellent  par  votre  nom  de  baptême,  à  présent  ? 

Madame  Dutertre  voulut  répondre  pour  détourner  l'atten- 
tion que  son  mari  donnait  à  cette  circonstance,  Nathalie  ne  lui 
en  donna  pas  le  temps. 

—  Non,  mon  père,  dit-elle  ;  la  petite  fille  (elle  désignait 
Caroline)  l'appelle  toujours  sa  mère,  Éveline  dit  encore  petite 
maman  d'un  ton  enfantin  qui  lui  sied  à  ravir  ;  mais  moi  qui 
suis  une  fille  majeure... 

—  Pas  encore,  dit  Dutertre. 

—  Pardon  î  reprit  Nathalie,  vous  m'avez  fait  émanciper, 
et  mes  vingt  ans  m'autorisent  à  me  regarder  comme  une  vieille 
fille.  Olympe  est  une  jeune  femme,  plus  jeune  que  moi  réel- 
lement par  ses  grâces  et  sa  beauté.  Je  la  respecte  comme  votre 
femme,  mais  le  respect  n'a  pas  besoin  d'avoir  recours  à  des 
formes  ridicules  pour  être  réel. 

—  Ah  çd  I  je  crois  rêver,  dit  Dutertre;  je  ne  comprends 
rien  à  ce  nouveau  thème  !  Que  s'est-il  donc  passé  ici  en  mon 
absence  ? 

—  Rijn,  mon  pèie,  répondit  ÉYeline,  sinon  que  Nathalie 
est  devenue  beaucoup  plus  ennuyeuse  et  un  peu  plus  esprit 
fort  que  par  le  passé. 


MOiNT-REVliCHE  53 

—  Je  développerai  mon  thème,  si  mon  père  le  veut,  reprit 
Nathalie,  toujours  sans  daigner  prendre  note  des  interruptions 
de  ^a  SŒur. 

—  Voyons  !  dit  Dutertrc  en  regardant  toujours  fixement  sa 
fille  aînée,  tandis  que  la  Benjamine,  contiariée  des  distiac- 
tions  qu'on  lui  donnait,  le  tourmentait  pour  le  faire  manger 
machinalement. 

—  Voilà  mon  thème  :  que  mon  père  le  juge,  reprit  >îatha- 
lie,  et  qu'il  le  condamne  s'il  est  mauvais  :  ma  belle-mère... 

Mais  elle  fut  interrompue  par  madame  Dutertre,  qui  s'était 
appuyée  sur  le  dos  de  sa  chaise,  et  qui  se  pencha  pour  lui 
dire,  en  lui  donnant  un  baiser  sur  le  front  : 

—  Chère  Nathalie,  appelez  moi  plutôt  Olympe,  si  vous  vou- 
lez me  retirer  le  doux  nom  de  mère,  que  de  m'en  donner  un 
si  solennel  et  si  froid. 

—  Cependant,  ma  chère  madame...  dit  Nathalie. 
Olympe,  douloureusement  blessée  de  cette  nouvelle  m.arque 

d'antipathie,  porta  involontairement  la  main  sur  son  cœur. 
Monsieur  Duterire  eut  un  tressaillement  nerveux,  et  son  front, 
uni  et  pur  comme  le  siège  de  la  divinité ,  se  plissa  légère- 
ment. 

—  Qu'est-ce  donc,  cher  pipa?  s'écria  la  Benjamine  en  lui 
saisissant  le  bras.  Est-ce  que  vous  vous  êtes  coupé  ?  et  elle  lui 
ôta  des  mains  le  fruit  qu'il  tenait,  pour  le  couper  elle-même. 

—  Non,  chère  petite,  ce  n'est  rien,  dit  le  père  de  famille; 
et,  résolu  de  juger  par  lui-même  au  plus  tôt  la  situation  de 
son  intérieur,  il  reprit  en  s'âdressant  à  Nathalie  : 

—  Continue,  ma  fille!  tu  disais... 

—  Je  disais,  reprit  Nathalie  avec  le  même  calme  qu'aupa- 
ravant^ que  traiter  de  maman  une  si  jeune  mère  serait  parfai- 
tement déplacé  à  l'âge  que  nous  avons  l'une  et  l'autre.  Voulez- 
vous  m'imposer  un  ridicule?  Ce  que  je  hais  le  plus  au  monde, 
c'est  de  faire  l'innocente  de  quinze  ans,  quand  j'en  ai  vingt 
par  le  fait,  et  quarante  par  le  caractère.  Il  me  semble  aussi 
que  j'aurais  l'air  d'une  jalouse  qui  veut  vieillir  Olympe... 

—  Sont-ce  là  toutes  les  graves  raisons  que  tu  as  mûries  pen- 
dant mon  absence?  dit  monsieur  Dutertre,  qui  savait  lutter  de 
sang-froid  avec  Nathalie  quand  besoin  était. 


34  MONT-REVÊCHE 

—  Jusqu'à  présent,,  dit  Nathalie  d'un  air  tranquille  et  pour- 
tant menaçant,  je  n'en  ai  pas  d'autres.  Mais  elles  on*  leur 
poids.  Vous  ne  voudriez  pas  me  contraindre  à  une  mise,  à  un 
langage  qui  ne  me  siéraient  pas  et  me  rendraient  insuppor- 
table à  m.oi-même.  Vous  êtes  le  père  le  plus  aimable  et  le  plus 
sage  de  la  création;  vous  ne  nous  avez  jamais  assujetties  ni 
blessées  en  quoi  que  ce  soit.  11  doit  vous  être  indifférent,  à  vous 
qui  vous  occupez  des  graves  intérêts  de  la  société,  que,  dans 
mi  intérieur  que  vous  n'habitez  pas  assidûment,  on  attache 
quelque  importance  à  des  détails  d'étiquette  domestique,  lors- 
qu'ils ne  troublent  en  rien  la  paix  de  la  famille. 

—  La  paix  de  la  famille,  c'est  quelque  chose,  sans  doute  ; 
mais  ce  n'est  pas  tout,  répondit  Dutertre,  Il  y  a  quelque  chose 
de  plus  doux  :  l'union;  quelque  chose  de  plus  grand  et  de 
plus  beau  :  l'amour.  Aimez-vous  les  U7is  les  avtres,  c'est  la 
suprême  loi  sans  laquelle  les  familles  comme  la  société  pé- 
rissent. 

—  Oh!  mon  papa,  tuas  raison!  s'écria  Caroline.  Mais,  sois 
tranquille,  va!  nous  nous  aimons  ici  !  Moi,  d'abord,  j'aime 
tout  le  monde,  toi  le  premier  ;  et  puis  petite  mère,  qui  est 
bonne  comme  toi,  et  puis  mesdemoiselles  mes  sœurs  qui  sont 
très-gentilles,  quoiqu'un  peu  braques...  et  puis  loi  aussi,  va, 
quoique  tu  sois  un  taquin  de  premier  ordre  ! 

Cette  dernière  interpellation  s'adressait  à  Amédée  Dutertre, 
que  désignèrent  les  grands  yeux  noirs  de  la  Benjamine,  après 
qu'ils  eurent  fait  le  tour  de  la  salle,  pour  s'arrêter  enfin  sur 
le  jeune  homme  pâle,  rêveur  et  muet,  qui  s'était  accoudé  à 
l'écart  sur  le  poêle. 

Amédée  sortit  de  sa  rêverie  et  sourit  machinalement  au  son 
de  voix  et  au  regard  de  la  jeune  fille.  Mais,  scit  qu'il  n'eût  pas 
entendu  ses  paroles,  soit  qu'il  lui  fût  impossible  de  manifester 
de  l'enjouement,  il  ne  répondit  rien. 

—  Donc,  mon  procès  est  gagné,  et  la  séance  est  levée,  dit 
Nathalie  pendant  que  son  père  éloignait  sa  chaise  de  la  table 
et  se  plaçait  de  côte,  comme  pour  donner  un  dernier  coup 
d'oeil  à  son  troupeau  avant  de  se  retirer. 

—  Votre  plaidoyer  roule  sur  un  détail  puéril,  mon  enfant, 
répondit  Dutertre.  Cependant  il  ne  faut  pas  blesser,  même  par 


MONT  -  REVKCHE  35 

une  puérilité,  les  convenances  de  l'affection.  Étes-vous  bien 
sûre  que  votre  belle-mère,  ma  femme,  votre  meilleure  amie, 
ne  souffre  pas  un  peu  quand  vous... 

—  Mon,  mon  ami,  je  n'en  souffre  pas,  répondit  vivement 
madame  Dutertre;  puisque  Nathalie  n'y  voit  pas  une  marque 
de  froideur,  je  n'ai  pas  voulu  même  supposer  qu'elle  songeât 
à  m'affliger.  Pourtant,  si  elle  me  permet  une  objection,  je  lui 
dirai  qu'elle  rejette  sur  moi,  à  coup  sûr,  le  petit  ridicule  qu'à 
tort  elle  craint  pour  elle-inême.  En  me  traitant  comme  une 
jeune  personne,  elle  me  force  à  accepter  la  prétention  d'une 
parité  d'âge  qui  n'existe  pas... 

—  Ce  n'est  pas  là  ce  qui  blessera  mon  père,  dit  Éveline  avec 
plus  d'étourderie  que  de  méchanceté. 

—  C'est  à  mon  père  de  se  prononcer  là-dessus,  dit  Nathalie: 
s'il  veut  qu'Olympe  ait  l'air  d'être  notre  mère,  qu'il  lui  fasse 
porter  des  robes  de  mérinos  et  des  bonnets  à  ruche  ,  au  lieu 
de  lui  envoyer  de  Paris  des  robes  de  taffetas  rose... 

—  Qu'elle  ne  porte  pas  !  dit  Dutertre  en  jetant  les  yeux  sur 
la  robe  de  velours  noir  de  sa  femme. 

—  Mais  qu'elle  va  porter,  à  présent  que  tu  es  ici  !  dit  Caro- 
line. N'est-ce  pas,  mère,  que  tu  vas  te  faire  belle  pour  papa? 
Quand  tu  es  bien  arrangée,  bien  jolie,  je  vois  dans  ses  yeux 
qu''il  est  content  !  Et  m.oi  aussi,  papa,  je  mettrai  demain  ma 
robe  rose  pour  te  faire  plaisir. 

—  Ah!  toi,  du  moins...  dit  Dutertre  en  la  pressant  sur  son 
cœur.  Et  sa  phrase  expira  dans  un  baiser,  mais  il  la  termina 
intérieurement.  «  Toi,  du  moins,  pensa-t-il,  enfant  de  mes 
entrailles,  tu  prends  ta  part  de  mon  bonheur  au  lieu  de  me  le 
reprocher!  » 

A  minuit,  chacun  était  rentré  chez  soi  depuis  une  heure; 
mais,  à  l'exception  des  domestiques,  personne  ne  dormait  au 
château  de  Puy- Verdon.  Monsieur  et  madame  Dutertre  avaient 
leur  appartement  à  une  extrémité  du  château  opposée  à 
celle  qu'occupaient  les  demoiselles  Dutertre  et  leur  principale 
servante,  une  bonne  femme  qui  avait  nourri  Éveline  et  qui  les 
avait  élevées  toutes  les  trois  :  on  l'appelait  du  sobriquet  de 
Grondette.  Amédée  Dutertre  habitait  une  jolie  tour  carrée  qui 
avait  une  entrée  sur  les  cours   et  une  sur  les  jardins.  De  ces 


r;^  MO^'T-BEVÊCHE 

trois  points  d'occupation  qni  avaient  pour  centre  commun  la 
vue  de  la  pelouse  semée  de  fleurs  et  plantée  de  Deaux  arbres, 
située  au  midi,  on  pouvait,  au  besoin,  s'avertir  et  se  rassem- 
bler, piévision  qui  n'est  jamais  inutile  dans  les  résidences 

isolées. 

Pénétrons  dans  Tappartcment  des  demoiselles;  il  n'y  aura 
cas  trop  d'indiscrétion,  car,  à  l'exception  de  la  Benjamine  que 
nous  ne  troublerons  pas,  puisqu'elle  dit  ses  prières,  seule 
dans  sa  petite  chambre,  aucune  ne  songea  se  coucher.  Les 
trois  iolics  pièces  qui  composaient  cet  appartement  étaient 
reliées  par  un  bout  de  galerie  qu'on  avait  ferme  »  «chaque  ex- 
trémité pour  en  faiie  un  salon  commun,  une  sorte  datelie. 
où  ces  demoiselles  avaient  leurs  études  d'artistes  et  leurs  ou- 
vrages de  femmes.  Pianos,  livres,  chevalets,  corbeilles,  out 
cela  était  rangé  trois  fois  par  jour  au  moins  par  1  infatigable 
Grondetle,  aidfe  de  la  patiente  Benjamine.  Mais,  au  montent 
oHou  ;  pérétrons  et  oi.  Grondette  vient  de  se  retirer  dans 
une  chambre  située  en  face  de  la  galerie,  le  desordre  a  deja 
Tri  son  empire  sur  l'élégant  gvnécée  où  la  lionne  turbulen  e 
eîla  raisonneuse  distraite  ont  établi  leur  quartier  gênerai  de 

ipiir  veillée. 

ce  n'e4  pas  qu'Éveline  fût  dans  sou  heure  et  dans  son  cos- 
tume de  pétulance.  Dès  qu'elle  quittait  ses  petites  bottes  de 
mTroquinet  son  chapeau  de  feutre,  elle  devenait  prmcesse, 
nous  î'avons  dit,  et  il  n'y  avait  pe.  assez  de  batiste  de  par.r  >ms, 
de  dentelle  et  de  satin,  pour  reposer  ce  corps,  frêle  en  appa- 
t'Ti^  la  rudesse  d'habitudes  où  l'emportait  le  jeune  dé- 
mon de  sa  fantaisie.  Mais,  dcranoeu^e  par  nature,  comme  1  ap- 
"e  ait  Grondette,  que  ce  fût  par  -d«'-«  «"  P^  «  ^^ 
besoin  de  partir  plus  vite  ou  de  se  reposerplus  to  ,  xl  fallait  que 
tous  les  objets  qui  se  rencontraient  sous  son  pied  ou  sous  sa 
^an  cédassent  brusquement  ou  dédaigneusemct  la  place  a 
«Torsonne  agile  et  souple,  soit  pour  la  laisser  passer,  so, 
pour  laTisser  s'étendre.  Qaelq-ae  précieux  et  choyé  que  tut 
ce  corps  de  reine,  tous  les  objets  à  son  usage  avaient  un  air 
de  ma'propreté  ou  de  dégradation.  La  riche  moire  des  fau- 
teuS  où  l'on  étendait  des  pieds  crottés  au  retour  de  la  chasse, 
eTdivans  de  velours  où  on  laissait  monter  les  chiens  favoris, 


mom-revéchij:  37 

les  rideaux  de  mousseline  de  l'Inde  que  l'on  tirait  d'une  main 
impatiente,  les  tapis  de  Turquie  fréquemment  arrosés  par  le 
conteim  des  encriers,  tous  ces  objets  incessammcn  renou- 
veles  d'un  luxe  dont  Éveline  avait  un  si  grand  besoin  et  usait 
avec  un  si  grand  mépris,  étaient  maculés,  taché<  flétris 
et  au  bout  de  quelques  jours  d'apparat  avalent  perdu  la 
fraîcheur  et,  qu'on  nous  passe  le  mot,  la  décence  de  leur 
aspect. 

C'était  bien  tout  l'opposé  du  chaste  sanctuaire  où,  tandis 
que  ses  sœurs  babillaient  une  partie  de  la  nuit,  Caroline  s'en 
termait  pour  clire  ses  naïves  patenôtres,  faire  le  relevé  de  ses 
petites  dépenses  personnelles,  qui,  presque  toutes,  consistaient 
en  aumônes,  raccommoder  secrètement  quelque  nippe  (car 
son  plaisir  était  de  se  soustraire  à  l'indolence  de  la  richesse) 
enfin  repasser  ses  leçons  et  étudier  avec  conscience  les  cho'ses 
dmstiiiction  élémentaire  que  ses  .œurs  avaient  trop  vite  dé- 
rolfuT'  ^'"'''  ^Pi^^^^^'^^'e  des  choses  frivoles  aux  yeux  de  Ca- 

Nous  appelons  frivoles,  nous,  les  choses  qu'on  effleure  sans 
les  approfondir.  Nous  pensons  que  ce  qu'on  appelle  les  arts  d'à- 
grement,  dans  les  familles  aisées,  est  très-inut.iement  bar- 
bare et  quon  ferait  beaucoup  mieux,  à  l'état  où  les  culti- 
vent la  plupart  des  jeunes  personnes,  de  les  appeler  art  de 
désagrément  pour  l'entourage  condamné  à  en  subir  les  ré! 
.uitats,  la  vue  de  certains  portraits  de  famille,  l'audition  de 
certaines  romances,  de  certains   concertos,  voire  de  certains 


vers. 


Evelme  et  Nathalie  n'en  étaient  pas  précisément  là.  Elles 

la  poésie  Evo'.ne  ava.t  beaucoup  de  dextérité  dans  les  doigts 
et  de  fan  a:s,e  dans  la  cervelle,  quand  elle  interrogeait  foUe- 
ment  a  d  assez  rares  intervalles,  son  piano  presque  toujours 
ma  ade  par  suite  d'un  abandon  prolongé  ou  d'une  trop  bouil- 
lante épreuve.  Nathalie  laisait  réellement  d'assez  bons  vers 
parfois  très-beaux  quant  à  la  forme,  mais  où  en  eùt-elle  trouve- 
le  .ond  bon  cœur  était  froid  et  lermé;  son  imagination 
.jamais  émue  par  le  sentiment,  n'était  quua  miroir  d'aciëi- 
•iu.  uilelait  les  objets  extérieurs  avec  aetleté.  C'était  un  ta- 


38  MONT-REVÊCHE 

lent  d'observation,  aidé  d'une  expression  juste,  parfois  heu- 
reuse. Elle  aimait  le  métier  et  se  jouait  avec  les  difficul*'^§  de 
la  rime  et  du  rhythme,  comme  un  ciseleur  ferme  eo-^ininu- 
tieux  avec  une  matière  rebelle.  Elle  faisait  assez  bon  marché 
de  la  mode,  car  elle  ne  manquait  pas  de  goût;  mais,  aimant 
à  lutter,  elle  se  plaisait  à  imiter  tous  les  genres  modernes, 
pour  sm^enchérir  sur  les  défauts  de  l'école  romantique.  Elle 
prenait  cela  pour  la  diffioulté  vaincue,  et  y  trouvait  une 
grande  jouissance  d'amour-propre.  Elle  s'assimilait  ainsi  les 
qualités  de  cette  école,  mais  ces  qualités  n'étaient  pas  siennes 
et  perdaient  toute  originalité  en  passant  par  un  cerveau  aussi 
froid  que  son  cœur. 

Elle  n'avait  réellement  de  personnalité  un  peu  frappante 
que  dans  la  satire  ou  l'imprécation.  Athée  par  nature,  si  elle 
ne  niait  pas  positivement  la  Divinité,  elle  la  prenait  à  partie 
et  discutait  ses  lois  avec  une  rare  audace.  Lorsquelle  avait  de 
l'aigreur  contre  les  personnes  ou  les  choses,  elle  exhalait  et 
calmait  en  secret  son  ressentiment  et  sa  souffance  par  d'assez 
véhémpntes  déclamations  remarquablement  bien  tournées. 
C'était  là  tout  son  talent,  talent  assez  éminent  chez  une  femme, 
mais  pas  assez  ardent  pom-  être  mâle,  pas  assez  tendi-e  pour 
être  féminin. 

Éveline  et  Nathalie  étaient  trop  bien  élevées,  trop  peu  pro- 
vinciales, et  avaient  afîaire  à  des  parents  trop  sensés  pour 
débiter  leur  poudre  d'or  aux  yeux  des  profanes.  Elles  eussent 
volontiers  initié  la  famille  à  leurs  petites  gloires,  si  d'elles- 
mêmes  elles  n'eussent  détruit  comme  à  plaisir  le  charme  de 
la  vie  de  famille,  l'nne  par  ses  bizarreries,  par  ses  caprices 
d'enfant  gâté  et  im.périeux,  l'autre  par  une  orgueilleuse  amer- 
tume. Toutes  deux  craignaient  de  trouver  de  la  partialité  dans 
le  jugement  de  lein^s  parents,  et,  par-dessus  le  marché,  toutes 
deux  avaient  la  certitude  de  rencontrer  une  critique  malveil- 
lante ou  dédaigneuse  toute  faite  d'avance  dans  l'esprit  l'une 

de  l'autre. 

Malgré  cette  antipathie  instinctive  des  deux  sœurs ,  elles 
pouvaient  ditficilcment  se  passer  l'une  de  l'autre  dans  l'assaut 
qu'elles  livraient  à  une  troisième  puissance  domestique.  L'en- 
tretien que  nous  allons  rapporter   exliquera  la  nécessité  de 


MONT-REVl'CHE  59 

cette  alliance  forcée  dans  l'ofTensive,  mais  non  pas  solidaire 
dans  la  défensive. 


IV 

—  Comment?  il  n'est  que  minuit?  dit  Éveline,  qui  feuil- 
letait un  roman  de  Walter  Scott  sans  le  lire,  étendue  sur  un 
moelleux  sofa,  et  jouant  tantôt  avec  les  tresses  détachées  de 
ses  beaux  cheveux,  tantôt  avec  les  oreilles  d'un  énorme  et 
magnifique  terre-neuve. 

—  Je  trouve  aussi  le  temp<5  long  aujourd'hui,  répondit  Na- 
thalie, qui,  d'une  main  ferme  et  en  caractères  dune  lon-nieui- 
afléctéc,  copiait  une  longue  tirade  de  sa  façon  sur  un^Vélin 
épais  et  cassant. 

-Mais  cela  s'explique,  reprit  Éveline,  il  y  a  une  grande 
heure  que  nous  sommes  ensemble. 

—  Éveline,  tu  prends  avec  moi  des  habitudes  de  sarcasme 
qui  lasseraient  la  patience  de  tout  autre,  mais  dont  j''ai  jésolu 
de  ne  pas  m'aperce  voir.  Tu  ne  t'aperçois  donc  pas,  toi,  ma 
chère,  de  la  cause  de  mon  silence  ? 

—  Oh!  si  fait!  c'est  le  calme  du  mépris,  la  patience  de  la 
lorce.  D  un  mot  tu  me  briserais  I 

—  Qui  sait  ? 

—  El  tu  as  pitié  de  ma  faiblesse! 

—  Peut-être  bien. 

—  Tu  fais  à  tort  la  généreuse,  ma  grande  Nathalie,  tu  n'es 
quune  avare,  au  contraiie;  tu  amasses  les  trésors  de  ta  ven- 
geance, et  dun  mot  placé  à  propos  de  temps  en  temps,  tu 
foudroies  mon  arsenal  de  taquineries.  Mais  je  suis  meilleure 
que  toi  et  reconnais  que  j'ai  tort.  Nous  ferions  mi.nLx  de  nous 
supporter^  mutuellement,  à  présent  surtout  que  nous  voilà 

raullr"'''  ^  '''''  "^^  ^''"^"''  ^''''''  ^'"^"'''  ^''^"^  ^^ 

--  Moi,  je  ne  m'en  plains  pas,  j'aime  encore  mieux  ta  so- 
ciété Uzarre  et  ta  causerie  incohérente  que  l(?s  fourheries  ca- 
ressantes d'Olympe,  les  trahisons  niaisement  bien  intention- 


40  MONT-REVÊCHE 

nées  de  la  Benjamine,  les  remontrances  pédagogiques  de 
monsieur  Amédée,  et  surtout  que  les  indignations  mal  conte- 
nues de  notre  pauvre  père. 

—  C'est-à-dire  que  tu  détestes  tout  dans  le  monde,  que  tu 
aimes  mieux  te  reposer  dans  le  dédain  que  t'inspire  ta  frivo- 
lité? Ta  devrais  au  moins  excepter  mon  père... 

—  Ah  !  tu  poses  la  fille  tendre  et  soumise,  ce  soir.  Oui,  oui, 
tu  l'as  fait,  je  l'ai  vu  !  Éveline,  tu  es  lâche  ! 

—  Lâche  de  cœur,  c'est  possible.  Ayant  pour  ma  part  le 
courage  physique,  je  m'en  contente,  et  ne  rougis  pas  de  céder 
à  la  fantaisie  d'un  père  ci  indulgent  pour  moi  et  si  parfait 
d'ailleurs. 

—  Fort  bien ,  lu  continueras  à  lui  marquer  la  plus  entière 
déférence,  à  la  condition  qu'il  te  laissera  faire  toutes  les  volon- 
tés, même  les  plus  absurdes,  courir  avec  tout  le  monde,  par 
tous  les  temps,  par  tous  les  chemins,  t  xposer  ta  réputa- 
tion... 

-  Halte-là,  ma  belle  !  Vous  seule  prétendriez  volontiers 
cela.  Mais,  vivant  avec  vos  livres,  vous  ne  savez,  de  ce  qui 
vous  eni-oure,  que  le  mal  que  vous  y  supposez.  Ma  réputation 
ne  risque  rien  au  grand  jour  et  au  grand  air.  Plus  j"ai  de  té- 
moins de  mes  actions,  moins  je  crains  qu'on  ne  les  calomnie, 
et  ce  n'est  pas  au  milieu  des  chevaux,  des  piqueurs  et  des 
chiens,  que  la  vertu  d'une  demoiselle  e;t  exposée.  On  sait 
d'ailleurs  que  la  main  qui  saitgou\ernerun  cheval  dangereux 
serait  de  force  à  châtier  un  insolent ,  et  qu'une  cravache  vol- 
tige dans  mes  doigts  aussi  adroitement  qu'mie  épée  dans  la 
main  d'un  homme. 

—  Fort  bien!  tout  cela  me  paraît  du  plus  mauvais  goût,  et 
je  ne  conçois  aucune  espèce  d'arme  séante  à  la  main  d'une 
femme,  quand  l'austérité  de  son  extérieur  et  le  sérieux  de  ses 
habitudes  ne  la  préservent  pas  de  la  seule  pensée  d'une  in- 
sulte. Mais  passons,  car  je  compte  beaucoup  plus  sm-  l'escorte 
fidèle  ù' Amédée  pour  contenir  les  audacieux  que  sur  tes 
moyens  personnels  de  défense. 

—  AmédcC  est  un  «ot  qui,  s'il  me  voyait  insultée,  me  ven- 
gerait sans  doute,  mais  en  ne  manquant  pas  de  prouver  que 
je  suij  dans  mon  tort,  que  c'est  ma  faute,  et  en  me  criant 


MONT-REVÊCHE  Ai 

comme  le  maître  d'école  de  la  fable  :  «  Je  vous  l'avais  bien 

dit  !  » 

—  Ce  serait  révoltant,  en  effet,  que  ce  pauvre  garçon,  en 
se  faisant  couper  la  gorge  pour  tes  sottises,  se  permît  de  mur- 
murer contre  sa  souveraine  adorée  ! 

—  Adorée!  voilà  une  méchanceté  d'un  nouveau  genre! 
Prétends-tu  maintenant  m'imposer  le  ridicule  d'avoir  pour 
amoureux  mon  petit  cousin,  un  enfant  dont  nous  avons  vu 
pousser  la  première  barbe? 

—  Un  enfant  qui  a  maintenant  une  très-jolie  barbe,  et  qui 
compte  vingt-quatre  ans,  juste  Tàge  de  madame  Olympe. 

—  Eh  bien,  qu'est  ce  que  cela  prouve?  Une  femme  de 
vingt-quatre  ans  a  le  double  de  l'âge  d'un  garçon  du  même 
âge. 

—  Alors  tune  penses  pas  qu'il  puisse  être  amoureux... 
Un  sourire  sinistre  passa  sur  les  lèvres  de  Nathalie. 

—  De  qui  amoureux?  demanda  ÉveUne  étonnée. 

—  De  toi,  répondit  Xatiialie  négligemment. 

—  J'espère  bien  qu'il  n'y  songe  pas,  le  cher  enfant!  cela  me 
ferait  de  la  peine,  car  je  l'aime  beaucoup.  C'est  un  bon  garçon, 
ma]gré  ses  manies;  il  a  été  élevé  avec  nou>-',  et  je  le  regarde 
comme  mon  fjère.  Est-ce  que  tu  le  verrais  d'un  autre  œil?  Tu 
en  es  peut-êire  jalouse,  toi,  qui  ne  fais  et  ne  penses  rien 
comme  les  aiilres? 

Nathalie  ne  répondit  que  par  un  sourire  et  un  mouvement 
d'épaules  plus  expressifs  que  toutes  les  paroles  par  lesquelles 
on  peut  exprimer  le  dédain  qu'iiispire  un  individu  apparte- 
nant au  sexe  masculin.  Puis  elle  bâilla,  posa  un  instant  son 
front  élevé  dans  sa  main  longue  et  blanche,  changea  un  hémis- 
tiche qui  lui  paraissait  incolore,  et  se  mit  à  l'écrire. 

La  pendule  sonna  le  quart  après  minuit. 

—  Cette  nuit  est  un  siècle,  dit  Éveline  en  laissant  tomber 
son  livre  que  la  jeune  Ti?iphone,  grande  chienne  griffonne 
courante  de  prédilection,  se  mit  à  déchirer  à  belles  dents. 

—  Cette  bête  mange  ton  li\re,  dit  Nathalie  sans  se  dé- 
ranger. 

—  Elle  fait  bien,  répondit  Éveline,  il  m'ennuyait.  Décidé- 
ment, je  déteste  ^yalter  Scott. 


42  MONT-REVÊCHE 

—  Et  pourtant  tu  singes  assez  Diana  Vernon. 

—  Comme  tu  singes  la  reine  Elisabeth,  et  comme  Caroline 
singe  Cendrillon.  Tout  le  monde  singe  quelqu'un,  à  de^isein  ou 
sans  le  savoir.  Il  n'y  a  pas  de  type  humain  qui  ne  trouve  son 
analogue  dans  le  roman,  dans  la  fable,  ou  dans  l'histoire.  Ce 
qui  rend  la  ressemblance  souvent  ridicule,  c'est  que  les  situa- 
tions diflèrent.  Ainsi,  Benjamine,  habitant  un  château  comme 
celui-ci,  et  servie  par  vingt  laquais,  jouissant  des  préférences 
d'un  papa  débonnaire,  est  absurde  quand  elle  fait  elle-même 
le  chocolat  avec  autant  de  hâte  et  de  soin  que  si  elle  attendait 
des  coups  et  des  injures  au  bout  de  son  œuvre;  moi,  je  suis 
ridicule  en  ayant  l'air  de  chercher,  à  travers  nos  bois  et  nos 
collines,  un  père  proscrit  et  persécuté,  quand  j'en  ai  un  qui 
siège  tianquillement  à  la  Chambre,  et  règne  par  ses  vertus  et 
ses  richesses  dans  la  province...  Et  toi,  ma  pauvre  Nathalie, 
qui,  au  lieu  de  la  plus  brillante  cour  de  l'Europe,  n'as  à  ty- 
ranniser qu'nne  famille  ennuyeuse  et  paisible... 

—  Ennuyeuse,  c'est  vrai,  int(}rrorapit  Nathalie,  paisible, 
cela  te  plaît  à  dire.  É véline,  sais-tu  pourquoi  nous  n'avons 
envie  ni  de  veiller  ni  de  dormir  en  ce  moment?  C'est  que 
nous  avons  de  l'ennui  sans  être  paisibles. 

—  Pourquoi  ne  sommes-nous  pas  paisibles?  C'est  peut-être 
la  faute  de  notre  caractère. 

—  Nullement.  Le  tien  est  celui  d'un  enfant  qui  s'arause  de 
tout;  le  mien,  celui  d'une  femme  qui  méprise  beaucoup  de 
choses.  Par  nous-mêmes  nous  avons  de  quoi  nous  réjouir  ou 
nous  distraire  :  toi  dans  les  choses  riantes,  moi  dans  les  choses 
sérieuses.  Mais,  en  dehors  de  nous,  il  y  a  une  cause  de  trouble 
qui  nous  atteint  déjà  et  qui  nous  forcera  d'éclater  tôt  ou  tard. 
Cette  chose  fatale,  ridicule,  mais  iasuimontable  dans  notre 
destinée,  c'est  l'amour  de  notre  père  pom'  une  autre  femme 
que  notre  mère. 

—  Ah!  je  t'en  supplie,  Nathalie,  ne  mets  pas  notre  pauvre 
mère  en  cause  dans  cet  éternel  procès  que  tu  fais  à  mon  père. 
Tu  n'avais  que  quatre  ans  quand  elle  est  morte ,  je  n'en  avais 
que  deux,  la  Benjamine  venait  de  naître;  aucune  de  nous  ne 
l'a  connue  au  point  de  se  souvenir  d'elle  aujourd'hui,  et 
i'amour  filial  n'est  chez  nous,  de  ce  côté,  qu'un  sentiment 


MONT-REVECHE  43 

très-vague  et  qui  aurait  mauvaise  grâce  à  se  plaindre  du  peu 
de  temps  que  notre  père  a  donné  à  sa  douleur.  Douze  ans 
écoulés  avant  qu'il  songeât  à  se  remarier,  c'est  un  deuil  sur 
lequel  je  ne  vois  que  celui  du  Malabar  qui  puisse  renchérir. 

—  Que  tu  parles  de  tout  légèrement,  et  surtout  des  choses 
sérieuses!  Je  ne  te  dis  pas  que  notre  père  se  soit  remarié 
trop  tôt;  je  te  dis,  au  contraire,  qu'il  s'est  remarié  trop  tard 
pour  nous  ! 

—  Mais  nous-mêmes,  ce  serait  nous  en  aviser  bien  tard  pour 
le  lui  reprocher,  toi  surtout,  qui  avais  déjà  seize  ans  quand  il 
nous  fit  part  de  ce  projet  qui  le  rendait  si  heureux,  et  auquel, 
pourtant,  l'excellent  père  eût  renoncé  s'il  nous  eut  vues  dé- 
solées et  effrayées. 

—  Belle  autorité  pour  faire  une  pareille  folie,  que  le  con- 
sentement de  trois  petites  filles  qui  s'ennuyaient  au  couvent  et 
qui  avaient  hâte  d'en  sortir  !  Je  fus  enchantée,  pour  ma  part, 
quand  mon  père,  enfant  lui-même  dans  l'entraînement  de  sa 
passion,  mit  devant  nos  yeux  d'enfants  le  doux  leurre  de  la 
liberté,  de  la  vie  de  luxe  à  la  campagne,  chose  charmante  à 
seize  ans. 

—  Et  à  dix-huit  aussi;  je  m'y  plais  encore  beaucoup. 

—  Tu  mens,  tu  commences  à  t'y  ennuyer,  et  moi  je  m'y  en- 
nuie depuis  longtemps.  Nous  sommes  nées  pour  le  monde, 
nous  avons  été  élevées  pour  le  monde;  nous  avons  soif  de 
notre  élément,  et  nous  vivons  ici  comme  des  poissons  jetés 
sur  l'herbe,  qui  bâillent  au  soleil  en  entendant  le  lointain 
murmure  de  la  rivière. 

—  Voyons,  Nathalie,  tu  es  injuste  :  est-ce  que  nous  ne 
voyons  pas  du  monde  ici?  est-ce  que  le  monde  n'est  pas  par- 
tout pour  les  riches?  Dans  trois  jours,  l'arrivée  de  mon  père 
sera  l'événement  du  pays,  et  nous  ne  saurons  à  qui  entendre; 
tu  auras  une  cour  de  gens  sérieux ,  moi  un  cortège  d'écer- 
velés... 

—  Oui^  oui,  une  lanterne  magique  qui  durera  deux  mois, 
et  quand  mon  père  retournera  à  ses  travaux  parlementaires, 
la  solitude,  l'hiver,  le  silence  !  Puis  le  printemps  sans  amour 
et  sans  espoir,  l'été  morne  et  accablant,  avec  des  moissonneurs 
pour  coup  d'œil  et  des  mouches  pour  société. 


44  MONT-REVÊCHK 

—  11  est  vrai  que  l'année  de  dix  mois  est  un  peu  longue, 
mais  on  peut  tuerie  temps,  et  quant  à  l'amour  dont  tu  com- 
mences à  être  pressée  d'éprouver  les  douceurs,  moi  je  te  dé- 
clare que  je  n'y  pense  pas  encore. 

—  Tu  men>,  le  dis-je  î  Tu  y  penses  moins  souvent  et  moins 
sérieusement  que  moi,  c'est  po.-sible,  mais  tu  commences  à 
te  dire  que  l'amour  n'est  pas  ici  et  ne  viendra  pas  nous  y 
chercher. 

—  Pourquoi  non?  Nous  E'avons  pas  manqué  de  pour.-ui- 
vants  jusqu'à  celte  heure. 

—  Des  poui suivants  de  passage,  et  dont  pas  un  ne  nous 
convenait! 

—  Nous  les  avons  tous  assez  peu  encouragés.  Nous  sommes 
difficiles,  conviens-en. 

—  Et  nous  avons  sujvt  de  l'être;  nous  ne  sommes  pas 
seulement  difficiles  à  contenter  :  nous  sommes  difûciles  à 
marier. 

—  Au  contraire,  nous  sommes  riches  et  on  nous  permet 
d'épouser  des  hommes  sans  fortune,  à  la  condition  qu'ils 
seront  honnêtes,  hien  élevés,  laborieux...  Quoi  encore  !  Papa  a 
là-dessus  de  belles  théories  assez  rom.anesqucs... 

—  Et  par  conséquent  irréalisables.  Les  jeunes  gens  pauvres 
qui  recherchent  de  riches  héritières  ne  sont  pas  fort  honnêtes, 
car  ils  les  trom.pcnt  en  feignant  d'aimer  en  elles  autre  chose 
que  leur  dot.  Les  jeimes  gens  riches  sont  insolents,  ignorants, 
frivoles,  sots... 

—  Quel  pe^simish^e  !  J'espère  que  c'est  ta  "bile  qui  te  fait 
voir  ainsi  le  monde.  Mais,  s'il  en  e^t  ainsi,  sais-tu  que  ce  n'est 
pas  nous  qui  sommes  difficiles  à  marier,  mais  le  monde  qui 
est  difficile  à  épouser? 

—  Il  y  a  du  viai  dans  ta  remarque.  Mais  ce  qui  est  difficile 
n'est  pas  impossible.  Seulement  il  faut  se  trouver  lancé  en 
plein  dans  les  conditions  où  l'esprit,  la  pénétration,  le  juge- 
ment, peuvent  servir  à  q  uclque  chose.  Ainsi,  que  nous  vivions 
dans  le  monde,  à  Paris,  que  nous  voyagions  en  Angleterre, 
en  Allemagne,  en  Italie,  que  nous  menions  la  vie  qui  convient 
à  notre  situation  dans  la  société,  ei  au  milieu  de  tous  les  flots 
qr.e  nous  aurons  à  traverser,  notro  œi.  ZcSiio.  Lien  découvrir, 


MONT-REVÊCHE  45 

notre  main  saura  bien  arrêter  la  perle  fine  qui  nous  convient, 
au  milieu  des  coquillage  vulgaires  qui  se  prendront  à  nos 
filets. 

—  Ne  te  sers  pas  de  celte  métaphore,  je  t'en  prie.  La 
perle  est  toujours  cachée  dans  une  huître. 

—  Folle  !  tu  cherches  toujours  le  mot  et  ne  réfléchis  à  rien! 
Nous  sommes  riches,  nous  sommes  belles,  nous  sommes 
supérieures  aux  femmes  du  monde ,  et  nous  sommes  peut- 
être  destinées  à  attendre  ici  le  limaçon  dont  le  héron  de  la 
fable  fut  forcé  de  se  contenter  à  l'heure  du  soir.  Si  cela 
continue,  il  nous  restera  à  croquer  le  petit  cousin  entre  nous 
trois. 

—  Oui,  ce  sera  ce  qu'on  appelle  croquer  le  marmot. 

—  Ah  !  que  tu  m'irrites  avec  tes  sottes  plaisanteries  !  Riras- 
tu  de  bien  bon  cœur  quand  mon  père  viendra  nous  dire  : 
«  Vous  voUà  trois;  voici  mon  neveu  Amédée  Dutertre  que  j'ai 
élevé  à  la  brochette  pour  vous,  choisissez  !  » 

—  Crois-tu,  vraiment,  que  mon  père  le  destine  à  l'une  de 
nous? 

—  J'espère  qu'il  le  réserve  po^p^sa  Benjamine.  Ils  sont  faits 
l'un  pour  l'autre,  ces  charmants  Lufants,  et  je  ne  pense  pas 
qu'on  me  fasse,  à  moi,  l'injure  de  me  l'offrir. 

—  Parce  que  lu  rêves  l'amour,  l'idéal,  que  sais-je?  mais 
moi,  sans  faire  tort  à  Benjamine,  qui  ne  pense  encore  et  ne 
pensera  peut-être  jamais  qu'à  élever  des  serins,  je  t'avoue 
que,  si  je  me  voyais  réduite  par  disette  à  conserver  intact  mon 
nom  de  Dutertre,  je  m'arrangerais  du  cousin  Amédée  plutôt 
que  de  bien  d'autres.  11  ne  me  plaît  pas  du  tout,  je  te  le  dé- 
clare, même  il  me  déplaît  un  peu,  il  m'ennuie  !  mais,  en 
somme,  il  est  encore  le  plus  joli  garçon,  le  plus  convenable, 
le  plus  instruit,  le  plus  propre  à  faire  un  mari  de  campagne 
que  nous  ayons  sous  la  main. 

—  Enfin,  nous  y  viendrons,  pensa  Nathahe,  mais  tout  à 
l'heure!...  Voyons  d'abord...  Éveline!  dit-elle  tout  haut, 
comme  si  elle  n'eût  pas  entendu  ce  que  sa  sœur  venait  de  dire 
a  propos  d' Amédée  :  que  dis-tu  de  ces  deux  nouveaux  visages 
«pii  sont  venus  ce  soir  et  qu'on  n'a  pas  voulu  nous  montrer 
aux  lumières? 

3. 


46  MONT-UEVIlCHE 

—  Je  les  ai  entrevus  dans  la  cour,  dit  Êveline.  11  y  a  une 
espèce  de  lion  qui  m'a  paru  irréprochable. 

—  Monsieur  de  Saulges  ? 

—  Oui,  le  nouveau  voisin. 

—  Tu  le  trouves  bien? 

—  Parfait,  charmant,  un  homme  délicieux  !  Mais  après  le 
premier  coup  d'œil  accordé  à  lacmiosité,  je  n'y  ai  plus  lait  Li 
moindr3  attention. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  que  je  n'aime  pas  les  animaux  de  mon  espèce. 
Je  les  connais  trop  bien.  Une  lionne  admirer  un  lion  !  Allons 
donc  ! 

—  Mais  celui-là  montre  quelque  esprit? 

—  N'ai-je  pas  de  l'esprit  aussi,  moi,  quoique  lionne?  Non, 
non,  ma  chère,  les  semblables  se  fuient  et  les  contrastes 
se  cherchent,  voilà  l'idée  que  je  me  fais  de  Tambour  et  du 
mariage. 

—  Alors,  l'homme  de  plume  te  plairait  davantage? 

—  Oui;  ce  n'est  pas  ua«è/]gure  régulière,  c'est  jaune,  bi- 
lieux et  d'une  jeunesse  équivoque;  mais  ça  a  des  yeux  magni- 
fiques d'expression,  des  dents  si  blanches,  des  cheveux  si 
noirs...  et  le  sourire  fin...  une  physionomie  dont  la  distinction 
vient  du  dedans  et  se  répand  sur  les  lignes  peut-être  incor- 
rectes et  communes  d'ailleurs...  Tu  ris?  Oui,  j'accorde  que, 
pour  des  yeux  bêtes,  il  est  assez  laid.  Mais  il  a  ce  je  ne  sais 
quoi  de  rêveur,  de  soutirant,  de  mélancolique  et  de  railleur 
qui  me  paraît  indispensable,  même  à  la  beauté,  pour  qu'elle 
ne  soit  pas  ennuyeuse.  Est-ce  que  c'oat  un  grand  nom  litté- 
raire, Jules  Thierray  ? 

—  Connais  pas!  dit  Nathalie  du  bout  des  lèvres.  Il  y  a 
comme  cela  deux  ou  trois  mille  écrivains  célèbres  dont,  à 
moins  de  faire  partie  de  quelque  cénacle,  personne  n'a  jamais 
entendu  parler. 

—  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  celui-là  n'ait  pas  beau- 
coup de  talent. 

—  Mon  Dieu!  dit  Nathalie,  cela  peut  devenir,  comme  tout 
autre,  un  écrivain  de  premier  ordre!  Il  ne  s'agit  que  d'être 


MONT-REVECHR  47 

prôné  dans  un  certain  monde  et  de  trouver  ce  qui  flatte  le 
goût  du  moment!  Mais  qu'importe  son  rang  dans  la  hiérar- 
chie des  beaux  esprits,  s'il  te  plaît  par  lui-même?  et  il  te  plaît 
un  peu? 

—  Beaucoup ,  ce  soir  !  Mais  que  sais-je  s'il  me  plaira 
demain  ? 

—  Tâche  qu'il  ne  te  plaise  plus. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  que  tu  lui  déplais. 

—  A  quoi  as-tu  vu  cela? 

—  J'ai  vu  cela  en  même  temps  que  j'ai  vu  autre  chose. 

—  Quoi  donc? 

—  Qu'il  est  amoureux  d'une  autre  personne  que  toi. 

—  C'est  donc  de  toi? 

—  Non;  c'est  d'Olympe  Dutertre. 

—  Ah  !  fit  Éveline  d'un  air  étonné;  puis  elle  ajouta  avec 
inàifîérence  ;  Eh  bien,  qu'est-ce  que  cela  me  fait? 

—  Et  à  moi  !  dit  ÎSathahe  en  haussant  les  épaules. 

—  Tu  es  sûre  de  ce  que  tu  dis?  reprit  Éveline  un  peu  rê- 
veuse. 

—  J'en  étais  sûre  avant  qu'il  vînt  ici.  Il  lui  a  écrit  des  vers 
sur  son  album,  au  dernier  voyage  qu'elle  a  fait  à  Paris  sans 
nous  ;  des  vers  bien  piats,  par  parenthèse  ! 

—  Elle  te  les  a  montrés? 

—  Je  n'ai  pas  den^iandé  sa  permission  pour  les  lire.  Est-ce 
qu'on  met  des  secrets  dans  un  album? 

—  Alors,  c'étaient  des  vers  qui  ne  prouvaient  rien  ! 

—  Ma  chère  amie,  dans  le  monde,  les  vers  sont  l'art  de  faire 
des  déclarations  d'amour  à  une  femme  sous  le  nez  de  son  mari 
et  devant  tout  le  monde. 

—  Tu  dis  pourtant  qu'ils  étaient  plats,  ces  vers? 

—  Veux -tu  les  lire?  je  les  ai  là. 

—  Ah  !  tu  les  as  copiés  ? 

—  Non,  je  les  ai  retenus...  Et  elle  passa  une  feuille  volante 
à  Éveline,  qui  s'écria,  après  les  avoir  lus  :  Mais  je  les  trouve 
charmants,  moi,  ces  vers-là!  je  les  aime  mieux  que  tous 
le?  tiens! 


48  MONT-REVECHE 

—  C'est  que  tu  ne  t'y  connais  pas.  Ils  n'ont  qu'un  mé- 
rite, c'est  d'exprimer  a  sez  adroitement  une  passion  très- 
vive. 

—  Voyons  donc,  dit  Éveline  en  les  relisant;  et  quand  elle 
eut  fini,  elle  garda  le  silence  et  rêva.  Puis  elle  dit  :  J'y  vois 
plus  d'adulation  que  d'amour. 

—  L'adulation  n'est-elle  pas  le  langage  de  l'amour? 

—  Celle-là  est  excessive. 

—  Olympe  est  admirablement  belle,  c'est  incontestable. 

—  Trop  pâle! 

—  C'e.-t  la  mode  d'être  pâle,  et  rien  n'a  plus  de  succès  auprès 
des  artistes.  Tes  belles  couleurs,  souvent  trop  vives,  seraient 
en  disgrâce  dans  un  salon. 

—  Râh  1  c'est  un  goût  dépravé,  cela  !  Mais  qu'est-ce  que  cela 
me  fait,  encore  une  fois?  Si  le  rimeur  me  trouve  trop  fraî- 
che, le  gentilhomme  me  rendra  plus  de  justice,  et  il  verra 
qui,  de  moi  ou  d'Olympe,  sait  faire  changer  de  pied  au  galop, 
et  enlever  net  ce  changement  dans  un  tournant  dange- 
reux; il  ne  me  fera  pas  de  vers,  lui,  mais  on  prend  ce  qu'on 
trouve  î 

—  Tu  oublies  que  les  semblables  se  fuient  et  que  les  con- 
trastes se  cherchent!  Le  lion  n'a  pai  plus  de  goût  pour  toi, 
que  toi  pour  lui. 

—  Ta  as  vu  aussi  cela,  ce  soir,  au  salon,  où  l'on  ne  voyait 
rien  ? 

—  J'ai  entendu. 

—  Quoi  donc?  celai-là  aussi  fait  la  cour  à  Olympe? 

—  Il  la  lui  fera;  elle  l'a  charmé  avec  quelques  mots,  elle 
cause  bien,  elle  est  fort  séduisante.  Il  lui  a  demandé  si  elle 
montait  à  cheval.  Fort  peu,  a-t  elle  répondu,  je  n'ai  pas  le 
temps.  Là-dessus,  il  s'est  écrié  qu'elle  a\ait  bien  raison  de 
n'en  pas  perdre  à  de  pareils  amusements  ;  que,  pour  lui,  il  en 
était  dégoùlé,  et  qu'il  ne  comprenait  plus  le  plaisir  qu'on 
pouvait  trouver  à  cheval  auprès  d'une  femme,  car  c'était  la 
plus  incommode  manière  de  causer,  et  que  quand  on  avait 
le  bonheur  d'entendre  une  voix  comme  la  sienne,  on  devait 
regretter  tou<  ce  que  le  mouvement  et  ie  bruit  des  chevaux  en 
fait  perdre. 


MOiNT-REVÉCHE  40 

—  Mais  tout  cela  n'était  pas  ilatteur  pour  moi...  pour  mon 
père,  qui  m'avait  reproché  de  passer  ma  vie  à  cheval. 

—  Ton  père  n'entendait  pas.  Est-ce  que  tu  n'as  pas  remar- 
qué qu'on  parle  toujours  bas  aux  jeunes  femmes,  et  qu'on  ne 
parle  tout  haut  qu'aux  maris  et  aux  demoiselles  ? 

—  Tu  es  méchante,  Nathalie  !  Tu  voudrais  me  rendre  jalouse 
de  ma  belle-mère.  Je  t'avertis  que  c'est  inutile,  je  ne  le  serai 
pis  au  point  de  vue  de  la  rivalité  et  de  la  coquetterie.  Je  ne  le 
serais  que  si  elle  nous  enlevait  le  cœur  de  mon  père. 

—  Et  tu  trouves  que  ce  n'est  pas  un  fait  accompli  ? 

—  Non,  non,  cent  fois  non  î  Tais-toi  ! 

—  Tu  trouves  tendre  de  la  part  de  notre  père  de  nous  quit- 
ter et  de  nous  envoyer  coucher  à  onze  heures  le  jour  de  son 
arrivée  ? 

—  Il  était  fatigué  du  voyage.  Il  avait  sommeil. 

—  A  preuve  qu'il  n'est  pas  encore  couché  et  que  les  croi- 
sées de  leur  appartement  rayonnent  dans  la  nuit  comme  la 
flamme  de  l'amour  dans  l'àme  aveuglée  de  notre  pauvre  jeune 
homme  de  papa!  Ici  Nathalie  partit  d'un  rire  nerveux,  hai- 
neux, horrible  à  entendre.  Ce  n'était  pas  la  jalousie  injuste, 
mais  excusable  d'une  fille  qui  dispute  l'amour  de  son  père. 
C'était  le  profond  dépit  d'une  femme  sans  cœur  qui  hait  et 
maudit  le  bonheur  des  autres. 

Évelinc  en  fut  effrayée.  Une  rougeur  brûlante  couvrit  son 
fi  ont.  —  Ils  s'aiment  donc  bien  !  dit-elle  en  aspirant  de  toute 
son  haleine  l'air  frais  de  la  nuit.  Mais,  faisant  un  dernier  effort 
pom-  échapper  à  la  maligne  influence  de  sa  sœur  aînée,  elle 
dit  pour  changer  l'entretien  : 

—  11  paraît  que  personne  ne  dort  cette  nuit,  car  les  croisées 
d'Amédée  sont  éclairées  aussi.  Ce  bon  Amédée  !  il  travaille, 
il  fait  dos  chiffres,  il  compte  nos  richesses  et  les  augmente 
par  l'ordre  et  l'économie  qu'il  y  porte. 

Puis,  entraînée  par  une  succession  d'idées  assez  naturelle, 
E véline  ajouta  : 

—  Il  ne  possède  rien,  lui ,  et  il  n'y  songe  pas.  Il  est  l'homme 
d'affaires  de  la  famille.  Il  ne  désire  rien  pour  lui-même,  heu- 
reux qu'il  est  d'être  utile  à  mon  père  et  à  nous!  Il  serait  bien 


50  MONT-REVÉCHE 

juste  qu'une  de  nous  le  récompensât  un  jour  de  tant  de  soins 
et  de  désintéressement  !  Allons!  allons!  Nathalie,  si  Olympe 
nous  enlève  les  amoureux  de  passage,  elle  fait  bien,  elle  nous 
rend  service;  car  le  bonheur  est  peut-être  là,  dans  ce  pavillon 
carré,  où  Amédée  veille  pour  nous,  et  je  crois  bien  que  celle 
de  nous  qui  l'y  trouvera  sera  la  plus  sage  des  trois. 

—  Ainsi,  tu  te  rabats,  en  désespoir  de  cause,  sur  le  pauvre 
cousin  ?  dit  Nathalie  d'un  air  triomphant,  car  elle  avait  enfin, 
à  travers  mille  détours,  amené  Évelinc  au  point  où  elle  la 
voulait.  Eh  bien  ,  ma  chère  petite,  il  te  faudra  encore  renon- 
cer à  ce  pis-aller.  Des  charmes  plus  puissants  que  les  tiens 
s'y  "opposent,  et  ce  n'est  ni  à  toi,  qu'il  dédaigne  comme  une 
éventée,  ni  à  moi,  qu'il  détecte  comme  un  juge  clairvoyant, 
ni  à  la  Benjamine,  qu'il  regarde  comme  un  zéro,  que  pense, 
à  l'heure  où  nous  sommes,  le  romanesque  et  mélancolique 
Amédée. 

-—Affreuse  Nathalio  !  dit  Éveline  en  voulant  quitter  la  fe- 
nêtre, oscrais-tu  prétendre  aussi  que  notre  belle-mère... 

—  Tais-toi  et  regarde,  dit  Nathalie  en  la  ramenant  et  en  la 
forçant  de  s'avancer  avec  elle  sur  le  balcon. 


—  Que  veux  tu  que  je  regarde  ?  dit  Éveline  cédant  à  un 
mouvement  de  curiosité  irrésistible. 

—  Rien,  répondit  Nathalie  ;  cette  lune  blafarde  qui  court 
comme  une  folle  dans  les  nuages  !  Puis  fermant  derrière  elle 
le  lourd  rideau  qui  devait  empêcher  leur  lumière  d'être  vue 
au  dehors,  elle  baissa  la  voix  :  Parle  tout  bas,  dit-elle,  et  re- 
garde la  fenêtre  d'Amédée. 

—  Elle  est  fermée,  le  rideau  de  mousseline  cache  seul  les 
vitres.  Mais  je  distingue  le  globe  lumineux  de  sa  lampe. 

—  Tu  crois  qu'il  est  là  ?  qu'il  travaille,  qu'il  ne  pense  qu'à 
supputer  le  nombre  des  bestiaux  vendus  dans  l'année,  et  à 
enregistrer  celui  des  gerbes  de  blé  rentrées  dans  nos  greniers 
à  la  moisson  dernière  ? 


MONT-REVÊCHE  51 

—  Eh  bien  ? 

—  Amédee  n'est  pas  dans  sa  chambre,  il  n'est  pas  dans  son 
papillon;  seulement  il  laisse  sa  lampe  allumée  pour  nous  faire 
croire  qu'il  y  fait  des  chiffres.  Si  le  masi^if  de  sapins  ne  nous 
masquait  pas  sa  porte,  tu  verrais  qu'elle  est  ouverte. 

—  Où  donc  est-il? 

—  Regarde  maintenant  l'aile  du  château  tout  à  l'heure  bril- 
lante, qui  est  rentrée  dans  l'obscurité.  Mon  père  est  dans  sa 
chambi  e,  Olympe  dans  la  sienne  ;  l'un  dort,  l'autre  est  censée 
dormir. 

—  Enlin,  où  veux- tu  en  venir  ? 

—  Regarde  les  buissons  de  clématite  qui  s'étendent  sous  la 
fenêtre  d'Olympe,  et  qui  nous  masquent  aussi  la  petite  porte 
de  son  boudoir  donnant  sur  le  perron  de  la  tourelle  ;  ne  vois- 
tu  rien  ? 

—  Rien  du  tout. 

—  Regarde  mieux;  attends  que  ce  nuage  se  détache  du  vi- 
sage de  la  lune  ;  à  présent,  à  côté  du  buisson,  dans  cette  lacune 
sur  le  sable  blanc  et  uni  ? 

—  Je  vois  comme  une  ligne  noire.  C'est  l'ombre  de  quelque 
chose. 

—  Ou  de  quelqu'un. 

—  C'est  immobile...  C'est  l'ombre  d'un  objet  quelconque 
dont  nous  ne  pouvons  nous  rendre  compte. 

— Et  à  présent,  est-ce  immobile  ? 

—  Non,  l'ombre  grandit,  diminue...  elle  marche. Oh  !  qu'elle 
est  nette  par  moments  !  C'est  une  personne  qui  est  là,  je  n'en 
doute  plus.  Une  personne  qui  se  croit  cachée  par  le  massif, 
nîîiis  que  la  lune  frappe  de  ce  côté,  et  qui  ne  songe  pas  que 
sa  silhouette  se  projette  vers  celui  que  nous  voyons.  Eh  bien , 
est-ce  Amédée,  dis,  Nathalie,  est-ce  lui  ? 

—  C'est  lui  ou  elle,  dit  Nathalie.  C'est  peut-être  tous  les 
deux. 

—  Il  n'y  a  qu'une  ombre,  je  te  le  jure. 

—  Alors  c'est  lui.  Plus  d'une  fois,  dans  des  nuits  encore 
plus  claires  que  celle-ci,  j'ai  vu  s'agiter  les  branches  de  ce  côté; 
plus  d'une  fuis,  quand  le  silence  était  plus  profond,  j'ai  entendu 


52  MONT-REVÊCHK 

le  faible  grincement  de  la  porte  d'Ame'dée  qui  s'ouvrait  ou  se 
refermait;  plus  d'une  fois  ensuite  j'ai  vu  son  ombre  passer 
sur  son  rideau  et  la  lumière  disparaître.  C'est  alors  qu'il  ren- 
trait et  supprimait  le  fanal  menteur  de  ses  veilles  laborieuses. 
Que  d'antres  choses  j'ai  vues  î  que  d'autres  choses  je  sais  ! 
Que  de  soupirs  étouffés,  que  de  regards  dérobés,  que  de  fleurs 
ramassées,  que  de  rougeurs  subites,  que  de  pâleurs  mortelles!... 
Le  pauvre  jeune  homme  en  perd  l'esprit. 

—  Lui,  ce  garçon  si  froid,  si  invulnérable,  qui  ne  voit  rien, 
qui  ne  devine  rien,  à  qui  l'on  serait  obligé  de  faiie  des  avan- 
ces pour  lui  faire  comprendre  qu'il  peut  plaire  ? 

—  Ah  !  Eveline,  tu  lui  en  as  fait  !  tu  te  trahis! 

—  Pas  plus  qu'à  un  autre.  J'en  fais  un  peu  à  tout  le  monde 
pour  avoir  le  plaisir  de  désespérer  ceux  que  j'attire  à  mes 
pieds.  Où  est  le  mal? 

—  C'est  petit,  c'est  pauvre.  Ah  1  qu'Olympe  sait  régner 
mieux  que  toi!  Elle  ne  dit  rien,  elle  !  elle  fascine;  elle  n'ap- 
pelle pas,  elle  attend;  elle  n'escarmouche  jamais,  elle  triomphe 
toujours. 

—  C'est  donc  une  coquette  de  premier  ordre,  selon  toi  ? 

—  Tu  es  simple,  de  faire  une  pareille  question  ! 

—  Eh  bien,  il  faudra  que  je  lobserve,  que  je  l'étudié,  et 
que  je  m'empare  de  sa  manière,  si  c'est  la  meilleure. 

Là-dessus,  É véline,  toujours  légère  et  sans  fiel,  mais  inquiète 
et  préoccupée,  quitta  brusquement  le  balcon,  où  le  guet  de- 
venait superflu,  la  lune  étant  complètement  voilée.  Elle  ne 
voulut  plus  écouter  une  parole  de  ISalhalie;  elle  sentait  que 
cette  parole  était  empoisonnée,  et  elle  y  résistait  comme  une 
bonne  et  vaillante  fille  qu'elle  était  au  fond  du  cœur.  Mais  le 
coup  était  porté.  Cet  invincible  besoin  de  plaire  et  de  régner 
qui  la  tourmentait  était  froissé  par  un  obstacle  qu'elle  avait 
dédaigné  jusque-là,  et  qui  devenait  gênant,  effrayant  pour  su 
personnalité.  Elle  dormit  fort  mal  et  rêva  de  Thierray,  deFla- 
vien  et  d'Amédée,  sans  savoir  lequel  obsédait  particulièrement 
sa  pensée. 

Quant  à  Nathalie,  elle  dormit  mieux  qu'elle  n'avait  fait  de- 
puis longtemps.  Elle  avait  atteint  sou  but  et  remporté  une  pre- 
mière victoire. 


MONT-REVÉCHE  53 

Caroline,  qui  était  couchée  depuis  deui  heures,  ne  s'éveilla 
qu'au  jour,  mais  sous  le  poids  d'un  terrible  cauchemar.  Elle 
rêva  que  le  hibou  mangeait  sa  plus  belle  fauvette.  Elle  courut 
ouvrir  sa  fenêtre,  et  la  fauvette  apprivoisée,  mais  libre,  qui 
dormait  sur  un  arbre  voisin,  vint  aussitôt  voltiger  sur  sa 
tête.  L'enfant  essuya  ses  larmes,  lui  donna  mille  baisers, 
et  la  laissa  repartir,  pour  aller  elle-même  achever  son 
eomme. 

Amédée  était  déjà  levé,  il  traversait  la  pelouse  pour  aller 
surveiller  les  travaux  de  la  campagne.  Il  vit  Benjamine  à  sa 
fenêtre,  mais  Benjamine  n'avait  vu  que  sa  fauvette. 

Quand  le  soleil  se  leva,  Flavien,  qui  avait  très  bien  dormi 
dans  son  castel  de  Mont-Bevêche,  entra  tout  botté  et  tout  ha- 
billé dans  la  chambre  de  Thierray. 

—  Allons,  debout,  paresseux  !  lui  dit-il,  la  matinée  est  admi- 
rable, et  tu  perds  le  plus  beau  soleil,  ajouta-t-il  avec  em- 
phase, qui  ait  jamais  doré  la  cime  de  nos  forêts. 

—  Où  allons-nous  ce  matin  ?  dit  Thierray  en  cherchant  à 
s'éveiller  tout  à  fait. 

—  Nous  allons  à  la  plus  prochaine  cité  morvandiote,  trou- 
ver le  premier  notaire  qui  nous  tombera  sous  la  main, 
pour  signer  la  plus  solennelle  procuration  qu'il  saura  ré- 
diger. C'est  une  plaisanterie  d'assez  bon  goût  que  je  veux 
réellement  faire  à  mon  voisin  Dutertre.  Cet  homme  me  plaît,* 
je  veux  le  lui  prouver  en  lui  faisant  remettre,  dès  ce  matin,  un 
acte  qu'il  pourra  garder  dans  ses  archives,  acte  passé  à  mon- 
sieur Dutertre,  lui  donnant  plein  pouvoir  de  vendre  à  lui- 
même  au  prix  qu'il  jugera  convenable  la  propriété  qu'il  a 
envie  d'acheter. 

—  C'est  fort  galant,  cela,  dit  Thierray  en  se  frottant  les  yeux, 
manières  de  parfait  gentilhomme!  Savez-vous  que  vous  êtes 
heureux,  vous  autres,  quand  vous  êtes  assez  riches  pour  ris- 
quer de  pareilles  folies,  de  pouvoir  les  faire  avec  succès?  Si 
un  pauvre  poëîe  faisait  cela,  on  dirait  :  Il  est  fou!  il  fait  le 
grand  seigneur,  et  il  sacrifie  à  sa  vanité  son  seul  morceau  de 
pain,  finit  de  ses  veilles  laborieuses  !  Si  un  petit  bourgeois 
s'en  avisait,  on  dirait  :  C'est  une  finesse  de  gueuserie. 
Le  bon  juif  sait  bien  à  qui  il  a  affaire,  et  qu'il  ti:  ira  Je  cette 


54  MO^'T-REVECHE 

flatterie  le  double  de  son  enjeu  î  Mais  chez  le  comte  Flavien 
de  Saulges,  c'est  la  simple  courtoisie  d'un  homme  qui  sait 
vivre  et  qui  ne  tient  pas  d'ailleurs  à  la  bagatelle  de  cent  mille 
francs  !  Voilà  de  ces  déclarations  que  je  ne  pourrai  jamais  faire 
à  une  femme,  moi! 

—  Monsieur  le  comte  a  demandé  ses  chevaux,  dit  Gervais  en 
entrant;  ils  sont  prêts. 

—  Mes  chevaux  I  dit  Flavien  en  riant.  Ce  brave  homme  joue 
ici  le  rôle  du  Celeb  de  Ra\vensvood.  J'ai  demandé  la  palache 
et  César;,  mon  bon  Gervais.  Nous  verrons  à  Château-Chinon  si 
nous  pouvons  trouver  quelque  carriole  plus  légère  et  quelque 
bête  plus  ingambe  à  acheter  ou  à  louer  pour  le.  temps  que 
nous  devons  passer  ici. 

—  Monsieur  le  comte  croit  que  je  plaisante,  reprit  Gervais. 
Il  y  a  dans  la  cour  deux  beaux  chevaux  tout  sellés,  avec  un 
groom  sur  un  troisième  cheval;  et,  sous  la  remise,  il  y  a  une 
voiture  de  chasse  qui  est  mi  vrai  bijou.  Si  monsiem-  veut 
voir... 

Il  ouvrit  la  fenêtre  :  Flavien  et  Thierray  y  coururent  et 
virent  toutes  les  merveilles  annoncées  par  Gervais.  Us  des- 
cendirent aussitôt  dans  la  cour  pour  les  admirer  de  plus 
près. 

—  Quelle  est  la  fée  qui  nous  procure  de  pareilles  surprises? 
dit  Flavien.  Ou  bien  avons-nous  parmi  nos  voisins  un  fils  de 
famille  ruiné  qui  nous  envoie  essayer  toutes  les  pièces  de  son 
encan  ? 

—  Mon  Dieu  !  monsieur,  la  chose  est  plus  simple  que  cela, 
dit  Gervais.  Monsieur  le  comte  avait  dit  devant  m.oi,  hier, 
qu'il  faudrait  voir  ce  que  l'on  pourrait  trouver  en  chevaux  et 
en  voitures  dans  les  environs.  J'en  ai  parlé  aux  gens  de  Puy- 
Verdon,  ils  l'ont  rapporté  à  leurs  maîtres,  et,  tout  à.  l'heure, 
ce  jockey  vient  d'arriver  avec  les  chevaux,  un  autre  domes- 
tique et  la  voiture.  Le  dome^fique  est  reparti  en  disant  que 
tout  cela  était  au  service  de  monsieur  le  comte  pour  tout  le 
temps  qu'il  en  aurait  besoin,  le  groom,  la  voiture  et  les 
bêtes. 

—  Te  voilà  devancé,  c'est-à-dire  enfoncé'  dit  ThJerray  à 


MONT-REVÊCHE  55 

Flavien;  Dutertrese  lève  plus  matin  que  toi,  à  ce  qu'il  paraît; 
sa  courtoisie  prévient  la  tienne. 

—  Je  lui  revaudrai  cela,  répondit  Flavien. 

—  Que  feras-tu  ? 

—  Tu  vas  me  le  dire,  toi,  dont  le  métier  est  d'avoir  des 
idées. 

—  Il  m'en  vient  une  :  c'est  de  lui  envoyer  César  et  Gervais 
dans  un  vaste  bocal  d'esprit  de  vin;  il  a  peut-être  un  musée 
d'antiques. 

Gervais  fit  une  grimace  qui  voulait  être  un  sourire,  mais  où 
il  entrait  plus  de  mépris  que  d'admiration  pour  l'esprit  de 
Thicfray. 

—  Non,  dit  Flavien,  cela  ferait  peur  aux  dames.  Si  je  t'en- 
voyais toi-même? 

—  Dans  l'esprit  de  vin  ? 

Ici  le  groom,  qui,  tenant  les  chevaux  en  main,  n'avait 
pas  eu  l'air  d'entendre  un  mot,  trouva  la  conversation 
agréable,  et  partit  d'un  rire  qui  fendit  sa  bouche  jusqu'aux 
oreilles. 

—  C'est  le  page  de  mademoiselle  Éveline,  dit  Thierray  à 
Flavien.  La  jeune  lionne  s'en  mêle  aussi,  puisqu'elle  te  cède 
celte  pièce  de  sa  ménagerie. 

—  Comment  t'appelles-tu  ?  dit  Flavien  au  groom. 

—  Créjusse,  monsieur,  répondit-il  avec  aplomb. 

—  C'est  un  nom  du  pays? 

—  Non,  monsieur,  c'eit  un  sobriquet  que  madame  m'a 
donné  comme  ça. 

7-  Un  sobriquet!  Créjusse!  Je  ne  comprends  pas,  dit 
Thierray. 

—  C'est,  repartit  le  groom,  un  jour  que  je  disais  comme 
ça  à  madame  qui  m'augmentait  mon  gage  :  Merci,  madame,  à 
présentme  voilà  riche  comme  un  Créjus<e.  Alors  madame  m'ap- 
pelle toujours  de  ce  nom-là,  et  tout  I2  monde  en  a  pris  l'ha- 
bitude. 

—  Très-bien,  dit  Flavien,  vous  me  paraissez  un  garçon 
de  beaucoup  d'esprit,  monsieur  Crésus.  Écoutez  ceci  :  Je  vous 
donne  tout  de  suite  cinq  louis,  si  vous  me  dites  ce  qu'il  pour- 


56  MONT-KEVÊCHE 

rait  se  trouver,  par  hasard,  d'agréable  aux  dames  de  Puy- 
Verdon  dans  ma  maison  ou  dans  ma  propriété,  outre  la  pro- 
priété elle-même. 

Le  groom  ne  parut  ni  trop  ébloui  ni  trop  déconcerté.  C'é- 
tait un  petit  paysan  morvandiot,  têtu  et  résolu.  11  garda  le 
silence  un  instant,  puis  il  dit  : 

—  Le  mois  dernier,  ces  dames  sont  venues  se  promener  ici. 
Elles  sont  entrées  dans  le  jardin;  elles  se  sont  reposées  dans 
la  maison.  Dites  donc,  père  Gervais,  Je  parie  que  vous  ne 
savez  pas  à  quoi  elles  ont  fait  attention,  ces  darnes  !  Vous  y 
étiez,  pourtant! 

—  Elles  n'ont  fait  attention  à  rien!  dit  vivement  Manette  qui 
accourait  se  mêler  à  la  conversation  et  qui  craignait  un  élan  de 
galanterie  de  nature  à  dépouiller  le  manoir  de  Mont-Revêche 
de  son  petit  luxe  suranné.  De  quoi  voulez-vous  que  des  dames 
si  riches  et  qui  ont  tant  de  belles  choses  aient  pris  envie  ici,  où 
tout  est  vieux  et  passé  de  mode. 

—  C'est  à  cause  de  cela  précisément,  dit  Thierray.  Voyons, 
Cré.sus!  Vo^is  avez  le  coup  d'œil  du  génie,  vous,  et  je  vois 
que  vous  tenez  une  idée.  Parlez  ! 

—  Pardié  !  ce  n'est  pas  malin,  dit  le  groom.  Il  y  a,  dans  le 
salon  de  Mont-Revêche,  quelque  chose  que  je  n'ai  pas  vu, 
moi:  je  tenais  les  chevaux  quand  ces  dames  y  sont  entrées; 
quelque  chose  que  je  ne  sais  pas  le  nom  qu'il  a.  Ces  dames 
l'ont  bien  dit  en  causant  dans  la  voiture  comme  nous  reve- 
nions, mais  je  n'ai  pas  pu  m'en  souvenir,  et  j'ai  toujours  eu 
envie  de  le  voir  depuis.  Voilà,  monsieur. 

—  C'est  tout?  dit  Flavien.  Ton  idée  ne  vaut  pas  cent  sous, 
et  tu  nous  la  donnes  pour  une  idée  de  cent  francs  !  Il  y  a 
beaucoup  de  choses  peut-être  dans  mon  salon  de  Mont-Re- 
vêche. Y  sommes-nous  entrés,  Thierray? 

—  Non  pas  que  je  sache,  répondit  Thierray,  mais  le  mo- 
ment est  venu  d'éclaiicir  ce  mystère.  Viens,  Crésus... 

—  Créjusse,  monsieur  ! 

—  C'est  la  même  chose.  Viens,  te  dis-je.  Gervais,  tenez  les 
chevaux.  Votre  idée  est  en  hausse,  Créjusse  !  elle  vaut  vingt 
francs. 


MONT-REVECHE  57 

ï—  Mais  vous  n'entrerez  pas  comme  ça  au  salon,  dit  Manette, 
j'ai  les  clefs. 

—  Donnez  les-moi,  dit  Flavien. 

Manette,  malgré  une  i  épugnaiice  assez  visible,  choisit  une 
grande  clef  dans  son  trousseau,  passa  devant  et  alla,  vers 
l'angle  de  la  cour,  ouvrir  une  porte  vei  moulue,  qui  n'était 
élevée  que  de  deux  marches  au-dessus  du  sol. 

—  Sais-tu,  dit  Thierray  à  Flavien  en  l'arrêtant  sur  ces 
marches,  pendant  que  Manette  entrait  pour  ouvrir  les  contre- 
vents du  salon,  que  ton  manoir  de  Mont-Revêche,  vu  au  scleil, 
est  une  chose  ra\  issaute  ? 

—  Oui,  dit  Flavien,  c'est  un  petit  Louis  XIII  assez  gentil, 
et  mieux  conservé  que  je  ne  pensais.  Hier,  à  la  pluie,  tout 
cela  était  sombre  et  humide  ;  cela  sentait  le  rhume  de  cer- 
veau, espèce  dincommodité  ridicule,  hideuse,  et  que  je  crains 
plus  que  l'apoplexie.  Mais  ce  matin,  je  me  réconcilie  avec 
cette  petite  construction.  Elle  est  assez  originale.  Je  voudrais 
pouvoir  la  transporter  en  Touraine  ;  cela  ferait  bien  dans  un 
coin  de  mon  parc.    ^ 

—  Ah!  Créjusse  que  tu  es!  s'écria  ïhierray;  avec  quel  dé- 
dain tu  paries  de  ce  bijou,  toi  qui  as  des  châtt  aux  renaissance 
en  Touraine,  et  peut-èlre  des  châteaux  gothiques  dans  tous 
les  coins  du  territoire  1  Tu  trouves  cela  gentil,  cette  petite 
coiu"  où  viennent  se  resserrer  ces  façades  irrégulières,  mais 
toutes  élégantes  et  curieuses,  aux  plans  sveltes  et  nus,  cou- 
ronnés d'ornements  plus  sobres  que  ceux  de  la  renaissance, 
moins  froids  que  ceux  du  grand  siècle  ;  ces  fenêtres  qui  ne 
sont  ni  le  carré  du  seizième  siècle,  ni  le  carré  trop  long  de  la 
fin  du  dix-septième!  Sais-tu  que  le  pur  Louis  Xlli  est  ce  qu'il 
y  a  de  plus  rare  en  France  depuis  le  grand  abatis  de  châteaux 
que  suscita  la  minorité  de  Louis  XIV?  Regarde  le  tien  :  c'est 
un  bon  vieux  petit  frondeur  qui  se  donne  encore  à  la  sour- 
dine des  airs  de  féodanlé  dan.5  ses  étroites  proportions  ;  un 
domicile  non  fortifié,  mais  cependant  agencé,  sinon  pour  les 
bravades  de  la  défensive,  du  moins  pour  les  mystères  des 
conspirations;  tout  en  dedans,  portes,  fenêtres,  escaliers,  cui. 
sines,  écuries,  chapelle,  salon,  ayant  rendez-vous  sur  le  préau 
commun  et  inaccessibles  aux  regards  du  dehors  j  à  Texte- 


58  MONT-REVECHE 

rieur,  presque  rien  que  des  murailles  froides  plongeant  sur 
un  fossé  circulaire,  et  n'ayant  d'ouvertures  que  celles  qui  per- 
mettent de  voir  sans  être  vu.  J'appelle  cela  une  perle,  une 
perle  noire,  si  tu  veux,  ce  sont  les  plus  belles.  Cette  couleur 
de  vieillesse,  que,  Dieu  merci  !  ta  tante  a  laissée  moisir  autour 
d'elle,  cette  liberté  de  végétation  qui  s'est  déjà  faite  depuis  six 
mois  que  la  mort  est  entrée  ici,  ces  vieux  sureaux  qui  sor- 
tent des  crevasses,  ces  grilles  rouillées,  ces  girouettes  qui  ne 
tournent  plus,  ces  pavés  régulièrement  cerclés  d'b^rbe  vive 
qui  forment  comme  un  tapis  grisâtre  à  fins  carreaux  verts, 
celte  longue  tourelle  à  pans  coupés  avec  son  petit  befiroi,  ces 
violiers  jaunes   sur  les  corniches,  ces   roses  trémières  qui 
montent  vers  bs  fenêtres  closes,  comme  pour  appeler  en  vain 
un  regard  sur  leur  beauté;  tout  cela,  te  dis-je,  me  plaît  et  me 
transporte,  et  si  j'avais  cent  mille  francs,  je  ne  te  laisserais 
pas  le  vendre  à  Dutertre  qui  a  des  terres  et  des  châteaux  plus 
qu'il  ne  lui  en  faut.  Ah  !  la  vie  de  l'artiste  !  qu'elle  est  triste,  et 
fermée  à  toutes  les  jouissances  dont  lui  seul  pQurtant  sait  le 
prix!  Avec  ce  castelet  la  petite  zone  de  bois  et  de  prairies  qui 
l'environnent,  je  serais  le  plus  riche  des  hommes,  je  redevien- 
drais paisible,  heureux,  naît  et  bon!  je  n'aurais  plus  de  fiux  be- 
soins, de  faux  plaisirs...  Il  y  a  ici  un  paradis  fait  à  ma  taille,  et 
il  est  à  quelqu'un  qui  s'en  défait,  parce  qu'il  n'en  a  que  faire,  en 
faveur  de  quelqu'un  qui  l'achète,  quoiqu'il  n'en  ait  pas  besoin  ! 

—  Mon  cher  Thierray,  dit  vivement  Flavien,  dont  l'àme  gé- 
néreuse s'ouvrit  largement  tout  d'un  coup  à  l'idée  de  rendre 
heureux  un  de  ses  semblables,  je  veux... 

A  la  manière  dont  il  avait  sérié  le  bras  de  Thierray,  ce 
dernier  comprit  ce  qui  se  passait  en  lui  et  ce  qu'il  allait  dire. 

—  Arrête,  mon  cher  ami  !  lui  dit-il. Merci  pour  cette  pensée  ! 
mais  ne  lénonce  pas.  Rappelle-toi  qui  je  suis. 

Flavien  te  tut.  Il  connaissait  la  fierté  susceptible  de  Thierray. 

—  Tu  as  bien  tort,  dit-il  en  entrant  dans  le  salon,  où  Ma- 
nette avait  fait  pénétrer  les  rayons  du  soleil  matinal,  et  où 
déjà  monsieur  Crésus,  les  mains  passées  dans  la  ceinture  de 
buffle  qui  pressait  sa  taille  carrée  et  trapue,  silflollait  en  pro- 
menant un  regard  curieux  sur  rameubleraent. 

Le  salon  de  la  défunte  chanoinesse  n'avait  pas  été  destiné 


MONT-REVÉCHE  59 

dans  le  principe  à  l'usage  qu'elle  lui  avait  attribué.   C'était 
une  pièce  quelconque  qui  te  trouvait  dans  le  coin  le  mieux 
abrité  de  la  cour  contre  le  vent  du  nord,  et  par  conséquent  le 
mieux  exposé  aux  rayons  obliques  que  le  soleil  projetait  entre 
deux  petites  masses  d'architecture  situées  en  f^ace  des  croi- 
sées. De  neuf  heures  du  matin  à  midi,  on  pouvait  donc  jouir, 
dans  ce  coin  privilégié,  d'un  peu  de  lumière  et  de  chaleur, 
avantage  refusé  à  toutes  les  autres  faces  de  cet  édifice,    dont 
l'ensemble  présentait  a.~rez  les  dispositions  intérieures  d'un 
pigeonnier  et  la  profondeur  d'un  puits.  Grâce  à  cette  circon- 
stance, la  pièce  susdite  avait  été  choisie  pour  réchauffer  Ie,> 
membres  frileux  de  la  châtelaine,  et  elle  l'avait  meublée  à 
l'époque  où,  jeune  encore,  agréable,  spirituelle,  chanoinesse, 
mais  bossue  et  maladive,  elle  était  venue  enfouir  son  exis- 
tence triste  et  fière  au  fond  de  cette  province.  C'était  en  i"?93, 
après  sa   sortie  de   prison,   car  elle  avait  payé   son  tribut 
comme  tant    d'autres  à  Tépoque  de  la  Terreur,  et  croyant 
comme  tant  d'autres  que  la  Révolution  recommencerait  indé- 
finiment, elle* avait  été  chercher  l'oubli  dans  une  solitude. 
Elle  était  partie  de  Paris  suivie  d'un  fourgon  qui  portait  toute 
sa  fortune  mobilière,  depuis  son  lit  à  baldaquin  jusqu'à  son 
coffret  à  ouvrage  en  bois  de  violette.  Soigneuse  et  proprette 
comme  une  vieille  fille,  sédentaire  et  inactive  comme  une  in- 
firme, soignée  par  des  valets  d'ancienne  roche,  de  ceux  qui 
respectent  jusqu'aux  petits  chiens  des  douairières,  elle  s'était 
amoindrie,  séchée,  éteinte  insensiblement  dans  un  âge  très- 
avancé,  sans  que  sa  tenture  de  perse  jaunie  eût  reçu  une 
tache,  sans  qu'une  parcelle  de  la  marqueterie  de  ses  étagères 
eût  été  enlevée.  Sa  vie  s'était  usée  sans  user  aucun  objet  au- 
tour d'elle.  Le  salon  était  re^té  à  peu  près  tel  que  le  jour  où 
elle  avait  lu  la  Quotidienne  pour  la  première  fois,  et  que  celui 
où,  pour  la  dernière  fois,  elle  avait  essayé  de  la  lire.  Sa  ber- 
gère en  bois  sculpté  et  peint  en  gris  était  encoie  devant  la 
cheminée;  le  coussin  de  tapisserie,  ouvrage  de  sa  main  débile, 
semblait  attendre  ses  pieds  amaigris;  les  chenets,  surmontés 
de  vases  cannelés  en  cuivre  doré,  brillaient  de  tout  leur  éclat 
dans  làtre  vide  et  sombre;  les  glaces  ternies  et  piquées  par 
l'humidité  avaient   presque  perdu   leur  refiet,  et  ne  ren- 


60  MONT-REVÉCHE 

voyaieul  que  des  images  confuses  comme  des  spectres.  Le  seul 
objet  aiiimé  de  ce  sanctuaire  était  un  vieux  perroquet,  pres- 
que blanc  à  force  d'avoir  grisonne,  lequel,  réveillé  sur  son 
perchoir  au  moment  où  le  soleil  pénétra  jusqu'à  lui,  fit  en- 
tendre un  crirauque,  comme  pour  se  plaindre  à  Manette  d'être 
dérangé  avant  son  heure. 


VI 


—  Serait-ce  par  hasard  de  cet  affreux  perroquet  que  les 
dames  de  Puy-Verdon  ont  pris  envie?  dit  Flavien. 

—  Ce  perroquet  !  s'écria  Manette  eifrayée  :  le  perroquet  de 
madame  !  un  vieil  ami  qui  l'a  vue  naître,  qui  l'a  vue  mourir  et 
qui  verra  peut-être  mourir  les  jeunes  gens  qui  soni  iii !  Sa- 
chez, monsieur  le  comte,  que  cet  animal  a  appartenu  à  votre 
arrière-grand'mère,  et  qu'il  a,  d'après  les  papiers  de  la  famille, 
plus  de  cent  ans  révolus. 

—  Ah  mais  1  dit  Thierray  en  ôtant  son  chapeau,  ceci  de- 
vient intéressant  ;  monsieur  le  centenaire  (et  ici  il  salua  pro- 
fondément le  perroquet),  permettez-moi  de  vous  présenter  mon 
respect.  Vous  devez  savoir  bien  des  choses,  et  je  gage  que  vous 
pourriez  nous  chanter  la  complainte  sur  la  mort  du  maréchal 
de  Saxe  que  l'on  vous  apprit  sans  doute  dans  votre  jeunesse. 

—  Hélas!  monsieur,  répondit  xManette,  il  a  su  tant  de  choses 
qu'il  ne  se  souvient  plus  de  rien.  Il  ne  parlait  même  plus  de- 
puis longtemps,  lorsque... 

—  Eh  bien^  quoi  ?  dit  Flavien  frappé  de  l'émotion  de  Ma- 
nette. 

—  Attendez,  monsieur  le  comte,  répondit  la  vieille,  il  se 
secoue,  il  se^gratte,  il  se  rengorge,  il  va  le  dire,  le  seul  mot 
nouveau  qu'il  ait  appris,  et  dont  il  se  souvienne  aujourd'hui. 
Allons,  Jacot,  puisqu'il  faut  que  tu  le  dises!...  Mes  bons  amis... 

—  Mes  bons  amis,  dit  d'une  voix  cassée  et  plaintive  le  per- 
roquet, —  mes  bons  amis,  je  vais  mourir! 

—  Voilà  une  triste  pai'ole!  dit  Flavien;  qui  donc  la  lui  a 
apprise  ? 


MO-NT- REVÉCUE  61 

—  Hélas!  monsieur!...  dit  Manette,  et  ses  yeux  se  rempli- 
rent de  larmes. 

—  Allons,  Cre'ôiis,  dit  Thierray  qui  n'avait  pas  donné  beau- 
coup d'attention  au  trouble  de  Manetîe,  est-ce  là  l'objet  de  la 
convoitise  de  ces  dames?  Au  fait,  c'est  sérieux,  un  oiseau 
centenaire,  c'est  un  monument  ! 

—  Ces  dames  ont  parlé  d'oiseaux,  de  beaucoup  d'oiseaux, 
dit  Crésus. 

—  Il  n'y  a  pas  d'autres  oiseaux  ici  que  celui-là!  s'écria 
Manette  irritée,  et  monsieiu'  le  comte  ne  le  donnera  pas  1 
écoutez,  écoutez  ce  qu'il  dit,  la  pauvre  bête  ! 

—  Je  vais  mourir!  je  vais  mourir!  répéta  le  perroquet  avec 
une  sorte  de  râle  efTrayant. 

—  Mais,  enfin,  m'expliquerez-vous  ce  cri  sinistre?  dit  Fla- 
vien. 

—  Vous  ne  le  devinez  pas,  monsieur  le  comte?...  Eh  bien, 
sachez  que,  dans  les  trois  derniers  jours  de  sa  vie,  votre  grand' 
tante,  toute  paralysée  et  tout  agonisante,  ne  pouvait  pas  dire  un 
autre  mot  que  celui-là.  Elle  ne  bougeait  plus  de  son  fauteuil. 
On  ne  pouvait  la  lever  ni  la  coucher,  on  eût  craint  de  la  tuer 
en  la  touchant,  tant  elle  était  faible.  Jacot,  qui  était  habitué  à 
être  caressé  par  elle,  tout  étonné  de  ce  qu'elle  n'appiochait 
plus  de  son  perchoir,  essayait  de  lui  parler  pour  se  faire  remar- 
quer :  il  ne  pouvait  plus,  il  ne  savait  plus  dire  un  mot;  mais, 
à  force  d'entendre  sa  maîtresse  nous  répéter  d'un  ton  dolent  : 
Mes  bons  amis,  je  vais  mourif  !  il  a  cru  qu'elle  lui  commandait 
d'apprendre  ces  mots- là,  et  pour  se  faire  caresser  et  affriander 
comme  il  en  avait  l'habitude,  il  s'est  mis  à  les  dire  comme  un 
écho.  Cela  a  fait  peur  à  madame.  On  a  emporté  l'oiseau  dans 
une  autre  chambre,  mais  iln'a  pas  désappris  cette  plainte,  et, 
depuis  six  mois,  il  la  dit  aussitôt  qu'il  voit  du  monde.  Eh  bien^ 
monsieur  le  comte,  croyez-vous  que  les  jeunes  dames  de  Puy- 
Verdon  trouveront  ce.-a  bien  réjouissant,  et  qu'elles  ne  feront 
pas  tordi-e  le  cou  à  cette  pauvre  bête  quand  elles  l'entendront 
parler  ? 

—  Vous  avez  raison.  Manette,  dit  Flavien,  que  ce  récit  avait 
attristé,  bien  qu'il  n'eût  vu  sa  grand'  tante  que  quelques  jours 
en  toute  sa  vie,  dans  un  voyage  qu'elle  avait  fait  à  Paris  pour 


62  MONT-REVECHE 

un  procès,  ceci  rentre  dans  la  religion  de  famille,  et  je  vous 
donne  ce  perroquet  avec  charge  d'en  avoir  soin  à  mes  frais  et 
dépens  ! 

—  Oh  1  c'est  inutile,  monsieur.  Cela  a  été  prévu  dans  le 
testament  de  madame  la  chanoines^?,  et  il  y  a  une  rente  con- 
stituée pour  moi  comme  pour  lui. 

—  Eh  !  c'est  vrai,  dit  Fiavien,  jo  l'avais  oublié  ;  oui,  oui,  bonne 
Manette,  en  même  temps  que  le  sort  de  Gervais  et  le  vôtre  sont 
assurés,  celui  de  Jacot  est  à  l'abri  des  coups  du  sort...  Thier- 
ray,  salue  encore  ce  centenaire  ;  c'est  un  rentier,  il  jouit  dune 
pension  de  vingt-cinq  francs  de  rente. 

—  U  est  plus  riche  que  moi,  dit  Thierray.  Es-tu  bien  sûr  que 
ce  soit  le  même  perroquet  ?  ajouta-t-il  à  voi\  basse.  Pour  con- 
server la  rente,  comme  celui-ci  aune  réputation  de  longévité, 
je  gage  qu'on  le  fera  vivre  deux  ou  trois  siècles  dans  la  famille 
Gervais,  en  lui  substituant  des  individus  de  deux  ou  trois  gé- 
nérations de  son  espèce. 

—  N'importe,  dit  FJavien,  Manette,  vous  aimez  cette  maison, 
je  le  vois.  Je  mettrai  dans  mon  contrat  de  vente  que  vous 
y  demeurerez  le  re&le  de  votre  vie,  ainsi  que  Jacot  et  Ger- 
vais. 

—  Merci  !  monsieur  le  comte,  Dieu  vous  bénira!  dit  la  vieille 
en  s'inclinant  devant  Flavien  et  en  donnant  un  baiser  à  Jacot. 
Leurs  vieilles  têtes,  en  se  rapprochant,  présentèrent  à  l'œil  de 
Thierray  une  ressemblance  d'un  comique  et  en  même  temps 
d'une  tristesse  extraordinaires.  Malgré  celte  remarque,  qui  le 
fit  sourire,  il  ne  put  se  défendre  d'une  sorte  d'attendi&sement 
qu'il  secoua  vite  en  rappelant  à  Flavien  l'objet  de  leur  visite 
domicliiaire  au  salon. 

—  Cet  ameublement,  si  complet  et  si  bien  conservé,  lui  dit- 
il,  est  un  spécimen  d'une  rare  homogénéité.  Tout  y  porle  la 
même  date,  Louis  XVI,  depuis  les  choses  de  fond  jusqu'aux 
derniers  accessoires,  depuis  les  tentures,  les  boiseries  et  les 
tapis,  jusqu'à  la  corbeille  brodée  en  ruban  au  passer,  la  mi- 
niature de  madame  la  Dauphinc  et  le  soufflet  en  bois  de  rose. 
Décidément,  le  salon  est,  dans  son  genre,  aussi  précieux  et 
aussi  intéressant  à  examiner  que  le  château,  et  je  vois  là  une 
foule  de  petites  merveilles  qui  ont  pu  tenter  les  jeunes  élé- 


MONT-KEVÉCHE  63 

gantes.  Voyons  !  il  faut  en  finir,  si  tu  ne  veux  que  ton  bouquet 
du  matin  arrive  à  midi,  ce  qui  est  une  heure  indue  dans  les 
annales  des  petits  soins. 

—  Viens  ici,  Crésus,  dit  Flavicn  en  posant  le  pommeau  de 
sa  cravache  contre  l'oreille  rouge  du  groom  :  tu  as  parlé  d'oi- 
seaux? il  y  en  a  sur  cet  écran.  Esl-c«cela? 

—  Non,  monsieur  le  comte,  dit  Crésus,  ces  dames  ont  dit 
comme  ça  :  «  Les  oiseaux,  les  jolis  petits  oiseaux  qui  sont  sui' 
la  table  !  » 

—  Il  n'y  a  ni  cage  ni  petits  oiseaux  sur  ces  tables,  dit  Thier- 
ray  en  fai.^ant  de  l'œil  le  tour  de  la  chambre. 

—  Il  n'y  en  a  jamais  eu,  dit  Manette.  Madame  n'aimait  et  ne 
supportait  que  le  perroquet. 

—  Était-ce  des  oiseaux  vivants,  ou  des  oiseaux  en  peinture? 
dit  Tliierray  à  Cré>us. 

—  Dame!  je  ne  sais  pas,  répondit-il  en  se  grattant  l'oreille, 
ça  devait  être  vivant,  car  on  a  parlé  comme  d'un  bruit  qui 
s'entendait. 

—  Ah  !  dit  Thierray,  la  chose  s'éclaircit ,  et  vos  actions 
montent,  monsieur  Crésus;  vous  êtes  fort  intelligent,  et  vous 
écoutez  ce  qui  se  dit  à  la  portée  de  vos  longues  oreilles.  Tiens, 
ce  doit  être  cette  montre  à  répétition,  dit-il  à  Flavien  :  il  y  a 
des  oiseaux  en  or  vert  guilloché  sur  le  fond  d'or  jaune  de  la 
boîte,  et  cela  est  d'un  travail  exquis. 

Crésus  rêva  et  dit  d'un  ton  capable  : 

—  Non,  monsieur,  ça  n'est  pas  encore  ça.  Mademoiselle 
Éveline  a  dit  :  a  Je  le  mettrais  au  salon,  car  il  n'y  aurait  pas 
de  place  dans  ma  chambre  ;  »  et  je  pense,  monsieur,  que  la 
chambre  de  mademoiselle  serait  bien  assez  grande... 

—  Pour  contenir  une  montre  de  îa  grosseur  d'un  oignon  î 
Vous  êtes  un  grand  logicien,  monsieur  Crésus,  et  vos  moindres 
paroles  sont  des  traits  de  lumière.  Vous  nous  avez  révélé  que 
i'otjeten  question  appartenait  au  genre  masculin  et  faisait  du 
bruit;  donc,  ce  n'est  ni  une  montre  ni  une  horloge,  mais  ce 
peut  être  un  coucou  ou  un  tourne-broche. 

—  Ou  un  instrument  de  musique,  dit  Flavien. 

—  Monsieur  le  comte  brûle  !  dit  enfin  Manette,  qui  savait 


64  MONT-REVÉCHE 

fort  bien  de  quoi  il  s'agis3ait,  et  qui  avait  espéré  qu'on  ne  le 
découvrirait  pas,  car  cette  recherche  lai  avait  paru  d'abord 
une  profanation.  Mais  l'espoir  de  rester  au  château  l'avait 
radoucie,  et  dès  lors  elle  désirait  complaire  à  son  jeune 
maître. 

—  Pardié  !  s'écria  Crésu?,  si  vous  étiez  là  quand  on  a  re- 
gardé la  chose,  ce  n'est  pa»  malin,  à  tous,  de  la  deviner,  mère 
Manette.  Mais,  tout  de  même,  vous  me  volez  cent  bons  francs; 
car,  sans  moi,  vous  n'auriez  rien  dit. 

—  Il  a  raison,  dit  Flavien.  Manette,  ne  dites  rien.  Cherche, 
Crésus,  cherche  !  ton  idée  t'appartient. 

Crésus  se  mit  à  fureter  avec  le  flair  d'un  valet  curieux  et  la 
précaution  d'un  paysan  métiant.  Enfin,  il  découvrit,  dans 
l'angle  le  plus  obscur  du  salon,  derrière  les  fauteuils  qui  lui 
formaient  une  barrière,  un  grand  meuble  oblong  couvert  d'une 
toile  verte.  Il  souleva  doucement  cette  toile  et  trouva  en  des- 
sous une  couverture  de  laine. 

—  C'e^l  un  lit  !  fit  il. 

Et  il  laissa  retomber  la  couverture.  Mais,  se  ravisant,  il  la 
souleva  de  nouveau  et  découvrit  un  bois  noir  lisse  comme  de 
l'ébène,  bordé  d'une  large  raie  dorée.  Une  clef  s'offrit  sous  sa 
main. 

—  C'est  im  coffre,  dit-il.  Peut-on  ouvrir? 

Sur  un  signe  affirmatif  de  Flavien,  il  rejeta  les  couvertures, 
tourna  la  clef  et  essaya  de  lever  le  couvercle.  Le  couvercle 
résista.  Alors,  comme  un  chat  qui  touine  autom'd'un  fromage 
pour  savoir  par  où  l'entamer,  il  se  pencha  à  droite,  à  gauche; 
puis,  découvrant  un  onglet,  il  tira  la  planche  de  sa  rainure  et 
?e  trouva  en  face  d'un  clavier  placé  dans  des  parois  d'un  ver- 
millon aussi  beau  que  la  plus  belle  laque  chinoise,  et  tout  re- 
haussé de  dorures  sur  bois. 

—  C'est  ça  !  s'écria-t-il,  c'est  une  sonnerie  comme  celles  qu'il 
y  a  au  château  de  Puy-Verdon  ;  seulement  les  grandes  claquet- 
tes, qui  sont  blanches  là-bas,  sont  noires  ici,  et  les  petites,  au 
lieu  d'être  noires,  se  trouvent  être  blanches...  Et  puis,  il  y  a 
deux  sonneries,  ajouta-t-il  en  faisant  remainpier  qu'il  y  avait 
un  double  clavier;  et  ça  rend  un  bruit,  dU-il  encore  en  posant 
s?s  gros  dcigts  spatules  sur  les  touches  d'ébène. 


MONT-REVÊCHE  65 

—  Eh  bien,  c'est  un  clavecin,  un  clavecin  en  bon  élat, 
chose  rare  aujourd'hui,  dit  Thierray  en  essayant  les  claviers. 
C'est  un  meuble  curieux  et  précieux,  en  efiet,  un  charmant 
cadeau  à  offrir  à  des  personnes  de  goût...  Mais  rien  ne  prouve 
que  ce  soit  cela  !  Manette,  ne  dites  rien.  Monsieur  Crésus  a 
parlé  de  table,  d'oiseaux,  et  il  faut  qu'il  les  trouve,  s'il  veut 
toucher  tout  à  l'heure  le  capital  de  cinq  louis. 

—  Oh  !  il  faudra  bien  les  trouver,  dit  Crésus,  dont  la  figure 
épaisse,  appartenant  au  type  cahnouk,  s'était  illuminée  d'une 
certaine  intelligence  à  l'idée  de  l'or. 

Et  il  tourna  et  chercha  si  bien  qu'il  souleva  le  couvercle 
anguleux  du  clavecin,  l'appuya  sur  son  bâton  rouge,  admira 
le  dessous  du  couvercle,  qui  était  peint  en  vermillon,  verni  et 
doré  comme  le  tabernacle  du  clavier,  et  enfin  découvrit  aux 
yeux  charmés  de  Thierray  l'intérieur  d'un  des  plus  coquets 
et  des  plus  riches  instruments  du  dix-huitième  siècle  :  les 
cordes  de  laiton,  fines  comme  des  cheveux,  résonnant  sur 
leurs  petits  becs  de  plume,  le  mécanisme  naïf  de  linstrument 
centenaire,  dont  la  voix  avait  quelque  rapport  avec  celle  du 
perroquet,  et,  enfin,  la  table  d'harmonie,  ce  fin  morceau  des 
luthiers  d'avant  la  Révolution,  planchette  de  sapin  mince 
comme  une  feuille  de  papier,  lisse  comme  du  satin  et  couverte 
de  peintures  mates  aux  teintes  éblouissantes  de  pourpre  et 
d'azur.  Des  arabesques  d'une  charmante  fantaisie  entouraient 
l'ouverture  circulaire  par  où  le  son  tentait  de  se  répercuter 
dans  la  boîte  inférieure.  Des  feuillages  verts  s'enroulaient  gra- 
cieusement autour  d'une  couronne  d'étoiles  d'or  sur  un  fond 
de  cobalt;  et,  pour  consommer  le  triomphe  de  Crésus,  partout, 
sous  la  trame  dorée  des  cordes  métalliques,  couraient  et  vol- 
tigeaient de  beaux  oiseaux  fantastiques  eux  vives  couleurs, 
au  bec  et  aux  pattes  d'argent,  becquetant  des  fleurs  splendides 
et  faisant  mine  d'ajouter,  par  leur  ramage,  aux  harmonies 
évoquées  sur  le  clavier. 

—  Allons,  c'est  un  bijou,  dit  Thierray  à  Flavien,  et  une 
curiosité  de  prix.  Dans  notre  siècle  d'utilité  et  de- réalité,  on  a 
perfectionné  la  sonorité,  on  a  atteint  la  solidité;  mais  daub 
l'heureux  temps  auquel  remonte  cette  machine  coquette,  l'i- 
magination suppléait  aux  jouissances  de  Toreille,  et  les  yeux 

4. 


66  MONT-REVÊCHE 

charmes  rêvaient  des  concerts  d'oiseau\  célestes  qui  chantaient 
dans  l'àmc  plus  que  dans  le  tympan.  Eh  !  mon  Dieu!  la  voix 
humaine  était-elle  moins  belle  pour  être  accompagnée  par 
ces  sons  grêles,  et  la  pensée  musicale  des  maîtres  était-elle 
moins  puissante  et  moins  sublime  pour  n'avoir  pas  à  son  ser- 
vice toutes  les  puissances  de  la  matière? 

Pendant  que  Thierray  dissertait  ainsi,  Flavien,  tout  en  l'é- 
coutant avec  un  certain  intérêt,  versait  la  gratification  à  Crésus 
et  donnait  des  ordres  à  Manette.  Deux  heures  après,  il  était  à 
la  ville,  où  il  bouleversait  l'esprit  positif  du  notaire  en  exigeant 
delui  la  bizarre  rédaction  de  l'acte  qu'il  était  impatient  d'en- 
voyer à  monsieur  Dutertre,  sous  forme  de  courtoise  plaisan- 
terie; et  Thierray,  monté  sur  un  des  beaux  chevaux  détachés 
des  écuries  de  Puy-Verdon,  escortait  au  pas  une  charrette  où 
le  clavecin,  soigneusement  posé  sur  des  matelas,  cheminait 
vers  le  Puy-Verdon,  traîné  par  l'impassible  César. 

Thierray  arriva  à  dix  heures  du  matin,  désireux  de  ne  ren- 
contrer aucune  des  dames  Dutertre  avant  d'avoir  pu  installer 
le  clavecin  dans  le  salon.  Invité  à  déjeuner  dès  la  veille  pai" 
Dutertre,  il  était  parfaitement  en  règle  vis-à  vis  des  bien- 
séances. Dutertre  était  sorti  avec  sa  femm.e  dans  la  campagne. 
Éveline  et  Nathalie,  réparant  le  déficit  qu'une  longue  veillée 
avait  apporté  dans  leur  repos,  dormaient  encore.  Benjamine, 
levée  depuis  longtemps,  avait  été  soigner  la  volière  ;  Thierray 
.se  'trouva  seul  dans  la  cour  avec  la  figure  sérieuse  et  légère- 
ment étonnée  d'Amédée  Dutertre. 

Après  avoir  écouté  l'explication  nécessaire,  Amédée,  souple 
et  robuste,  malgré  l'apparente  délicatesse  de  son  organisation, 
mit  bas  son  habit,  passa  une  blouse,  sauta  sur  la  charrette, 
eoieva  les  matelas,  et,  ne  voulant  pas  se  fier  aux  mains  rudes 
des  serviteurs,  aida  Thierray  à  transporter  jusqu'au  salon  l'in- 
strument volumineux,  mai^  léger,  sans  faire  une  égratignure 
aux  vernis  merveilleusement  intacts  que  Thierray  aNait  eu  soin 
d'envelopper  de  vieux  numéros  de  la  Quotidienne,  seul  journal 
auquel  la  chanoinesse  eût  été  abonnée. 

Fn  se  livrant  de  contert  avec  Amédée  à  ce  petit  travail,  en 
l'aidant  à  enlever  les  quelques  grains  de  poussière  et  les  bouts 
de  ficelle  qui  eussent  pu  nuire  à  l'éclat  du  coup  d'œil  ;  enfin, 


MONT-REVÉGHE  67 

en  le  suivant  dans  sa  chambre  pour  brosser  son  habit  et  laver 
ses  mains,  Thierray,  toujours  chercheur  et  soupçonneux, 
s'était  rapidement  posé  ce  problème  : 

—  Voici  an  fort  joli  garçon.  Ses  yeux  sont  des  flammes 
douces,  ses  dents  sont  des  perles,  ses  muscles  sont  d'acier,  ses 
formes  sont  ilégantes  ,  ses  manières  et  son  extérieur  sont  d'un 
homme  parfaitement  élevé.  Il  parle  peu,  mais  sa  physionomie 
et  sa  prononciation  disent  qu'il  est  intelligent  et  distingué  : 
Gervais  raconte  qu'il  a  été  élevé  ici  com;ne  l'enfant  de  la  mai- 
son, que  monsieur  Dutertre  l'aime  comme  son  fils,  et  se  fie  à 
lui  par-dessus  tout  ;  iju'il  s'est  adonné  à  l'étude  de  l'agricul- 
ture, et  qu'il  surveille  et  dirige  en  grand  les  vastes  exploita- 
tions territoriales  de  son  oncle.  Donc,  c'est  un  homme  char- 
mant que  l'on  peut  ranger,  chose  rare,  dans  la  catégorie  des 
hommes  utiles. 

»  Les  femmes  aimcnt-ellcs  les  hommes  utiles  ?  Ncn  !  mais 
elles  aiment  les  hommes  charmants.  Donc  celui-ci  doit  être 
aimé  céans,  d'une  ou  de  plusieurs  femmes,  et  il  est  aimé  en 
raison  du  degré  de  charme  qui  l'empoite  en  lui  sur  l'utile. 
Quel  est  ce  degré,  s'il  existe  ?  » 

Et  tout  en  échangeant  quelques  mots  de  conversation  gé- 
nérale avec  Amédée,  en  regardant  avec  une  attention  péné- 
trante tous  ses  mouvements,  toutes  ses  expressions  de  physio- 
nomie, il  le  trouva  si  calme,  si  simple,  si  à  propos  dans 
toutes  choses,  qu'il  ne  sut  que  penser. 

—  S'il  était  passionné,  comme  sa  mélancolie  l'indique,  se 
disait-il,  l'équilibre  serait  détruit,  l'homme  qu'on  doit  aimer 
l'emporterait  de  cent  degrés  sur  l'homme  qu'on  doit  estimer. 
Mais  cette  mélancohe  n'est  peut-être  qu'une  affaire  de  tem- 
pérament. 

Il  jeta  un  coup  d'oeil  sur  l'intérieur  du  pavillon  carré 
qu'habitait  son  jeune  hôte;  il  était,  conformément  à  l'opu- 
lence de  la  famille^,  aussi  richement  décoré  et  meublé  que 
possible  chez  un  jeune  homme  modeste  et  laborieux.  Mais 
on  devinait  une  sorte  d'effort  pour  s'abstenir  des  jouissances 
d'un  luxe  qui  ne  lui  appartenait  pas.  Amédée  n'avait  rien. 
Son  père  n'avait  pas  fait  de  bonnes  affaires.  11  était  mort  en- 
detté. Dutertre  avait  tout  payé  ;  il  avait  élevé  l'orphehn  avcr 


t.8  MONT-REVÉCHE 

i^oin,  avec  tendresse,  mais  dans  des  tendances  au  but  sérieux 
du  travail.  Ame'dée  n'apportait  donc  que  son  travail  dans  le 
budget  de  la  famille,  travail  intelligent,  assidu,  dévoué,  mais 
qu'il  ne  considérait  que  comme  l'acquit  d'une  dette  sacrée, 
et  en  retour  duquel  il  ne  voulait  accepter  que  le  nécessaire. 
Ce  nécessaire,  dans  les  habitudes  somptueuses  au  niveau  des- 
quelles il  fallait  bien  se  tenir  im  peu.  eût  été  le  superflu  pour 
Thieriay  qui  était  fort  gêne,  voulant  mener  la  vie  d'un 
homme  du  monde,  et  ne  trouvant  pas  encore  dans  son  talent 
les  ressources  nécessaires.  Aussi,  au  premier  abord,  fut-il 
tenté  de  faire  compliment  ta  Amédée  du  bien-être  dont  il 
paraissait  jouir;  mais  tout  aussilôL  il  devina  qus  ces  félicita- 
tions ne  lui  seraient  pas  agréables. 

A  quoi,  entre  autres  choses,  le  devina-t-il?  à  un  morceau 
de  gros  savon-ponce  que  lui  ofirit  le  jeune  homme  pour  se 
laver  les  mains.  Le  savon  de  l'ouvrier  sur  la  tablette  de  mar- 
bre blanc  d'une  toilette  garnie  de  porcelaines  de  Saxe!  tout 
est  révélation  pour  l'observateur  al.entif.  Ce  faible  indice  en 
disait  assez.  La  toilette  faisait  partie  du  mobilier  abondant  et 
superbe  de  la  maison.  Le  savon  rentrait  dans  la  dépense 
personnelle  et  journalière  d'Amédée.  Du  savon  pierreux  à  de 
si  belles  mains!  Il  y  avait  là,  selon  Thierray,  une  parcimonie 
qui  sentait  l'abnégation  héroïque  :  car  on  tient  à  ses  mains 
quand  on  les  a  charmantes,  quand  on  a  vinq-cinq  ans  et  quand 
on  demeure  dans  une  maison  où  il  y  a  quatre  paires  de  beaux 
yeux  pour  les  admirer. 

«  Voilà  une  complication!  pensa  Thierray.  L'homme  ver- 
tueux l'emporte  sur  l'homme  charmant  comme  sur  l'homme 
utile.  Les  femmes  aiment-elles  les  hommes  vertueux?  Oui,  si 
la  passion  l'emporte  sur  C'3s  trois  faces  de  l'individu.  L'homme 
passionné  est  le  roi  naturel  de  la  création.  » 

—  Vous  cultivez  le  lépidoptère?  dit-il  en  riant  et  en 
jetant  un  coup  d'œil  sur  une  pile  de  cartons  bien  rangés, 
aux  flancs  desquels  on  lisait  :  argyniiis,  polyomafes,  vanes- 
ses^  etc. 

—  J'aime  les  papillons,  répondit  Amédée  en  souriant  comme 
un  enfant  pris  en  faute. 

—  Mais  vous  avez  bien  raison  !  c'est  une  passion  que  j'aurais 


MONT-REVi:CHE  69 

si  j'avais  le  bonheur  d'habiter  la  campagne.  Et  puis,  c'est  un 
moyen  de  faire  la  cour  aux  femmes. 

—  Vous  croyez?  dit  Amédc'e  avec  un  sourire  très-froid. 

—  Oui,  à  la  campagne,  les  femmes,  qui  sont  partout  essen- 
tiellement artistes,  aiment  les  richesses,  les  beautés,  les 
caprices  charmants  de  la  nature  :  je  parie  qu'ici  toutes  les 
dames  aiment  les  papillons  et  vous  en  demandent. 

—  Non,  pas  toutes,  répondit  machinalement  Amédée. 

—  Nous  nous  renfermons  dans  l'impénctrabilité,  pensa 
Thierray,  nous  avons  un  seciel  de  cœur.  Dans  une  heure  je 
saurai  laquelle  des  dames  Dutertre  aime  les  papillons. 

—  Amédée  !  Amédés  !  ton  filet,  vite  1  cria  de  la  pelouse  une 
voix  de  femme  aussi  forte  que  celle  d'un'  petit  garçon.  Un 
flamhé  superbe,  là,  sur  le  jasmin  de  ta  fenêtre! 

Tiiieriav  courut  à  la  fenêtre  et  vit  Benjamine  sur  la  pe- 
louse. En  le  voyant,  elle  sourit,  mais  ne  se  troubla  point,  et 
lui  dit  avec  la  franchise  et  l'absence  de  timidité  d'un  véritable 
enfant  : 

—  Ah  !  bonjour,  monrieur;  comment  vous  portez-vous  ? 
Thierray  lui  rendit  presque  paternellement  son  salut. 

—  Dites  donc  à  Amédée,  reprit  la  jeune  fille,  que  les  papil- 
lons se  poseront  bientôt  sur  son  nez,  au  train  dont  il  leur  fait 
la  chasse. 

Amédée  s'approcha  tranquillement  de  la  fenêtre  et  lui  jeta 
son  filet  en  souriant.  Elle  le  ramassa,  courut  après  le  papillon 
et  disparut  avec  lui  dans  les  massifs  d'arbustes  en  fleur. 

Amédée  était  aussi  calme  qu'auparavant. 

«  Allons!  elles  sont  deux  qui  aiment  les  papillons,  »  pensa 
Tlîierrav. 


Vil 


La  cloche  sonna  le  déjeuner. 

—  C'est  le  premier  coup,  dit  Amédée.  Nous  avons  encore 
une  demi-heure  avant  le  second.  Voulez-vous  que  nous  fassions 
un  tour  de  jardin? 


70  MONT-REVÊCHE 

—  Volontiers,  dit  Thierray. 

—  Si,  entre  le  premier  et  le  second  coup  de  cloche,  je  ne 
devine  pas  ton  secret,  à  toi,  disait  Thierray  intérieurement, 
mon  jugement  est  un  sot  et  un  flâneur. 

—  Daulant  plus,  ajouta-t-il  en  s'adressant  à  lui,  que  je 
voudrais  me  munir  d'un  objet  indispensable  pour  couronner 
ma  mission  ici. 

—  Que  vous  faut-il?  dit  Amédée. 

—  Un  bouquet,  fût-il  dherbes  des  champs,  pom'  placer  sur 
le  pupitre  du  clavecin  que  je  suis  chargé  de  présenter.  C'est 
une  galanterie  bien  usée,  n'est-ce  pas?  mais  ici,  ce  n'est  pas 
même  une  galanterie.  C'est  une  simple  étiquette  à  placer  sur 
un  objet,  comme  pour  dire,  de  la  part  de  mon  ami  monsieur 
de  Saulges  :  Je  vous  ai  vendu  ma  propriété,  mais  je  me  suis 
réseï  vé  cette  bagatelle  pour  avoir  à  voils  l'oITrir. 

—  Fort  bien,  répondit  Amédée.  Allons  dire  au  jardinier  en 
chef  de  nous  faire  un  bouquet. 

—  Quoi  !  vous  faites  faire  vos  bouquets  par  les  jardiniers, 
ici,  quand  vous  avez  la  liberté  et  le  bonheur  de  pouvoir  les 
taire  vous-même  ? 

—  Mais  un  bouquet  équivalant  à  un  écriteau^  ce  n'est  plus 
un  bouquet . 

—  Qui  sait?  dit  Thierray  en  examinant  son  hôte;  j'ai  peut- 
être  des  instructions  secrètes.  Sous  cet  écriteau  affiché  à  tous 
les  yeux,  l'ami  dont  je  suis  l'ambassadeur  veut  peut-être  ca- 
cher un  hommage,  et  je  vous  avoue  que  je  ne  sais  rien 
d'intéressant  et  d'amusant  comme  de  com[)Oser  un  bouquet 
pour  une  femme,  même  quand  on  n'agit  que  par  procura- 
tion. 

—  Pour  une  femme?  objecta  Amédée  toujours  calme,  ou 
maître  de  lui-même.  Vous  m'aviez  dit  que  ce  présent  était 
oiTert  aux  dames  de  Puy-Verdon,  et  j'avais  compris  que  c'était 
comme  le  bouquet,  une  offrande  collective.  Toutes  jouent  du 
piano. 

—  Mais  qui  en  joue  le  mieux? 
-—  Sans  contredit,  c'est  É véline. 

—  FJavien  n'en  sait  probablement  rien ,  dit  Thierray  en 


MONT-REVÉCHE  7! 

l'observant,  et  je  vous  a'^oue  que  je  ne  sais  pas  à  laquelle  de 
ces  dames  il  a  pensé  en  p  irticulier. 

—  Je  crois  qu'il  n'a  pensé  à  aucune,  mais  à  toutes,  répondit 
un  peu  sèchement  Amédée. 

—  Vous  avez  raison,  dit  Thierray,  et  vous  me  donnez  une 
leçon  de  convenances.  Il  est  évident  que  Tlavien  ne  peut  se 
permettre  d'oftVir  un  présent  à  aucune  des  demoiselles  Du- 
tertre  en  particulier. 

«  J'ai  dit  une  sottise,  pensa-t-il,  mais  je  l'ai  fait  exprès.  J'ai 
éveillé  un  sentiment  de  jalousie.  Reste  à  savoir  s'il  est  collectif 
ou  particulier.  » 

—  Mais,  reprit-il  tout  haut,  l'hommage  pouriait,  sans 
inconvenance  aucune,  s'adresser  à  madame  Dulerlre  exclusi- 
vement. 

—  Oui,  dit  Amédée  toujours  calme,  mais  dédaigneux,  c'est 
un  poi-de-vin  offert  par  monsieur  de  Saulges  à  la  femme  de 
son  acquéreur. 

—  Oh!  que  vous  êtes  positif!  s'écria  Thierray  ;  appeler  une 
attention  exquise  du  nom  brutal  et  malsonnant  de  pot-de- 
vin I  Il  me  semble  que  je  vois  du  vin  bleu  daus  un  pot  de 
faïence  égueuié  s'approcher  des  lèvres  pures  de  madame 
Dutertre  ! 

Thierray  remarqua  que  la  figure  d' Amédée  ne  faisait  pas 
un  pli.  Mais  il  crut  vou-  quà  la  pensée  des  lèvres  d'Olympe, 
les  siennes  devenaient  pâles  comme  l'était  habituellement  le 
reste  de  son  visage.  Cependant  sa  voix  ne  trahit  aucune 
émotion  en  disant  :  —  Si  nous  causons  toujours,  nous  ne 
feions  pas  le  bouquet.  Tenez,  voilà  mon  sécateur,  com- 
mencez. 

—  Si  j'étais  sûr,  reprit  impitoyablement  Thierray,  que  le 
clavecin  et  le  bouquet  fussent  spécialement  ofîerts  à  madame 
Dutertre,  je  vous  deuïanderais  quelles  sont  les  fleurs  qu'elle 
préfère. 

—  Et  je  vous  répondrais  que  je  n'en  sais  rien,  dit  Amédée. 
Je  crois  que  ma  lanle  aime  toutes  les  fleurs. 

Ce  mot  ma  tante  fut  prononcé  d'un  ton  de  domesticité  si 
chaste  et  si  respectueux,  que  les  soupçons  de  Thierray  furent 


72  MONT-REViXIlE 

écartés,  a  On  n'aime  pas  sa  tante,  pensa-t-il,  même  quand  elle 
n'est  que  la  femme  de  notre  oncle...  C'est  une  sorte  d'inceste. 
Pourtant  on  aime  bien  la  cousine,  qui  est  la  fille  de  notre 
oncle.,  et  on  épouse  l'une  et  l'autre  avec  ou  sans  dispense  du 
pape.  Voyons  donc!  nous  n'avons  pas  encore  nommé  la  troi- 
sième cousine.  » 

—  Sur  mon  honneur,  reprit-il  en  s'adressant  à  Amédée,  je 
vous  jure  que  si  mon  ami  a  une  intention  particulière,  je  n'en 
suis  pas  le  confident.  J'ai  parlé  pour  parler,  comme  les  oiseaux 
chantent  pour  chanter,  parce  que  le  ciel  est  beau  et  que  les 
arbres  sont  verts.  Je  dois  donc  m'en  remettre  à  votre  opinion, 
qui  est  la  plus  sensée.  Le  bouquet  doit  être  collectif,  et  nous 
devons  le  prouver,  en  réunissant  toutes  les  tieurs  qui  plaisent 
à  toutes  les  belles  hôtesses  de  Puy-Yerdon. 

—  Voilà  un  monsieur  très-bavard,  pensait  Amédée. 

—  Donc,  reprit  Thieiray,  prenons  des  œillets  pour  madame 
Dutertre,  elle  doit  aimer  les  œillets. 

—  Pourquoi  ? 

—  C'est  une  idée  que  j'ai  !  des  roses  pompons  pour  made- 
moiselle CaroUne  ;  un  peu  de  tout  pour  mademoiselle  Éve- 
line;  et  pour  mademoiselle  Nathalie,  que  réservons- nous? 

Le  bout  d'une  baguette  que  tenait  négligemment  Amédée 
toucha  soit  à  dessein,  soit  au  hasard,  une  ortie  qui  perçait  le 
gazon  à  ses  pieds. 

—  Oh  !  oh!  se  dit  Thierray,  celle-là,  il  la  déteste. 

Le  second  coup  du  déjeuner  sonna.  Amédée,  qui  paraissait 
supporter  plutôt  qu'écouter  Thierray,  tressaillit  et  parut  im- 
patient.de  retourner  vers  la  maison.  Ce  pouvait  être  une  com- 
motion naturelle  sur  des  nerfs  délicats;  il  pouvait  aussi  avoir 
faim;  mais  Thierray  voulut  s'attribuer  la  victoire  d'avoir  au 
moins  découvert  quelque  chose. 

ce  II  y  a  dans  cette  maison,  pensa-til,  des  bruits  qui  le  font 
frissonner  et  quelqu'un  qui  l'attire  irrésistiblement.  Donc  il 
est 'passionné  plus  qu'il  n'est  utile  et  vertueux.  Il  aime  Benja- 
mine comme  sa  sœur,  il  respecte  Olympe,  il  abhorre  Natha- 
lie... c'e&t  donc  Éveline  qu'il  aime.  Évehne  doit  aimer  les 
papillons.  )) 


MONT-REVÉCHE  73 

Cette  circonstance,  celte  supposition,  gratuite  ou  non,  dé- 
cida des  sentiments  et  des  pensées  de  Thierray  pour  tout  le 
reste  de  la  journée.  Il  avait  élé  amoureux  à  Paris,  pendant 
quelques  jours,  de  madame  Diitertre ,  amoureux  sans  désir 
arrêté,  sans  ébranlement  de  cœur.  L'assaut  qu'il  avait  subi  la 
veille,  en  s'imaginant  qu'elle  était  graud'mère,  les  plaisan- 
teries de  Flavien,  les  siennes  propres,  avaient  dépoétisé  en 
lui  cette  brillante  image;  et  puis,  Dutertre  lai  avait  paru  beau 
et  respectable  au  milieu  de  sa  famille.  Son  accueil  était  si 
cordial!  il  inspirait  tant  d'estime  et  de  reconnaissance  à  tous 
les  gens  du  pays  qui  parlaient  de  lui!  Thierray  n'était  cor- 
rompu qu'à  la  surface,  par  bravade,  par  afTectation.  Son  cœur 
avait  de  la  jeunesse,  de  la  droiture,  des  instincts  de  religion 
sociale.  Il  s'abstint  donc  de  faire  attention,  ce  jour-là,  à  la 
victim.e  qu'en  riant  il  s'était  choisie  en  quittant  Paris;  et,  se 
sentant  excité  par  la  première  idée  de  lutte  qui  lui  tombait 
sous  la  main,  il  résolut  d'être  amoureux  d"É véline,  au  moins 
jusqu'au  coucher  du  soleil,  ne  fût-ce  que  pour  faire  enrager 
Amédée. 

On  est  beaucoup  moins  scrupuleux  envers  la  fille  d'un  ami 
qu'envers  sa  femme,  parce  qu'on  peut  l'épouser  si  l'on  arrive 
à  la  séduire  ou  seulement  à  la  troubler;  et  quand  elle  est 
riche  autant  que  belle,  la  perspective  n'a  rien  d'efifrayant. 
Pourtant,  si  Thierray  eût  réfléchi  ce  matin-là ,  il  se  serait 
abstenu,  car  l'idée  de  s'enrichir  par  le  mariage  blessait  toutes 
ses  notions  sur  la  dignité  et  la  liberté  de  l'artiste. 

Mais  déjà  Jules  Thierray  n'était  plus  Ihomme  qui  avait 
quitté  Paris  trois  jours  aupai  avant.  La  campagne,  le  grand 
air,  le  soleil  de  septembre,  l'aspect  des  vieux  manoirs,  le  m.oii- 
vement  à  travers  les  grands  b(jis,  les  beaux  jardins,  les  fleurs 
luxuriantes,  et  plus  que  tout  cela,  l'indéfmissable  influence 
que  répand  dans  l'air  qu'on  respire  la  présence  d'un  groupe 
de  femmes  jeunes,  belles,  jolies,  opulentes,  et  forcément  plus 
avenantes  à  la  campagne  qu'à  Paris,  ne  fût-ce  que  par  devoir 
d'hospitalité  ou  par  désœuvrement,  c'était  de  quoi  enivrer  un 
peu  cette  tète  vide  et  l'emporter  hors  du  cercle  rigide  que  lui 
avaient  tracé  la  mode  du  scepticisme  et  ses  instincts  de  faiou- 
che  indépendance. 


74  MONT-REVÊCHE 

Le  succès  d'Éveline  sui'  Thierray  fut  fatalement  favorisé 
par  l'attitude  que  prit,  sans  préméditation,  madame  Dutertre. 
Elle  avait  l'habitude,  aussitôt  que  paraissait  un  étranger,  et 
surtout  un  jeune  homme,  de  s'effacer  entièrement  pour  lais- 
ser briller  les  filles  de  son  mari.  A  Paris,  où  elle  se  trouvait 
comme  tête  à  tête  au  milieu  du  monde  avec  ce  mari  passion- 
nément épris  d'elle,  elle  redevenait  elle-même  et  laissait  percer 
une  vive  intelligence.  Mais  dévouée  à  ses  devoirs  avant  tout,  elle 
ne  quittait  presque  jamais  la  campagne  et  la  famille.  Aussi 
n'était-elle  pas  brillante  d'habitude.  Thierray  ne  l'avait  vue 
que  dans  un  de  ces  rares  intervalles  où  elle  ne  craignait  pas 
d'exciter  de  funestes  rivalités.  Quand  il  la  trouva  si  réservée, 
si  peu  communicative ,  si  sobre  de  se  faire  voir  et  entendre, 
bien  qu'il  reconnût  qu'elle  était  encore  plus  belle  que  ses  tilles 
d'adoption,  il  la  jugea  guindée.  —  Je  ne  m'étais  pas  trompé 
sur  sa  jeunesse  et  sur  sa  beauté,  se  dit-il,  mais  je  m'étais  fait 
illusion  sur  son  esprit  et  sa  grâce.  C'est  ime  vaniteuse  indo- 
lente qui  s'admire  elle-même  et  se  croit  dispensée  d'être 
aimable. 

Personne  ne  songea  à  entrer  au  salon  avant  de  se  mettre 
à  table,  le  repas  était  servi,  Dutertre  avait  faim.  Thierray 
put  aller  déposer  le  bouquet  sur  le  clavecin  sans  être 
observé. 

Olympe  et  Benjamine  étaient  habillées  de  même,  en  rose. 
La  belle-mère  avait  dû  céder  aux  désirs  de  l'enfant,  qui  pré- 
tendait fêter  par  là  l'arrivée  de  son  père  chéri,  et  dont  la 
passion  était  de  copier  les  vêtements  d'Olympe  avec  autant 
de  soin  que  ses  sœurs  en  mettaient  à  s'en  éloigner.  Aussi, 
Nathalie  arriva-t-elle  Tavant-Jernière,  avec  une  toilette  bleu 
céleste,  très-beile,  mais  très-mélancolique  ;  et  Éveline  la  der- 
nière, avec  une  robe  de  foulard  bariolée  de  fleurs  et  couverte 
de  lubans  chatoyants.  Chez  elle,  la  profusion  et  la  fantaisie 
n'excluaient  pas  le  goût.  Elle  était  éblouissante  de  parme  en 
ayant  l'air  de  s'être  arrangée  à  la  hâte  et  au  hasard. 

Cette  toilette  étourdit  Thierray.  —  Est-elle  toujours  ainsi, 
se  dit-il,  ou  suis-je  pour  quelque  chose  dans  cette  gracieu- 
seté?—  11  ne  passa  }ias  cinq  minutes  auprès  d'elle,  car  il 
airiva  précisément  qu'elle  vint  occuper  la  place  restée  vide  à 


MONT-REVECHE  75 

son  côté,  sans  trouver  moyen  de  lui  prouver  par  ses  obser- 
vations qu'il  appréciait  sa  science  et  en  goûtait  les  raffine- 
ments. Il  V  avait  plusieurs  autres  commensaux,  arrivés  pour 
saluer  l'arrivée  de  Dutertre.  Le  déjeuner  était  assez  bruyant, 
à  cause  du  mouvement  des  valets,  de  la  sonorité  de  la  vaste 
salle  en  boiserie,  de  la  gaieté  commun! cative  de  l'amphitryon 
et  du  mouvement  incessant  de  Benjamine.  Grâce  à  ces  cir- 
constances, Thierray  put  bientôt  lier  une  causerie  asseï  ani- 
mée avec  sa  voisine. 

Elle  reçut  d'abord  avec  moquerie  les  compliments  adressés 
à  sa  toilette. 

—  Comment,  monsieur,  lui  dit-elle,  vous  faites  attention 
à  nos  chifTons  ?  On  nous  avait  dit  que  vous  étiez  un  homme 
sérieux  ! 

—  Qui  m'avait  ainsi  calomnié  ?  dit  Thierray. 

—  Ah  !  vous  convenez ,  reprit  ÉveliKe,  que  dès  qu'on 
s'occupe  de  toilette,  on  perd  le  droit  de  prétendre  au  sé- 
rieux ? 

—  Non  pas  1  11  y  a  sérieux  et  sérieux,  comme  il  y  a  toi- 
lette et  toilette.  Ne  voir  que  la  valeur  et  l'éclat  des  choses, 
c'est  être  frivole  ;  mais  apprécier  le  choix ,  l'arrangement , 
l'harmonie,  c'est  faire  de  l'art,  et  je  déclare  que  vous  êtes  une 
grande  artiste. 

—  Votre  approbation  doit  me  flatter,  dit  Éveline  ;  les  ro- 
manciers ont  besoin  de  s'y  connaître  pour  peindre  des  types. 
Voyons  !  à  quel  caractèi'e  attribueriez-vous  mon  costume  dans 
un  de  vos  personnages  ?  Mes  chiffons  seraient-ils  l'indice 
révélateur  d'une  âme  fantasque  ou  profonde,  courageuse  ou 
timide  ? 

—  Il  y  aurait  de  tout  cela,  répondit  Thierray,  des  contrastes 
piquants  et  des  énigmes  terribles  dont  on  donnerait  peut-être 
sa  vie  pour  savoir  le  mot. 

—  Tais-toi  donc  !  dit  tout  bas  Éveline  à  Nathalie,  qui  lui 
adressait  la  parole.  J'écoute  une  déclaration.  —  Expliquez- 
vous  mieux,  dit-elle  en  se  retournant  vers  Thierray,  et  ne 
faites  pas  trop  de  littérature  avec  moi  qui  suis  une  fille  de 
campagne.  Dites  tout  bonnement  ce  que  je  suis,  ce  que  je 
pense. 


76  MONT-REVÊCHE 

—  Jusqu'à  ce  jour  vous  n'avez  rien  aimé. 

—  Oli  !  si  fait  :  mon  cheval  I 

—  V^us  en  convenez,  rien  que  votre  cheval  ? 

—  Oh!  mes  parents,  ma  famille,  cela  va  sans  dire... 

—  "Vous  vous  aimez  encore  plus  vous-même. 

—  Mais  vous  me  dites  des  injures,  je  crois,  et  je  n'aime  que 
les  compliments,  je  vous  en  avertis. 

—  Je  ne  vous  en  ferai  pas.  Vous  êtes  peut-être  une  âme 
affreuse,  un  caractère  détestable  ! 

—  Tu  appelles  cela  une  déclaration  ?  dit  à  Éveline  Nathalie 
qui  écoutait. 

Éveline  éclata  de  rire  et  regarda  Thierray  en  face. 

—  Et  moi  je  vous  trouve  charmant,  dit-elle,  je  vous  en  prie, 
recommencez. 

—  Cela  vous  amuse?  dit  Thierray,  c'est  dans  l'ordre.  Vous 
savez  que  vous  avez  des  forces  pour  faire  souffrir,  et  que  vous 
ferez  beaucoup  souffrir. 

—  Qui  donc?  les  gens  assez  fous  pour  m'aimer? 

—  Ou  pour  vous  le  dire,  répondit  Thierray  en  serrant  les 
lèvres  d'une  manière  expressive. 

—  Conviens  qu'il  a  un  joli  sourire,  dit  Éveline  à  N-ithaiie, 
pendant  que  Thierray  répondait  à  son  voisin  de  gauche. 

—  Allons,  répondit  iNathalie  en  haussant  les  épaules,  te  voilà 
éprise  d'un  sot  ou  d'un  roué  ! 

—  Ou  d'un  roué  ?  reprit  Éveline.  S'il  est  amoureux  de  moi 
à  la  première  vue,  il  est  dans  la  première  catégorie  ;  s'il  l'est 
de  ma  belle-mère,  et  qu'il  veuille  se  servir  de  moi  comme 
d'écran,  il  est  dans  la  seconde  ;  nous  verrons  bien  ! 

Sur  la  fin  du  repas,  Flavien  arriva,  et  sachant  qu'on  était 
encore  à  table,  il  passa  par  le  perron  du  jardin  dans  le  salon, 
admira  le  bon  air  que  Thierray  avait  su  donner  à  son  offrande, 
et  envoya  tout  doucement  Crésus  porter  au  cabinet  de  travail 
de  Dutertre  la  procuration  signée  de  sa  main.  Puis  il  se  mit  à 
faire  le  tour  des  jardins,  ne  voulant  pas  assister  en  provincial  à 
son  triomphe. 

Le  triomphe  fut  complet.  D'une  part,  le  charmant  clavecin 
tant  convoité  par  Éveline  et  si  bien  apprécié  par  Olympe; 
de  l'autre,  le  cordial  et  flatteur  badinage  de  la  procuration 


MONT-REVÉCHE  77 

parafée  et  signe'e  que  le  secrétaire  de  Duteitre  lui  apporta 
au  milieu  du  salon  :  il  y  avait  certes  de  quoi  donner  une 
bonne  idée  des  manières  du  jeune  gentilhomme,  et  ce  fut 
encore  mieux  quand  Crésus,  appelé  et  questionné  à  l'incita- 
tion de  Thierray,  raconta  à  sa  mode  comment  monsieur  de 
Saulges  s'y  était  pris  pour  deviner  ce  qui  pourrait  être  agréable 
aux  dames  de  Puy-Yerdon. 


Ylll 


Cresus  était,  comme  tous  les  grooms  qui  ont  affaire  à  de 
bonnes  gens,  im  enfant  fort  gâté.  Éveline  l'avait  peut-être  un 
peu  trop  rabaissé  au  rôle  de  bouffon.  Il  en  tirait  une  vanité, 
une  audace  singulière,  et  prenait  pour  autant  de  traits  d'esprit 
les  balourdises  qu'elle  lui  faisait  répéter.  11  s'éter.dit  donc  avec 
complaisance  sur  son  office  de  devina  MontRevêche,  et  n'ou- 
bla  pas  la  gratitication  qu'il  avait  reçue. 

—  Allons,  c'est  un  homme  du  plus  beau  monde,  dit  Natha- 
lie d'un  air  ironique. 

—  C'est  un  homme  fort  aimable,  dit  Olympe,  qui  voulait 
réparer  cette  impertinence  auprès  de  Thierray.  Dans  tous  les 
mondes  possibles,  le  désir  d'être  agréable  est  une  qualité  du 
cœur. 

—  C'est  un  bon  voisin,  et  voilà  comme  je  les  aime,  dit  Du- 
tertre.  Confiance,  c'est-à-dire  honneur  et  loyauté. 

—  C'est  un  charmant  monsieur,  dit  Benjamine,  il  comprend 
mon  papa  ! 

—  Puissance  et  prestige  de  la  richesse  !  dit  Thierray  tout 
bas  à  Éveline  ;  quand  ce  ne  sont  pas  là  des  séductions,  ce  sont 
encore  des  charmes. 

—  Êtes-vous  riche,  monsieur?  dit  Éveline  avec  une  liberté 
d'interrogation  qui  confondit  Thierray. 

— Je  n'ai  et  n'aurai  probablement  jamais  rien,  mademoiselle, 
répondit-il  avec  un  empressement  hautain. 

—  Eh  bien,  tant  mieux!  répondit-elle  étourdiment. 

—  Auriez-vous  l'extrême  bonté  de  m'cxpliquer  cette  parole  ? 


78  MONT-REVÊCHE 

—  Ah  !  vous  savez  que  je  suis  une  vivante  énigme,  vous 
l'avez  dit  ! 

—  Dois-je  tâcher  de  deviner  le  sphinx? 

—  C'est  de  la  prétention  que  de  croire  y  arriver  si  vite  I 
On  apporta  le  café  et  des  cigares.  Madame  Dutertre  alluma 

le  bout  d'une  cigarette  en  paille  et  ût  mine  de  la  fumer  pour 
donner  l'exemple  à  ses  hôtes.  Tous  les  hommes  profitèrent  de 
la  permission,  et  pendant  qu'Olympe  toussait  à  la  dérobée  ses 
trois  LoufTées  d'étiquette  hospitalière,  Éveline  prit  un  gros 
cigare  et  fuma  comme  un  garçon  au  nez  de  Thierray  avec 
l'intention  presque  évidente  d'essayer  sur  lui  l'effet  de  ses  ex- 
centricités. Il  en  fut  choqué  d'abord  et  ne  se  gêna  point  pour 
lui  dire  que  c'était  affreux.  Elle  jeta  aussitôt  son  cigare,  s'a- 
musa une  demi-minute  du  trouble  naïf  qui  s'empara  de  lui  à 
cette  concession  inopinée,  et  alla  chercher  un  autre  cigare  en 
disant:  —  Vous  aviez  raison,  celui-là  était  affreux.  Est-ce  que 
vous  ne  fumez  pas  ? 

—  Si  fait,  répondit-il  en  allumant  son  cigare  à  celui  qu'elle 
venait  d'allumer  elle-même  et  qu'elle  lui  tendait  familière- 
ment ;  je  fume  sans  cesse. 

—  Vous  avez  tort  ! 

—  Pourquoi  ? 

—  Ahî  si  je  vous  explique  toutes  mes  paroles,  quand  est-ce 
que  vous  commencerez  à  deviner  mes  pensées  ? 

Monsieur  Dutertre  passa  près  d"É véline,  lui  ôta  en  souriant 
sou  cigare,  le  jeta  bien  loin,  malgré  ses  réclamations,  et  la 
laissa  causer  avec  Thierray. 

Pendant  que  ces  deux  jeunes  gens  faisaient  assaut  de  co- 
quetteries innocentes  de  la  part  d'Éveline,  mais  assez  dange- 
reuses pour  Thierray,  Nathalie,  blessée  de  n'être  l' objet  des 
attentions  exclusives  de  personne,  quitta  le  perron  où  l'on 
fumait  et  causait  à  l'abri  d'une  vaste  tendine  d'étoffe  de  pal- 
mier, et  s'enfonça  dans  les  massifs  de  la  pelouse.  Insensible- 
ment, perdue  dans  dassez  chagrines  rêveries,  elle  s'éloigna 
dans  le  jardin  anglais  et  se  trouva  tout  à  coup  face  à  face  avec 
Flavien. 

Mais  ce  face  à  face  ne  troubla  ni  l'un  ni  l'autre.  En  marchant 
d'un  pas  lent  et  mesuré,  Nathalie  n'avait  pas  éveillé  Flavien, 


MONT-REVÊCHE  79 

qui,  assis  sur  un  banc  de  gazon  et  la  tête  un  peu  rcnverse'e 
contre  la  tige  d'un  platane,  dormait  du  sommeil  du  juste. 

De  Saulges  avait  ces  besoins  de  repos  sul>it  et  complet  que 
les  natures  actives  et  robustes  éprouvent  et  satisfont  là  où  elles 
se  trouvent,  à  moins  qu'elles  ne  soient  forcées  de  les  combat- 
tre par  un  effort  de  la  volonté.  Il  s'était  levé  de  grand  matin, 
il  avait  fait  six  ou  sept  lieuos  de  pays  au  trot  allongé  d'un 
vigoureux  cheval,  il  avait  déjeuné  à  la  hâte  en  repassant  par 
Mont-Revêche,  il  était  reparti  sans  songer  à  faire  une  sieste; 
enfin  il  était  las,  il  se  trouvait  dans  un  lieu  solitaire  et  frais, 
et,  sans  dessein  prémédité,  il  dormait  comme  un  roi,  ou 
comme  un  paysan. 

Nathalie  fut  choquée  de  cette  grossièreté,  et  tournant  légè- 
rement les  talons  sur  la  mousse  discrète,  elle  s'éloigna  avec 
mépris  ;  mais,  au  bout  de  trois  pas,  cette  réflexion  l'arrêta  : 
«J'ai  menti  hier  soir  à  Éseline  en  voulant  lui  faire  croire  que 
ce  garçon  était  déjà  épris  d'Olympe.  Il  ne  la  connaît  pas,  il 
ne  se  soucie  ni  d'elle  ni  de  nous.  C'est,  quant  à  nous,  un 
cœur  libre,  une  table  rase.  11  vient  ici  pour  vendre  son  do- 
maine, preuve  qu'il  n'a  aucun  désir  de  conserver  un  pied-à- 
terre  près  de  nous,  aucun  dessein  d'épouser  l'une  de  nous.  Je 
dois  donc  le  traiter  comme  un  personnage  sans  conséquence, 
puisqu'il  n'est  pas  enrôlé  dans  le  corps  des  prétendants  à  ma 
dot.  Il  est  riche,  c'est  un  droit  à  mon  estime.  Je  méprise  les 
pauvres  qui  cajolent  les  ridicules  et  les  travers  d'une  femme 
riche.  Il  n'a  pas  été  trappe  des  charmes  transcendants 
d'Olympe,  puisqu'il  dort  au  lieu  de  courir  au-devant  des  re- 
raercîraents  qui  l'attendent.  Sa  galanterie  à  l'endroit  du  cla- 
vecin est  celle  dun  homme  qui  apporte  un  cornet  de  bonbons 
à  des  pf^tites  filles.  Sa  confiance  en  mon  père  est  le  dédain 
seigneurial  d'un  praticien  <|ui  ne  veut  pas  être  en  reste  de 
procédés  vis-à-vis  d'un  roturier.  Décidément,  monsieur  de 
Saulges  a  du  bon,  et  par  la  raison  que  je  ne  lui  plais  pas, 
j'aimerais  assez  à  lui  plaire.» 

Elle  se  rapprocha,  et  se  tenant  un  peu  en  arrière  du  banc, 
de  manière  à  voir  le  dormeur  en  profil  et  à  pouvoir  disparaî- 
tre derrière  les  massifs  au  moindre  mouvement  qu'il  ferait 
pour  s'éveiller,  elle  examina  sa  figure  avec  attention. 


aO     ^  MOiNT-REVÉGHE 

Flavien  avait  une  de  ces  beautés  fièrcs  et  vaillantes  qui  flat- 
tent l'orgueil  d'une  souveraine;  la  taille  éleve'e,  les  épaules 
iarge«,  la  ceinture  fine,  les  tj-ails  admirablement  dessinés,  la 
chevelure  blonde,  épaisse,  abondante;  les  mains  grandes,  mais 
blanches  et  d'une  belle  forme  :  enfin,  la  vigueur  et  la  fierté 
des  antiques  races  équestres. 

«  11  est  trop  beau  pour  ne  pas  être  un  peu  bête,  pensa  Na- 
thalie. Mais  la  nullité,  chez  ces  ètres-là,  est  couverte  d'un 
trop  beau  vernis  de  savoir-vivre  pour  qu'une  femme  ait  à  en 
rougir.  On  n'aime  pas  les  gens  pour  ce  qu'ils  sont,  mais  pour 
ce  qu'ils  paraissent  aux  autres.  La  reine  Elisabeth  eût  pris  ce 
noble  seigneur  pour  un  de  ses  grands  officiers,  et  quoi  qu'en 
dise  Éveline,  je  suis  leinrt,  je  suis  Elisabeth,  je  suis  Anglaise 
par  nature  plus  qu'on  ne  le  pense. 

»  Comment  plairais-je  à  ce  grand  vassal?  Comment  le  re- 
tiendrais-je  ici,  au  moins  tout  le  temps  des  vacances,  ne  fût-ce 
que  pour  n'être  pas  abandonnée  au  fretin  des  prétendants, 
pendant  quÉveline  jette  déjà  son  dévolu  sur  le  seul  homme 
d'esprit  de  la  société  ?  Je  suis  aussi  belle  dans  mon  genre  que 
monsieur  Flavien  dans  le  sien,  et  d'une  nature  encore  plus 
aristocratique;  malgré  mon  origine  bourgeoise.  Là  où  celui-ci 
ne  saurait  que  commander,  je  saurais  régner.  J'ai  du  talent, 
prestige  infaillible  sur  ceux  qui  n'en  ont  pas.  —  Oui,  mais  je 
n'ai  pas  de  coquetterie,  et,  dans  ce  temps-ci,  il  faut  qu'une 
demoiselle  fasse  les  avances  pour  se  faire  remai  quer  d'un 
homme  qui  n'aspire  pas  h  une  dot.  I\lais  suis-je  bien  sûre  de 
n'avoir  pas  de  co-^uctterie?  J'ai  le  désir  d'être  admirée,  et  la 
coquetterie,  c'est  l'espri":  mis  au  service  du  besoin  de  plaire. 
L'esprit  !  Éveline  en  a,  mais  moi  j'ai  du  génie,  et  je  '^e  sau- 
rais pas  m'en  servir  pour  la  satisfactio  i  de  mon  amour-pro- 
pre! »  Elle,  réfléchit  encore  longtemps.  Je  crois,  Dieu  lui 
pardonne,  que  pendant  ceîte  oîgieiileuse  et  grave  méditation 
de  Nathalie,  il  arriva  à  Flavien  de  ronfler  un  peu.  Nathalie 
n'en  fut  point  émue^  et  même  cette  pensée  lui  vint  involon- 
tairement :  «  Avec  un  mari  qui  ronflerait,  on  aurait  tout  de 
suite  le  droit  de  passer  les  nuits  à  écrire  chez  soi.  » 

«  Mais  pourquoi  ne  nous  recherche-t-il  pas  en  mariage? 
pensa-t-elle.  Nous  sommes  plus  riches  que  lui.  Il  faut  qu'il 


MOM-ULVLCai:  8i 

soit  sans  dettes,  ou  sans  ambition,  ou  fiancé  déjà...  ou  encore, 
amoureux  d'une  femme  maiiée.  Enfant  que  j'étais!  avant 
tout,  il  faut  savoir  cela.  » 

Elle  cueillit  ime  branche  d'azalée,  appiccha  derrière  le  banc 
sur  la  pointe  -du  pied,  la  laissa  tomber  dans  le  chapeau  de 
FJavien  qui  était  placé  à  côté  de  lui,  puis,  se  glissant  comme 
une  couleuvre  dans  les  buissons,  elle  alla  d'un  air  fort  tran- 
quille rejoindre  le  premier  groupe  qu'elle  vit  paraître  sur  la 
pelouse. 

Flavien  s'éveilla.  Au  moment  de  remettre  son  chapeau 
sur  sa  tête,  il  fit  tomber  la  branche  d'azalée  ;  il  l'examina  im 
peu  comme  un  chien  de  chasse  flaire  la  piste  d'un  gibier 
suspect. 

—  C'est  une  déclaration,  dit-il...  Ces  filles  de  province, 
comme  ça  s'ennuie  !  Voyons  ! 

Il  détacha  une  des  fleurs  qu'il  mit  à  sa  boutonnière,  et 
froissa  le  reste  de  la  branche  qu'il  fourra  dans  la  poche  de 
côté  de  son  habit.  Puis  il  se  leva  et  prit  le  chemin  du  château, 
résolu,  dans  le  désœuvrement  de  son  propre  cœur,  à  voir 
venir  l'aventure. 

Il  n'avait  pas  fait  trois  pas  qu'il  rjccontra  Caroline. 

«  Il  n'y  a,  pensa-t-il,  que  les  petites  filles  pour  faire  en 
jouant  de  pareils  coups  de  tête.  Elles  appeUent  cela  des 
espicgleries  !  » 

Mais  Caroline,  qui  cherchait  Nathalie,  l'accosta  avec  sa 
manière  accoutumée  :  — Bonjour,  monsieur,  comment  vous 
j)ortez-vous  ? 

Il  ne  faUait  que  rencontrer  ses  beaux  grands  yeux  vifs, 
hardis  et  tranquilles,  pour  ne  pas  douter  un  instant  de  son 
indifférence  et  de  sa  pureté.  Aussi  Flavien  lui  offrit-il  son 
bras,  qu'elle  accepta  sans  embarras,  pour  retourner  vers  sa 
mère,  un  peu  vaine  d'être  traitée  comme  une  personne  rai- 
sonnable, et  s'efforçant  de  régulariser  son  pas  vagabond,  qui 
savait  courir  et  non  pas  marcher. 


5. 


82  MONT-REYÉCHE 


IX 


En  ce  moment  Thierray,  après  s'être  éloigné  d'Évelinc  pour 
ne  pas  paraître  d'une  assiduité  choquante,  était  revenu,  comme 
naturellement,  reprendre  l'assaut  avec  elle. 

—  Mademoiselle,  lui  disait- il,  aimez-vous  les  papillons? 

—  Je  les  déteste,  Képondit-elle.  Ce  sont  les  emblèmes  de 
ma  propre  légèreté,  et  je  ne  demande  qu'à  me  distraire  de 
moi  même. 

—  Votre  cousin  Amédée  aime  beaucoup  les  papillons , 
mademoiselle. 

—  Ah  !  dit  Éveline  avec  son  irréflexion  accoutumée,  c'est 
parce  que  sa  tante  les  aime  ! 

Il  s'en  fallut  peu  que  cette  parole  imprudente  n'éloignât 
subitement  d'Évelinc  l'hommage  qu'elle  prétendait  accaparer. 
Thierray  ne  voyait  encore  dans  ses  rapports  avec  le  groupe 
féminin  de  Puy-Verdon  que  le  plaisir  de  tourmenter,  d'ef- 
frayer, de  supplanter,  en  passant,  le  rival  qui  lui  tomberait 
sous  la  main.  Ses  yeux  se  portèrent  rapidement  sur  Olympe 
et  sur  Amédée,  qui  échangeaient  à  voix  basse  quelques  paroles 
dans  un  coin,  debout  l'un  et  l'autre. 

Il  n'y  avait  rien  de  plus  naturel  que  de  voir  ces  deux  per- 
sonnes se  consulter  sur  quelque  détail  d'intérieur  avec  cette 
sorte  de  petit  mystère  officiel  qu'on  affecte  en  pareille  circon- 
stance, pour  ne  pas  troubler  le  loisir  ou  l'amusement  des 
autres  par  un  retour  vers  les  choses  de  la  réalité.  Mais 
Thierray,  se  croyant  sur  la  voie  d'une  découverte  importante, 
faillit  oublier  Éveline,  qui,  déjà,  n'avait  plus  rien  de  mysté- 
rieux pour  lui,  pour  courir  après  l'ombre  d'un  mystère  nou- 
veau. Il  sentit  passer  en  lui  comme  un  vague  frémissement 
de  curiosité  qu'Éveline  prit  pour  un  frisson  de  jalousie. 

«  Nathalie  avait  deviné  ju^te,  pensa-t-elle.  Monsieur  Thier- 
ray est  amoureux  de  ma  belie-mère.  Allons!  c'est  un  combat 
à  livrer,  et  je  le  livrerai.  11  ne  sera  pas  dit  que  cette  jeune 
femme,  à  qui  je  permets  d'accaparer  le  cœur  de  mon  père, 
ne  nous  laissera  pas  un  pauvre  adorateur.  » 


MONT -REVKCHE  83 

Elle  fit  si  bien  que  Thierray  resta  enchaîné  à  ses  côtés,  un 
peu  préoccupé,  un  peu  acerbe,  un  peu  rebelle,  mais,  sinon 
retenu  par  un  lien  de  fleurs,  du  moins  empêtré  dans  un 
écheveau  de  soie.  Flavien  arriva,  et  en  recevant  les  remcrcî- 
ments  et  les  éloges  de  la  famille,  il  ne  songea  qu'à  chercher 
dans  les  yeux  de  toutes  les  femmes  qui  se  trouvaient  là  (car 
il  était  arrivé  plusieurs  voisines)  la  folle  ou  la  railleuse  qui 
avait  jeté  à  sa  tête,  c'est-à-dire  dans  son  chapeau,  la  branche 
d'azalée.  Avant  qu'il  eût  rencontré  les  yeux  de  Nathalie, 
celle-ci  avait  vu  la  fleur  à  sa  boutonnièi*e,  et  s'était  dit  :  «  Ou 
il  n'aime  personne,  ou  il  est  facile  à  distraire.  Avec  une 
passion  sérieuse,  on  ne  se  donne  pas  à  la  première  venue,  et 
cette  fleur  est  sur  lui  comme  un  écriteau  sur  une  maison  à 
vendre  ou  à  louer.  »  Elle  prit  un  journal  qu'elle  fit  mine  de 
parcourir,  et  quand  Flavien,  par  un  détour  savant,  trouva  le 
moyen  de  venir  la  saluer,  elle  était  si  bien  préparée  à  lui 
faire  un  accueil  de  glace,  qu'après  lui  avoir  souhaité  fort 
gracieusement  le  bonjour,  il  s'éloigna  en  pensant  :  «  Certes, 
ce  n'est  pas  cette  précieuse  dont  je  porte  les  couleurs  à  ma 
boutonnière  !  » 

Éveline  causait  avec  tant  d'animation  sans  même  le  voir,  et 
Thierray  l'absorbait  si  bien,  que  Flavien  sourit  en  se  disant 
que  ce  n'était  pas  celle-là  non  plus. 

Quelque  <lame  du  voisinage?  11  ne  s'en  trouvait  précisé- 
ment pas  une  seule  qui  fût  jolie,  et  on  ne  suppose  jamais 
qu'un  mystère  de  ce  genre  puisse  cacher  une  figure  ridicule 
ou  déplaisante. 

Restait  donc  madame  Dutertre.  Elle  avait  accueilli  et  re- 
mercié Flavien  avec  une  cordialité  gracieuse  et  calme;  elle 
n'avait  pas  paru  remarquer  la  fleur  d'azalée.  Pourquoi  l'eût- 
elle  remarquée,  si  elle  n'y  était  pour  rien? 

Mais  tout  d'un  coup  Flavien  fit  une  remarque  à  son  loiur. 
Olympe  avait,  dans  les  plis  de  son  jabot  de  dentelle,  une  fleur 
d'azalée,  toute  semblable  à  la  sienne  et  coupée  fraîchement, 
car,  on  le  sait,  cette  fleur  ne  vit  qu'un  instant  séparée  de  sa 
tige. 

— Voyons!  se  dit  encore  Flavien. — Moucher  voisin,  dit-il  à 
Dutertre,  c'est  donc  une  affaire  faite,  vous  êtes  propriétaire 


84  MONT-REVl-XKE 

du  petit  domaine  de  Mont-Revêche.  Je  ne  m'en  occupe  plus. 
Mais,  ajbuta-t-il  en  regardant  madame  Datertre ,  madame 
comprendra  aussi  bien  que  vous  qu'il  e^t  des  choses  qu'on  ne 
vend  ni  ne  donne,  des  souvenirs  de  famille  dont  on  ne  sépare 
pas.  Ainsi  le  lit,  la  chambre,  le  petit  castel,  qui  porte  encore, 
pour  ainsi  dire,  l'empreinte  de  ma  vieille  grand'tante,  je  n'ai 
jamais  compté  m'en  dessaisir.  Heureux  aujourd'hui  poui'tant 
de  détacher  un  échantillon  de  ce  vieux  mobilier,  je  l'ai  mis  à 
vos  pieds,  madame ,  ne  sachant  rien  de  plus  précieux  à  vous 
ofliir  qu'une  relique  ainsi  consacrée  Mais,  comme  je  ne  peux 
pas  s^ous  apporter  la  tour  de  Mont-Revêche  pour  la  placer  sur 
votre  cheminée,  permettez-moi  de  la  garder  pour  moi.  Au- 
cune personne  de  votre  famille  ne  voudrait  habiter  ce  pauvre 
donjon  si  petit,  si  triste,  si  complètement  isolé.  Moi  je  m'y 
trouve  bien,  je  l'ai  pris  déjà  en  amitié,  et  je  souffrirais  de  le 
voir  habité  par  un  fermier.  Je  vous  livre,  mon  cher  Dutertre, 
les  bâtiments  d'exploitation  qui  sont  au  bas  du  monticule, 
mais  je  vous  demande  de  me  laisser  sans  regret  ma  colliRe 
de  bruyère,  mon  fosbé  rempli  de  broussailles,  et  mon  pied- 
à-terre  de  Mont-Revêche  à  côté  de  vous.  Distrayez  donc  la 
valeur  de  cette  habitation  de  celle  que  vous  attribuez  à  la 
propriété  entière. 

—  Elle  est  nulle,  mon  cher  voisin,  répondit  Dutertre.  Ces 
sortes  de  manoirs,  qui  ont  une  valeur  historique  ou  artistique, 
n'en  ont  aucune  dans  les  affaires  de  ce  pays -ci,  et  passent 
par-dessus  le  marché  dans  les  contrats  d'achat  et  de  vente,  à 
moins  qu'ils  ne  fournissent  un  local  à  l'exploitation  agricole. 
Ce  n'est  point  ici  le  cas;  la  ferme  de  Mont-Revcche  est  suffi- 
sante comme  bâtiment,  et  votre  donjon,  qui  ne  serait  pas 
volontiers  habité  par  un  fermier  (vu  sa  réputation  d'être 
hanté  par  les  esprits),  risquerait  de  tomber  sous  les  outrages 
du  temps.  Nous  ne  distrairons  donc  rien  de  la  valeur  totale 
de  la  propriété,  et  vous  garderez,  vous,  en  toute  propriété,  la 
colline  de  Mont-Revèche  et  tout  ce  qu'elle  comporte.  A  pré- 
sent, laissez-moi  vous  dire  que,  dans  notre  marché,  voilà  ce 
qui  m'enrichit  le  plus  :  c'est  l'intention  que  vous  avez  de 
garder  un  pied-à-terre  auprès  de  nous  et  de  nous  faire  espé- 
rer par  là  le  séjour  ou  le  retour  d'un  excellent  voisin. 


MONT-REVÊCHE  85 

Madame  Dutertre  approuva  son  mari  par  un  regard  où 
Flavien  crut  voir  de  l'émotion,  et  un  sourire  cordial  qui  se 
changea  pourtant  en  rougeur  lorsqu'il  lui  baisa  la  main,  après 
avoir  serré  chaleureusement  celle  de  Dutertre. 

Nathalie  n'avait  rien  perdu  de  cet  entretien  qu'elle  avait 
pani  ne  pas  entendre.  «  La  partie  ost  gagnée,  se  dit-elle, 
il  restera.  Un  château  pour  une  fleur,  c'est  assez  chevale- 
resque. »  Et  elle  plaça  à  son  corsage  une  fleur  d'azalée  qu'elle 
avait  mise  en  réserve  pour  les  besoins  de  l'aventure.  Flavien 
n'y  prit  pas  garde. 

Éveline  aussi  avait  ouvert  l'oreille,  et  comme  elle  ne  s'ob- 
stinait pas,  ainsi  que  Nathalie,  à  tenir  les  yeux  baissés  sur  un 
journal,  elle  vit  l'espèce  de  trouble  enjoué  et  animé  de 
Flavien,  l'espèce  de  satisfaction  tout  à  coup  embarrassée  d'O- 
lympe. Un  regard  un  peu  trop  hardi  de  ce  dernier  avait  inti- 
midé la  jeune  femme  au  miUeu  de  sa  candeur,  et,  chose 
étrange,  Éveline,  cette  fille  de  dix-huit  ans,  ne  comprenait 
pas  la  timidité.  Elle  pensa  donc  que  Nathalie  avait  bien  deviné 
et  qu'une  affaire  de  coeur  ou  de  coquetterie  s'engageait  entre 
ï excellent  voisin  et  sa  belle-mère. 

Elle  s'approcha  de  lui  pour  essayer  l'effet  d'une  bordée  au 
hasard  : 

—  Monsieur  de  Saulges  n'est  ni  romanesque,  ni  curieux, 
je  le  vois,  dit-elle.  On  lui  parle  d'esprits,  on  lui  apprend  que 
son  château  en  est  hanté,  et  il  n'y  fait  pas  la  moindre  attention. 

—  Est-ce  que  tous  les  châteaux  ne  sont  pas  hantés?  répondit 
Flavien.  Tous  ceux  que  j'ai  habités  ont  leur  légende.  Le  vôtre 
n'aurait-il  pas  la  sienne? 

~  Oh!  il  n'y  a  de  spectres  que  dans  les  châteaux  abandon- 
nés, ou  dans  ceux  qui  sont  encore  habités  par  des  nobles,  dit 
Dutertre.  La  bourgeoisie  réaliste  a  mis  à  la  porte  de  chez  elle 
le  monde  des  rêves,  et  c'est  grand  dommage,  convenez-en, 
mesdemoiselles  ! 

—  Mais  vous  ne  nous  dites  pas,  s'écria  Thierray,  la  nature 
des  apparitions  de  Mont-Revêche  !  Cela  m'intéresse,  moi  !  Libre 
à  monsieur  de  Saulges  d'être  blasé  sur  les  légendes,  puisqu'il 
en  a  autant  que  de  châteaux  à  son  service  ;  mais  moi  qui  ne 
possède  pas  le  plus  petit  fragment  de  mâchicoulis,  je  serais 


M  MONT-REVÊCHE 

fort  curieux  de  savoir  quelles  aventures  nous  attendent  dans 
les  nuits  d'automne  du  Morvan. 

—  Ah!  dit  vivement  Éveline,  vous  voyez  bien  que  vous 
comptez  prolonger  votre  séjour  ici  jusqu'aux  nuits  brumeu- 
ses d'octobre  ou  de  novembre  !  Quand  je  vous  le  disais  ! 

Et  en  même  temps  elle  regarda  Flavien,  qui  regardait 
Olympe. 

—  Je  l'espère  bien  !  dit  monsieur  Dutertre.  Est-ce  que  nous 
n'avons  pas  formé  le  projet  de  courir  et  de  chasser  toute  la 
saison,  mon  cher  Thierray?  Je  suis  à  vous  pour  cela,  une  fois 
par  semaine,  car  je  ne  chasse  que  le  gros  gibier.  Mais  nous 
nous  verrons  plus  souvent,  je  l'espère;  tous  les  jours,  si  vous 
voulez!  C'est  ainsi  que  j'entends  la  vie  de  cam.pagne.  Pas 
d'invitations,  pas  de  visites!  Qu'on  aille,  qu'on  vienne,  qu'on 
soit  les  uns  chez  les  autres  comme  dans  la  famille  commune, 
et  surtout  que  rien  ne  rappelle  l'étiquette  méfiante  et  la  dis- 
crétion forcée  de  la  vie  de  Paris. 

A  huit  jours  de  là,  après  une  semaine  de  beau  soleil,  après 
des  chasses  magnifiques,  après  des  journées  entières  de  pro- 
menade en  voiture,  de  pêche  ou  d'équitation  avec  la  famille 
Dutertre,  Flavien  et  Thierray  rentraient  au  mancir  de  Mont- 
Revêche  entre  onze  heures  et  minuit.  Le  temps  avait  changé 
dans  la  soirée;  le  soleil  s'était  couché  terne  et  voilé;  la  brise 
était  restée  assez  tiède;  mais  une  petite  pluie  fine  avait  com- 
mencé à  tomber. 

En  revenant  à  cheval,  côte  à  côte,  de  Puy-Vêrdon  à  Mont- 
Revêche,  les  deux  amis  s'étaient  parlé  à  bâtons  rompus,  comme 
on  peut  parler  au  trot  à  l'anglaise,  quand  on  ne  se  ralentit  que 
pour  monter  une  côte  rapide  ou  descendre,  dans  l'obi-curité, 
une  pente  dangereuse. 

—  Crésus,  avait  dit  Flavien  au  groom,  dans  un  de  ces 
intervalles, vous  ne  partirez  pas  demain  sans  que  je  vous  voie. 

—  C'est  donc  demain  que  je  quitte  monsieur? 

—  A  mon  grand  regret,  certainement,  monsieur  Crésus! 
mais  j'ai  enfin  trouvé,  dans  votre  pays  de  sauvages,  chevaux, 
domestique  et  voiture,  et  il  est  temps  que  je  vous  rende  à  vos 
fonctions  auprès  de  mademoiselle  Éveiine,  qui  a  bien  voulu  se 
priver  de  vous  pendant  huit  jours. 


MONT-REVÉCHE  87 

—  Oh  pardic!  elle  peut  bien  se  passer  de  moi  tout  le  restant 
de  sa  vie,  objecta  philosophiquement  Crésus.EUea  bien  d'au- 
tres laquais  que  moi  à  ses  ordres,  et  j'ai  plus  besoin  d'elle 
qu'elle  n'a  besoin  de  moi. 

—  Ne  rendez  pas  notre  séparation  trop  déchirante,  monsieur 
Crésus,  en  nous  montrant  les  trésors  de  votre  esprit,  dit  Thier- 
ray;  et  puisqu'on  n'a  plus  rien  à  vous  dire,  reprenez  votre  dis- 
tance, à  douze  têtes  de  cheval  en  arrière;  surtout  comptez 
bien,  et  qu'il  n'y  en  ait  pas  une  de  moins. 

«Sont-ils  bêtes!  pensa  Crésus;  c'est  égal,  ça  paye  bien;  »  et 
il  opéra  son  mouvement  de  retraite  à  l'arrière-garde. 

—  Il  fait  presque  froid  ce  soir,  dit  Thierray. 

—  Non,  c'est  Ja  campagne  qui  devient  triste,  répondit  Fla- 
vien.  Il  reprit  le  trot,  et  Thierray  le  suivit. 

—  Décidément,  mon  cher,  dit  Thierray,  lorsqu'au  bout  de 
dix  minutes  ils  se  remirent  au  pas  pour  traverser  un  marécage, 
je  ne  suis  pas  né  cavalier,  le  trot  me  fatigue.  Je  n'aime  que  le 
pas  et  le  galop. 

—  Mais,  mon  très-cher,  nous  irons  comme  tu  voudras.  Règle 
l'alhu-e,  je  te  suivrai.  Est-ce  que  par  hasard  tu  te  gênes  avec 
moi? 

—  Non;  mais,  devant  le  monde,  je  te  suis  par  amour- 
propre,  et  quand  nous  sommes  seuls,  je  te  suis  par  habitude. 

— Pourquoi  meltrais-tu  de  l' amour-propre  à  cela?  Tu  montes 
parfaitement  bien. 

—  Il  est  vrai  qu'on  ne  met  d' amour-propre  que  dans  les 
choses  qu'on  ne  fait  pas  bien,  et  c'est  à  cause  de  cela  que  j'ai 
la  sottise  d'en  mettre  dans  l'équitation.  Je  l'ai  apprise  avec 
rage;  je  me  suis  assoupli  les  muscles  et  assuré  la  main  avec 
une  rapidité  étonnante.  J'ai  analysé  l'étude  du  cheval,  assi- 
milé à  l'homme,  et  de  l'homme  assimilé  au  cheval,  avec  un 
sérieux  formidable.  J'ai  dépensé  plus  de  force  physique  et  de 
volonté  pour  cette  belle  science  que  pour  apprendre  à  penser 
et  à  écrire;  le  tout  par  amour-propre;  et  malgré  tout,  Éveline 
m'a  dit  ce  soir  une  grande  vérité:  «Vous  nous  jetez  de  la  pou- 
dre aux  yeux  ;  vous  avez  bonne  grâce,  vous  faites  valoir  votre 
monture;  mais  vous  n'êtes  pas  vraiment  solide,  et  un  beau 
jour  vous  vous  casserez  le  cou.  » 


88  MONT-REVtCHE 

—  Était-ce  une  métaphore  ? 

—  Peut-être!  Mais  il  en  est  de  cela  comme  de  tout  le  reste. 
Pour  être  homme  de  cheval,  il  faut  avoir  abordé  le  manège  dès 
l'enfance.  Il  faut  être  né,  pour  ainsi  dire,  à  cheval,  comme  les 
enfants  de  famille  et  les  groom=,  comme  les  jeunes  seigneurs 
et  les  enfants  de  ferme.  Nous  autres,  dv^scendants  des  races 
vouées  au  commerce,  à  la  chicane,  aux  arts  ou  aux  métiers, 
toute  noire  force,  toute  notre  souplesse,  toutes  nos  aptitudes 
sont  dans  le  cerveau  ou  dans  la  main.  Nous  naissons  et  gran- 
dissons dans  la  poussière  des  comptoirs,  des  bureaux  ou  des 
ateliers.  Nos  muscles  s'y -étiolent,  notre  sang  s'y  appauvrit, 
nous  ne  vivons  plus  que  par  les  nerfs.  Plus  tard,  si  les  séduc- 
tions du  loisir  s'emparent  de  nous,  nous  sommes  assez  adroits 
et  assez  persévérants  pour  imiter  les  hommes  de  loisir  dans 
nos  goûts,  dans  nos  manières,  dans  nos  habitudes  ;  mais, 
pour  un  œil  exercé,  nous  ne  sommes  jamais  qu'une  contre- 
façon du  patriciat,  et  les  femmes  ne  s'y  trompent  guère,  non 
plus  que  nous-mêmes,  quand  nous  nous  examinons  de  bonne 
foi. 

—  C'est  possible,  répondit  Flavien.  Peut-être  même,  à  vou- 
loir vous  transformer  ainsi,  perdez-vous  ce  qui  vous  fait,  en 
bien  des  points,  supérieurs  à  nous. 

—  Quels  sont  donc,  selon  toi,  mon  cher  ami,  ces  points  de 
supériorité  ? 

—  Tu  les  as  signalés  toi-même.  Vous  avez  des  nerfs,  ce  qui 
vou=  rend  beaucoup  plus  aptes  à  vous  emparer  de  la  vie  de 
civilisation  que  la  puissance  qui  réside  dans  nos  musclas,  et  qu 
relègue  notre  rôle  au  temps  de  la  chevalerie.  Vous  vivez  par  le 
cerveau,  par  la  souplesse  de  l'idée,  la  faculté  du  labeur  persé- 
vérant, l'adresse  de  la  main,  toutes  choses  qui  font  peut-être 
l'animal  moins  beau,  mais  qui  font,  à  coup  sûr,  l'homme  plus 
fort.  Ne  vous  plaignez  donc  pas,  hommes  du  tiers:  vous  n'êtes 
pas  nés  à  cheval  sur  des  chevaux,  mais  vous  êtes  nés  à  cheval 
sur  le  monde. 

Il  y  avait  loin,  comme  on  voit,  de  cette  conversation  à  celle 
de  la  chevauchée  du  bois  de  Boulogne,  huit  ou  dix  jours  aupa- 
ravant. Les  rôles  étaient  intervertis  entre  ces  deux  jeunes  gens. 
Chacun  cédait  l'avantage  à  l'autre,  de  bonne  grâce.  La  jalousie 


MONT-ftEVhCHK  B9 

était  devenue  dpanchement  ;  la  rivalité,  concession.  C'est  que 
tous  deux  étaient  amoureux,  et  que  l'amour  rend  naïfs  par  mo- 
ments, qu'il  soit  passion  ou  faiblesse,  les  cœurs  les  moins  dis- 
posés à  s'avouer  vaincus. 

Cependant,  aucune  confidence  n'avait  été  échangée  entre 
eux.  Flavien  mettait  un  soin  extrême  à  ne  jamais  prononcer 
devant  Thierray  le  nom  qui  le  préoccupait,  et  Thierray,  en  par- 
lant sans  cesse  d'Éveline,  n'en  avait  encore  jamais  parlé  sérieu- 
sement. 

Le  silence  de  la  nuit  était  profond  lorsqu'ils  montèrent  la 
colline  de  Mont-Revêche.  La  chouette,  logée  dans  le  donjon, 
faisait  seule  entendre  son  cri  aigre-doux.  La  lune  pâle  parais- 
sait à  travers  la  pluie  fine,  comme  une  lampe  dans  son  globe 
de  verre  mat. 

—  Quel  paysage  mélancolique  !  dit  Thierray,  c'est  une  nuit 
d'Ecosse,  une  nuit  à  apparitions. 

—  A  propos,  dit  Flavien,  as-tu  fini  par  sa\oir  quelle  figure 
ont  les  revenants  de  notre  donjon?  Je  n'ai  plus  pensé  à  m'en 
informer. 

—  Éveline  m'a  conté  cela  ;  mais  elle  est  si  moqueuse  que 
je  n'en  crois  rien.  Cela  me  fait  songer  à  interroger  Crésus. — 
Avancez,  riche  Crésus,  et  dites-nous  ce  qui  revient  au  château 
de  Mont-Revêche. 

—  Bah  !  monsieur,  c'est  des  bêtises  !  répondit  le  groom  mor- 
vandiot  d'un  ton  sceptique. 

—  Il  est  possible  que  vous  soyez  un  esprit  fort,  reprit  Thier- 
ray, mais  répondez  à  la  question  que  je  vous  adresse,  sans  plus 
de  commentaires. 

—  Eh  1  mon  Dieu!  ils  disent  comme  ça  dans  le  pays  qu'il  y 
revient  une  dame. 

—  Jeune  ou  vieille  ?  dit  Flavien. 

—  Ah!  ça, on  n'en  sait  rien;  on  l'appelle  la  Dame  au  loup, 
parce  qu'elle  paraît  avec  un  grand  loup  blanc  qui  la  suit  comme 
un  chien. 

—  Vous  vous  abusez,  monsieur  Crésus,  reprit  ThieiTay,  son 
loup  est  noir. 

—  Non,  monsieur,  c'est  son  masque  qui  est  noir. 

—  Nous  y  sommes,  dit  Thierray  à  Flavien  :   elle  n'est 


90  MONT-REVÉCHE 

^ivie  d'aucun  quadrupède  ;  mais  elle  a  un  masque  de  velours 
noir  sur  la  figure.  Continuez,  Cre'sus.  Quelle  figure  a-t-elle  sous 
son  masque? 

—  Ça  dépend,  monsieur.  Quand  elle  est  de  bonne  humeur, 
elle  est  toute  jeune  et  assez  gentille,  qu'on  dit.  Quand  elle  est 
en  colère,  elle  est  vieille  et  laide  comme  un  diable.  Mais 
quand  elle  veut  faire  mourir  quelqu'un,  et  qu'elle  titre  son 
masque,  on  voit  une  figure  de  mort  desséchée,  et  il  faut  par- 
tir dans  la  huitaine.  Voilà  ce  qu'on  dit  ;  mais  c'est  des  fameuses 
bêtises. 

—  Tout  cela  est  très-conforme  à  la  version  d'Éveline,  dit 
Thierray  en  mettant  pied  à  terre,  car  on  était  entré  dans  la 
cour  du  château.  Eh  bien ,  cette  légende  est  jolie. 

—  Comment,  vous  n'êtes  pas  couché,  Gervais?  dit  Flavien 
à  son  vieux  serviteur  qui  venait  à  sa  rencontre.  Je  vous  ai 
défendu  de  veiller  pour  m'attendre  ;  ce  service-là  n'est  plus 
de  votre  âge. 

—  Oh  !  que  monsieur  le  comte  ne  fasse  pas  attention,  ré- 
pondit le  vieillard  ;  c'est  que  je  tiens  à  fermer  la  porte  moi- 
même  derrière  ces  messieurs. 

—  Eh  bien,  croyez-vous  que  nous  ne  soyons  pas  assez 
grands  garçons  pour  la  fermer  nous-mêmes?  Au  lit  !  au  lit, 
mon  vieux  brave  ! 

—  J'y  vais,  monsieur,  répondit  Gervais  après  avoir  été 
tâter  et  palper  la  porte  déjà  fermée,  avec  une  insistance  sin- 
gulière. 

—  C'est  que  nous  ne  saurions  pas  la  fermer  comme  lui,  da  I 
dit  Crésus  à  demi-voix  à  Thierray.  Vous  ne  voyez  pas  qu'il  fait 
une  croix  dessus  avec  ses  doigts?  Ah  !  vous  parlez  delà  Dame 
au  loup  !  c'est  lui  qui  gobe  cette  bêtise-là. 

—  Vraiment?  dit  Thierray.  Écoutez  donc  ici,  père  Gervais. 
Est-ce  que  vous  l'avez  vue,  vous? 

—  Qui  donc,  monsieur?  dit  Gervais  tout  ému. 

—  Eh  !  la  Dame  au  loup  ! 

—  Oui,  monsieur,  répondit  le  bonhomme  avec  une  grande 
assurance  et  en  faisant  le  signe  de  la  croix.  Puisqu'il  vous 
piaît  d'en  parler  et  de  la  nommer,  je  ne  suis  pas  un  enfant 


MONT- REVÉCUE  91 

pour  en  avoir  peur.  Je  suis  trop  bon  chrétien,  Dieu  merci  !  et 
je  sais  des  prières  pour  l'éloigner.  Mai^  traitez-moi  de  fou  et 
d'imbécile  si  vous  voulez,  je  l'ai  vue  comme  je  vous  vois,  et 
justement  là,  à  la  place  où  vous  êtes. 

Il  n'y  avait  pas  à  discuter  devant  une  conviction  si  nette- 
ment posée.  Aussi,  ni  Flavien  ni  Thierray  n'y  songèrent,  et 
plus  curieux  qu'cpilogueurs,  ils  le  pressèrent  de  questions. 

—  n  est  aisé  de  vous  contenter,  messieurs,  car  cela  n'est 
pas  un  conte,  c'est  une  histoire...  La  dame  Hélyelte  de  Mont- 
Revêche  est  morte  ici  en  l'an  1665,  et  vous  verrez  son  portrait 
dans  le  grenier  quand  vous  voudrez.  Eh  bien  !  le  costume 
qu'elle  a  dans  son  portrait,  elle  le  porte  encore  ;  et  le  mas- 
que que  vous  verrez  sur  sa  figure,  elle  ne  le  quitte  pas 
pour  se  promener  dans  les  bois.  Mais  quand  il  lui  prend  fan- 
taisie d'entrer  dans  le  château,  elle  l'ôte,  et  c'est  alors  qu'elle 
est  nuisible. 

—  L'a-t-elle  ôté  devant  vous?  dit  Tbierray. 

—  Non,  monsieur,  elle  n'en  a  pas  eu  le  temps  ;  je  l'ai  exor- 
cisée,  et  elle  s'est  dissipée  en  brouillard. 

—  Ainsi,  vous  ne  connaissez  pas  son  visage? 

—  Nqu,  Dieu  merci  ! 

—  Mais  vous  ne  nous  avez  pas  dit  son  histoire? 
Gervais  frémit;  mais  se  remettant  aussitôt: 

—  Je  suis  un  vieux  soldat,  dit-il,  et  je  n'étais  pas  plus  pol- 
tron qu'un  autre  devant  les  Croates,  qui  m'ont  fendu  le  cer- 
veau à  coups  de  sabre  au  passage  du  Mincio.  Je  peux  donc  me 
moquer  d'une  mauvaise  âme  en  peine.  Voilà  l'histoire,  mes- 
sieurs; elle  n'est  pas  longue,  mais  elle  est  vraie: 


X 


«  La  dame  Hélyette  de  Mont-Revêche  était  amoureuse  d'un 
croquant,  dit  Gervais,  on  dit  un  petit  clerc  de  Clamecy.  Pour 
se  défaire  de  son  mari,  qui  avait  découvert  son  intrigue,  elle 
'donna  dans  la  science  du  diable,  dans  les  poisons,  et  elle 
montait  dans  le  haut  du  donjon,  où  vous  verrez  ses  four- 


02  MONT-REVhCHE 

neaux.  Elle  composa  un  breuvage  qui  fit  mourir  lentement 
monsieur  son  mari,  Tranchelion  de  Mont  Revêche.  Et  comme 
la  chose  lui  réussit  sans  éveiller  les  soupçons  de  la  justice, 
elle  résolut  d'épouser  son  amant  le  croquant;  mais  elle  ap- 
prit que  le  drôle  était  déjà  marié  dans  le  Rouergue,  et  elle 
s'apprêta  à  le  faire  mourir  de  la  même  façon.  Or,  comme  elle 
était  en  train  de  souffler  ses  fourneaux  d'enfer,  une  belle 
nuit,  je  ne  sais  quelle  drogue  elle  versait  dans  la  chaudière 
lui  i:aula  au  visage  et  lui  fit  une  brûlure  efTroyable.  Cela  fit 
du  bruit.  Le  croquant  eut  l'éveil  et  quitta  le  pays.  Madame 
Hélyette  vécut  seule  et  mourut  vieille,  ayant,  depuis  ce  mo- 
ment, toujours  porté  sur  la  figure  ce  qu'on  appelait  un  loup, 
avec  lequel  elle  voulut  être  enterrée  pour  cacher  jusque  dans 
le  tombeau  la  marque  de  son  crime.  Les  paysans,  qui  sont 
ignorants  et  qui  arrangent  tout  à  leur  idée,  jouant  sur  le  mot, 
prétendent  qu'elle  avait  apprivoisé  un  grand  vilain  loup,  à 
qui  elle  faisait  dévorer  ceux  qui  ne  [»ayaient  pas  la  taille  ; 
qu'il  a  été  enterré  à  ses  pieds  et  qu'il  revient  avec  elle;  mais 
cela  est  faux,  et  je  vous  conte  l'histoire  exacte  telle  que  je  lai 
entendu  raconter  à  madame  la  chanoinesse,  qui  la  savait  bien, 
la  tenant  du  plus  ancien  cure  des  paroisses  environnantes,  w 

Gcrvais,  ayant  fini  sa  narration,  fit  encore  gravement  le 
signe  de  la  croix,  salua  son  maître  et  voulut  se  retirer. 

—  Attendez,  Gervais,  dit  Flavien;  n'existe-t-il  aucun  do- 
cument sur  cette  histoire  dans  les  titres  de  la  propriété  ? 

—  Non,  monsieur,  répondit  Gervais.  Vous  y  trouverez  bien 
les  noms,  titres,  contrats  et  ventes  qui  prouvent  l'existence 
de  madame  Hélyette  et  de  monsieur  Tranchelion  ;  mais  de 
cette  histoire,  qui  n'a  été  qu'accréditée  par  la  rumeur  pu- 
blique, madame  votre  tante  a  eu  beau  chercher,  il  ne  reste 
pas  de  traces. 

—  Sinon  le  portrait  et  les  fourneaux?  dit  Thierray.  Ma  foi, 
je  ne  me  coucherai  pas  sans  les  voir. 

—  Ni  moi  non  plus,  dit  Flavien.  Prêtez-nous  votre  lanterne, 
Gervais,  car  il  doit  pleuvoir  dans  le  donjon. 

—  Non,  monsieur  le  comte,  le  donjon  est  bien  couvert.  Mais 
je  vais  vous  éclairer  moi-même. 

Et,  avec  une  résolution  qui  contrastait  avec  ses  croyances 


MONT-REVIXHE  03 

superstitieuses,  le  bonhomme  marcha  devant  eux,  traversa  la 
cour,  monta  l'ei^calier  du  donjon  et  ne  s'arrêta  que  dans  une 
sorte  de  grenier,  où,  parmi  de  vieux  meubles,  il  trouva  et 
leur  montra  les  débris  d'un  alambic  et  les  pièces  d'un  four- 
neau à  expériences  chimiques  qui  avait  été  noirci  par  le  feu. 
Puis  il  toucha  diverses  toiles  roulées,  anciens  portraits  déta- 
chés de  leurs  cadres,  qui  ne  portaient  presque  plus  de  traces 
de  peinture  sur  leur  trame  usée,  et  il  en  choisit  une  qui  pa- 
raissait un  peu  mieux  conservée. 

—  C'est  elle  !  dit-il  sans  l'ouvrir. 

—  Emportons-la,  dit  Thierray,  nous  la  ven'ons  mieux  au 
salon  ;  car  si  cette  figure  e-st  désagréable  au  bon  Gervais,  il 
est  inutile  de  le  contrarier  et  de  le  tenir  éveillé  plus  long- 
temps. 

Gervais  salua  en  silence,  conduisit  ses  maîtres  au  salon, 
alluma  des  bougies,  leur  fit  remarquer  qu'il  y  avait  du  feu, 
une  bouilloire,  du  thé,  du  rhum,  des  citrons,  des  gâteaux,  des 
cigares,  et  se  retira  fort  calme,  tandis  que  Crésus,  après  avoir 
rentré  et  pansé  ses  chevaux,  regagnait  aussi  sa  chambre  en 
sifflant  avec  insouciance. 

—  Voyons  madame  Hélyetteî  dit  Thierray  en  déroulant  la 
toile. 

La  toile  était  un  peu  écaillée  partout,  un  peu  mangée  aux 
rats  dans  les  angles  :  néanmoins,  madame  Hélyette  était  par- 
faitement visible,  et  la  peinture  n'était  pas  très-mauvaise.  La 
dame  était  en  amazone  du  temps  de  mademoiselle  de  Montpen- 
sier.  Elle  portait  un  chapeau  de  feutre  mou  avec  une  plume 
verte;  son  justaucorps  chamois  était  serré  d'une  écharpe. 
Elle  avait  les  cheveux  bouclés  comme  naturellement,  et  ces 
cheveux  étaient  blonds;  le  cou,  le  menton  et  la  main  parais- 
saient jeunes;  la  bouche  était  charmante,  vermeille  et  douce- 
reuse ;  le  masque  noir  cachait  le  reste.  Sur  le  fond  du  tableau, 
on  lisait  en  lettres  dorées  au  pinceau  le  nom  et  la  date  que 
Gervais  avait  signalés  avec  exactitude. 

—  J'emporterai  cette  peinture  et  je  la  ferai  restaurer,  dit 
Flavien. 

—  Garde-t'en  bien,  dit  Thierray,  elle  perdrait  toute  sa  va- 
leur, tout  son  caractère  ;  fixons-la  à  la  tenture  avec  des  épin- 


94  MONT-REVÊCHE 

gles,  et  nous  lui  trouverons  un  cadre  en  harmonie  avec  son 
air  de  vétusté. 

Ils  trouvèrent  sur  la  pelote  de  la  chanoinesse  des  épingles 
qui  avaient  servi  à  la  toilette  de  la  chanoinesse,  et  madame 
Hélyette  fut  exhibée  à  la  muraille.  En  ce  moment,  une  voix 
rauque  et  plaintive  prononça  distinctement  dans  un  angle  de 
l'appartement  :  Mes  bons  amis,  je  vais  mourir! 

C'était  le  vieux  perroquet,  qui,  trompé  par  les  lumières, 
procédait  lentement  à  son  réveil  quotidien  en  faisant  le  gros 
dos  et  en  répétant  les  paroles  uniques  de  son  vocabulaire. 

—  Quoi  I  cette  affreuse  bête  est  toujours  ici  ?  dit  Flavien. 
Vraiment,  tout  est  lugubre  dans  ce  sombre  Morvan  et  dans 
cette  maussade  demeure  de  Mont-Revêche  ! 

—  Pour  le  coup,  dit  Thieiray  en  s'approchant  de  Jacot  le 
centenaire,  et  en  le  grattant  avec  une  sorte  de  complaisance, 
c'est  toi  qui  as  des  nerfs  ce  soir,  mon  cher  ami.  De  quoi  te 
plains-tu  ?  Tu  es  dans  un  vieux  château,  petit,  mais  revêche 
au  possible  ;  autour  de  toi,  des  terres  que  tu  n'as  pas  l'ennui 
et  la  déception  de  faire  valoir,  puisqu'elles  sont  vendues,  et, 
de  toutes  les  manières  d'exploiter  la  propriété  territoriale  en 
France,  c'est  la  seule  que  je  comprenne  et  que  je  voudi-ais 
mettre  en  usage  si  Dieu  m'avait  affligé  d'un  patrimoine.  Tu 
as,  du  haut  de  ton  domaine,  une  vue  magnifique,  pour  peu 
que  tu  veuilles  monter  les  cent  dix-sept  marches  de  ton  bef- 
froi. Tes  bois  n'ont  plus  d'épines  pom-  toi  depuis  que  tu  t'y 
promènes  en  amateur;  mais  ils  ont  du  gibier  qu'on  te  prie 
en  grâce  de  tuer  pour  sauver  les  sarrasins  et  les  pommes  de 
terre  d'alentour.  Enfin,  tu  as  des  revenants  dans  ton  château, 
une  légende  terrible,  un  portrait  mystérieux,  des  fourneaux 
d'alchimiste  et  une  voix  de  sibylle  qui  a  appris  des  paroles  de 
mort,  tout  exprès  pour  réjouir  tes  oreilles  romantiques  dans 
les  nuits  d'automne.  Que  diable  te  faut-il  de  plus  ?  Si  j'avais 
tout  cela,  moi,  seulement  poui'  un  an,  je  me  referais  le  cœur 
et  l'imagination  pour  tout  le  reste  de  ma  vie. 

—  Et  qui  t'empêche  d'y  rester,  Thierray  ?  d'y  rester  un  an, 
dix  ans,  toujours,  si  bon  te  semble  ?  Voyons,  ne  veux-tu  pas 
accepter  mon  château  de  Mont-Revêche,  à  présent  qu'il  a  été 
bien  constaté  qu'il  n'avait  aucune  valeur  commerciale,  et  qu'il 


MONT-REVÊCHE  95 

pouvait  entrer  dans  le  contrat  ou  rester  en  dehors,  sans  rien 
changer  aux  conditions  de  la  vente? 

—  Tu  oublies,  mon  cher  Flavien,  que  pour  habiter  une  ma- 
sure comme  celle-ci  sans  qu'elle  vous  tombe  sur  la  tête,^  il 
faut  au  moins  mille  francs  de  réparation  tous  les  ans,  et  qu'a- 
vec ma  plume  je  me  fais  tout  au  plus  six  mille  livres  de  rente, 
à  la  condition  de  travailler  sans  relâche.  Tu  crois  donc  que  les 
vers  rapportent  quelque  chose  ?  Or,  je  fais  malgré  moi  beau- 
coup de  vers,  et  ma  prose  ne  me  dédommage  pas  du  temps 
qu'ils  me  font  perdre. 

—  Eh  bien  !  gardons  ce  manoir  à  nous  deux.  Je  me  char- 
gerai de  l'entretenir,  de  l'étayer... 

—  Et  les  portes  et  fenêtres  ?  dit  Thierray .  Du  côté  de  la 
campagne  il  y  a  économie  ;  mais  sur  le  préau,  c'est  une  ruche, 
une  dentelle  ! 

—  Cela  me  regarde  aussi,  puisque  je  me  suis  imposé  comme 
un  devoir  de  rester  propriétaire  de  la  maison  de  ma  tante. 
Faisons  donc  ce  marché-là  ;  tu  auras,  ta  vie  durant,  la  jouis- 
sance nette  de  cette  maison,  sans  aucune  charge  d'entretien 
ni  d'impôts,  et  j'y  viendrai  de  temps  en  temps  philosopher  ou 
fumer  avec  toi...  Sais-tu  faire  du  punch?  il  y  a  là  tout  ce 
qu'il  faut. 

—  Oui,  je  sais  faire  le  punch  !  Mais  cette  idée  matérialiste 
qui  te  vient,  ajouta  Thierray  en  versant  l'eau  dans  la  théière , 
me  ramène  au  sentiment  de  la  réalité.  De  quoi  vivrais-je  ici  ? 
Tu  n'as  pas  la  prétention  de  me  nomrir.  Nous  avons  vendu 
nos  terres  (tu  vois  que  je  parle  déjà  en  seigneur  de  Mont-Revê- 
che),  et  je  ne  veux  pas  manger  les  pierres  démon  donjon... 
Ah  !  attends!  une  idée  !  je  connais  déjà  les  moindres  détails 
de  mon  habitation  ! 

Il  alla  ouvrir  un  tiroir  de  bureau  en  bois  de  rose,  et  y  prit 
un  petit  livre  de  pauvre  apparence,  un  simple  livi-e  de  cuisine, 
mais  très-propre,  et  même  parfumé  à  l'ambre,  comme  le  con- 
tenu de  tous  les  tiroirs  de  la  chanoinesse.  —  Année  1846  !... 
dit-il,  c'est  l'année  dernière.  Journal  de  la  semaine...  mémoire 
de  Manette;  dépense  de  table,  12  livres  6  sous...  Pas  possible! 
pour  une  semaine?  Voyons  donc!  cet  ordinaire  doit  faire 
frémir!  Menu  du  10  septembre  !  tiens,  c'est  la  date  d'aujom  ■ 


96  MONT-REVÉCHE 

d'hui  :  un  poulet,  une  Imite,  une  omelette  soufflée...  Menu 
du  11  :  une  carpe,  un  perdreau,  croquettes  de  riz...  Et  les 
déjeuners,  il  n'en  est  pas  question  !  Ah  !  j'y  suis  ;  les  déjeuners 
se  font  avec  les  restes  des  dîners,  du  laitage,  des  œufs... 
Voyons  donc  :  épices,  savon,  bougie...  Manette  e.t  un  trésor 
de  probité.  Ma  portière  me  compte  ma  bougie  le  double... 
Avec  la  nourriture,  le  chauffage,  etc.  etc.,  104,  102, 105  francs 
par  mois...  Par  an,  un  peu  plus  de  douze  cents  livres... 

—  La  terre  de  Mont-Revêche  en  rapportait  deux  mille,  et  ma 
tante  faisait  des  économies. 

—  Vive  Dieu  I  et  je  ne  vivrais  pas  ici  comme  Sancho  dans 
son  île  !  Si  fait  !  Je  passe  l'hiver  ici,  Flavien ,  je  dépense 
vingt-cinq  louis,  et  je  retourne  à  Paris  avec  de  l'embonpoint 
et  trois  volumes  non  mangés  d'avance;  ma  fortune  est  faite... 
Et  si  tu  veux  m'en  croire,  tu  resteras  avec  moi  ;  lu  te  repo- 
seras du  monde,  tu  rajeuniras  ton  sang  et  ton  àme,  et  tu 
épouseras  une  des  demoiselles  Duteitre  pour  faire  une  bonne 
fin. 

■ —  Laquelle  me  cèdes-tu  ?  dit  Flavien  en  riant.  Ah!  que  ton 
punch  est  fade  !  Est-ce  Nathalie  ou  la  Benjamine  que  tu  me 
laisses  ? 

—  On  dit  que  Nathalie  fait  des  vers  superbes  ? 

—  Pouah  ! 

—  Ah  çà  !  rappelle-toi  donc  que  j'en  fais,  moi,  et  dissimule 
ton  mépris. 

—  Eh  !  mon  cher,  c'est  à  ton  punch  que  je  fais  la  grimace. 
J'aime  les  vers,  et  je  sais  que  Nathalie  les  fait  bien. 

—  Et  elle  est  belle  !  Un  air  de  reine  du  dixième  siècle  ! 

—  Des  bandeaux  nattés  !  Je  déteste  cela.  N'importe,  ses  vers 
sont  beaux. 

Et  Flavien  bâilla. 

—  Tu  les  connais  donc  ? 

—  De  réputation. 

—  Je  crois  que  tu  préfères  Benjamine  ! 

—  Pauvre  petite  fille  !  dit  Flavien.  Elle  est  adorable  î  Je  la 
mettrais  en  pension  jusqu'à  sa  majorité. 

—  Alors,  c'est  donc  Éveline  !  Éveline  l'amazone,  la  dame  de 
mes  pensées  ? 


MONT-REVÉCHE  97 

—  Je  ne  veux  pas  t'en  dc'goùter;  mais  ma  femme  ne 
montera  jamais  à  cheval  :  elle  me  rappellerait  trop  mes  maî- 
tresses. 

—  Alors...  c'est  donc  madame  Diitertre,  la  belle  Olympe? 

—  Man  cher  ami,  tii  me  parles  mariage  î  Je  ne  peux  pas 
épouser  madame  Dutertre  ! 

—  Mais  tu  peux  l'aimer. 

—  Aimer,  moi,  une  femme  qui  ne  serait  pas  à  moi?  Et  mon 
besoin  de  domination,  qu'en  fais-tu  ? 

—  Je  crois  que  c'est  une  prétention  que  tu  as  ;  car  tu  es  le 
caractère  le  moins  emporté,  le  plus  égal  et  le  plus  obligeant 
que  je  connaisse. 

—  Possible.  Mais  ce  qui  me  plaît,  je  veux  le  posséder;  et  ce 
que  je  possède,  je  ne  veux  pas  le  partager.  Parlons  de  toi  :  il 
faut  rester  ici. 

—  Pourquoi  ? 

—  Parce  qu'il  faut  épouser  Éveline. 

—  Pourquoi  encore? 

—  Tu  es  amoureux  d'elle. 

—  Me  demandes-tu  cela  sérieusement  ? 

—  Je  ne  le  le  demande  pas,  je  te  Taffirme. 

—  Fiavien  ! 

—  Thierray  ! 

—  Est-ce  que  tu  croîs  possible  que  je  sois  amoureux  après 
tout  ce  que  je  t'ai  dit? 

—  Oui. 

—  Je  me  serais  donc  trompé  sur  moi-même  jusqu'à  pré- 
sent? 

—  Non,  tu  t'es  menti  à  toi-même. 

—  Oh!  oh! 

—  Oui,  mon  cher,  j'ai  des  raisons  pour  brusquer  tes  détoiu^s 
d'esprit  et  de  mignardises  de  moquerie. 

—  Ah  !  voyons  !  quelles  raisons  ? 

—  Une  seule  suffira,  et  c'est  la  meilleure  :  j'ai  de  l'estime, 
j'ai  de  l'araiiié  pour  toi. 

—  Voici  la  première  fois  de  ta  vie  que  tu  me  dis  cette  bonne 
parole,  et  nous  nous  connaissons  depuis  trente  ans  ! 


98  MONT-REVÊCHE 

—  Oui,  mais  il  y  a  trente  ans  que  tu  sais  que  je  t'aime,  et 
il  est  même  fort  inutile  que  je  te  le  dise  aujourd'hui. 

—  Pardonne-moi,  Flavien,  dit  Thierray  en  lui  tendant  les 
mains  avec  effusion;  mais  je  ne  l'avais  jamais  cru. 

—  Vraiment?  dit  Flavien  étonné  :  c'est  mal,  cela!  Et  il 
hésita  à  lui  prendre  les  mains  ;  mais  il  fît  réflexion,  et  les  lui 
serrant  :  —  Oui,  tu  es  méfiant,  dit-il,  c'est-à-dire  malheureux, 
je  dois  te  pardonner. 

—  Que  veux-tu  ?  j'étais  le  fils  de  ton  avoué  ;  c'était  si  peu 
de  chose  que  le  fils  d'un  procureur  de  province  dans  les  idées 
de  ta  noble  famille  !  Nous  avons  fait  ensemble  nos  premières 
études,  mais  il  y  avait  aussi  une  distance  d'âge  entre  nous. 
J'étais  V3n  aîné  de  quatre  ans;  j'étais  humilié  de  commencer 
si  tard  et  d'être  sur  les  mêmes  bancs  d'école  avec  un  enfant  à 
qui  la  fortune  tenait  lieu  de  précocité. 

—  J'aurais  donc  dû  souffrir  davantage,  moi  qui,  parti  du 
même  point,  restai  si  fort  en  arrière  ? 

—  J'avais  la  raison  de  mon  âge  et  la  volonté  de  ma  race, 
voilà  tout.  Quand  je  sortis  du  collège,  je  te  trouvai  déjà 
homme,  et  moi  je  n'étais  qu'un  écolier  mal  habillé,  gauche  et 
honteux. 

—  Oui,  on  m'avait  retiré  du  collège  où  je  ne  faisais  rien,  et 
où  tu  te  distinguais,  pour  me  faire  mener  la  vie  de  château, 
où  j'appris  l'escrime,  l'équitation  et  l'art  de  nouer  ma  cravate. 
Tu  m'admiras  beaucoup,  sans  doute  ? 

—  Je  l'avoue,  dit  Thierray,  j'eus  honte  de  moi. 

—  C'est  que,  bien  que  beaucoup  plus  homme  que  moi,  tu 
étais  encore  à  bien  des  égards  un  enfant.  Quant  à  moi,  je  l'étais 
tout  à  fait,  et  je  méprisai  ton  latin  et  ton  grec,  que  j'en\ie 
aujourd'hui. 

—  Tu  n'avais  pas  grande  idée  de  moi  et  je  le  sentais.  Je  te 
haïssais  presque,  et  pourtant  je  t'enviais. 

—  Moi,  voilà  la  différence,  dit  Flavien,  et  je  m'en  souviens 
bien,  je  t'aimais. 

—  Et  pourquoi  ? 

—  Je  n'en  sais  rien.  Mes  parents  te  trouvaient  suffisant 
et  sot.  Cela  me  faisait  de  la  peine,  je  savais  que  tu  avais  da 
l'esprit. 


MONT-REVÉCHE  99 

—  Ce  n'était  donc  pas  seulement  de  la  politesse,  de  l'affa- 
bilité, ces  manières  de  bon  garçon  que  tu  conservas  toujours 
avec  moi  ? 

—  Non,  c'était  un  besoin  d'équité  envers  toi.  Je  l'aurais 
voulu  moins  savant  et  moins  content  de  toi-même  à  certains 
égards;  mais  quand  on  te  refusait  ce  qui  était  dû  à  ton 
intelligence,  à  ta  fierté,  à  ta  droiture,  j'étais  révolté  de  cette 
injustice. 

—  Mais  depuis,  Flavien,  quand  nous  nous  sommes  retrouvés 
jeunes  gens,  et  puis  hommes  faits,  dans  le  monde,  n'as-tu  pas 
eu  pour  moi  le  sentiment  de  la  protection  plutôt  que  celui  de 
la  sympathie  ? 

—  J'ai  eu  l'un  et  l'autre,  mon  cher  ami. 

—  Mais  tu  aurais  dû  me  connaître  assez  pour  savoir  que 
cette  idée  d'être  protégé  par  un  homme... 

—  Moins  instruit  et  moins  intelligent  que  toi,  te  blessait  ? 
n'est-ce  pas,  c'est  cela  ? 

—  Eh  bien  !  oui,  soyons  francs.  N'as-tu  pas  sur  moi  d'autres 
avantages  incontestables?  Tu  es  beau  comme  un  chasseur 
antique,  et  je  suis  maigre  et  noir  comme  un  scribe.  Tu  es  un 
noble  comte,  et  je  suis  un  croquant,  moi,  comme  l'amant  de 
madame  Hélyette.  Tu  as  la  grâce  et  l'aisance  qui  font  que  tu 
cauces  souvent  mieux  que  moi  sans  te  donner  aucune  peine, 
tandis  que  je  sue  sang  et  eau,  sans  en  avoir  l'air,  pour  mettre 
un  frein  à  une  exaltation  qu'on  peut  prendre  pour  de  l'em- 
phase, à  une  ironie  qui  pourrait  être  taxée  d'impertinence. 
Tu  es  toujours  dans  la  science  de  la  mesure  des  mots,  et  je 
ne  suis  que  dans  celle  de  la  mesure  des  idées.  Tu  vogues  à  ton 
aise  dans  le  convenu,  moi  j'y  étouffe;  enfin  tu  pourrais  être 
un  sot  sans  qu'on  s'en  doutât,  et  moi  être  traité  de  fou,  en 
ayant  beaucoup  de  raison.  Donc,  passe-moi  la  vanité  d'avoir 
cru  quelquefois  que  j'avais  le  fond  et  toi  la  forme.  Aujour- 
d'hui tout  tombe  devant  ta  franchise,  et  je  t'avoue  que  je  me 
sens  le  plus  petit  de  nous  deux. 

—  Pourquoi  donc,  mon  ami  ? 

—  Parce  que  tu  viens  de  me  dire  une  grande  parole  :  Je  t'ai 
toujours  aimé  !  Et  moi  qui  en  avais  toujours  douté,  je  sens  que 
le  cœur  vaut  mieux  que  l'esprit. 

"yniversifas* 

BIBLIOTHECA 


iOO  MONT-REVÉCHE 

Thicrray,  en  parlant  ainsi,  avait  une  larme  au  bord  de  la 
paupière.  Il  était  moins  bon  réellement  que  Flavien,  mais  il 
sentait  plus  vivement,  et  il  réparait  une  vie  de  méfiance  et  de 
jalousie  par  une  heure  d'entraînement  et  d'effusion  plus  pro- 
fonde qu'il  n'était  donné  à  Flavien  de  le  lui  rendre. 

Pourtant  ce  dernier  vit  l'émotion  de  son  compagnon  et  lui 
en  sut  gré. 

—  C'en  est  assez,  ami,  lui  dit-il  en  lui  prenant  encore  la 
main.  Pardonnons-nous  le  passé,  et  disons-nous  que  nous  nous 
sommes  toujours  estimés  et  protégés  mutuellement.  Dans  les 
réunions  de  jeunes  gens  de  mon  espèce  où  je  t'ai  attiré,  je 
t'ai  sauvé,  à  ton  insu,  plus  d'une  méchante  atïaire.  Dans  les 
réunions  de  gens  de  lettres  et  d'artistes  où  je  t'ai  suivi,  je  suis 
certain  que  tu  m'as  sauvé  plus  d'un  ridicule.  Ne  soyons  jamais 
humiliés  de  nous  devoir  une  assistance  mutuelle,  et  brûlons 
au  feu  de  l'amitié  toutes  nos  petitesses. 

»  A  présent,  continua-t-il,  permets-moi  de  te  parler  de  ton 
avenir.  11  peut  être  beau.  Tu  n'es  pas  né  pous  aspirer  pénible- 
ment à  la  fortune.  Il  faut  qu'elle  vienne  te  trouver;  tes  goûts 
sont  ceux_  d'un  homme  d'élégance,  d'indépendance,  de  con- 
templation. Ton  talent  n'a  pas  besoin  du  stimulant  de  la  mi- 
sère. Loin  de  là,  la  misère  le  glacerait,  car  si  tu  sais  souiTrir, 
tu  ne  sais  pas  renoncer.  Sois  donc  riche,  si  tu  le  peux.  Épouse 
mademoiselle  É véline  Dutertre. 

—  Épouser  une  fille  riche,  arriver  au  luxe,  à  la  liberté, 
c\  la  satisfaction  de  tous  mes  appétits  par  une  platitude  ? 
Jamais  ! 

—  Depuis  quand  est-ce  une  platitude  d"épouser  une  femme 
qu'on  aime  ? 

—  Eh  bien  !  oui,  je  l'aimCj  puisque  tu  l'as  deviné,  mais  pas 
comme  tu  crois.  J'en  suis  amoureux,  je  la  désire  passionné- 
ment, mais... 

—  Mais  quoi  ? 

—  Mais  elle  est  coquette  et  je  la  crains. 

—  C'est  une  coquetterie  innocente. 

—  Qui  peut  devenir  terrible,  odieuse  par  conséquent  à  mes 
yeux,  après  m'avoir  semblé  charmante. 

—  Cependant  cette  fille  est  bonne  au  fond  du  cœur. 


MONT-REVhCHE  101 

—  C'est  vrai  !  je  vois  quo  tu  l'as  observée  mieux  que  je  ne 
pensais.  Mais  j'ai  peur  d'elle.  Que  veux-tu  que  je  te  dise?  elle 
est  blonde...  blonde  comme  madame  Hélyette  ! 

Et  Thierray,  qui  s'e'tait  retourné  vers  le  portrait,  tressaillit 
involontairement. 

—  Allons,  poëte!  allons  rêveur!  dit  Flavien  en  riant,  ne 
vas-tu  pas  imaginer  une  ressemblance  sous  ce  masque  ? 

—  La  femme  coquette  est  un  éternel  personnage  de  bal 
masqué,  reprit  Thierray.  Tiens,  ami,  ne  m'interroge  pas  trop, 
je  ne  sais  encore  où  j'en  suis.  Dans  huit  jours  j'en  serai  peut- 
être  fort  dégoûté  ;  je  le  suis  à  chaque  instant,  mais  elle  me 
reprend.  Rendre  et  re'prendre,  c'est  la  devise  et  la  science  de 
cette  amazone  consommée  ;  mais  moi,  qui  suis  un  cheval  assez 
quinteux,  je  prendrai  peut-être  le  mors  aux  dents.  Ne  faisons 
donc  pas  de  projets.  Laisse-moi  m'oublier  un  peu  dans  ce  jeu 
délicat,  excitant  et  nerveux,  qu'une  jeune  fille  charmante  livre 
à  mon  imagination.  Ne  me  rappelle  pas  qu'elle  est  riche,  et 
que  tout  cela  pourrait  bien  finir  par  un  notaire  et  un  adjoint. 
A  ce  tableau  ma  flamme  pâlit,  et  je  pense  à  monsieur  Tran- 
chelion,  qui  ne  fut  peut-être  pas  plus  empoisonné  que  nous 
ne  le  sommes,  mais  qui  fut  probablement  haï,  méprisé  et 
trompé  par  cette  blonde  masquée. 

—  Je  ne  te  dirai  plus  que  quelques  mots,  répondit  Flavien. 
Duterlre  est  riche,  mais  vraiment  grand.  11  veut  que  ses  filles 
se  marient  à  leur  gré...  Tu  vois  chez  lui  des  gentilshommes, 
des  industriels,  des  fonctionnaires,  des  artistes,  des  riches,  des 
pauvres,  des  partis  de  toutes  sortes  en  un  mot.  Ces  demoi- 
selles ont  donc  de  quoi  choisir  ;  mais  pour  le  mariage,  entends- 
tu  bien  ?  Elles  vivent  dans  une  grande  liberté  ;  elles  ont  une 
belle-mère  jeune,  qui  ne  voudrait  ni  ne  pourrait  les  gouver- 
ner. Dutertre  est  persuadé  qu'elles  savent  se  gouverner  elles- 
mêmes...  Si  tu  t'apercevais  du  contraire,  si  cette  indulgence, 
cette  loyauté  des  parents,  venaient  à  enhardir  des  caprices.., 
des  malheurs  domestiques...  tu  comprends,  mon  ami  !  Dutertre 
est  le  plus  pur,  le  plus  généreux,  le  meilleur  des  hommes... 
On  se  reprocherait  toute  sa  vie  d'avoir  répondu  à  sa  confiance 
par  une  trahison.  Bonsoir,  il  se  fait  tard;  et  comme,  grâce  au 
signe  de  croix  que  Gervaib  a  fait  sur  la  porte,  madame  Hélyette 

6. 


102  MONT-REVÉCHE 

se  tiendra  tranquille  cette  nuit,  nous  allons,  je  crois,  dormir 
profonde'ment. 

Les  deux  amis  se  séparèrent.  Thierray  songea  quelques 
instants  aux  dernières  paroles  de  Flavien.  Elles  n'inquiétèrent 
pas  sa  conscience. 

—  Je  ne  suis  pas  un  enfant,  se  dit-il,  pour  séduire  malgré 
moi  et  mettre  à  mal  bêtement  une  jeune  fille.  J'ai  traversé 
plus  d'un  danger.  Je  ne  suis  plus  dans  la  première  fleur  de  la 
jeunesse;  j'ai  assez  usé  mes  passions  pour  n'avoir  pas  un 
immense  mérite  à  les  gouverner. 

Et  là-dessus  il  s'endormit. 


XI 


Cette  même  nuit,  à  peu  près  à  la  même  heure  où  les  habi- 
tants de  Mont-Revêche  avaient  devisé  de  la  sorte,  Dutertre 
causait  avec  Amédée  à  Puy-Verdon.  Après  le  départ  de  Flavien 
et  de  Thierray,  chacun  s'était  retiré  dans  son  appartement,  à 
l'exception  du  chef  de  famille,  qui  avait  suivi  Amédée  dans  le 
pavillon  carré,  sous  prétexte  d'alTaires.  Quand  ils  furent  seuls, 
Dutertre ,  fermant  les  registres  que  son  neveu  avait  ouverts 
devant  lui,  lui  parla  ainsi  : 

—  Mon  enfant,  tues  triste,  j'en  veux  savoir  la  cause. 
Amédée  tressaillit  douloureusement,  n'essaya  pas  de  nier, 

mais  ne  répondit  pas. 

—  Voyons,  dit  Dutertre  en  lui  prenant  les  deux  mains,  n'es- 
tu  pas  mon  fils  ?  Ne  dois-je  pas  connaître  ton  cœur,  et  ne 
dépend- il  plus  de  moi  de  te  rendre  heureux  ? 

—  Mon  oncle!  mon  père  !  s'écria  le  jeune  homme  en  serrant 
les  mains  de  monsieur  Dutertre,  je  suis  assez  heureux  si  vous 
êtes  content  de  moi,  et  je  ne  demande  qu'à  vous  servir  toute 
ma  vie,  de  près,  de  loin,  comme  vous  voudrez. 

—  Amédée,  je  veux  que  ce  soit  de  près  ;  je  veux  que  tu 
ne  quittes  pas  ma  famille,  à  moins  que  tu  ne  sois  dégoûté  d'en 
être. 

Il  attendait  une  effusion,  un  aveu.  Amédée  eut  des  larmes 
d'attendrissement  et  ne  parla  point. 


MONT-REVl-XHE  (03 

—  Voyons,  voyons  donc  !  reprit  Duterlre,  de  la  confiance, 
enfant  !  Est-ce  de  toi-même  ou  de  moi  que  tu  doutes? 

—  Ni  de  moi  ni  de  vous,  mon  meilleur  ami,  dit  Arae'de'e. 
Mais  j'ignore  sur  quoi  vous  m'interrogez. 

—  Sur  ta  mélancolie.  Sais-tu  que  je  te  trouve  changé  ? 

—  Je  me  porte  bien,  je  vous  le  jure;  et  iiije  suis  mélancoli- 
que... oui,  je  reconnais  que  je  suis  mélancolique...  il  m'est 
impossible  de  vous  en  dire  la  cause. 

—  Impossible!  s'écria  Dutertre,  étonné  de  la  fermeté  de  cette 
réponse.  11  y  a  ^ntre  ton  cœur  et  le  mien  quelque  chose  d'im- 
possible !  Amédée,  j'ai  donc  quelque  tort  envers  toi?  j'ai  donc 
mérité  de  perdre  ton  affection  ? 

—  Ah  !  je  m'attendais  à  cette  épreuve;  mais  elle  est  ter- 
rible !  s'écria  le  jeune  homme  avec  une  profonde  émotion. 
Tenez,  mon  oncle,  épargnez-la-moi  !  Je  vous  aime  plus  que 
la  vie  ;  je  serais  le  dernier  des  ingrats  ou  des  égoïstes,  si 
je  vous  préférais  quelque  chose  ou  quelqu'un  sur  la  terre. 
Vous  êtes  mon  premier  amour,  ma  piemière  vénération, 
mon  premier  devoir;  vous  êtes  le  seul  cri  de  mon  âme,  le 
seul  but  de  ma  vie.  Le  mal  que  je  ressens  ne  me  vient  pas  de 
vous.  S'il  me  venait  de  vous,  je  ne  le  sentirais  pas,  ou  je  le 
bénirais  ! 

—  Eh  bien!  quoi?  dit  Dutertre.  11  faut  donc  que  je  devine? 
Éveline  est  coquette,  et,  pour  le  moment,  tu  es  jaloux  de  mon- 
sieur Thierray. 

—  De  monsieur  Thierray?  Je  n'y  ai  pas  songé,  mon  oncle. 
J'ignore  si  Éveline  est  coquette.  Il  me  semble  qu'elle  a  le  droit 
d'être  tout  ce  qu'elle  veut  être.  Je  ne  suis  pas  amom*eux 
d'Éveline. 

—  Regarde-moi  en  face  pour  me  dire  cela,  dit  Dutertre  en 
souriant.  Tu  n'es  pas,  tu  n'as  jamais  été  amoureux  d'Éveline? 

—  Pas  plus  que  si  elle  était  ma  sœur.  Regardez-moi  bien, 
mon  oncle,  vous  verrez  que  je  ne  vous  trompe  pas. 

—  Ah  çà  !  reprit  Dutertre  fort  étonné,  la  délicatesse,  la 
vertu  ont-elles  sur  toi  assez  d'empire  pour  étouffer  l'amour 
dès  son  premier  germe  ?  Dis-moi  donc,  Amédée,  est-ce  que  tu 
t'es  jamais  persuadé  qu'il  fallait  être  riche  pour  devenir  mon 
gendre  ? 


iÔ4  MO.NT-REVtCHt; 

—  Jamais!  Je  vous  connais  trop  bien  pour  cela.  Je  sais  que 
si  nous  nous  aimions,  Éveline  et  moi...  Mais  nous  ne  nous 
aimons  pas,  mon  oncle,  ou  du  moins  nous  n'avons  que  de 
l'amitié  l'un  pour  l'autre. 

—  Quoi  !  ces  promenades  ensemble,  cette  espèce  de  domi- 
nation qu'elle  s'arroge  sur  toi,  cette  infatigable  complaisance 
de  ta  part,  ce  soin  jaloux  de  la  protéger... 

—  Je  fais  mon  office  de  frère. 

—  A  contre-cœur,  peut-être  ?  C'est  impossible. 

—  Oui,  mon  oncls,  il  est  impossible  que  je  me  fasse  à 
contre-cœur  l'écuyer,  le  gardien,  le  serviteur  et  le  protec- 
teur de  votre  fille,  puisque  c'est  mon  devoir,  et  un  devoir 
rempli  envers  vous  ne  me  semblera  jamais  pénible  ni  dés- 
agréable. 

—  Enfin,  tu  me  donnes  ta  parole  d'honneur  que  l'assiduité 
de  Thierray  ne  te  chagrine  pas  ? 

—  Je  vous  en  donne  ma  parole  d'honneur. 

—  Allons!  Olympe  et  moi  nous  nous  serons  trompés. 

—  Olympe!...  ma  tante  croit  que...  —  Amédée,  un  instant 
troublé ,  se  remit  aussitôt.  —  Oui,  ma  tante  s'est  trompée, 
dit-il. 

—  Alors,  c'est  donc  Nathalie,  ma  muse  sérieuse,  qui  s'est 
emparée  de  ton  imagination? 

—  Non,  mon  oncle,  je  n'ai  jamais  pensé  à  Nathalie  plus 
qu'à  Éveline. 

—  Eh  bien  !  c'est  donc  ma  Benjamine  ?  Je  ne  me  serais  pas 
attendu  à  cela  ;  car  je  ne  la  croyais  pas  en  âge  d'inspirer  un 
sentiment. 

—  Mais  non,  mon  oncle,  Caroline  n'est  pas  en  âge  d'in- 
spirer... 

—  Alors,  ce  n'est  donc  personne  d'ici?  Voilà  qui  m'étonne 
et  m'affecte  un  peu,  je  te  l'avouerai.  Quoi  !  j'ai  élevé  un  être 
excellent,  avec  la  secrète  ambition  d'en  faire  tout  à  fait  mon 
fils;  il  est  ce  qu'après  tout  examen  et  toute  recherche  je  puis 
offrir  de  plus  aimable,  de  meilleur  et  de  plus  sûr  à  mes  filles, 
et  il  n'en  est  pas  un^  qui  lui  plaise  assez  pour  qu'il  veuille  se 
donner  la  peine  de  lui  plaire  à  son  tom^?  Il  faudra  que  ce 
trésor  nous  échappe  et  aille  faire  la  joie  et  l'orgueil  d'une 


MONT-REVt.OH■^  ^05 

famille  éliaiigère!  Allons,  mon  amoui -propre  paternel  c.-t 
piqué,  lu  vois,  et  mon  âme  un  peu  afflige'e;  mais  je  ne  t'en 
aime  pas  moins,  car  l'amour  ne  se  commande  pas,  et  je  vois 
bi3n  que  ton  cœur  ne  t'a  pas  demande  la  permission  de  s'é- 
chapper de  la  maison. 

—  Non,  mon  oncle,  mon  cœur  ne  s'est  pas  échappe'  d'ici  et 
ne  s'en  échappera  jamais.  Je  ce  me  livre  pas  au  sentiment  de 
l'amour;  je  défends  ma  jeunesse  de  cette  tentation,  que  v.ais 
seul  devez  m'interdire  ou  me  permettre  un  jour.  Je  n'ai  pas 
encore  pensé  au  mariage.  Si  vous  voulez  que  j'y  songe  plus 
tard,  j'y  songerai;  si  vous  faites  dépendre  en  partie  votre 
bonheur  de  l'affection  que  pourrait  me  témoigner  une  de  vos 
filles,  je  tâcherai  d'en  inspirer  à  votre  Benjamine,  quand  elle 
sera  en  âge  de  ressentir  un  sentiment  plus  vif  que  l'amitié 
fraternelle.  De  mes  trois  sœurs,  c'est  celle  dont  les  goûts  et  le 
caractère  seraient  le  plus  conformes  aux  miens.  Mais  elle  n'a 
que  seize  ans,  et  montre  encore  les  douces  aptitudes  et  les 
développements  incomplets  de  l'enfance.  Laistons-la  grandir, 
et  dans  trois  ou  quatre  ans,  je  serai,  j'espère  être  digne  d'elle 
et  capable  de  la  rendre  heureuse. 

Cette  réponse  fut  faite  avec  tranchise  et  fermeté.  Dutertre 
sourit  avec  alTection. 

—  A  la  bonne  heure!  dit-il.  Ce  projet,  car  ce  n'est  encore 
qu'un  projet,  me  charme  sans  me  rassurer  beaucoup.  N'im- 
porte, tu  me  laisses  de  l'espoir,  et  je  t'en  remercie.  Ma  Ben- 
jamine!... oui,  celle-là...  elle  est  bien  bonne,  n'est-ce  pas, 
Amédée?  Elle  m'aime  comme  tu  m'aimes...  et  elle  chérit  sa 
jeune  mère  comme  nous  la  chérissons! 

Dutertre,  absorbé  par  une  foule  d'idées  tristes  et  douces, 
rêva  un  iiîstant,  caressant  les  unes  et  refoulant  les  autres.  II 
ne  vit  pas  le  malaise  douloureux  d'Amédée,  et  il  allait  lui  dire 
bonsoir,  lorsqu'un  souvenir  le  frappa,  mais  sans  l'inquiéter  : 
—  A  propos,  dit-il,  explique-moi  donc  ces  plaisanteries  de 
Nathalie,  auxquelles  Éveline  a  pris  une  sorte  de  part,  l'autre 
jour.  Tu  te  promènes  donc  la  nuit  sur  la  pelouse  ou  dans  les 
massifs  ?  Tu  rêves  donc  à  la  lune,  comme  un  amoureux^de 
roman?  Cela  t'est  bien  permis;  mais  pourquoi  ces  demoiselles 
avaient-elles  un  air  piqué,  presque  menaçant,  en  t'interro- 


106  MONT-REVÊCHE 

géant  sur  tes  prétendus  travaux  de  la  nuit,  et  sur  la  lampe, 
qui,  disent-elles,  brûle  souvent  dans  le  vide? 

—  Ne  me  questionnez  pas  sur  une  chose  si  frivole,  mon 
oncle,  répondit  Amédde  plus  triste  que  confus.  Je  ne  pourrais 
pas  vous  répondre. 

—  Allons  !  je  comprends  !  cela  ne  me  regarde  pas,  en  effet, 
et  j'ai  tort  de  vouloir  pénétrer  les  petits  mystères  de  la  con- 
duite d'un  jeune  homme.  Pourtant,  mon  ami,  je  dois  te  dire 
que,  dans  une  maison  comme  la  nôtre,  où  des  regards  d'une 
innocente  mais  violente  curiosité  enfantine  épient  toutes 
choses  sans  les  comprendre,  il  faut  que  le  mystère  de  ces  pe- 
tites faiblesses  soit  complet... 

—  Quoi  !  mon  oncle,  s'écria  Amédée,  surpris  et  même 
blessé,  vous  me  croyez  capable  d'avoir  une  intrigue  de  ce 
genre  dans  votre  maison?  Vous  pensez  que  si  le  démon  de  la 
jeunesse  troublait  mes  nuits,  je  respecterais  assez  peu  le  sanc- 
tuaire de  votre  famille  pour  satisfaire  mes  passions  sous 
le  toit  qui  protège  votre  femme  et  vos  filles,  et  pour  les  ex- 
poser à  surprendre  seulement  un  regard  échangé  avec  quel- 
que femme  attachée  à  leur  service?  Non,  non  !  celte  maison 
m'est  sacrée  !  et  je  n'y  voudrais  pas  même  caresser  une  pensée 
qui  pourrait  souiller  la  pureté  de  l'air  qu'on  y  respire  ! 

—  Noble  cœur!  dit  Dutertre  en  l'embrassant  ;  ah  !  je  le  vois, 
je  ne  l'estime  pas  encore  ce  que  tu  vaux  !  Pardonne-moi,  en- 
fant! Mais  alors,  quand  tu  te  promènes  seul,  la  nuit...  es-tu 
poêle  ?  ou  es-tu  triste  ? 

—  Peut-être  suis-je  l'un  et  l'autre,  mais  c'est  sans  le  savoir, 
je  vous  jure,  répondit  Amédée  avec  un  sourire  mélancolique 
et  candide. 

En  ce  moment  un  cri  aigu  et  déchirant  retentit  dans  la 
nuilsonore.  Dutertre  tressaillit,  et  son  regard  terrifié  rencontra 
celui  d' Amédée. 

—  Qu'est-ce  donc?  dit-il;  ce  cri  est  parti  de  mon  appar- 
tement... c'est  la  voix  de  ma  femme  ! 

Et  il  s'élança  vers  la  porte.  Amédée  le  retint. 

—  Non,  mon  oncle,  dit-il,  n'y  allez  pas. 

—  Comment,  n'y  allez  pas  !  s'écria  Dutertre. 


MONT-REVÊCHE  107 

—  Ce  n'est  pas...  non,  ce  n'est  pas  ce  que  vous  croyez...  il 
n'y  a  rien  là  qui  doive  vous  effrayer... 

Aniédée  parlait  dans  une  sorte  d'égarement.  Duterlre  était 
trop  effrayé  pour  y  faire  attention.  Il  se  dégagea  et  courut 
vers  l'aîle  du  château  dans  laquelle  on  pénétrait,  de  ce  côté  de 
la  pelouse,  par  le  perron  de  la  tourelle.  11  traversa  le  boudoir 
qui  occupait  le  rez-de-chaussée,  monta  l'escalier  en  spirale  et 
entra  dans  son  appartement.  Tout  était  calme  et  silencieux. 
Olympe  parut  s'éveiller  dès  qu'il  entra. 

—  Olympe,  vous  dormiez?  lui  dit-il.  Alors  vous  rêviez? 
Vous  avez  crié.  C'est  vous,  n'est-ce  pas,  qui  avez  crié  ?  Je  ne 
prendrais  pas  une  autre  voix  pour  la  vôtre? 

— J'ai  crié?  dit  Olympe,  qui  parut  faire  un  grand  effort  pour 
s'éveiller  ou  pour  se  souvenir.  Je  n'en  sais  vraiment  rien, 
mon  ami  !  Je  n'ai  pas  conscience  de  cela.  Mais  qu'importe  ? 

—  Ma  chère  femme,  vous  n'êtes  pas  malade  ? 

Elle  porta  doucement  à  ses  lèvres  la  main  de  Dutertre  qui 
tenait  les  siennes,  et  comme  accablée  du  sommeil  de  la  santé 
ou  de  la  fatigue,  elle  retomba  siu'  son  oreiller  et  ses  yeux  se 
fermèrent.  Dutertre  interrogea  son  pouls,  il  était  lent  et  faible; 
il  toucha  son  front  de  ses  lèvres^  il  était  frais  et  calme.  Elle 
avait  un  sourire  angélique,  une  pâleur  transparente,  une  beauté 
idéale. 

Dutertre  éprouvait  pour  cette  jeune  femme  tous  les  trans- 
ports de  la  passion,  mais  ce  n'était  pas  l'unique  cause  de  son 
attachement  pour  elle.  C'était,  avant  tout,  une  estime  pro- 
fonde, un  respect  sans  bornes,  uns  tendresse  inépuisable. 
Il  l'aimait  comme  sa  femme,  peut-être  encore  plus  que 
comme  sa  maîtresse.  C'était  une  affection  aussi  complète, 
aussi  vaste,  aussi  élevée  que  l'àme  qui  lui  servait  de  sanc- 
tuaire. 

Il  la  regarda  se  rendormir,  plongé  dans  une  extase  res- 
pectueuse, car  il  y  avait,  dans  sa  passion,  de  ces  moments 
d'idolâtrie  où  il  se  trouvait  heureux  de  la  contempler  sans 
qu'elle  y  prît  garde.  Mais  une  douleur  vague  traversa  tout  à 
coup  son  rêve  de  bonheur  :  «  Si  elle  était  malade!  pensa-t-il,  si 
j'allais  la  perdre  !  »  et  une  sueur  froide  glaça  son  front. 
((Pourquoi  donc  cette  idée?  se  dit-il  encore.  Est-ce  un  près- 


108  MOISÏ-REVÉCHE 

sentiment?  Est-ce  l'instinct  de  la  nature  humaine  qui  nous 
présente  toujours  le  souvenir  de  la  mort  au  sein  des  délices 
de  la  vie?  » 

Il  s'éloigna  sans  bruit,  se  souvenant  qu'il  avait  laissé  la  porte 
du  boudoir  ouverte  et  qu'Amédée  l'avait  suivi  jusque-là.  Eu 
redescendant  l'escalier  de  la  tourelle,  il  fut  frappé  d'un  autre 
souvenir  qui  se  dessinait  plus  net,  à  mesure  que  son  inquié- 
tude se  dissipait.  Amédée  n'avait  point  paru  surpris  du  cri 
qu'ils  avaient  entendu.  Il  s'était  efforcé  de  retenir  son  oncle, 
au  lieu  de  partager  son  empressement  à  porter  secoi.rs  à 
Olympe.  Cela  était  inexplicable. 

—  Mon  ami,  dit  Dutertre  en  retenant  son  neveu  dans  le  bou- 
doir et  en  lui  parlant  à  voix  basse,  bien  qu'ils  ne  pussent  être 
entendus  de  personne,  il  y  a  quelque  chose  d'extraordinaire 
dans  le  sommeil  de  ta  tante.  On  ne  crie  pas  ainsi  sans  faire  un 
rêve  affreux,  et  on  n'a  pas  de  tels  rêves  sans  en  garder  le  sou- 
venir au  réveil.  Tu  as  eu  l'air  de  savoir  ce  que  cela  signifiait, 
tout  à  l'heure.  La  pensée  ne  t'est  pas  venue  comme  à  moi 
qu'un  voleur  entrait  chez' ma  femme  ou  que  le  feu  prenait  à 
ses  rideaux.  Tu  étais  triste,  mais  pas  étonné  le  moins  du 
monde.  U  y  a  quelque  chose  d'incompréhensible.  Il  faut  me 
le  dire. 

—  Oui,  il  faut  vous  le  dire,  je  le  sens,  répondit  Amédée 
avec  effort;  mais,  si  je  vous  le  dis,  vous  souflrircz  beaucoup, 
et  ma  tante  me  iera  des  reproches  qui  me  déchireront  le 
cœur,  la  conscience  peut-être  ! 

—  Amédée,  dit  vivement  Dutertre,  il  faut  parler!  As-tu  fait 
serment  d'avoir  un  secret  pour  moi?  je  t'en  dégage.  Je 
suis  tout  ici,  le  maître  des  cœurs  et  dec  consciences,  parce 
que  je  suis  l'esclave  dévoué  au  bonheur  de  chacun  de  vous. 
Parle  vite,  je  le  veux. 

Dutertre  exerçait  en  effet  sur  une  partie  de  sa  famille  un 
ascendant  illimité.  Cet  homme,  la  douceur,  la  tendresse,  la 
débonnaireté  même,  était  né  pour  régner  sur  les  âmes  ai- 
mantes par  la  seule  puissance  de  l'amour.  Tout  son  secret 
pour  l'inspirer  était  de  le  ressentir  lui-même  avec  ardeur,  et, 
dans  les  choses  du  cœur,  il  avait,  avec  les  cœurs  ardents 
comme  le  sien,  une  décision,  une  volonté,  un  magnétisme,  si 


MONT-REVÊCHE  109 

l'on  peut  dire  ainsi,  qui  le  rendaient  aussi  fort  avec  ceux- 
là  qu'il  était  faible  et  même  dupe  vis-à-vis  des  cœurs  glacés. 

Amédée,  formé  d"i  même  -ang,  doué  des  mêmes  instincts, 
reflet  splendide  et  pur  de  celle  àme  d'élite,  ne  pouvait  pas 
essayer  de  lui  résister.  11  parla,  mais  avec  ménagement 
d'abord. 

—  Ma  tante  est  malade,  dit-il,  je  le  crains.  Ne  l'avez- 
vous  jamais  craint  vous-même?  Sa  pâleur  est-elle  natu- 
relle? 

—  Oui,  oui,  je  le  crains,  dit  Dutertre;  mais  5a  pâleur...  je 
l'ai  toujours  vue  ainsi  ! 

—  Oui,  reprit  le  jeune  homme,  vos  yeux  y  sont  habitués.  Il 
semble  que  ce  soit  une  condition  de  son  organisation,  parce 
que  c'est,  dit-on,  un  des  prestiges  de  sa  beauté;  mais  c'est  la 
preuve  d'un  refroidisst'ment  du  sang  qui  n'est  pas  ordinaire  à 
son  âge,  et  qui,  tôt  ou  tard,  doit  êlre  le  symptôm-e  d'un  déran- 
gement dans  l'équilibre  physiologique.  J'ai  un  peu  étudié  la 
médecine  depuis  un  an,  mon  oiicle.  Je  na  la  sais  pas,  mais  je 
la  comprends,  et  je  crois  savoir  mieux  que  les  médecins  de  ce 
pays  la  situation  de  ma  lante. 

—  Parle  donc,  tu  mi  fais  mourir.  Qu'a-t-elle?  Depuis  quand 
e^t-elle  malade  ?  Poiuquoi  me  le  cache-t-on  ?  Pourquoi  m'en 
fait- elle  )ny>tère?  C'est  donc  grave? 

—  Oui  et  non.  Après  mûr  examen,  les  premiers  médecins 
de  Paris  (car  elle  a  coubulté  à  votre  insu  à  Paris,  à  son  der- 
nier voyage,  il  y  a  trois  mois),  les  médecins  de  Paris  lui 
ont  déclaré,  dans  une  consultation  écrite  que  j'ai  entre  les 
mains... 

—  Montre-la-moi!  s'écria  Dutertre. 

—  Je  vous  la  montrerai,  mais  soyez  certain  que  je  ne  vou.s 
trompe  pas. 

—  Us  ont  déclaré?... 

—  Oue  ma  tante  n'avait  aucune  lésion  organique  ;  qu'elle 
ofiVait  l'apparence  de  la  plus  parfaite,  de  la  plus  saine  et 
même  de  la  plus  robuste  constitution,  mais  qu'il  existait  chez 
elle  une  surexcitation  nerveuse  incompréhensible,  et  qu'il  fal- 
lait y  apporter  promptement  et  fréquemment  remède  par 
l'emploi  des  calmants,  des  stupéfiants  les  plus  énergiques. 

7 


ilO  MONT-RE^ÉCHE 

—  Quels  sont  donc  ces  symptômes  nerveux?  Des  cris? 

—  Quelquefois  un  cri  âpre  et  strident  lui  échappe  au  com- 
mencement de  son  sommeil.  Ce  cri,  dont  elle  n'a  pas  con- 
science ou  qu'elle  ne  veut  pas  avouer,  m'a  souvent  fait  tres- 
saillir à  l'heure  où  nous  l'avons  entendu  ce  soir.  Et  alors 
l'inquie'lude  me  fait  sortir  de  ce  pavillon,  qui  est  peut-être  le 
seul  endroit  hahité  d'oii  on  puisse  l'entendre  distinctement,  et 
approcher  de  la  tourelle.  Toujours  prêt  à  appeler,  si  quelque 
nouveau  signe  de  souffrance  me  faisait  craindre  des  accidents 
plus  graves,  je  veille  parfois  des  nuits  entières,  à  portée  de 
constater  les  progrès  du  mal  dont  seul  j'ai  arraché  la  confi- 
dence. Vous  voyez,  mon  oncle,  que  ce  n'est  pas  de  la  poésie 
que  je  fais  au  clair  de  lune,  mais  une  souff*rance  bien  vive  que 
j'éprouve  et  que  je  ne  devais  révéler  qu'à  vous. 

—  Pourquoi  ce  mystère,  encore  une  fois  ? 

—  Cela,  je  ne  le  vous  dirai  pas,  mon  oncle,  répondit  Amé- 
dée  avec  sa  fermeté  accoutumée.  Il  s'agit  pour  moi  de  vous 
faire  connaître  le  mal  et  non  d'en  rechercher  la  cause.  Je 
pourrais  me  tromper  ! 

—  Eh  bien  !  ce  mal  ?  dit  Dutertre  en  proie  à  une  violente 
anxiété. 

—  Il  est  quelquefois  très-grave.  Les  cris  échappés  durant  le 
sommeil  ne  sont  qu'un  résultat  de  la  contrariété  terrible  que 
la  malade  s'impose  durant  le  jour  pour  le  retenir  et  cacher  un 
indicible  malaise,  des  tressaillements  subits,  des  besoins  poi- 
gnants de  pleurer  et  de  sangloter.  Ma  tante  est  douée  d'une 
volonté  supérieure... 

—  Oui,  je  le  sais.  La  volonté  de  tcut  souffrir  sans  se  plain- 
dre. Eh  bien,  elle  voudrait  crier,  pleurer,  n'est-ce  pas?  Elle  se 
contient  ? 

—  Oui,  mais  elle  se  brise,  et  j'ai  vu  des  crises  qui  m'ont 
brisé  moi-même.  Des  étoufîements  soudains,  des  suffocations 
effrayantes,  les  lèvres  bleues,  les  yeux  sans  regard,  les  mains 
glacées,  raidies  comme  par  la  mort.  J'ai  cru  dix  fuis  qu'elle 
allait  expirer  sous  mes  yeux. 

—  Et  le  remède,  le  secours,  le  salut  ?  quels  sont-ils  ?  dit: 
Dulertre  s'armai;»t  d'une  attention  de  sang-froid  au-dessus  de  ses 
forces,  et  ne  sentant  pas  les  larmes  qui  baignaient  ses  joues. 


MONT-REVÊCHE  111 

—  Le  remède  est  sûr,  mais  terrible.  Ce  sont  ces  antispamo- 
diques  dont  je  a'Ous  ai  parlé,  l'opium  sous  plusieurs  formes. 
Ils  font  cesser  les  crises  et  même  ils  en  retardent  le  retour. 
Mais  ils  n'en  détruisent  pas  la  cause,  et  même  ils  leur  prépa- 
rent la  victoire,  en  affaiblissant  d'autant  plus  l'individu.  Vous 
avez  remarqué  des  langueurs,  des  distractions  que  vous  pre- 
niez pour  des  rêveries  douces  ou  pour  des  préoccupations  sans 
gravité  :  ce  sont  des  accablements,  des  lacunes,  pour  ainsi  dire, 
dans  l'existence  physique  et  morale. 

))  Ma  tante  se  plaint  ets'elTraye  de  ces  remèdes  funestes.  Elle 
s'en  abstient  le  plus  possible  quand  elle  espère  cacher  le  mal 
qu'ils  combattent;  mais,  depuis  que  vous  êtes  de  retour, malgré 
mes  supplications,  elle  prend  de  l'opium  tous  les  jours,  tant  elle 
craint  de  vous  effrayer  par  un  de  ces  accidents  impré^Tis,  et  je 
vois  qu'une  de  mes  prévisions  se  réalise.  Elle  a  crié  cette  nuit. 
L'opium  arrive  à  perdre  sa  vertu.  Vous  savez  que  les  remèdes 
les  plus  énergiques  se  neutralisent  en  s'assimilant  à  notre 
économie.  Si  elle  continue,  elle  va  être  forcée  d'augmenter  les 
doses,  et  c'est  la  mort  lente  qu'elle  fait  passer  ainsi  dans  ses 
veines,  vous  ne  l'ignorez  pas. 

—  Elle  est  donc  perdue,  mon  Dieu  !  s'écria  Dutertre  en  se 
levant  et  en  retombant  comme  foudroyé  sur  son  siège. 

—  Non,  mon  cher  oncle.  Elle  est  jeune  et  forte;  elle  a  la 
volonté  de  vivre,  car  elle  vous  aime  comme  on  aime  Dieu.  Elle 
ne  mourra  pas  :  Dieu  ne  le  permettra  pas  ! . . . 

Et  Amédée,  à  bout  de  ses  propres  forces,  fondit  en  larmes  à 
son  tour. 


XII 


Thierray,  après  avoir  bien  rêvé  à  Éveline  et  à  madame  Hé- 
lyette,  un  peu  à  madame  Dutertre  et  pa<  du  tout  à  Nathalie  ni 
à  Caroline,  s'éveilla  assez  tard  dans  la  matinée.  Gervais  entra, 
alluma  le  feu,  que  le  temps  pluvieux  rendait  agréable,  sinon 
nécessaire,  et  remit  en  silence  une  lettre  à  Thierray.  Elle  était 
de  Flavien  de  Saulges  et  ainsi  conçue  : 


112  MOiXT-REVÉCHE 

ft  Adieu,  mon  cher  Thieiray  ;  pardoTine-raoi  de  ts  quitter 
brusquement.  Je  reviendrai  peut-être  dans  quelques  jours;  je 
ne  reviendrai  peut-être  pas  du  tout.  Dispose  du  manoir  Je 
Mont-Revèctie,  où.  Dieu  merci,  tu  te  plai-,  et  où  il  nre>t  im- 
possible de  passer  une  nuit  de  plus.  Suppose  tout  ce  que  tu 
voudras,  que  je  suis  fou,  que  je  suis  niais,  que  j'ai  peur  des 
revenants,  que  j'ai  vu  madame  Hélyette.  Quand  je  serai  à 
Paris,  quand  j'aurai  pa^sé  trois  jours  dans  le  monde  de  la  réa- 
lité, les  chimères  qui  m'assiègent  seront  dis.>ipées,  je  n'eu  doute 
pas,  et  je  t'écrirai,  sans  mauvaise  honte,  le  secret  de  ma  fuite. 
Je  viens  d'écrire  à  Pu\-Vernon  puur  exjtliquer  ce  dépai  t  pré- 
cipité :  je  donne  pour  prétexte  une  lettre  d'affaires  que  j'ai 
trouvée  ici  hier  soir  en  rentrant.  Dis  com.me  moi,  cela  suftit. 
Présente  mes  regrtts,  mes  excuses,  mes  amiliés,  mes  respects, 
et  n'oublie  pas  ce  que  je  l'ai  dit  en  dernier  lieu  :  époutc 
Éveline. 

»  Ton  ami, 

»   FLAMtN.   » 

Thierray  relut  deux  fois  cette  lettre,  se  leva,  s'informa. 
Flavien  était  parti  avant  le  jour  avec  le  nouveau  domestique 
qu'il  avait  retenu  la  veille,  et  qui  était  arrivé  de  grand  matin 
avec  un  beau  cheval  et  un  tilbury  achetés  de  la  veille  au-si. 
Le  domestique  rentra  avec  l'équipage  au  moment  où  Thieiray 
prenait  ces  renseignements,  et  lui  remit  un  second  billet  de 
Flavien  : 

«Je  monte  en  diligence.  Je  renvoie  à  Mont-Revêche  l'homme, 
la  bête  et  la  voiture  dont  j'ai  fait  acquisition  hier.  Je  suis  con- 
tent de  ces  trois  choses  ;  je  te  prie  de  les  héberger  chez  nous, 
en  m«'n  absence,  et  de  t'en  servir  le  plus  possihle,  pour  que 
tout  f.eîa  ne  soit  pas  rouillé  quand  je  retournerai  près  de  toi. 
Les  arrangements  sont  faits,  tu  n'as  rien  à  débourser,  car  tout 
cela  m'appartient  avec  ta  permission.  Tu  sais  que  le  cheval  est 
Lon  à  monter.  A  toi  de  cœur!  » 

—  C'est  une  manière  honnête  de  me  fournir  un  équipage 
sans  qu'il  m'en  coûte  rien,  pensa  Thierray.  car  il  ne  reviendra 


MONT-REVIXHE  HZ 

pas  !  On  ne  part  pas  ainsi  sans  une  cause  grave  !  Si  nous  n'e'- 
tions  en  plein  midi,  heure  à  laquelle  je  nt*  crois  pas  aux  reve- 
nants, je  me  persuaderais  qu'en  pffet  madame  Hélyette  lui  a 
montré  son  plus  afîieux  visiigc.  J'y  penserai  la  nuit  prochaine, 
et  peut  être  réussirai-je  à  la  voir  aussi.  En  attendant,  je  pense 
que  Flavien  a  lancé  à  l'austère  Nathalie  une  déclaration  qui  a 
été  prise  en  mauvaise  part  ;  ou  qu'il  pense  encore  à  Léonice 
plus  qu'il  ne  voulait  l'avouer  ;  enfin,  que  la  vie  d'ermite  ne  sau- 
rait lui  convenir  plus  de  huit  jours. 

«  Ah  çà!  je  vais  m'ennuyer  ici,  moi!  pensa  encore  Thierray 
en  faisant  d'un  œil  inquiet  le  tour  de  sa  résidence.  Je  com- 
mençais à  aimer  Flavien...  oui,  je  l'aimais  réellement  depuis 
hier  soir.  L'excellent  cœur,  le  généreux  caractère  î  J'aurais 
parlé  avec  lui  de  ma  nouvelle  passion...  Mais  cette  passion  est- 
ellc  assez  forte  pour  que  je  m'en  entretienne  tout  seul,  le  soir, 
en  rentrant  dans  mon  château  ?  Allons,  c'est  ce  qu'il  faut  voir  !  » 

Et  Thierray,  ayant  déjeuné  à  la  hâte,  m.onta  le  beau  et  bon 
cheval  que  Flavien  lui  laissait,  et  reprit  le  chemin  de  Puy- 
Verdon,  où  l'on  devait,  ce  jour-là,  voir  une  surprise  annon- 
cée la  veille  par  Duteitre. 

Sur  une  des  collines  qui  protégeaient  à  l'est  et  au  nord  le 
Pvarc  et  les  magnifiques  jardins  de  Puy-Verdon  bouillonnait 
une  source  abondante,  laquelle  prenait  scn  cours  sur  le  ver- 
sant opposé  et  allait  rejoindre  une  petite  rivière  à  une  demi- 
lieue  de  distance,  sans  sortir  des  propriétés  de  Dutertre.  Du. 
côté  du  jardin,  la  colline  était  assez  escarpée  et  avait  pour 
base  des  rochers  d'un  bel  elîet  qui  formaient  en  cet  endroit  la 
limite  naturelle  de  l'enclos  privilégié.  Du  côté  par  où  s'épan- 
chait la  source,  la  pente  l'entraînait  en  un  sens  contraire  à 
cet  enclos,  qui  ne  manquait  pas  d'eaux  vives  ;  mais  Olympe 
avait  souvent  exprimé  le  regret  qu'une  de  ces  belles  chutes 
d'eau  qu'elle  rencontrait  dans  les  bois  d'alentour  ne  réjouît 
pas  la  vue  et  l'ouïe  plus  près  de  sa  demeure  ;  elle  avait  dit 
cela  sans  songer  que  ce  regret  serait  tôt  ou  tard  un  ordre 
pour  son  mari.  Dutertre  avait  donc  résolu  de  mettre  une 
cascade  sous  les  yeux  de  son  idole,  et  il  avait  communiqué 
son  projeta  Amédée,  qui  s'était  fait  fort  de  l'exécuter  durant 
son  absence. 


J14  MONT-REVECHE 

En  conséquence,  un  nouveau  lit  avait  été  creusé  à  la  source, 
sur  le  versant  opposé  à  celui  qu'elle  s'était  naturellement 
choisi  ;  les  dames  de  Puy-Verdon  avaient  vu  ces  travaux  pré- 
paratoires sans  en  savoir  le  but  ;  on  avait  parlé  d'un  chemin 
creux,  puis  d'une  saignée  pour  arroser  des  prairies  altérées 
sur  un  autre  point;  enfin,  un  bassin,  avec  ses  issues  néces- 
saires, avait  été  établi  au  bas  des  rochers  sous  prétexte  de  ci- 
terne pom- l'arrosage  ;  et  depuis  huit  jours  qu'on  était  en  pro- 
menades lointain 3s  ou  en  chasse,  Amédée  avait  pu  faire  dé- 
blayer les  dernieis  obstacles  et  laisser  les  eaux  de  la  source 
s'amasser  en  réservoir  provisoire,  sans  éveiller  l'attention  de 
sa  tante  et  de  ses  cousines. 

L'espèce  de  torpeur  où  madame  Dutertre  paraissait  souvent 
plongée,  les  distractions  que  Thierray  et  Flavien  causaient  à 
Nathalie  et  à  Éveline  avaient  favorisé  le  secret  des  derniers 
travaux,  masqués  d'ailleurs  par  la  végétation  de  la  colline. 
Benjamine  seule,  attentive  et  pénéUante  dans  les  choses  de 
fait,  avait  tout  observé,  tout  découvert  ;  mais  elle  se  gardait 
bien  de  vouloir  ôter  à  sa  petite  mère  le  plaisir  de  la  surpren- 
dre. Elle  fut  donc  muette  comme  une  tombe,  et  ne  songea 
même  pas  plus  tard  à  s'en  vanter,  tant  ce  caractère  d'enfant 
avait  de  solidité  et  de  sûreté  relative  sous  ses  dehors  irréflé- 
chis et  enjoués. 

On  partait  pour  le  point  de  vue  choisi  par  Dutertre  pour 
son  efl'et,  lorsque  Thierray  arriva.  Le  point  de  vue  était  une 
éminence  sur  la  pelouse,  et  par  une  malice  toute  paternelle, 
Dutertre  fit  asseoir  sa  famille  et  ses  hôtes  le  dos  tourné  à  la 
colline.  11  leur  montrait  l'horizon  opposé  et  les  exhortait  à  at- 
tendre de  ce  côté  le  phénomène  extraordinaire  qu'il  leur  avait 
promis. 

Si  cette  surprise  eût  abouti  viugt-quatre  heures  plus  tôt,  le 
brave  Dutertre,  dont  le  naturel,  à  la  fois  sérieux  et  enjoué, 
avait  beaucoup  de  rapport  avec  celui  de  sa  Benjamine,  eut 
pris  un  triple  plaisir,  un  plaisir  d'enfant,  un  plaisir  d'amant 
et  un  plaisir  de  père  à  cette  petite  fête.  Mais  son  àme  était 
brisée,  et  il  faisait  des  etTorts  polissants  pour  cacher  à  sa 
femme  et  à  ses  filles  l'inquiétude  qui  le  rongeait.  Il  avait 
promis  à  son  neveu  qu'il  ne  paraîtrait  pas  s'apercevoir  de  l'état 


MONT-REVIXHE  115 

d'Olympe;  il  avait  vite  compris  qu'il  l'aggraverait  en  lui 
ôtant  la  consolation  qu'elle  goûtait  à  le  lui  cacher.  Il  était 
résolu  à  la  soigner  à  son  insu,  à  feindre  de  découvrir  peu  à 
peu  qu'elle  était  souffrante,  et  à  ne  jamais  lui  montrer  qu'il 
s'en  effrayait  sérieusement.  Mais  il  était  pâle,  et  sa  voix,  tou- 
jours si  pleine  et  si  fraîche,  était  sensiblement  altérée. 
Thierray  s'en  aperçut.  Dutertre  parla  légèrement  d'un  rhume 
et  d'une  migraine.  11  affectait  une  gaieté  expansive;  mais  ses 
yeux  ne  pouvaient  se  détacher  d'Olympe,  et  à  chaque  mou- 
vement qu'elle  faisait,  il  tressaillait  malgré  lui,  coojme  s'il  se 
fût  attendu  à  la  voir  tomber  morte  dans  tout  l'éclat  de  sa 
beauté,  dans  tout  le  calme  de  sa  force. 

Le  temps  s'était  élevé,  et  un  rayon  de  soleil  se  montra 
enfin,  comme  pour  récompenser  Dutertre  de  ses  efforts.  On 
entendait  bien  la  pioche  et  la  bêche  résonner  sur  la  colline, 
mais  on  y  était  habitué  et  on  n'y  faisait  plus  attention.  Tout 
à  coup,  Amédée,  qui  avait  disparu  et  qui  se  tenait  auprès 
des  ouvriers,  Qt  entendre  le  signal  convenu  :  un  coup  de 
sifflet.  Dutertre  répondit  par  un  signal  semblable,  qui  signi- 
fiait que  tout  le  monde  était  à  son  poste,  et  il  permit  que  l'on 
se  retournât,  mais  en  prenant  le  bras  de  sa  femme,  qu'il 
pressa  contre  sa  poitrine,  prêt  à  la  rassurer,  si  l'inattendu  de 
la  scène  lui  causait  quelque  légère  angoisse  de  surprise  ou 
d'inquiétude.  On  entendait  alors  un  mugissement  sourd 
comme  celui  du  vent  qui  s'élève;  puis  ce  fut  comme  un  ton- 
nerre lointain,  et  enfin  la  masse  d'eau  contenue  dans  le  ré- 
servoir, dont  on  venait  d'enlever  précipitamment  la  dernière 
digue,  s'élança  à  travers  les  arbres  et  fit  sa  première  chute, 
bruyante,  fangeuse  et  quelque  peu  terrible,  dans  la  cannelure 
naturelle  du  rocher,  où  l'on  avait  dirigé  sa  course.  Au  pre- 
mier moment,  cette  cataracte  eut  assez  d'impétuosité  pour 
entraîner  quelques  roches  et  quelques  jeunes  arbres  qui  se 
trouvaient  trop  près  de  ses  rives,  subitement  élargies,  et 
l'espèce  de  hourra  triomphant  et  joyeux  que  poussèrent  les 
cinquante  ouvriers  ajouta  au  fracas  de  l'irruption.  Mais 
bientôt  les  eaux  s'éclaircirent,  se  rangèrent  dans  leur  nou- 
veau lit  et  tombèrent  en  nappe  d'argent  sur  les  flancs  lavés 
du  rocher,  pour  s'enfuir  en  ruisseau  joyeux  et  rapide  h 


\\(j  MONT-REVÊCHE 

travers  les  arbres  du  parc  et  aller  rejoindre  leur  ancien 
cours. 

Tous  les  habitants  du  voisinage  e'taient  accourus  à  l'entrée 
du  parc  pour  voir  cette  chose  merveilleuse  ;  tous  le-  bergers 
épars  dans  la  campagne  s'étaient  massés  sur  les  hauteurs 
environnantes ,  et  cette  scène  pittoresque  eut  ses  spectateurs 
et  ses  applaudissements. 

Dutertre  avait  observé  attentivement  sa  femme;  il  tenait 
sa  main,  il  interrogeait  son  pouls  sans  paraître  y  songer.  «  Si  la 
surprise,  la  peur  ou  le  plai^i^  lui  font  du  mal,  pensait-il, 
c'est  une  maladie  toute  physique.  »  Et  il  s'effrayait  moins  de 
cette  pensée  que  de  la  crainte  d'une  cause  morale.  Olympe 
ne  tressaillit  ni  ne  trembla,  tille  nétait  pas  plus  poltronne, 
pas  plus  petite-maîtresse  que  par  le  passé.  Loin  de  là,  elle 
aimait  le  bruit  et  l'émotion  d'un  mouvement  imprévu.  Ses 
joues  s'animèrent  un  peu,  ses  yeux  brillèrent,  et  elle  se  sentit 
agile  pour  courir  admirer  de  près  la  cascade,  dès  qu'il  fat 
possible  de  le  faire  sans  danger  d'être  atteinte  par  la  chute 
de  quelque  pierre  ou  de  quelque  branche. 

—  Que  cela  est  charmant  !  quelle  heureuse  idée!  disait-elle 
à  son  mari,  qui  ne  la  quittait  point. 

—  C'est  une  idée  à  toi,  répondit- il  :  ne  disais-tu  pas,  l'année 
dernière,  qu'il  ne  manquait  que  cela  ici? 

—  Comment!  c'est  parce  que  j'ai  dit  cela?  c'est  pour 
moi? 

—  Et  pour  qui  donc,  je  te  prie? 

—  Ah  !  tais-toi,  ami  !  dit  vivement  Olympe,  ou  dis-moi  cela 
plus  bas  ! 

L'émotion  d'Olympe,  le  mouvement  brusque  avec  lequel 
elle  se  retourna  pour  voir  si  les  paroles  de  son  mari  n'avaient 
été  entendues  que  d'elle  seule,  et  l'espèce  d'étouffcment  dissi- 
mulé par  une  toux  affectée,  furent  si  sensibles  pour  Dutertro, 
qu'une  partie  de  la  vérité  lui  fut  révélée. 

Cent  fois  sa  femme  lui  avait  dit  en  souriant  :  —  Prends 
garde  de  me  trop  aimer  devant  tes  filles  ;  tout  le  m.onde 
t'adore  ici,  et  c'est  trop  juste,  l'affection  est  jalouse.  11  ne  faut 
pas  que  nos  chères  enfants  croient  que  tu  préfères  l'une  de 
nous  à  aucune  des  autres.  —  Dutertre  s'était  habitué  à  l'idée 


MONT-REVLCHE  117 

de  celle  innocente  el  lendie  jalousie  ;  il  s'était  habitué  aussi 
à  la  respecter,  à  la  ménager;  il  croyait  y  être  parvenu.  Il 
s'imaginait  adorer  sa  f*fmme  en  cachette,  et  ce  chaste  mystère 
avait  été  jusqu'alors  un  chiime  de  plus  d  ;ns  son  amour. 
Confiant  de  sa  nature,  incap-Able  de  supposer  le  mal,  optimiste 
par  instinct,  parce  qu'il  portait  constamment  en  lui  le  désir 
et  la  volonté  du  bonheur  des  autres,  il  ne  s'était  jamais 
alarmé  sérieusement  des  conséquences  domestiques  de  son 
mariage.  11  avait  cru  longtemps  à  la  bonté  de  ses  trois  filles. 
Peu  à  peu  il  avait  vu  se  développer  le  caractère  hautain  el 
dur  (le  l'aînée,  l'indépendance  fougueuse  de  la  seconde;  il 
avait  deviné  que  son  bonheur,  à  lui ,  deviendrait  facilement 
un  motif  d'aigreur  ou  un  prétexte  de  révolte.  Depuis  huit 
jours  surtout,  il  croyait  voir  et  toucher  du  doigt  ces  plaies 
secrètes  dont  il  n'appréciait  poui  tant  pas  encore  la  profondeur. 
Mais  Olympe  l'avait  toujours  rassuré.  Niant  toutes  ses  souf- 
frances, tontes  ses  humiliations,  tous  ses  déboires,  palliant  les 
toi  ts  d'autrui ,  réparant  ou  cachant  le  mal  avec  une  persévé- 
rance et  une  délicatesse  inouïes,  elle  avait  réussi  à  rendormir 
son  mari  dans  la  douce  quiétude  dont  il  éprouvait  le  besoin. 
Elle  espérait  lui  cacher  toujours  les  sourdes  angoisses  de  cet 
intérieur  troublé.  Depuis  deux  ans  qu'il  avait  accepté  la  dé- 
putation,  il  faisait  d'assez  longues  absences  pour  que  cette 
difficile  entreprise  n'eût  pas  encore  échoué,  et  quoique 
Olympe  n'aimât  pas  le  monde,  elle  accueillait  volontiers  l'en- 
tourage nombreux  qui,  au  retour  de  son  mari,  empêchait 
celui-ci  de  voir  l'abîme  creusé  sous  la  pierre  même  de  son 
foyer. 

Cette  fois,  enfin,  il  le  pressentit,  et,  se  retournant  par  le 
même  mouvement  instinctif  que  sa  femme,  il  vit  les  yeux 
noirs  et  profonds  de  Nathalie  attachés  sur  elle  avec  une  siu- 
gulière  expression  dironie  et  de  dédain.  Nathalie  haïssait 
Olympe  désormais  de  toute  la  force  de  l'orgueil  blessé.  Elle 
avait  essayé  de  plaire  à  Flavien  à  sa  manière.  Flavieo  ne  s'en 
était  pas  aperçu;  il  n'avait  vu  qu'Olympe,  et  Nathalie  avait 
juré  de  se  venger,  fallût-il  traverser  le  cœur  de  son  père 
pour  arriver  à  celui  de  sa  rivale. 

Quelques  instants  après,  pendant  que  la  famille  se  m.êlalt 

7. 


id8  MONT-REVÉCHE 

aux  ouvriers,  et  qu'on  arrosait  de  vin  et  d'argent  la  pioche  et 
la  bêche  enrubannées  présente'es  par  eux  aux  dames  du  châ- 
teau, Dutertre  prit  le  bras  d'Amédée  et  l'emmena  à  quelque 
distance,  comme  pour  voir  le  nouveau  cours  du  ruisseau. 

—  La  cause?  la  cauce?  s'écria  cet  homme  généreux  et  pas- 
sionné, qui  ne  pouvait  étouffer  sa  douleur.  Tu  ne  m'as  pas  dit 
la  cause  !  11  me  la  faut,  tu  la  sais  î  Et  moi  aussi  je  la  sais,  je 
crois  la  savoir,  mais  il  serait  affreux,  il  serait  terrible  de  se 
tromper!  Parle,  enfant,  parle,  toi  dont  la  bouche  n'a  jamais 
menti.  C'est  une  cause  morale.  Le  chagrin  seul  peut  produire 
ce  mal  étrange,  ce  combat  entre  le  corps  et  l'àrae,  entre  la 
mort  et  la  vie.  Ma  femme  est  malheureuse,  ma  femme  est 
rongée  par  un  affreux  chagrin  !  Son  àme,  droite  et  ardente 
comme  la  mienne,  comme  la  nôtres  Amédée,  ne  peut  sou- 
tenir une  lutte  incessante  contre  l'amertume  et  l'injustice. 
Ma  femme  a  besoin  d'aimer  et  dêtre  aimée.  Ma  femme  est 
méconnue  et  haïe. 

Malgré  le  trouble  d'Amédée,  malgré  son  propre  besoin 
d'épanchement,  malgré  l'ascendant  que  son  oncle  exerçait  sur 
lui,  il  refusa  de  répondre,  et  se  sentant  incapable  de  mentir, 
il  se  renferma  dans  un  silence  impénétrable.  Dutertre  fut 
forcé  d'admirer  celte  réserve  et  de  la  respecter. 

—  Oui,  tu  as  raison,  dit-il,  je  ne  suis  pas  un  homme,  je  ne 
suis  pas  un  père  de  famille  :  je  suis  un  malheureux  sans  cou- 
rage et  sans  patience.  Je  tente  la  vertu,  j'essaye  de  te  faire 
manquer  à  tes  devoirs.  Oui,  tais-toi!  je  verrai  par  mes  pro- 
pres yeux,  je  sonderai  la  plaie,  je  la  guérirai...  ou  je  briserai 
les  mains  impies  qui  l'ont  faite  ! 

—  Mon  oncle  !  mon  oncle  !  s'écria  Amédée,  effrayé  de  la 
passion  qui  se  révélait  chez  Dutertre,  si  vous  soupçonnez  vos 
filles...  souvenez-vous  que  vous  leur  devez  plus  qu'à  vous- 
même  ! 

—  Oui,  plus  qu'à  moi-même,  dit  Dutertre,  mais  non  pas 
plus  qu'à  cet  ange  de  douceur  et  de  bonté. 

—  Pardonnez-moi,  mon  oncle,  leprit  Amédée  avec  énergie, 
vous  leur  devez  davantage.  C'est  Fume  plus  que  le  corps  qu'il 
faut  sauver  en  ce  monde.  Olympe  est  en  paix  avec  Dieu.  Sa 
conscience  ne  faillira  pas  à  ses  devoirs.  Si  elle  meurt,  c'est 


MONT-REVÊCHE  119 

nous  qui  serons  à  plaindre,  et  non  pas  cette  intelligence  di- 
vine qui  retournera  vers  l£s  cieux  ;  mais  il  nous  restera  des 
devoirs  à  remplir  sur  la  terre,  et  si  votre  tendresse  se  retire 
de  vos  filles,  elles  seront  perdues  pour  le  monde  d'ici-bas 
comme  pour  le  monde  de  là-haut. 

Dutertre  serra  convulsivement  la  main  de  son  neveu. 

—  Oui,  dit-il,  tu  as  raison,  je  suis  un  homme  faible,  et  je 
reçois  d'un  enfant  une  leçon  profonde  et  terrible.  Eh  bien  ! 
je  l'accepte.  Dieu  est  dans  l'âme  des  enfants  purs  et  parle  par 
leur  bouche.  Oui,  je  me  sacrifierai,  et  le  devoir  gouvernera 
la  passion,  même  la  plus  sainte  et  la  plus  sacrée  qu'il  y  ait 
au  monde.  Si  on  tue  dans  mes  bras  l'objet  de  mon  culte,  je 
l'ensevelirai  dans  mon  cœur  sous  mes  propres  ruines,  mais  je 
cacherai  le  crime  et  ne  le  punirai  pas. 

En  proie  à  une  violente  exaltation,  Dutertre  s'éloigna,  erra 
seul  quelques  instants  au  fond  du  parc  et  revint  calme  et 
maître  de  lui-même. 

Cependant  Thierray  poursuivait  son  expérience  fiévreuse  au- 
près d'Éveline.  On  sait  qu'il  s'agissait  pour  lui,  ce  jour-là,  de 
savoir  si  elle  le  charmait  assez  pour  qu'il  pût  vivre  le  soir 
avec  sa  pensée  dans  la  solitude  de  Mont-Revêche.  Thierray 
vivait  encore  par  l'imagination  au  jour  le  jour.  Certes  il  n'a- 
vait pu  braver  impunément,  depuis  une  semaine ,  le  feu  des 
coquetteries  d'une  fille  charmante,  bizarre,  audacieuse,  spiri- 
tuelle et  chaste,  en  dépit  de  la  liberté  parfois  choquante  de 
ses  allures  d'esprit  et  de  conduite.  Mais  Thierray  avait  tou- 
jours eu  l'ambition  d'aimer,  et  la  fantasque  Éveline,  n'éprou- 
vant pas  encore  ce  besoin,  ne  cherchait  qu'à  l'éblouir.  Il  lui 
savait  gré,  à  coup  sûr,  de  toute  la  peine  qu'elle  se  donnai  t 
pour  cela,  car  il  était  trop  expérimenté  pour  se  piquer  ou 
s'alarmer  de  ces  brusqueries  affectées  et  des  transitions  im- 
pertinentes au  moyen  desquelles  elle  soufflait  le  froid  et  le 
chaud  sur  ses  espérances.  La  pauvre  enfant  était  une  coquette 
bien  naïve  auprès  de  celles  que  Thierray  avait  connues  dans 
un  certain  monde ,  et  l'impuissance  de  ses  efforts  pour  res- 
sembler à  une  âme  dépravée  était,  à  son  insu,  le  plus  grand, 
le  seul  véritable  attrait  qu'elle  eût  aux  yeux  de  sa  prétendue 
victime. 


120  MONT-REVÉCHE 

Mais  tout  cela,  après  avoir  été  charmant  pendant  une  heure 
ou  deux,  devenait  une  fatigue  pour  un  homme  très-fin,  blasé 
sur  bien  des  choses,  et  avide  seulement  d'amour  vrai  et  ras- 
surant. Thierray  avait  probablement  rencontré  cet  amour 
vrai,  et  peut-être  plus  d'une  fois  dans  sa  vie  :  mais  il  n'avait 
pas  su  l'apprécier,  ou  plutôt  il  ne  s'était  pas  soucié  alors  d'un 
bonheur  sérieux  et  tranquille.  Son  imagination,  son  ambition, 
l'inquiétude  et  la  curiosité  de  sa  jeunesse,  avaient  eu  d'autres 
besoins,  de  faux  besoins  à  satisfaire;  mais  il  se  faisait  tard 
dans  cette  existence  isolée  et  difficile.  Thierray  sentait  son 
cœur  s'impatienter  d'être  négligé  trop  longtemps  par  son  pro- 
pre esprit.  L'esprit,  c'était  toujours  la  même  chose.  Le  cœur 
promettait  et  demandait  à  la  fois  quelque  chose  d'inconnu  et 
de  réconfortant. 

Si  bien  qu'É  véline  l'ennuya  tout  à  coup,  et  que  pour  se  sous- 
traire à  ces  incessantes  taquineries,  il  lui  fit  deux  ou  trois  ré- 
ponses assez  mordantes,  quasi  brutales. 

Dutertre  les  entendit,  lui  qui,  peut-être  trop  préoccupé  par 
son  amour  pour  Olympe,  ou  trop  porté  à  rcxlrème  indul- 
gence dans  ses  relations  domestiques,  n'avait  pas  coutume  de 
surveiller  l'attitude  de  ses  filles  avec  rigidité.  Il  se  sentit  dis- 
posé, ce  jour-là,  à  tout  voir,  à  tout  peser,  à  tout  juger,  non 
plus  à  travers  le  prisme  de  ses  douces  illusions  i>alerni.'llcs, 
mais  à  travers  la  notion  plus  lucide  et  moins  riante  de  ses  de- 
voirs. 

n  écouta  sans  paraître  écouter,  il  regarda  sans  paraître  re- 
garder. Il  entendit  Éveline  redoubler  de  hardiesse  dans  ses 
attaques  insensées;  il  la  vit  suivre  et  guetter  Thierray  comme 
une  proie  qui  lui  résistait  du  bec  et  de  l'ongle.  Il  en  fut  af- 
fligé et  humiUé,  et  au  moment  où  Éveline  montait  à  sa  cham- 
bre pour  faire  l'éblouissante  toilette  quotidienne  du  dîner,  il 
lui  prit  le  bras  et  la  suivit,  résoki  d'avoir  avec  elle  une  i^é- 
rieuse  explication  pour  la  première  fois  de  sa  vie. 


MONT-REVLCliE  \^\ 


XllI 


Il  est  des  situations  fatales  où,  longtemps  arrêté  sans  nié- 
fiance  au  bord  d'un  précipice,  on  met  enfin  le  pied  sur  un 
sable  fin  qui  semblait  n'attendre  que  l'occasion  de  s'écrouler 
et  de  vous  entraîner  dans  sa  chute;  des  jours  malheureux  où, 
en  croyant  tout  réparer,  tout  étayer  autour  de  soi,  on  fait 
tout  écrouler  sur  sa  tcte.  Duîertre  était  dans  un  de  ces  jours 
néfastes  et  sur  une  de  ces  pentes  irrésistibles;  au  premier 
effort  qu'il  allait  tenter  pour  tout  sauver,  il  allait  tout  voir  se 
dissoudre  autour  de  lui. 

Éveline,  étonnée  de  l'air  solennel  de  son  père,  et  préoccu- 
pée des  impertinences  froides  de  Thicrray  (elle  n'avait  pas  eu 
le  dernier j  comme  on  dit  aux  petits  jeux),  se  sentit  saisie  de 
méfiance  et  d'humeur  dès  la  première  parole. 

—  Ce  que  me  disait  monsieur  Thierray?  répondit-elle  :  à 
quoi  cela  avait  rapport?  Vraiment,  je  n'en  sais  plus  rien  déjà, 
cher  père,  et  je  ne  conçois  pas  que  cela  vous  occupe. 

—  Pardonne-moi,  ma  fille,  reprit  Dutertre,  il  est  fort  na- 
turel que  je  m'occupe  du  soin  de  ta  dignité,  et  il  m'a  semblé 
que  monsieur  Thierray  n'en  tenait  pas  assez  de  compte. 

—  C'est  possible,  père  ;  ce  bel  esprit  a  trop  d'esprit,  et  il  en 
abuse.  Mais  je  ne  m'en  inquiète  guère,  et  je  sais  le  remettre 
à  sa  place. 

—  Éveline,  mon  enfant,  ces  paroles  que  tu  dis  blessent  an 
peu  mon  oreille. 

—  Ah  !  fit  Éveline  avec  une  légère  teinte  d'impertinence  et 
en  commençant  à  détacher  ses  magnifiques  cheveux  blonds 
devant  son  miroir;  car,  dans  son  dépit,  elle  n'oubliait  pas 
qu'elle  n'avait  qu'une  heure  pour  les  recherches  accoutumées 
de  sa  parure. 

—  Oui,  ma  fille,  écoutez-moi,  dit  Dutertre  un  peu  sévère, 
relevez  vos  cheveux  et  asseyez-vous  près  de  moi.  C'est  votre 
ami  le  plus  sérieux,  c'est  votre  père  qui  vous  parle. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  c'est  un  sermon  !  dit  Éveline  arec  une 
humeur  mar-juce.  Mon  cher  petit  père  va  me  gronder  comme 


i22  MONT-REVÊCHE 

une  morveuse!  Qu'ai-je  donc  fait  pour  changer  ainsi  son 
charmant  caractère,  et  que  se  passe-t-il  aujourd'hui  entre 
nous  ? 

Et  passant  de  l'impatience  à  la  câlinerie  avec  sa  mobilité  et 
sa  souplesse  accoutumées,  É véline  embrassa  et  caressa  son 
père,  autant  pour  le  désarmer  que  pour  se  s^outtraiie  à  une 
explication  embarrassante. 

Duterlre  accueillit  ses  chatteries  avec  sa  bonté  ordinaire, 
mais  fans  enjouement. 

—  Ma  bonne  Éveline ,  dit-il,  je  n'aime  pas  plus  à  fair3  des 
remontrances  que  tu  n'aimes  à  les  entendre.  Je  ne  t'en  ai  pas 
accablée  jusqu'à  cette  heure. 

—  C'est  à  cau:e  de  cela  que  je  ne  comprends  rien  à  celle- 
ci,  reprit  Éveline,  croyant  avoir  repris  le  dessus.  Ayant  été 
fort  gâtée  peut-être,  jamais  blâmée  et  pas  du  tout  surveillée, 
je  m'étais  arrogé  le  droit  de  me  croire  parfaite,  et  voilà  que 
vous  voulez  me  déranger  dans  mes  illusions  sur  moi-même  ! 
Voyons,  papa,  c'est  cruel.  Je  suis  habituée  à  vos  épigrammes, 
car  vous  êtes  fort  taquin  ,  aussi,  vous  !  Mais  je  les  prends  en 
bonne  part,  au  lieu  que  vos  remontrances...  Vraiment,  je  ne 
sais  pas  de  quelle  couleur  elles  peuvent  être ,  et  j'ai  peur  de 
n'y  rien  comprendre  du  tout. 

—  Éveline,  voilà  bien  des  paroles  pour  ne  pas  m" écouter. 
Écouter  serait  pourtant  le  seul  moyen  de  comprendre,  et  je  ne 
parlerai  pas  de  choses  bien  mystérieuses.  Tu  es  trop  libre  et 
trop  irréfléchie,  ma  fille,  je  te  l'ai  dit  mille  fois  en  riant,  je  te 
le  dis  pour  la  première  fois  avec  tristesse. 

—  Comment  1  mon  père,  vous  voilà  triste  parce  que  je  suis 
gaie  ?  Je  crois  rêver  !  Quel  malheur  va  donc  m'atteindre  ? 
quelle  menace  pèse  donc  sur  moi  ?  Je  croyais  que  mon  bonheur 
TOUS  rendait  heureux;  j'étais  habituée  à  voir  toutes  mes  folies 
vous  plaire,  tous  mes  enfantillages  vous  réjouir,  et  vous 
voilà  avec  un  front  rembruni  et  un  œil  presque  dur  !  Est-ce 
ma  faute,  à  moi,  si  monsieur  Thierray  est  un  fat,  et  puis-je 
l'empêcher  de  me  dire  des  impertinences  de  mauvais  goût  ? 

—  Ma  chère  Éveline,  si  Thierray  était  un  fat  et  un  imperti- 
nent de  mauvais  goût,  je  serais  fort  coupable  de  l'avoir  intro- 
duit douis  ma  famille,  je  ne  me  le  pardonnerais  pas,  croyez-le 


MONT-REVÊCHE  123 

bien  :  mais  comme  je  le  connais,  au  contraire,  pour  un 
homme  d'esprit,  de  jugement  et  de  très-bonne  compagnie,  je 
dois  croire  que  vous  le  faites  manquer  à  ses  instincts  et  à  ses 
habitudes  par  des  provocations  très-innocentes,  je  le  sais, 
mais  parfois  hors  de  sens  et  de  mesure.  J'ai  entendu  tout  à 
l'heure,  sans  le  vouloir,  sans  y  songer,  des  fragments  de  dia- 
logue entre  vous,  qui  m'ont  fait  monter  le  rouge  au  visage, 
non  pas  qu'ils  manquassent  de  décence  dans  les  idées  ou  dans 
les  expressions,  mais  parce  qu'ils  accusaient  en  vous  une 
volonté  insensée  de  vous  emparer  du  cœur  de  ce  jeune 
homme,  tandis  qu'il  affectait  de  vous  montrer  que  son  cœur 
était  fort  capable  de  vous  résister.  C'est  là  une  situation  hu- 
miliante pour  une  femme,  et  j'aurais  cru  que  vous  aviez  plus 
de  fierté. 

—  Ainsi,  je  manque  de  fierté  !  dit  Éveline,  pourpre  de  co- 
lère et  de  honte.  Je  m'abaisse  à  faire  la  cour  à  un  homme  qui 
ne  veut  pas  de  moi  !  Je  rampe  à  ses  pieds,  je  l'implore,  je  le 
provoque!  Voilà  ce  que  je  fais,  ou  du  moins  ce  que  mon  père 
pense  de  ma  conduite  ! 

Et  la  jeune  fille  orgueilleuse  et  violente  fondit  en.  larmes, 
retira  brusquement  sa  main  de  celle  de  son  père,  et  marcha 
dans  la  chambre  avec  agitation. 

—  Je  suis  fâché  de  vous  trouver  plus  irritée  que  reconnais- 
sante envers  moi,  dit  Dutertre;  croyez  pourtant  qu'il  m'en 
coûte  beaucoup  de  vous  blesser  ainsi,  et  que  le  calme  où 
TOUS  me  voyez  me  fait  plus  de  mal  que  l'exaltation  où  vous 
êtes. 

—  Mon  père,  s'écria  Éveline  en  accourant  à  lui  et  en  l'em- 
brassant, ne  me  traitez  pas  de  la  sorte  !  Si  vous  vous  mettiez 
à  me  gronder,  j'en  deviendrais  folie  ;  si  vous  vous  mettiez  à 
me  haïr,  j'en  mourrais.  Je  vous  le  dis  encore,  je  ne  suis 
pas  habituée  à  votre  courroux,  à  votre  froideur  envers  moi. 
Je  suis  une  enfant  gâtée,  une  enfant  qui  ne  sait  pas  souffrir,  ne 
me  tuez  pas  ! 

Et  l'étrange  fille,  en  proie  à  une  véritable  douleur,  mais 
sans  repentir  aucun,  pleurait  avec  véhémence  et  se  regardait 
comme  une  victime. 

Dutertre,  touché  de  tant  de  sensibilité,  mais  surpris  et  ef- 


iU  MONT-REVÉCHE 

frayé  de  découvrir  si  peu  de  conscience  dans  ce  caractère  in- 
complet, tâcha  de  s'y  prendre  par  un  raisonnement  des  plus 
simples  et  pour  ainsi  dire  terre  à  terre. 

—  Écoute,  folle  enfant,  lui  dit-ilj  je  ne  te  gronde  pas,  je  ne 
veux  pas  t'humilier;  je  veux  t'éclairer  et  te  préserver  juste- 
ment de  l'humiliation  dont  lidée  t'est  si  pénible.  Parle-moi 
franchement  ;  aimes-tu  ce  jeune  homme  ? 

—  Moi  ?  pas  du  tout,  Dieu  merci  !  s'écria  Éveline,  furieuse 
contre  Thierray  pour  lui  avoir  attiré  cette  scène. 

—  Eh  bien,  tant  pis!  répondit  Dutertre;  car  il  a  du  mé- 
rite, un  nom  honorable  dans  les  ails,  du  talent,  une  grande 
délicatesse  de  sentiments  et  une  véritable  élévation  d'idées  et 
de  caractère. 

—  Vous  croyez  ?  dit  Éveline,  à  qui  cet  éloge  de  Thierray 
ne  déplut  pas.  Je  ne  sais  pas  tout  cela,  moi,  je  ne  l'ai  pas 
examiné  à  ce  point. 

—  Mais  moi,  reprit  Dutertre,  je  devais  l'examiner,  et  je  l'ai 
fait.  Je  devais  prendre  sur  lui  des  informations  minutieuses  et 
sûres;  enfin,  avant  de  l'introduire  chez  moi,  je  devais  m'assu- 
rer  que  c'était  un  homme  d'honneur,  que  personne  au  monde 
n'avait  le  droit  de  faire  rougir.  C'est  là  le  premier  point,  le 
point  essentiel  dans  la  société.  Quant  aux  détails,  je  ne  me 
crois  point  infaillible  dans  l'observation,  et  je  ne  crois  pas  non 
plus  que  Thierray  soit  sans  défauts;  mais  comme  je  n'ai  ja- 
mais pensé  qu'il  existât  sur  la  terre  un  seul  homme  à  l'abri 
de  tout  travers  et  de  toute  imperfection,  j'ai  jugé  que,  dans  le 
cas  où  le  spectacle  de  notre  heureuse  famille  le  ferait  penser 
ftu  mariage,  et  dans  le  cas  oii  une  de  mes  filles  apprécierait 
ses  qualités,  Thierray  serait  un  des  hommes  avec  lesquels  on 
a  d'aussi  bonnes  chances  que  possible  pour  un  avenir  à  deux. 

—  Ainsi,  mon  père,  dit  Éveline,  c'est  un  prétendant  que 
vous  nous  avez  amené  là? 

—  Non,  ma  fille;  c'est  vous  qui  en  avez  fait  un  prétendant 
peut-être  par  l'attention  que  vous  lui  avez  accordée;  moi,  je 
l'ignore.  Je  ne  choisis  pas  pour  vous;  je  n'ai  jamais  iormé,  je 
ne  formerai  jamais  de  projet  qui  pourrait  blesser  vos  inclina- 
tions et  vous  enlever  votre  initiative.  Dans  cette  société,  très- 
difficile  à  traverser,  parce  qu'elle  est  à  la  fois  très-exigeante  et 


MONT-REVÉCHE  125 

Il  cs-coîTompue ,  j'ai  cherché  à  vous  ouvrir  une  voie  aussi 
douce  et  aussi  sûre  que  possible,  en  vous  laissant,  à  toutes 
tr  îis,  sur  le  point  capital  du  mariage,  une  grande  liberté  de 
choix.  Mais  ce  respect  de  vos  droits  les  plus  délicats,  cette 
confiance  dans  votre  jugement  ne  devaient  pas  me  rendre 
aveugle  et  téméraire.  Jane  devais  pas  vous  lancer  sans  réflexion 
dans  un  monde  plein  de  hasards  et  de  dangers,  parce  qu'il  est 
[»lein  de  vices  fardés  et  d'apparences  menteuses.  Je  devais 
iaire  ce  que  j'ai  fait  :  vous  tenir  dans  une  retraite  agréable, 
GÎi  je  ne  laisserais  pénétrer  que  des  hommes  sûrs,  incapables 
(le  vous  tromper,  de  vous  rechercher  lâchement  pour  vos  ri- 
chesses, et  où  vous  seriez  libres  de  choisir,  non  pas  dans  une 
foule  d'aspirants,  mais  parmi  un  petit  nombre  aussi  bien 
épuré  qu'il  m'était  possible  de  le  faire.  Là  s'est  borné  mon 
rôle;  et  je  ne  sais  pas  ce  q^-ie,  dans  ma  situation  \is-à-vis  de 
vous,  j'eusse  pu  faire  de  plus  pour  concilier  la  tendresse  avec 
la  prudence,  mon  besoin  de  vous  voir  heureuses  avec  mon 
devoir  de  vous  faire  respecter. 

—  Je  comprends  tout  cela,  mon  père,  dit  Éveline,  qui  avait 
écoulé  avec  assez  d'attention,  et  je  suis  fâchée  que  vous  ne 
m'ayez  pas  jugée  plus  tôt  assez  raisonnable  pour  l'entendre.  Je 
vous  confesse  que  nous  avons  eu  parfois  du  dépit,  Nathalie  et 
moi,  de  nous  voir  ainsi  réléguées  à  la  campagne  et  de  n'aller 
à  Paris  qu'à  de  rares  et  courtes  occasions,  comme  de  petites 
filles  de  province  qui  vont  embrasser  leur  papa,  acheter  des 
robes  neuves  et  voir  la  girafe  au  jardin  des  Plantes.  Mais  nous 
avions  tort,  je  le  reconnais,  puisque  nous  n'étions  pas  les  vic- 
times oubhées  de  vos  préoccupations  industrielles  et  poli- 
tiques, mais  bien  les  victimes  privilégiées  de  votre  sollicitude 
et  de  votre  prudence  paternelles. 

—  Tu  ne  t'en  crois  pas  moins  une  victime,  ma  chère  enfant, 
car  tu  maintiens  le  mot. 

—  Passons,  mon  papa.  L'année  est  longue,  il  y  a  des  jom's 
de  pluie  où  l'on  s'ennuie  à  la  campagne  malgré  qu'on  en  ait; 
et  puis,  on  ne  croit  pas  toujours,  pour  se  résigner,  à  ces  dan- 
gers du  monde  qu'on  ne  connaît  pas.  Mais  revenons  à  votre 
monsieur  Thierray.  Nous  sommes  libies  de  faire  attention  à 
lui  si  bon  nous  semble  ;  voilà  votre  conclusion,  quant  à  lui. 


126  310NT-REVÊCHE 

Mais,  quant  à  moi ,  je  comprends  moins  qu'auparavant  la  le- 
çon un  peu  dure  que  vous  m'avez  donne'e.  Si  je  suis  libre  de 
l'aimer,  je  suis  libre  de  vouloir  m'en  faire  aimer,  et  la  ma- 
nière dont  je  m'y  prendrai,  bonne  ou  mauvaise,  hardie  ou 
timide,  savante  ou  maladroite,  ne  regarde  que  moi. 

—  Et  je  serai  indiscret  et  déplacé,  moi,  ton  père,  si  je  te  dis 
que  tu  prends  la  mauvaise  voie  et  que  tu  compromets  ton  bon- 
heur futur  par  un  système  faux  et  fâcheux? 

—  Permettez,  papa,  dit  Éveline  redevenue  folâtre  et  rail- 
leuse; vous  avez  tous  les  droits  possibles  comme  excellent  père, 
et,  de  plus,  vous  êtes  compétent  comme  homme  à  succès  dans 
le  monde,  mais... 

—  Qu'est-ce  que  cela,  Éveline?  dit  Dulertrc  étonné  et  mé- 
content :  quelle  est  la  portée  de  semblables  expressions  dans 
7%tre  bouche,  et  quand  c'est  à  votiepère  qu'elles  s'adressent? 
Que  savez-vous  de  ma  vie  dans  le  monde?  et  qui  vous  a  ap- 
pris ce  que  peut  être  l'animal  ridicule  désigné  par  vous  sous 
le  titre  dliomme  à  succès  ? 

—  Mon  Dieu  !  papa,  si  vous  vous  fâchez  pour  un  mot,  il  ne 
faut  plus  que  je  vous  réponde.  Voyons  !  c'est  donc  une  imper- 
tinence que  j'ai  dans  l'esprit,  quand  je  me  représente  mon  père 
telqu'il  est,  c'est-à-dire  un  hommede  quarante-deux  ans,  qui 
n'a  pas  un  cheveu  blanc,  pas  une  ride  au  front,  pas  une  dent 
de  moins;  la  santé,  la  force  de  la  première  jeunesse,  une 
beauté  idéale,  une  âme  enthousiaste,  des  manières  char- 
mantes :  enfin  un  type  si  parfait,  si  attrayant,  qu'il  fait  tort  à 
tous  les  adorateurs  de  ses  filles  ? 

—  Je  crois,  Dieu  me  pardonne,  dil  Dutertre  avec  un  som^ire 
triste,  que  tu  es  coquette,  c'est-à  dire  flagorneuse  et  mo- 
queuse, même  avec  ton  père  ! 

—  Allons  !  allons,  papa,  ne  le  prenez  pas  ainsi.  Quand  ma 
bonne  Grondette  parle  de  vous,  elle  dit  que,  lors  de  votre  pre- 
mier mariage,  vous  étiez  le  plus  charmant,  le  plus  aimable 
enfant  qu'elle  eût  rencontié,  et  qu'à  présent  vous  êtes  encore 
le  plus  beau  et  le  plus  brave  homme  qu'elle  ait  jamais  connu; 
et  Grondette  a  raison  :  notre  jeune  mère,  la  plus  belle  et  la 
plus  jolie  femme  de  France  peut-être,  n'est-elle  pas  là  pour 
attester  à  tous  les  yeux  que  vous  êtes  plus  capable  d'inspirer 


MONT-REVÊCHE  127 

l'amour  que  pas  un  des  freluquets  sur  lesquels  vous  nous  per- 
mettez de  faire  main  basse?  DonCj  je  maintiens  que  vous  êtes 
un  homme  à  succès. 

—  Encore  ?  dit  Dutertre,  haussant  les  épaules.  Il  se  sentait 
presque  offensé  de  ces  adulations  hypocrites,  où  perçait  je  ne 
sais  quel  esprit  de  critique,  et  partant  de  révolte. 

—  Oui,  dit  Éveline  toujours  audacieuse,  vous  connaissez 
encore  l'amour,  vous  l'éprouvez,  vous  l'inspirez,  parce  que 
vous  ètci-  jeune  et  beau,  et  vous  paraissez  aussi  compétent  que 
possible  pour  nous  donner  une  théorie  sur  l'art  de  se  faire 
aimer.  Mais,  quelque  versé  que  vous  soyez  dans  cet  art,  lais- 
sez-moi vous  dire  qu'il  n'y  a  pas  de  système  applicable  à  tout 
le  monde,  et  que  chacun  doit  trouver  celui  qui  lui  est  propre. 
Laissez-moi  chercher  ou  expérimenter  le  mien  sur  Thierray, 
in  anima  vili  ;  que  vous  importe  ? 

—  în  anima  vili?  C'est  Nathahe  qui  t'apprend  ce  latin-là? 
Voilà  bien  du  mépris  pour  ce  pauvre  Thierray,  et  il  ne  mérite 
certes  pas  d'être  traité  comme  l'esclave  sur  qui  on  essaye  l'ef- 
fet de  certains  poisons„  S'il  en  est  ainsi,  ma  fille,  comme  je 
ne  suis  pas  chargé  de  vous  fournir  de  pareils  sujets,  et  que 
Thierray,  peu  habitué  à  remplir  un  pareil  office,  pourrait  bien 
oublier  son  savoir-vivre,  et  s'échapper  malgré  lui  jusqu'à  vous 
donner  quelque  dure  leçon  dont  je  ne  pourrais  être  le  témoin 
impartial,  je  vais  le  congédier  doucement  sous  quelque  pré- 
texte, ou  plutôt  vous  envoyer  faire  un  petit  voyage  de  santé 
chez  une  de  vos  tantes,  jusqu'à  ce  que  votre  victime  se  soit 
éloignée  d'elle-même. 

Et  Dutertre  se  leva,  craignant  sa  faiblesse,  et  voulant  laisser 
Éveline  sur  cette  petite  anxiété.. 

Mais  Éveline  le  retint,  et  recommençant  ses  pleurs,  elle  se 
plaignit,  sans  suite  et  sans  raison,  d'être  humihée,  traitée 
comme  un  enfant,  menacée  d'une  pénitence  et  déshéritée  de 
la  douce  indulgence,  par  conséquent  de  la  tendresse  de  son 
père.  L'heure  s'écoukit.  Éveline  n'était  pas  habillée,  ses 
beaux  cheveux  tombaient  en  désordre  sur  ses  épaules,  ses  yeux 
étaient  gonflés,  ses  joues  enflammées  par  les  larmes;  elle 
sentait  que  la  cloche  du  dîner  allait  sonner,  et  l'humiliation 
de  paraître  abattue  et  comme  vaincue  devant  Thierray,  la 


428  MONT-REVÉCHE 

crainte  qu'il  ne  devinât  ce  qui  s'était  passé  l'exaspéraient  telle- 
ment, qu  elle  eut  presque  une  attaque  de  nerfs. 

Au  bruit  de  ses  sanglots,  Nathalie,  qui,  de  la  chambre  voi- 
sine, écoutait  cette  scène  depuis  le  commencement,  entra 
comme  surprise  et  eiTrayée,  et  affecta  de  prodiguer  à  sa  sœur 
des  soins  qui  n'étaient  pas  indispensables,  et  qui  certes  eussent 
été  moins  empressés  en  toute  autre  circonstance. 

La  présence  de  Nathalie,  devant  qui  elle  était  doublement 
humiliée,  rendit  cependant  à  Éveline  toute  sa  fierté  d'emprunt. 
Bonne  mais  irascible,  aimante  mais  déraisonnable,  Éveline 
chercha  un  appui  dans  cet  inévitable  témoin  de  sa  honte 
enfantine, 

—  Oui,  répondit-elle  aux  hypocrites  questions  de  la  Muse 
de  Puy-Verdon,  mon  pore  me  gronde,  mon  père  me  raille;  il 
blesse  mon  amour-propre  avec  le  sang-froid  d'une  mortelle 
indifférence.  Tu  avais  raison,  Nathalie,  notre  père  ne  nous 
connaît  plus,  il  ne  nous  aime  plus  ! 

—  Taisez-vous,  malheureuse  enfant!  s'écria  Dutertre,  qui 
sentit  le  vertige  et  vit  le  bord  de  l'abîme  dans  le  sourire  amer 
de  Nathalie  :  que  Dieu  vous  pardonne  un  tel  blasphème,  si  vous 
n'êtes  pas  folle  ! 

Nathalie  eut,  pour  envenimer  le  mal,  des  airs  d'une  dou- 
ceui'  teirible  et  des  à-propos  d'une  mortelle  conciliation.  — 
Eh  non  !  mon  père,  dit-elle,  ce  n'est  pas  vous  que  nous  accu- 
sons !  Éveline  accepterait  tout  de  vous  seul!  mais  si  elle  a  été 
mal  élevée,  si  elle  n'a  pas  été  élevée  du  tout,  ce  n'est  pas  sa 
faute.  La  pauvre  enfant  est  susceptible...  Tenez,  elle  en  souffre 
beaucoup,  si  elle  croit  que  vous  ne  voulez  plus  rien  faire  pour 
la  calmer  et  la  consoler  ;  mais  elle  se  trompe,  n'est-ce  pas, 
mon  père?  vous  nous  aimez  toujours,  et  personne  ne  nous 
enlèvera  votre  amour  et  votre  protection. 

—  Nathalie,  dit  Dutertre,  pâle  et  le  cœur  serré,  je  ne  te 
comprends  pas  ! 

—  Pardon,  mon  père,  vous  me  comprenez.  Nous  ne  sommes 
pas  aimées  de  tout  le  monde  ici  !  C'est  bien  naturel,  nous  ne 
saurions  nous  en  plaindre.  Mais  songez  que  nous  ne  sommes 
pas  bien  coupables  d'avoir  les  défauts  de  notre  âge  et  de  notre 
isolement.  Nous  manquons  de  frein  habituel, et  il  en  faut  peut- 


MONT-IIEVÊCHE  429 

être  un  à  la  jeunesse;  mais  il  le  faut  le'gilime,  et  une  belle- 
mère  n'est  pour  nous  qu'une  étrangère  dont  nous  n'avons  pas  . 
Toulu  subir  la  contrainte.  Nous  n'avons  pas  eu  souvent  le 
bonheur  de  vivre  sous  vos  yeux,  et'quelque  bien  élevée,  quel- 
que convenable  que  soit  madame  Olympe  à  notre  égard,  son 
âge  ne  comporte  pas  l'autorité.  Passez-nous  donc  nos  travers, 
ayez  patience  avec  nous,  puisque  nous  avons  si  peu  de  temps 
dans  l'année  pour  jouir  de  votre  présence,  et  songez  qu'il 
nous  faut  quelque  courage,  à  nous  aussi,  pour  accepter  notre 
situation. 

—  De  quoi  donc  vous  plaignez-vous,  mes  filles?  dit  Duterlre 
avec  une  force  douloureuse.  Où  sont  les  souffrances,  les  mal- 
heurs de  votre  destinée  ?  Étes-vous  opprimées,  persécutées  par 
ma  femme?  Dites,  dites  !  Si  vous  avez  des  sujets  de  plainte,  je 
les  écouterai,  ici,  tout  de  suite;  je  les  vérifierai,  et  je  vous  fe- 
rai justice  dans  le  secret  d'un  tribunal  de  famille.  Mais  je  ne 
veux  plus  d'insinuations,  plus  de  réticences;  elles  me  tuent! 
Parlez,  mais  parlez  sans  détour,  vite,  et  avec  le  courage  de  ia 
franchise. 

Nathalie  ne  s'attendait  pas  à  voir  son  père  aborder  ia  ques- 
tion avec  cette  netteté  d'intention.  Ne  comprenant  pas  la  gran- 
deur et  la  pureté  de  son  amour  pour  Olympe,  elle  croyait,  aie 
voir  éviter  délicatement  jusqu'à  ce  jour  tout  motif  de  rivalité 
domestique,  qu'il  rougissait  de  cet  amour  comme  d'une  fai- 
blesse, et  qu'il  lui  serait  facile  de  le  placer  ainsi  vis-à-vis  d'elle 
sur  un  pied  d'infériorité.  En  le  trouvant  ferme  et  résolu,  elle 
battit  en  retraite,  observa  que  la  cloche  du  dîner  sonnait,  que 
ce  n'était  pas  le  moment  d'une  explication,  et  que,  d'ailleurs, 
elle  reculerait  toujours  devant  la  crainte  de  blesser  et  d'affliger 
son  père. 

—  Vous  pouvez  m'affliger,  dit  Dutertre,  si  votre  cœur  est 
injuste;  me  blesser,  je  vous  en  défie.  Je  ne  comprends  pas  ce 
que  r amour-propre  aurait  à  faire  ici.  Vous  vous  expliquerez 
ce  soir,  toutes  les  deux,  quand  nous  serons  seuls.  Je  ne  veux 
pas  m' endormir  une  nuit  de  plus  sur  le  malentendu  qui  règne 
entre  nous.  Relevez  vite  vos  cheveux,  É véline,  et  descendez. 
Vous,  Nathalia,  suivez-moi. 

Nathalie,  pour  ne  pas  obéir  et  pour  ne  pas  résister,  passa 


*^  MOST-REVÊCHE 

la  première,  descendit  d'un  pas  ferme  et  alla  s'asseoir  à  table 
avec  un  visage  froid. 

Éveline  se  récria  sur  l'impossibilité  de  se  montrer  dans  le 
néglige  et  dans  le  trouble  où  elle  se  trouvait 

-  Eh  bien,  répondu  Dutertre,  restez,  je  dirai  que  vous  avez 
un  peu  de  migraine.  Mais  vous  vous  calmerez  et  vous  descen- 
drez  dans  une  heure.  Je  l'exige. 

«11"'?"?/'°"  """■'  "'''  "  '"'  "■*""'  '»"'«'  les  forces  de 
sa  volonté  et  de  son  organisation  pour  cacher  sa  soulTranc- 
intérieure.  Olympe  n'y  fui  pas  trompée.  Elle  regarda  Amédéc^ 
a^ec  mquietude  comme  pour  l'interroger.  Un  pressentiment 
sinistre  s  empara  d'elle  en  voyant  que  son  neveu  évitait  ses 
regards  et  que  son  mari  souriait  avec  effort.  Elle  s'effrava  da 
vantage  quand  elle  apprit  qu'Évellne  était  souffrante  :  mai» 
habituée  a  concentrer  toutes  ses  pensées,  toutes  ses  émotions' 
e  le  parut  ne  pas  se  douter  que  le  moment  terrible  était  venu 
et  que  la  glace,  si-on  encore  rompue,  venait  du  moins  de  cra- 
quer sous  ses  pieds. 

Éveline,  restée  seule,  ruminait  sa  colère,  s'apprêtait  à  dé- 
chirer quelque  robe  ou  à  casser  quelque  porcelaine  pour  se 
soulager,  lorsque  Caroline  vint  la  trouver. 

-  Voyons!  qr.'est-ce  qu'il  y  a,  petite  sœur?  dit  l'enfant 
chez  qu,  les  doux  et  patients  instincts  de  la  maternité  sem- 
blaient être  une  prédominance  de  l'âme;  nous  avons  pleuré, 
nous  boudons  parce  que  nous  avons  gâté  nos  beaux  veu:^ 
bleus!  Allons  !  de  l'eau  fraîche,  et  cela  passera  vite 

-  Lais6e-moi,  Benjamine,  dit  l'autre  en  la  repoussant.  Je 
ne  suis  pas  en  train  de  rira.  - 

-  C'est  bon!  c'est  bon  !  répondit  la  petite  sans  se  troubler 
nous  connaissons  ça:  tu  t'es  mise  en  colère  parce  que  ton  chi- 
gnon ne  tenait  pas,  ou  parce  que  le  fichu  que  tu  veux  T< 
comme  de  coutume,  lo  seul  qui  ne  soit  pas  prêt.  Voyons' 
quel  chiffon  est-ce  qu'il  te  faut?  Je  vais  le'  repasser,  s'i  né 

en  un  tour  de  mam,  sans  que  Grondette  s'en  doute 

Pa7a  vïlnt  Z'  '"  ?■  ''''"'  ^^'"'"'=-  "  ^'^=''  ^'""^  de  chilTons  I 
papa  vient  de  me  faire  une  scène. 

-  Oh!  je  le  crois  bien  !  dit  la  Benjamine  en  riant.  Il  est  si 


MONT-REVÊCHE  151 

méchant,  ce  papa  que  nous  avons  !  C'est  un  homme  terrible  ! 
Je  parie  qu'il  t'a  battue  !  Pauvre  sœur  î  faut-il  pleurer  avec 
toi,  ou  aller  battre  ce  méchant  père  qui  fait  pleurer  son  petit 
lion  crépu? 

—  Tu  m'impatientes  !  tu  m'ennuies  !  s'écria  Éveline.  Va-t'en, 
grande  niai.^e!  Que  viens-tu  faire  ici?  On  dîne  sans  toi,  et  je 
parie  qu'on  te  fait  chercher  partout  ! 

—  Oh  !  que  non  pas,  dit  Caroline.  J'ai  bien  le  temps  de  dîner  I 
J'ai  demandé  à  notre  mère  la  permission  de  venir  t'habiller,  et 
me  voilà. 

—  Notre  mère  !  dit  Éveline  avec  amertume. 

Caroline,  qui  en  comprenait  peut-être  plus  qu'elle  ne  voulait 
le  laisser  croire,  et  qui  avait  l'admirable  bon  sens  de  repous- 
ser toutes  les  explications  dangereuses  ou  pénibles,  ne  parut 
pas  entendre  cette  exclamation,  et,  sans  rien  dire,  commença 
à  relever  d'une  main  adroite  et  légère  les  beaux  cheveux  d'É- 
veline,  après  avoir  renvoyé  la  femme  de  chambre  curieuse  qui 
se  présentait  pour  remplir  cet  office,  et  Grondette,  qui  venait 
s'inquiét"'r  de  la  migraine  de  sa  diablesse:  c'est  ainsi  que  la 
vieille  villageoise  appelaitfamilièrement  Éveline,  qu'elle  avait 
nourrie. 

Éveline,  nonchalante  et  préoccupée,  se  laissa  coiffer  et  ha- 
biller par  sa  jeune  sœur,  qui,  toujours  babillant,  se  répon- 
dant à  elle-même  quand  Éveline  ne  daignait  pas  lui  répondre, 
et  disant  des  l'^ans  comme  un  oiseau  qui  gazouille,  réussit  à  en- 
dormir son  dépit  et  à  la  ramener  à  l'adma-ation  d'elle-même. 

—  A  présent,  lui  dit-elle  après  l'avoir  menée  devant  son 
miroir,  où  Éveline  donna  machinalement  le  point  lumineux  à 
son  image  en  attachant  certain  bijcu  et  en  rajustant  certain 
nœud,  nous  allons  respirer  un  peu  notre  flacon,  et  puis  nous 
allons  sourire,  embrasser  cotte  sotte  de  Benjamine  et  descendre 
au  dessert.  C'est  encore  un  beau  moment  pour  faire  une  en- 
trée !  Tout  le  monde  est  gai,  papa  cause,  maman  sourit.  Éve- 
line paraît,  on  lui  demande  de  ses  nouvelles.  Elle  donne  un 
bon  baiser  à  maman,  et  puis  à  papa  ;  elle  dit  qu'elle  est  mieux, 
elle  va  s'asseoir  avec  beaucoup  de  grâce,  elle  mange  un  peu, 
elle  rit  un  peu,  elle  a  beaucoup  de  succès,  et  tout  le  monde  est 
content. 


452  MONT-REVÊCHE 

—  Uuil  fduL  (ie  patience  pour  te  bupporter,  BenjamiMc! 
Dis-moi,  tu  seras  donc  toujours  idiote?  Songes- tu  que  iu  a.^ 
seize  ans  et  qu'on  va  peut-être  te  parler  bientôt  de  ma- 
riage ? 

—  Oh  !  moi,  je  n'aime  pas  cela,  le  mariage  !  dit  Benjamine. 
C'est  bon  pour  vous  qui  êtes  de  grandes  princesses.  Mais 
moi,  je  ne  veux  pas  quitter  ma  mère,  jamais,  entends-tii 
bien? 

-  —Tu  l'aimes  donc  bien?  dit  Éveline.  Allons!  jusqu'à  la 
Cendiillon  qui  l'aime  plus  que  nous! 

—  Pour  une  fille  d'esprit,  vous  dites  des  bêtises,  repli  ju.i 
la  petite  en  s'agcnouillant  devant  elle  pour  lui  lacer  ses 
bottines  de  satin  noir.  Vous  faites  tout  votre  possible  pour 
vous  rendre  haïssable,  et  votre  grand  dépit  vient  de  ce 
que  vous  ne  pouvez  pas  empêcher  qu'on  vous  adore  maif^i  - 
tout.  ° 

—  Pauvre  Cendrillon!  dit  Éveline  en  attirant  la  lêle  bruuc 
de  l'enfant  sur  ses  genoux  et  en  caressant  ses  cheveux  flot- 
tants naturellement  bouclés  comme  ceux  de  son  père.  ïu  seras 
heureuse,  toi  !  parce  que  tu  es  bête  comme  une  oie  et  bonne 
comme  un  ange. 

—  Bah!  je  ne  suis  peut-être  pas  si  bête  que  tu  crois,  ré- 
pondit Caroline  en  se  relevant  avec  la  légèreté  d'un  oiseau. 
Elle  fit  rapidement  un  peu  d'ordre  dans  la  chambre  pour  épar- 
gner ce  soin  à  Grondette,  puis  elle  prit  sa  sœur  sous  le  bras 
et  la  força  à  descendre  en  courant  et  en  sautillant  dans  les 
grands  escaliers  en  spiiales  adoucies  du  château.  Un  chat 
qu'elles  éveiUèrent  en  sursaut  fit  un  bond  fantastique  en  fuyant 
devant  elles  :  ce  fut  pour  Benjamine  l'occasion  d'un  imjuense 
éclat  de  rire,  et  sa  dolente  sœm-,  entraînée  par  la  contagion  de 
ce  rire  frais  et  sonore  qui  était  chez  Caroline  comme  i'hymr.e 
harmonieux  de  la  virginité  de  l'âme,  se  présenta  dcvaiil  ses 
parents  et  devant  Thierray  avec  le  \isâge  animé  d'un  n;'.ïi"  et 
cordial  enjouement.  Le  front  de  Duterlre  s'éclaircit.  Oivrape 
respira.  Amédée  remercia  Éveline  d'un  regard  amical.  Thier- 
ray se  demanda  quelle  pluie  ou  quelle  rosée  avait  assoupli  ces 
traits  si  beaux,  dilaté  ces  yeux  si  brillants,  et  li  trouva  plu., 
charmante    qu'elle  ne  lui   avait   encore    scîiiîilé.    Nathalie 


iMONT-REVKCHE  133 

éprouva  pour  la  versatilité  du  caractère  de  sa  sœur  un  profond 
dédain. 

—  Tu  vois  bien,  mère  !  murmuiait  la  Cendrillon  à  l'oreille 
d'Olympe  :  quand  je  te  disais  que  je  la  ramènerais  bien  belle 
et  bien  gaie  ! 


XIV 


Thierray  fut  positivement  amoureux  d'Éveline  au  dessert. 
Elle  avait  une  expression  qu'il  ne  lui  avait  jamais  vue,  quelque 
chose  d'accablé  et  de  souffrant  qui  voilait  la  hardiesse  habi- 
tuelle de  sou  regard.  Éveline,  de  son  côté,  pensait  à  l'éloge 
que  son  père  lui  avait  fait  de  Thierray,  et  bien  que,  par  esprit 
de  contradiction ,  elle  fût  d'autant  plus  disposée  à  le  dénigrer 
tout  haut,  elle  était  flattée,  dans  le  secret  de  son  amour- 
propre,  d'avoir  un  homme  de  quelque  mérite  à  ses  pieds.  Elle 
connaissait  le  jugement  et  la  pénétration  de  son  père.  Elle 
savait  que  si  sa  bienveillance  et  sa  générosité  étaient  im- 
menses, son  estime  et  sa  confiance  n'avaient  rien  de  banal  ou 
d'aveugle. 

Elle  résolut  donc  d'enflammer  tout  à  fait  Tierray.  Mais  com- 
ment s'y  prendre  ?  Sensible  à  la  critique  plus  qu'au  reproche, 
pour  rien  au  monde  elle  n'eût  voulu  mériter  une  seconde  fois 
les  remarques  désobligeantes,  selon  elle,  que  son  père  avait 
osé  se  permettre.  Il  fallait  donc  occuper  et  tourmenter  Thierray 
sans  qu'il  y  parût.  «  Tiens  !  pensa-t-elle,  je  n'ai  pas  encore 
essayé  de  le  rendre  jaloux;  c'est  pourtant  bien  simple.  Est-ce 
que  mon  petit  cousin  n'est  pas  là  pour  me  servir  au  moins  à 
cet  usage?  »  La  pluie  avait  recommencé  ;  d'ailleurs  les  jours 
devenaient  courts.  On  passa  du  dîner  au  salon. 

Eveline,  gracieuse  avec  son  père,  presque  doucereuse  avec 
Olympe,  enjouée  avec  Benjamine,  fut  tendre  avec  Amédée. 
Affectant  ou  éprouvant  un  surcroît  de  migraine,  elle  s'assit 
nonchalamment  dans  un  coin,  lui  demanda  de  mettre  un 
coussin  sous  ses  pieds,  de  lui  aller  chercher  son  flacon,  d'éloi- 
gner d'elle  la  corbeille  de  fleurs,  de  lui  verser  quelques  gouttes 
d'éther  sur  le  front,  et  quand  elle  l'eut  accaparé  par  l'obliga- 

8 


134  MONT-REVÊCHE 

tion  de  lui  rendre  tous  ces  petits  soins,  affectant  de  le  tutoyer 
bien  haut,  de  lui  parler  fraternellement,  de  l'appeler  son  bon 
Amédée,  le  plus  attentionné  et  le  plus  infatigable  des  amis, 
elle  le  retint  près  d'elle  une  heure  entière,  dans  une  sorte  de 
tête-à-tête,  à  lui  parler  à  voix  basse,  à  lui  dire  des  riens  qu'elle 
eût  pu  fort  bien  lui  dire  tout  haut,  enfin  à  se  poser  en  petite 
malade  Lien  douce,  bien  tendre  pour  les  siens,  et  particuliè- 
ment  pour  cet  ami  d'enfance,  ce  a  éritable  ami  de  cœur  auprès 
duquel  les  amis  de  rencontre  et  les  serviteurs  d'occasion 
comme  Thierray  ne  devaient  pas  songer  à  briller,  à  moins 
qu'ils  ne  se  donnassent  beaucoup  plus  de  soins  et  de  peines 
que  Thierray  n'en  avait  pris  jusqu'alors. 

Thierray  vit  ce  noiA'eau  manège  et  ne  le  devina  qu'à  moitié. 
En  faisant  le  don  Juan  avec  Fiavien,  il  plaisantait  presque  tou- 
jours et  se  fardait  quelquefois.  Au  fond,  il  avait  la  dose  très- 
convenable  de  modestie  et  de  méfiance  de  soi  dont  tout  homme 
d'esprit  est  pourvu. 

«  11  se  peut  bien,  pensa-t-il,  qu'elle  veuille  m'inquiétcr  ou 
m'éprouver;  mais  il  se  peut  fort  tien  aussi  que  je  n'aie  servi 
depuis  huit  jours  qu'à  inquiéter  ou  à  éprouver  monsieur 
Amédée.  Il  est  charmant;  il  lui  est  peut-être  destiné  en  ma- 
riage :  il  est  sans  doute  fort  amoureux  d'elle.  Allons  !  pro- 
bablement j'ai  donné  lieu  à  un  rapprochement  et  j'assiste  à 
une  réconciliation.  Occupons-nous  de  Nathalie,  pour  lui 
prouver  que  nous  savons  vivre  et  prendre  les  choses  du  bon 
côté.  » 

11  s'approcha  d'Olympe  et  de  Dutertre,  qui  étaient  en  ce  mo- 
ment assis  l'un  près  de  l'autre ,  et  s'adressant  à  tous  deux  : 

—  Je  voudrais,  dit-il,  faire  très-secrètement,  et  sans  que 
vous  en  sachiez  rien,  une  prière  à  mademoiselle  Nathalie.  Je 
sais  qu'elle  fait  de  très-beaux  vers,  et  je  meurs  ci'envie  d'en 
entendre  quelques-uns.  Si  elle  "veut  seulement  m'en  dire  qua- 
tre, je  lui  en  ferai  quatre  cents  qu'elle  ne  sera  pas  obligée  de 
lire  ni  d'entendre,  et  ainsi  nous  serons  quittes. 

Tout  cela  avait  été  dit  assez  distinctement  pour  être  entendu 
de  Nathalie,  qui  était  proche,  et  qui  cependant  ne  bougea  pas 
et  feignit  de  ne  pas  entendre. 

—  NathaUe  fait  de  très-beaux  vers  en  effet,  répondit  madame 


MONT-REVÉCHE  155 

Dutertre,  mais  elle  les  garde  si  mystérieusement,  que  vous 
ferez  un  miracle  si  vous  pouvez  lui  en  arracher  quatre.  Pour 
ma  part,  je  souhaite  bien  que  vous  réussisjsez,  si  je  peux  pro- 
fiter de  l'occasion  pour  les  entendre.  Mais  pourtant,  si  elle 
veut  ne  les  dire  qu'à  vous,  nous  serons  discrets  et  nous  n'écou- 
terons pas. 

—  Je  vois,  dit  Nathalie  en  se  levant  et  en  s'approchant  de 
la  table  où  travaillait  madame  Dutertre,  que  monsieur  Thier- 
ray  meurt  d'envie  de  nous  dire  quatre  cents  vers,  et  que  vous 
moiuez  d'envie  de  les  entendre.  S'il  n'en  faut  que  quatre 
de  m.a  façon  pour  vous  procurer  à  tous  deux  cette  satisfaction, 
je  consens  à  les  faire;  mais  donnez-moi  des  bouts-rimés  à 
remplir,  car  je  ne  me  rappelle  absolument  rien  dans  ce  mo- 
ment-ci. 

C'était  la  manière  la  plus  naturelle  et  la  plus  modeste  de 
s'en  tirer.  Monsieur  Dutertre,  toujours  prêt  à  encourager  les 
rares  moments  de  bienveillance  de  Nathalie,  offrit  de  donner 
quatre  rimes,  d'en  demander  quatre  autres  à  Olympe ,  et  de 
faire  compléter  la  douzaine  par  Thierray. 

—  Ce  n'est  pas  tout,  dit  Nathalie,  il  faut  m'indiquer  le  sujet, 
libre  à  moi  de  le  traiter  sérieusament  ou  légèrement. 

É véline  ouvrit  l'oreille  et  crut  que  Thierray  allait  proposer 
quelque  sujet  qui  eût  rapport  à  elle.  Il  n'en  fut  rien.  Thierray, 
qui  n'avait  pas  plus  envie  de  la  flatter  que  de  prendre  au 
sérieux  le  talent  de  Nathalie,  proposa  un  parallèle  entre  le 
Crésus  antique  et  le  moderne  Crésus,  le  groom  de  Puy- Ver- 
don.  Nathalie  fit  très-rapidement  des  vers  spirituels,  plus 
malins  qii^enjoués,  mais  très-adroitement  adaptés  aux  rimes. 
Thierray  lui  en  fit  compliment,  reprit  les  mêmes  rimes,  le 
même  sujet,  et  lui  fit  douze  vers  qui  rivalisaient  de  savoir- 
faire  avec  les  s»ihs.  Madame  Dutertre  proposa  un  sujet  plus 
élevé  pour  faire  briller  le  talent  sérieux  de  Nathalie,  et  vain- 
quit,  avec  une  douce  persistance,  la  prétendue  paresse  de  sa 
belle- fille,  qui  se  tira  fort  bien  d'aft'aire ,  et,  plus  sensible 
qu'elle  ne  voulait  l'avouer  à  ce  petit  succès,  finit  par  se  laisser 
arracher  quelques-unes  de  ses  meilleures  pièces.  Thierray  les 
trouva  ce  qu'elles  étaient  :  le  produit  de  Tinte Ihgence  froide  ; 
mais  il  pouvait,  sans  mentir,  en  louer  la  lorme,  qui  ne  man- 


156  MONT -REVECUE 

quait  ni  d'ampleur  ni  de  science.  Dulertre,  voyant  ou  croyant 
sa  fille  mieux  disposée  pour  sa  femme,  ramena  les  choses  à 
leur  point  de  départ,  dans  le  désir  d'un  comnmn  enjouement. 
Thienay  fit,  en  se  jouant,  des  Muettes  charmantes,  luttant 
d'improvisation  avec  Nathalie,  qui  ne  resta  guère  en  arrière 
et  qui  s'émoustilla  jusqu'à  rire  avec  assez  d'abandon.  La  gaieté 
des  personnes  habituellement  sérieuses  a  parfois  beaucoup  de 
chaiTne,  et  Nathalie  eût  pu  être  fort  aimable  si  elle  eût  été 
aimante. 

Thierray  se  retira  à  dix  heures,  prétextant  beaucoup  de 
lettres  à  écrire,  mais  ayant  fait  si  bonne  contenance  toute  la 
soirée,  qu'Éveline  crut  avoir  manqué  son  but  et  montra  même 
un  peu  d'humeur  à  Nathalie. 

Après  le  départ  de  Thierray,  Olympe,  pressentant  que  quel- 
que chose  d'inconnu  s'agitait  autour  d'elle  et  ne  voulant  pas 
se  placer  entre  Dutertre  et  ses  filles,  se  retira  de  bonne  heure, 
suivie  de  Benjamine.  Amédée  lut  dans  les  yeux  de  Dutertre 
qu'il  devait  s'en  aller  aussi  et  l'attendre  dans  le  pavillon. 
Dutertre  resta  seul  avec  ses  deux  aînées.  Il  les  voyait  mieux 
disposées,  et  il  espérait  un  bon  résultat  de  cet  e  explica- 
tion,  devant  laquelle  il  ne  pouvait  ni  ne  voulait  re- 
culer. 

Le  jour  et  le  moment  n'étaient  pas  du  goût  de  Nathalie. 
Elle  s'était  laissé  un  peu  désarmer  par  la  douceur  et  les 
prévenances  généreuses  de  sa  belle-mère  devant  Thierray , 
Éveline,  piquée  contre  elle,  ne  paraissait  pas  disposée  à  la 
soutenir.  Enfin,  Dutertre  avait  une  altitude  calme  et  digne, 
qui  la  gênait  plus  que  tout  le  reste  et  qui  commençait  à  faire 
entrer  une  sorte  de  crainte,  sinon  d  î  repentir,  dans  son  àme 
altière  et  jalouse. 

—  Eh  bien,  dit  Dutertre,  qui  marchait  gravement  dans 
le  salon,  Nathalie,  Éveline,  nous  avons  à  causer.  Vous  avez  des 
grifs  contre  moi,  contre  celle  que  je  vous  ai  donnée  pour  mère 
cl  pour  amie.  Vous  vous  trouvez  assujetties,  mortifiées,  bles- 
sées. Parlez,  je  vous  écoute,  mes  enfants. 

Éveline  était  incapable  de  rancune. 

—  Non,  mon  père,  répondit-elle  avec  franchise.  Quant  à 
moi,  cela  n'est  pas.  Je  ne  pourrais  me  plaindre  que  d'une 


MONT-REVÊCHE  157 

chose,  si  j'étais  assez  raisonnable  pour  m'apercevoir  que  je 
manque  de  raison. 

—  Et  celte  chose?  dit  Duterire. 

—  C'est  d'avoir  été  trop  peu  morigénée;  c'est  d'avoir  eu  iv.\ 
père  trop  confiant  dans  mes  bons  instincts,  une  belle-mèro 
trop  douce,  trop  esclave  de  mes  caprices,  trop  craintive  de- 
vant mes  bourrasques,  trop  discrète  ou  trop  délicate  dans  ses 
observations.  Elle  est  trop  jeune  et  elle  n'est  pas  ma  mère, 
voilà  tout  son  crime  ;  et  comme  elle  n'y  peut  rien  ni  moi  non 
plus,  nous  serions  folles  de  creuser  les  inconvénients  de  celte 
situation  respective,  de  nous  en  affecter,  et  surtout  de  nous 
les  reprocher  Tune  à  rautr:*.  J'ai  mille  défauts  qu'une  mère 
rigide  ou  le  couvent  eussent  peut-êire  corrigés.  Vous  m'avez 
retirée  du  couvent,  que  je  détestais,  et  vous  m'avez  donné  une 
mère  trop  faible,  je  devrais  peut-être  dire  trop  bonne  !...  Oui, 
Olympe  est  bonne,  excellente,  ainjable  au  possible,  ajouta 
Éveline  en  regardant  Nathalie  avec  résolution,  et  c'est  un 
mauvais  service  à  me  rendre  que  de  me  donner  raison  contre 
elle  quand  j'ai  tort.  Que  pou^'ait-elle  pour  me  contenir  et  me 
corriger  ?  Il  eût  fallu  une  volonté  de  fer,  qui  se  serait  proba- 
blement brisée  conlre  la  mienne;  car  j'étais  disposée  à  ne 
supporter  aucune  autorité.  Et  qui  sait  si  j'aurais  cédé  à  celle 
de  ma  propre  mère?  J'ai  résisté  aujourd'hui  même  à  celle 
que  le  meilleur  des  pères  me  faisait  sentir  pour  la  première 
fois.  Je  suis  donc  toiU  à  fait  absurde  et  peut-être  un  pou  cou- 
pable. Pardonnez-le-moi,  mon  père,  oubliez  les  sottises  quv' 
j'ai  dites,  gardez-moi  le  secret  auprès  de  ma  petite  maman . 
qui,  je  l'espère,  ne  se  doute  pas  de  tout  cela.  Épargnez-moi 
l'exigence  de  me  courber  devant  elle  pour  lui  montrer  mc!) 
repentir  :  je  ne  le  pourrais  pas;  mais  soyez  sûr  que  je  l'aime 
au  fond  du  cœur,  que  je  ne  lui  en  veux  pas  d'être  char- 
mante, de  vous  plaire  et  de  vous  rendre  heureux.  Voilà,  j'ai 
dit. 

Et  Éveline,  courbant  le  genou  devant  son  père  avec  une 
grâce  caressante,  le  désarma  en  lui  baisant  les  mains.  Il  la 
releva  et  la  pressa  sur  son  cœur.  Plus  ému  qu'il  n'eût  voulu  li^ 
paraître,  il  essaya  de  la  préserver  pour  l'avenir  du  retour  de 
ces  injustices.  Elle  le  promit,  pour  avoir  plus  tôt  fini;  car  elle 

8. 


138  MONT-REVECHE 

n'était  pas  bien  convaincue  de  sa  propre  résolution,  et,  jusque 
dans  ses  meilleurs  mouvements,  il  entrait  toujours  un  peu 
de  caprice.  xMais,  résolue  au  moins  de  s'endormir  en  paix  avec 
son  père  et  avec  sa  propre  conscience,  elle  jura  d'essayer  de 
se  corriger,  à  condition  qu'on  la  laisserait  s'examiner  et  se 
blâmer  elle-même  ;  puis,  mettant  sa  migraine  en  avant  et  ne 
voulant  pas  avoir  affaire  à  Nathalie  de  la  soirée,  elle  demanda 
la  permission  d'aller  dormir  et  laissa  son  père  et  sa  sœur  en 
tête-à-tète. 

—  A  toi,  maintenant,  ma  fille,  dit  Dutertre,  qui  reprit  aussi- 
tôt l'apparence  du  calme,  de  la  douceur  et  de  la  fermeté.  J'at- 
tends tes  plaintes  ou  tes  réclamations. 

—  Je  ne  me  plains  jamais,  répondit  Nathalie,  qui  avait 
préparé  son  réquisitoire,  mais  qui  manquait  de  vrai  cou- 
rage ;  et  quand  les  réclamations  sont  vaines ,  je  sais  me 
taire. 

—  Ma  fille,  reprit  l'infortuné  Dutertre.  contenant  sa  douleui' 
et  son  indignation,  je  vous  adjure  par  votre  mère,  que  j^ai 
aimée,  rendue  heureuse  et  pleurie  douze  ans,  de  me  parler 
avec  confiance  et  sincérité.  Ne  vous  plaignez  pas,  si  c'est  vous 
humilier  que  d^ouvrir  votre  cœur  à  un  père  qui  vous  chérit 
ardemment  ;  mais  faites  valoir  vos  droits  auprès  de  lui,  s'il  a 
eu  le  malheur  de  les  méconnaître.  Parlez. 

—  Vous  n'avez  eu  aucun  tort  personnel  envers  moi,  mon 
pcre,  répondit  Nathalie ,  se  posant  comme  un  juge  bien 
plutôt  que  comme  un  appelant,  et  vous  n'avez  méconnu 
jusqu'ici  aucun  de  mes  droits.  Je  souffre  parce  que  je  souffre, 
et  il  ne  dépend  pas  de  vous  que  je  me  trouve  heureuse. 

—  Alors,  confiez-vous  à  moi,  prenez-moi  pour  votre  confi- 
dent, et  je  tâcherai  de  faire  cesser  vos  peines. 

—  Vous  ne  le  pouvez  pas,  mon  père  :  vous  êtes  invincible- 
ment lié  pour  la  vie  à  une  personne  qui  m'est  antipathique  et 
auprès  de  qui  Texistence  m'est  amère  et  pénible.  Je  m'ennuie 
mortellement  ici  :  je  suis  condamnée  à  y  vivre  loin  de  vous, 
au  milieu  d'une  famille  qui  ne  partage  pas  mes  goûts  et  sous 
l'apparente  dépendance  d'une  femme  pour  laquelle  je  n'ai  que 
de  l'éloignement.  Ne  me  demandez  pas  quels  sont  ses  torts 
envers  moi.  Elle  n'en  a  volontaii-ement  aucun  ;  mais,  à  mes 


MONT-REVÊCHE  139 

yeux,  elle  a  celui  d'être  une  société  obligée,  une  figure  im- 
portune, un  chef  de  famille  femelle  qui  usurpe  ma  place.  Si 
Yous  n'aviez  pas  de  femme,  vous  comprendriez  que  je  suis 
d'un  âge  et  d'un  caractère  qui  m'autorisent  à  vous  suivre 
partout,  même  en  surveillant  mes  sœurs  et  en  vous  répondant 
de  leur  bonus  tenue  dans  le  monde.  Si  j'étais,  moi,  la  com- 
pagne de  votre  vie  et  le  délégué  de  votre  autorité,  Éveline  ne 
serait  pas  une  folle  et  Caroline  une  sotte  ;  nous  ne  serions  pas 
de  gauches  provinciales  et  nous  n'attendrions  pas  après  les 
maris  que  vous  nous  choisissez  d'avance,  et  dont  aucun  peut- 
être  ne  nous  conviendra,  quelque  envie  que  nous  ayons  de  vous 
complaire.  Enfin,  si  vous  n'étiez  pas  dominé  par  l'idée  qu'on 
est  forcément  heureux  auprès  de  cette  belle  Olympe,  vous 
vous  aviseriez,  sans  que  j'aie  la  douleur  de  vous  le  dire, 
du  spleen  qui  me  ronge  et  qui  commence  à  s'emparer  d'Eve- 
line,  sous  forme  de  monomanie  chassante  et  chevauchante. 

Vous  voyez,  mon  père,  que  mes  plaintes  sont  inutiles,  et 
que  je  dois  subir  mon  sort  sans  espoir  de  le  voir  changer  au- 
trement que  par  un  mariage  de  désespoir,  ce  qui  me  parait 
un  triste  moyen  de  salut. 

—  Je  ne  vous  demanderai  pas,  répondit  Dutertre,  glacé  par 
la  froideur  de  sa  lille,  pourquoi  votre  belle-mère  vous  est  an- 
tipathique; ce  serait  vous  entraîner  sur  un  terrain  où  je  ne 
veux  pas  placer  la  discussion,  puisque  vous  déclarez  qu'elle 
n'est  coupable  d'aucun  tort  envers  vous.  Je  vois  que  votre  parti 
est  pris  de  changer  en  mécontentement  et  en  amertume  une 
vie  de  famille  que  je  supposais  devoir  être  douce  et  riante. 
Veuillez  vous  résumer,  ma  fille,  et  me  dire  ce  que  vous 
exigeriez  pour  vous  trouver  libre  et  heureuse  selon  vos 
goûts. 

—  Je  voudiais  commander  là  où  je  cède  et  m'abstiens,  poui- 
m'épargncr  l'odieuse  nécessité  d'obéir. 

—  Ma  fille,  vous  n'obéissez  à  personne,  vous  ne  cédez  à 
rien  ;  vous  n'avez  à  vous  abstenir  de  rien  que  je  sache.  Si  je 
me  trompe,  prouvez-moi  que  vous  êtes  esclave  là  où  ma  vo- 
lonté est  que  vous  soyez  libre. 

—  Je  suis  libre  à  la  condition  de  respecter  un  ordre  do- 
mestique qui  n'est  pas  établi  par  moi.  11  est  des  natures 


140  MOiNT-REVÉCHE 

qui  se  sentent  esclaves    du  moment  qu'elles  ne  gouvernent 

pas. 

—  C'est  bien  de  l'ambition  et  bien  de  l'orgueil,  Nathalie,  que 
de  vouloir  ainsi  gouverner  les  autres.  Ce  despotisme  n?  serait- 
il  pas  limité  par  mon  autorité  naturelle  et  sacrée,  si  je  vivais 
près  de  vous  et  quand  même  je  ne  serais  pas  marié?  Il  me 
faudrait  donc  vous  obéir  aussi,  moi,  ou  vous  voir  malheureuse 
comme  une  reine  détrônée? 

—  Vous  raillez,  mon  père,  et  ne  raisonnez  pas.  Je  me  sou- 
met tiais  à  vous  dans  mon  cœur,  mais  j'aurais  sur  vous  l'as- 
cendant de  la  persuasion.  Pourquoi  ne  l'aurais-je  pas  aussi 
bien  que  votre  femme,  que  vous  consultez  sur  les  moindres 
choses,  et  sans  l'agrément  de  laquelle  nous  ne  pouvons  ni 
sortir,  ni  rentrer,  ni  manger,  ni  dormir  à  nos  heures? 
En  quoi  serais-je  plus  incapable  qu'elle  de  gouverner  ma  mai- 
son et  de  choisir  ma  société?  Vous  voyez  bien  que  je  ne  suis 
rien  ici,  et  pourtant  j'approche  de  ma  majorité,  je  n'ai  aucun 
des  travers  de  la  jeunesse,  et  je  me  sens  faite  pour  succéder  k 
l'autorité  de  celle  qui  m'a  donné  le  jour. 

—  Ne  pouvez- vous  accepter  le  partage  de  cette  autorité?  Ne 
vous  l'a-t-on  pas  mille  fois  oiïert,  et,  malgré  vos  refus,  n'a-t- 
on pas  persisté  à  vous  consulter  sur  toutes  ces  choses  de  l'in  • 
térieur  pour  lesquelles  vous  affichez  précisément  un  profond 
dédain  ? 

—  Ce  n'est  pas  le  gouvernement  du  pot-au-feu  que  je  ré- 
clame. Je  n'en  suis  pas  jalouse.  Mais  je  réclamerais  le  choix 
de  mes  convives,  de  mon  entourage,  enfin. 

—  Ainsi  les  hôtes  que  j'accueille  ne  vous  conviennent  pas 
toujours? 

—  Pas  toujours,  j'en  conviens. 

—  Et  vous  les  chasseriez  pour  en  introduire  d'autres? 

—  Peut-être,  mon  père. 

—  Et  comme  votre  belle-mère  vous  est  antipathique,  vous 
la  prieriez  de  partir  la  première,  en  attendant  que  vous  me 
fissiez  la  même  invitation,  si  je  venais  aussi  à  êlre  une  société 
obligée,  une  figure  importvne?...  Eh  bien,  ma  chère  Nathalie, 
tu  es  folle,  raille  fois  plus  folle  que  ta  sœur  Éveline.  Je  veux 
croire  que  ta  grande  logique  est  en  complet  désaccord  avec 


MONT-REVÉCHB  141 

elle-même,  ou  bien  je  me  persuaderais  avec  terreur  que  tu 
n'aimes  personne,  et  que  lu  voudrais  substituer  des  esclaves 
étrangers  aux  égaux  i.aturrls  qui  sont  dans  ta  famille.  Par- 
donne moi  de  n'en  pas  vouloir  écouter  davantage.  J'ai  la  pré- 
tention de  garder  vis-à-vis  de  toi  mon  rôle  de  père,  de  de- 
meurer le  chef  de  la  famille  et  de  n'être  influencé  que  par  la 
douceur  et  la  raison 

—  Oui,  par  Olympe!  mm  mura  Nathalie  avec  aigreur. 

—  Assez,  ma  fille,  assez!  dit  Dutertie,  dont  la  voix  émue 
prit  malgré  lui  l'accent  d'une  douceur  déchirante.  Tu  es  ir- 
ritée et  injuste;  mais  tu  es  intelligente  et  fière.  Tu  rentreras 
en  toi-même,  et  tu  te  jugeras  cette  nuit,  comme  Eveline  s'est 
jugée  ce  soir;  à  moins  que  tu  n'aimes  mieux  le  condamner 
naïvement  tout  de  suite,  afin  que  j'aie  plus  vite  la  joie  de  t'ab- 
soudre  et  de  t'uuvrir  mes  bia^. 

—  Mon  cher  père,  répondit  Nathalie  un  peu  ébranlée,  vous 
êtes  très-bon,  très-grand,  très-digne  de  commander.  Tant 
que  vous  serez  près  de  nous,  toutes  choses,  selon  moi,  iront 
pour  le  mieux.  Ne  m'interrogez  plus,  je  vous  en  supplie, 
avant  le  jour  où  vous  serez  prêt  à  nous  quitter.  Alors  vous  me 
permettrez  de  reprendre  tel  entrelien  et  de  l'amener  à  une 
solution  que  je  persiste  à  croire  nécessaire  pour  vous  et  pour 
moi. 

—  Tâchez  qu'elle  soit  plus  acceptable  que  celle  de  ce  soir, 
dit  Dutertre  en  l'embrassaat,  et  jusque-là  promettez-moi  de 
ne  souffrir  d'aucune  chose  de  détail  sans  m'en  dire  franche- 
ment la  cause.  Vei.x-tu  me  îe  promettre,  ma  fille? 

—  Soyez  tranquille,  mon  père,  répondit-elle  en  prenant  son 
bougeoir  pour  se  retirer  ;  quelque  chose  qui  arrive,  je  n'en- 
gagerai point  avec  votre  femme  une  lutte  où  je  sais  que  je  se- 
rais vaincue,  et  elle  pourra  dormir  sur  l'oreiller  de  ma  mère 
sans  que  j'y  enfonce  une  épingle. 

—  Allons,  dit  Dulertre  quand  elle  fut  sortie,  celle-là  est 
cruelle  et  impitoyable.  0  mon  Dieu!  sa  mère  était  bonne 
pourtant,  et  nous  ne  vous  avons  jamais  offensé  ni  l'un  ni 
l'autre!  Commuent  des  êtres  conçus  et  enfantés  dans  l'a- 
mour viennent-ils  au  monde  le  sein  déjà  gonflé  du  venin  de  la 
haine  ! 


142  MONT-REVÊCHE 

Et  Dutertre,  étonné  du  triste  courage  avec  lequel  il  s'é- 
tait laissé  torturer,  résolut  d'aller  fortifier  et  consoler  Amédée^ 
ce  généreux  enfant  qui  subissait  et  partageait  toutes  ses  an- 
goisses. 


XV 


—  Eh  bien,  lui  dit-il  en  entrant  dans  le  pavillon,  je  sais  tout, 
et  tu  peux  parler  librement.  Le  mal  est  grand,  mais  moins 
grand  que  je  ne  pensais.  De  mes  deux  filles  aînées,  également 
déraisonnables  dans  lem^  genre ,  une  seule  est  vraiment  hos- 
tile à  mon  bonheur.  Éveline  est  bonne,  et  le  cœur,  joint  à  un 
fond  d'équité  naturelle,  la  ramènera  toujourc.  Nathalie  est 
ime  barre  de  fer,  et  s'appuie,  pour  blâmer  et  haïr,  sur  une  si 
étrange  théorie  d'autorité,  que  je  ne  vois  pas  le  remède.  Ce- 
pendant il  doit  exister  :  cherchons-le  ensemble. 

—  Nathalie  est  une  nature  bizarie  et  sera  difficilement  heu- 
reuse, répondit  Amédée.  Il  faut  même  s'attendre  à  ce  qu'elle 
ne  trouve  jamais  que  des  satisfactions  relatives  et  incomplètes 
dans  la  vie.  Mais  n'est-il  pas  temps  de  vous  soumettre  à  cer- 
taines désillusions,  mon  cher  oncle?  La  force  et  l'activité  de 
votre  cœur  et  de  votre  caractère  vous  ont  fait  croire  qu'à  force 
de  travail,  de  dévouement,  de  soins  et  de  bienfaits,  vous  pou- 
viez faire  le  bonheur  de  tous  ceux  qui  vous  entourent... 

—  Je  le  reconnais,  dit  Dutertre,  c'était  une  chimère,  dont, 
au  reste,  je  n'ai  pas  toujours  été  dupe  autant  que  j'ai  voulu  le 
paraître  pour  conserver  le  courage  dans  mon  âme  et  la  foi 
dans  celle  des  autres  ;  mais  je  le  savais  bien,  et  je  sais  plus 
que  jamais  aujourd'hui  que,  d'une  part,  le  monde  extérieur, 
loin  de  nous  seconder,  nous  traverse;  que,  de  l'autre,  les 
histincts  de  ceux  pour  qui  nous  travaillons  nous  résistent,  et 
combattent  en  eux~même  le  bien  que  nous  voulons  faire.  Dieu,^ 
dans  sa  mystérieuse  sévérité,  est  au-dessus  de  tous  nos  ef- 
forts. Il  nous  donne  des  enfants,  des  fières,  des  amis,  dont  il 
semble  nous  confier  le  bonheur  et  la  vertu;  il  nous  en  envoie 
d'autres  qui  semblent  faits  pour  déjouer  et  méconnaître  tous 


MONT-REVÉCHE  143 

îios  soins.  Que  sa  volonté  soit  faite  !  Il  faut  l'accepter  telle 
qu'elle  est,  croire  qu'il  p  i  crée  rien  d'inutile  à  l'ensemble  dos 
choses  qui  constituent  l'harmonie  générale,  et  que  les  travers 
mêmes  de  ceux  que  nous  aimons  ontleurraison  d'être,  que  nous 
reconnaîtrons  plus  tard.  Cherchons  donc  le  plan  nouveau  de 
conduite  que  je  dois  me  tracer  vis-à-vis  de  ma  famille,  et  que 
cette  nuit  ne  s'écoule  pas,  comme  la  dernière,  sans  amener  une 
solution  au  moins  provisoire. 

Dis-moi,  avant  tout,  poursuivit  Diitertre,  si  la  mésintelli- 
gence qui  règne  ici  est  pire  ou  moindre  en  mon  absence. 

—  Elle  est  pire  en  apparence,  répondit  Amédée  ;  elle  est  la 
même  en  réalité  ;  votre  présence  contient  les  vivacités  d'Éve- 
line  et  modère  ses  caprices  ;  elle  réduit  au  silence  la  voix 
amère  de  Nathalie,  qui  chaque  jour  verse  une  goutte  de  fiel 
dans  le  cal'.çe  que  boit  votre  femme.  Mais  vous  ne  voyez  que  la 
surface  des  choses  :  dès  que  vous  avez  le  dos  tourné,  on  se 
paye  avec  usure  de  la  privation  :  ce  sont  des  critiques  mor- 
dantes à  propos  de  tout,  des  allusions  tirées  par  les  cheveux, 
des  contradictions  obstinées  sur  les  sujets  les  plus  futiles,  un 
ton  tranchant  qui  impose  silence  ou  un  dénigrement  plein  de 
mépris  à  la  moindre  objection.  Il  semble  même  que,  quand 
vous  êtes  ici,  il  y  ait  comme  une  menace  suspendue  sur  la  tête 
de  ma  pauvre  tante.  Elle,  la  pudeur,  la  droiture,  là  candeur 
même,  elle  est  accusée  de  coquetterie,  de  mystère,  que  sais-je! 
C'est  incompréhensible  pour  die  et  pour  moi-même,  ce  qu'on 
a  l'air  de  lui  reprocher  quelquefois  !  Ma  tante  s'en  est  émue 
d'abord,  et  puis  elle  s'est  soumise  avec  une  abnégation  sans 
égale,  et  renfermée  dans  son  mai  tyre  avec  une  force  elïrayante, 
car  ce  martyre  la  consume  et  la  brise. 

—  Oui,  je  le  conçois,  dit  Dutertre  en  passant  les  mains  sur 
son  front  brûlant.  Olympe  a  le  droit  d'être  la  plus  fière  et  la 
plus  libre  des  créatures  humaines,  et  elle  se  condamne  par 
amour  pour  moi  à  en  être  la  plus  humble  et  la  plus  foulée. 
Ah!  pauvre  femme  I  mon  amour  lui  a  été  fctal. 

—  Si  vous  l'entendiez  parler  de  cet  amour,  vous  compren- 
driez qu'elle  le  préfère,  a^ec  tous  ses  maux,  à  un  bonheur 
sans  trouble  qui  ne  lui  viendrait  pas  de  vous.  Soyez  donc  aussi 
courageux  qu'elle,  mon  oncle  ! 


444  MO?<T-REVÈCHE 

—  Ah!  qu'il  fc^t  facile  Je  l'ùlie,  quand  à  une  âme  vaillante 
on  joint  un  corps  robuste  !  Mais  chiz  elle  l'enveloppe  est  déli- 
cate et  le  corps  succombe.  Elle  meurt,  mon  ami,  elle  meurt  t 
ne  le  vois-tu  pas  ? 

—  Elle  peut  gue'rir.  11  ne  s'agit  que  de  lui  trouver  un  moyen 
de  repos,  un  temps  d'oubli  ;  car  tant  que  vos  filles  (et  Nathalie 
surtout)  ne  seront  pas  mane'es,  vous  l'avez  dit,  la  solution  ne 
peut  être  que  provisoire. 

—  Mais  elles  ne  peuvent  tarder  à  se  marier,  ne  le  penses-tu 
pas? 

—  Elles  tarderont  peut-être  plus  que  vous  ne  pensez.  Éve- 
line  sera  hésitante  et  capricieuse.  Quant  à  Nathalie,  qui  est 
encore  plus  difficile  à  satisfaire  dans  son  orgueil,  elle  ne 
s'avise  pas  d'un  obc.ta(jle  :  c'est  qu'elle  inspire  de  l'éloigne- 
ment  au  peu  de  personnes  pour  qui  elle  n'en  éprou^'erait  pas. 

—  Oui,  dit  Duteitre  accbblé,  n'aimant  pas,  elle  ne  se  fait 
point  aimer,  c'est  tout  simftle!  Ah!  malheureux  que  je  suis! 
me  voilà  donc  réduit  à  désirer  que  l'on  me  débarrasse  de  mes 
enfants  ! 

—  Non,  non,  vous  ne  le  désirez  pas,  dit  Amédée  avec  une 
généreuse  énergie.  Vous  les  sauverez  vous-même.  Voyons  ! 
quels  seraient  vos  projets  ? 

—  Renoncer  à  la  carrière  politique  que  je  me  suis  laissé 
imposer,  contrairement  à  mes  guûis,  par  les  suffrages  de  cette 
provmce;  rentrer  dans  la  \ie  de  famille,  veiller  sur  mon  inté- 
rieur, ne  plus  quitter  ma  femme  d'un  instant,  tenir  en  bride 
ces  appétits  désordonnés  de  commandement  ou  d'indépendance 
qui  ont  trop  grandi  chtz  me&  filles  en  mon  absence. 

—  La  lutte  sera  terrible,  funeste  peut-être.  Et  puis,  résolvez- 
vous  ainsi  cette  grave  question  du  devoir  politique  ?  Pouvons- 
nous  le  sacrifier  au  devoir  domestique  ?  Le  sentiment  du  bien 
général  ne  doit-il  pas  l'emporter  sur  celui  du  bonheur  indivi- 
duel ? 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  mon  bonheur  à  moi,  s'écria  Dutertre. 
Il  s'agit  de  la  vie  de  ma  femme  et  de  la  conscience  de  mes 
filios,  qui  s'égare  ^a^-te  de  guide  et  de  frein.  D'ailleurs,  le  bien 
qu'on  peut  faire  par  ia  poiiliqiie  dans  le  temps  où  nous 
sommes,  c'c^l  peut-être  m\  rêve,  et  le  mortel  dégoût  que 


MONT-REVÊCHE  145 

j'éprouve  dans  cette  carrière  m'est  \m  sûr  garant  que  ma  voca- 
tion n'est  pas  là.  Je  suis  un  homme  des  champs,  un  simple 
conducteur  de  travaux ,  travailleur  moi-même,  ingénieur, 
pionnier,  défricheur  de  landes,  ami  et  enfant  de  la  terre,  com- 
pagnon et  frère  des  ouvriers  que  je  moralise  en  les  occupant. 
Arrière  les  discoureurs  qui  ergotent  sur  cette  grande  question 
de  l'agriculture  sans  connaître  ni  l'homme  ni  ses  besoins,  Tsi 
le  sol  ni  ses  ressources  !  A  quoi  me  sert  de  passer  ma  vie  à  en- 
tendre des  paradoxes  et  à  les  combattre  sans  succès  ?  Cela  est 
bon  pour  ceux  qui  aiment  les  phrases  et  qui  sont  jaloux  d'in- 
fluence. Moi,  je  déteste  les  vaines  paroles  et  n'ai  pas  besoin 
d'être  député  pour  faire  du  bien  autour  de  moi.  Je  donne  ma 
démission  et  je  reste  parmi  vous.  Je  marie  mes  filles,  ce 
qu'elles  ne  sauront  faire  elles-mêmes,  et  je  sauve  me  femme. 
Voilà  qui  est  décidé. 

—  Ce  sera  le  bonheur  de  Caroline  et  le  mien,  répondit 
Amédée  ;  mais,  quoi  que  vous  fassiez,  ce  ne  sera  ni  celui  de 
ma  tante  ni  le  vôtre.  Évsline  et  Nathalie  s'habitueront  vite  à 
vous  braver.  Souvenez-vous  qu'il  y  a  deux  ans,  lorsque  vous 
p£issiez  ici  la  meilleure  partie  de  l'année,  et  que  leurs  carac- 
tères n'étaient  pas  développés  comme  ils  le  sont  aujourd'hui, 
il  y  avait  déjà  des  luttes  puériles,  mais  orageuses,  que  vous  ne 
pouviez  vaincre  sans  souffrir. 

—  Je  souffrirai  ! 

—  Et  la  soulTrance  de  ma  tante  en  sera  aggravée.  N'oubliez 
pas  que  le  seul  fil  auquel  tienne  son  existence,  c'est  la 
croyance  où  elle  est  encore  de  votre  bonheur. 

—  Il  est  vrai!  que  faire  donc?  Éloigner  ma  femme?  On 
croira  que  je  ne  l'aime  plus,  que  je  ne  l'estime  pas!  Éloigner 
mes  filles  ?  Elles  se  diront  haïes  et  chassées  par  Olympe  !  Cepen- 
dant, il  (aut  les  séparer  d'elle  à  tout  prix,  ne  fût-ce  que  poiu* 
quelques  mois  pendant  lesquels  ma  pauvre  malade  guérirait  ! 
0  mon  Dieu!  mon  Dieu  !  c'est  donc  un  crime  que  j'ai  commis 
de  me  marier  dans  toute  la  force,  dans  toute  la  sincérité  de 
mon  être  et  de  ma  vie!  Le  ciel  m'est  témoin  que  je  ne  croyais 
enfreindre  ni  les  lois  divines  et  humaines,  ni  les  convenances 
sacrées  de  la  nature,  ni  les  liens  augustes  de  la  famille,  en 
donnant  à  mon  cœur  cette  compagne  sans  égale,  à  mes  en- 

9 


14C  MONT-REVÊCHE 

faiits  cette  mère  sans  tache.  J'aimais  passionnément,  je  l'a- 
voue, et  pourquoi  en  rougirais-je?  Qu'y  a  t-il  de  plus  grand, 
de  plus  religieux  qu'un  amour  sanctifié  pai'  le  eei  ment  d'une 
éternelle  tidtlité?  Mais  je  jure  sur  Thonneur  de  ma  première 
femme  que  si  je  n'avais  pas  cru  la  remplacer  dignement  au- 
près de  ses  filles,  en  leur  donnant  Olympe  pom-  seconde  mère. 
J'eusse  vaincu  et  terrassé  ma  passion.  Pourquoi  donc  une  sorte 
de  malédiction  s'est-eile  attachée  au  bonheur  le  plus  légitime 
et  à  l'action  la  plus  loyale  de  ma  vie  ? 

Amédée,  enfoncé  dans  un  fauteuil,  et  les  yeux  fixés  à  terre, 
écoutait  Dutertre  avec  une  pieuse  tristesse;  celui-ci,  debout 
contre  la  croisée  entrouverte,  levait  \ers  les  astres  son  noble 
regard  voilé  par  les  larmes. 

—  Tenez,  mon  oncle,  dit  Amédée  après  quelques  instants  de 
silence,  cette  solution  de  fait  que  vous  cherchez,  je  crois  que 
Nathalie  l'a  trouvée.  Son  désir  est  de  vous  suivre  à  Paris. 
Pourvu  qu'elle  voie  le  monde  et  qu'elle  gouverne,  je  ne  dis 
pas  une  maison,  elle  en  est  incapable,  mais  un  salon,  sa  va- 
nité sera  satisfaite  et  son  superbe  ennui  se  dissipera.  Si  elle 
ne  se  marie  pas  dans  le  courant  de  l'année,  elle  reviendra  ici 
aux  vacances  avec  vous,  et,  qu'elle  y  soit  bien  ou  mal  pour  ma 
tante,  ma  tante  aura  eu  le  temps  de  guérir. 

—  C'est  une  excellente  idée,  répondit  vivement  Dutertre, 
et  si  tel  est  son  désir,  je  regrette  qu'elle  ne  l'ait  pas  dit,  ce 
soir,  quand  je  provoquais  sa  confiance  ;  cet  arrangement  ter- 
minait tout  à  l'amiable...  mais  il  sera  pris  demain,  et  j'espère 
que  cette  satisfaction  l'engagera  à  épargner  ma  femme  et  mon 
repos  jusqu'à  noire  départ. 

—  Ne  vous  dissimulez  cependant  pas,  reprit  Amédée,  qu'il 
éprouvera  quelques  ditticultés.  Éveline  sera  jalouse  de  sa  sœur 
aînée  et  voudra  la  suivre,  cai*  Paris  commence  à  devenir  aussi 
ton  rêve. 

—  Je  ne  puis  emmener  Éveline,  elle  est  trop  folle.  Je  ne 
pourrais  l'accompagner  au  bois  de  Boulogne,  où  elle  voudra 
iaiie  briller  sa  grâce  à  dompter  un  cheval  ;  elle  ira  avec  un 
domestique,  au  moment  où,  absorbé  par  les  affaires  ou  re- 
tenu à  la  Chambre,  je  m'attendrai  le  moins  à  ses  escapades. 
Elle  se  perdra  de  réputation  sans  vouloir  y  prendre  garde,  ou 


MONT-REVÊCHE  147 

se  posera  en  excentrique  écervelée.  Tout  cela  est  bon  ici,  où 
Ton  conuait  l'innocence  de  sa  vie  et  où  l'alTection  qu'on  m'ac- 
corde l'entoure  de  bienveillance.  Ailleurs ,  c'est  impossible  I 
Mais  nous  tournerons  la  difficulté  :  Nathalie  partira  comme 
pour  un  mois,  afin,  dirons-nous,  de  régler  quelques  afiaires 
de  succession  maternelle  relatives  à  sa  prochaine  majorité. 
Elle  restera  à  Paris  sous  divers  prétextes;  au  besoin,  on  en- 
dormira l'impatience  d'Éveline  par  des  promesses.  D'ailleurs, 
Éveline  est  bonne,  et  l'influence  de  Nathalie  écartée,  elle  re- 
deviendra charmante. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  Amédée.  Mais  que  ferez-vous  de 
Nathalie  là-bas?  Une  fille  de  vingt  ans,  très-belle  et  vaniieuse, 
sinon  coquette,  peut-elle  et  doit-elle  vivre  seule?  car  elle 
sera  forcément  seule  toute  la  journée,  grâce  à  vos  occupa- 
tions. 

—  Je  ferai  venir  du  Poitou  ma  sœur  aînée,  qui  sera  fort 
aise  de  voir  Paris  et  qui  demeurera  avec  nous.  Ce  sera  un 
chaperon  pour  Nathalie  ;  elle  est  douce,  bonne,  et  ne  manque 
pas  de  jugement. 

—  Mademoiselle  Élise  Dutertre  est  une  personne  excellente, 
dit  Amédée,  mais  justement  Nathalie  la  déteste. 

—  Quoi  1  elle  aussi  ?  la  pauvre  vieille  fille  sans  prétentions 
et  sans  succès,  même  dans  le  pa^isé? 

—  Elle  se  permet,  quand  elle  vient  ici,  de  trouver  vos  filles 
un  peu  trop  gâtées,  et  cela  exaspère  Nathalie. 

—  Ainsi,  elle  va  haïr  et  tourmenter  ma  pauvre  sœur  comme 
elle  fait  de  ma  femme?  Eh  bien,  n'importe.  Élise  est  calme, 
ferme,  et  lui  tiendra  tête.  Elle  s'en  ira  peut-être,  mais  nous 
aurons  gagné  du  temps.  Sois  certain  que  ce  séjour  de  Paris 
ne  réalisera  pas  les  rêves  de  gloire  et  d'éclat  de  Nathalie. 
Telle  n'est  pas  mon  intention.  Elle  n'aura  pas  de  salon,  elle 
vivra  retirée,  malgré  qu'elle  en  ait.  Je  n'aime  pas  le  monde, 
moi,  et  je  n'ai  jamais  compris  une  vie  employée  à  la  conver- 
sation banale.  D'ailleurs,  sache  une  chose  qu'il  est  temps  que 
je  te  dise  :  ma  fortune,  splendide  parce  que  l'ordre  y  règne  à 
côté  de  la  libéralité,  n'est  cependant  pas  plus  assurée  qu'au- 
cime  fortune  de  ce  monde.  Je  me  suis  engagé,  il  y  a  lon- 
gues^ années,   pour  xm  ami   bien  cher  qui  avait   perdu  la 


448  M9NT-REVÊCHE 

sienne  et  qui  l'a  refaite  grâce  à  moi.  Mais  il  est  mort  en 
Amérique  sans  régulariser  sa  position  envers  moi  et  sans  dé- 
gager ma  signature.  C'est  le  digne  Mnrray,  mon  cousin  pai* 
alliance,  qui  t'envoyait  autrefois  de  si  beaux  papillons  du  Mexi- 
que et  du  Brésil.  Si  les  associés  qui  lui  succèdent  sont  ineptes 
ou  de  mauvaise  foi,  cette  terrible  signature,  dont  je  demande 
en  vain  le  retrait,  peut  me  forcer  à  vendre  une  partie  de 
mes  immeubles  ou  à  trouver  des  sommes  considérables  que  je 
n'ai  pas. 

»  Je  puis  donc  être,  malgré  ma  sagesse  et  la  tienne,  compro- 
mis comme  tout  le  monde  d'un  jour  à  l'autre,  et,  sinon  ruiné, 
du  moins  gêné.  Dans  cette  situation,  j'ai  songé,  sinon  à  dimi- 
nuer mes  dépenses,  du  moins  à  ne  pas  les  augmenter.  Au 
moment  d'acheter  un  hôtel  ravissant  aux  Champs-Elysées, 
pour  faire  venir  un  peu  plus  souvent  et  un  peu  plus  longtemps 
ma  famille  à  Paris,  dans  le  courant  de  mes  années  d'exil. 
J'ai  reculé  devant  une  petite  imprudence;  je  me  suis  tenu  à 
un  simple  loyer  où  je  ne  reçois  que  des  hommes  et  des  gens 
sérieux.  Or  ma  fille,  tant  quelle  vivra  près  de  moi,  ne  tien- 
dra pas  un  salon  d'hommes,  et  ne  se  fera  pas  un  cortège  de 
beaux  esprits.  Quelque  dédain  qu'elle  ait  pour  mes  idées 
bourgeoises  à  cet  égard,  il  faudra  qu'elle  se  plie  aux  conditions 
d'une  existence  bourgeoise.  C'est  un  petit  châtiment  qu'elle 
aura  mérité  et  cherché.  Puisse-t-il  hii  être  salutaire  et  lui 
apprendre  à  apprécier  l'intérieur  dont  elle  s'exile  et  où  son 
retour  sera  salué ,  plus  tard ,  comme  celui  de  l'enfant  pro- 
digue. » 

Cette  conclusion  paraissant  la  meilleure,  l'oncle  et  le  neveu 
se  séparèrent. 

Dès  le  lendemain,  Dutertre  informa  sa  fille  aînée  de  la  réso- 
lution qu'il  avait  prise,  sans  lui  dire  toutefois,  de  peur  d'un 
orage  dont  Olympe  eût  recueilh  les  coups,  le  projet  qu'il  avait 
formé  de  faire  venir  à  Paris  la  vieille  demoiselle  Dutertre,  et 
les  plans  de  retraite  et  d'économie  qu'il  sétait  tracés.  Forcé 
de  jouer  au  plus  fin  avec  elle  et  de  lui  ménager  ces  surprises 
désagréables,  il  prit  son  parti  de  souffrir  seul  quand  le  moment 
de  la  colère  et  du  désappointement  serait  venu. 

Nathalie,  se  leurrant  de  brillantes  espérances  et  désirant 


MONT-REVÊCHE  449 

fort  peu  associer  une  rivale  comrae  Éveline  à  ses  futurs 
triomphes,  promit  sincèrement  de  suivre  le  plan  de  son  père 
pour  effectuer  sans  solennité  leur  séparation  à  la  fin  des  va- 
cances. Le  front  chargé  d'ennuis  de  la  Muse  s'  claircitdoncun 
peu,  et  comme  elle  attribua  la  condescendance  de  son  père 
au  désir  qu'Olympe  avait  de  se  débarrasser  d'elle,  elle  cessa 
de  la  maudire  et  de  la  persécuter,  sans  cesser  de  la  déni- 
grer tout  bas. 

Olympe  eut  donc  un  intervalle  de  repos  où,  sans  savoir 
ce  qui  se  préparait  et  ce  que  son  mari  avait  souffert,  elle  s'ima- 
gina qu'il  avait  réussi  à  la  réconcilier  avec  sa  belle-fille. 
—  Ce  grand  cœur  sait  faire  des  miracles,  disait-elle  à  Amédée, 
qu'elle  croyait  seul  initié  au  secret  de  ses  douleurs.  Il  ré- 
chauffe comme  le  soleil,  et  fond  les  glaces  sur  les  hautes 
cimes.  —  Et  déjà  Olympe  commençait  à  guérir  comme  une 
plante  vivace  qui  se  relève  au  moment  d'un  orage. 

Que  faisait  Thierray  à  Mont-Revêchc  pendant  que  ces  petits 
événements  de  famille  suivaient  leur  cours  à  Pay-Verdon? 
car,  depuis  la  soirée  où  Éveline  avait  travaillé  à  le  rendre  ja- 
loux d'Amédée,  c'est  à-dire  depuis  hait  jours  environ,  Thierray 
n'avait  pas  reparu.  11  avait  écrit  qu'en  descendant  de  cheval, 
il  s'était  donné  l'entorse  la  plus  stupide  ;  qu'il  espérait  cepen- 
dant en  être  bientôt  quitte,  et  qu'en  attendant  le  bonheur 
d'aller  faire  sa  cour  aux  dames  de  Puy-Verdon,  il  tâcherait 
d'endormir  ses  souffrances  et  de  charmer  ses  ennuis  en  fai- 
sant les  quatre  cents  vers  dont  mademoiselle  Nathalie  ne  l'avait 
pas  voulu  tenir  quitte.  «  J'ai  promis  de  les  faire,  ajoutait-il  en 
finissant,  mais  je  n'ai  pas  promis  de  les  faire  lire  ou  entendre. 
Que  mademoiselle  Nathalie  se  rassure  donc  sur  les  funestes 
conséquences  de  ma  fidélité  à  lui  tenir  parole.  » 

Dutertre  avait  été  voir  Thierray,  et  avait  failli  le  trouver 
grimpant  lestement  sur  une  échelle  pour  ranger  et  orner  à 
sa  guise  les  appartements  de  son  nouveau  manoir.  Thierray 
n'avait  eu  que  le  temps  de  chausser  une  pantoufle,  de  se  jeter 
dans  un  fauteuil  et  de  contrefaire  l'impotent.  Amédée  était  venu 
aussi  savoir  de  ses  nouvelles,  mais  alors  Thierray  était  pré- 
paré. Il  avait  la  pantoufle  obligée,  il  boitait  même  assez 
b.is,  il  lui  était  impossible  encore  de  se  chausser  et  de  sortir. 


150  MONT-REVÉCHE 

Éveline  sut  ces  détails  qui  rintéressaicnt  plus  vivement  qu'elle 
ne  l'avouait,  et  se  tranquillisa. 

Pourquoi  Thierray,  qui  n'avait  aucune  espèce  d'entorse, 
avait^il  eu  recours  à  cet  expédient  pour  ne  pas  retourner  à 
Puy-Verdon  ?  C'est  ce  que  nous  verrons  au  prochain  chapitre  j 
mais  terminons  celui-ci  par  une  question  que  se  posait  pré- 
cisément Thierray,  comme  en  cet  instant  notre  lecteur  se  la 
pose  peut-être  à  lui-même. 

Qu'est-ce  donc,  au  fond,  que  ce  caractère  concentré  et  ce 
personnage  à  peu  près  muet  d'Olympe  Marsiniani,  femme 
Dutertre  ? 

Le  lecteur  est  un  peu  mieux  renseigné  que  ne  l'était 
Thierray,  et  pourtant  il  ne  saurait  résoudre  tous  les  doutes 
qui  traversaient  l'esprit  de  notre  observateur,  pénétrant  par 
nature,  préoccupé  par  circonstance. 

Pour  savoir  comment  cette  énigme  vint  à  obséder  la  rêverie 
de  Thierray,  il  ne  faut  point  interrompre  le  cours  des  choses 
et  suivre  celui  de  ses  idées  dans  la  solitude  de  Mont-Revêche. 


XVI 


«  Qui  sait?  écrivait  Thierray  à  Flavien,  quelques  jours  après 
le  départ  de  celui-ci.  —  C'est  une  idée  qui  n'est  pas  neuve, 
mais  qui  est  et  sera  toujours  ingénieuse.  La  migraine  a  été 
créée  pour  les  ftmmes  qui  ne  veulent  pas  se  laisser  voir; 
l'entorse  a  été  mise  au  monde  pour  les  hommes  qui  ne  veu- 
lent pas  aller  les  voir  :  ce  sont  deux  accidents  qui  n'ont  pas 
besoin  de  cause,  et  que  personne  ne  peut  nier,  parce  que 
personne  ne  peut  les  constater  ;  outre  qu'ils  n'ont  rien  de 
révoltant  pour  la  pensée  :  l'entorse  n'estropie  pas  plus  un 
homme  que  la  migraine  ne  défigure  une  femme;  mais 
l'entorse  a  cette  supériorité  sur  la  migraine,  qu'elle  dure 
longtemps,  qu'elle  peut  durer  tant  que  l'on  veut,  comme  se 
dissiper  en  vingt-quatre  heures.  Elle  a  été  inventée  à  l'u- 
sage de  l'homme,  en  ce  qu'elle  est  le  moyen  d'im  plus  grand 
déploiement  de  force  morale. 


MONT-REVÊCHE  15i 

»  En  deux  mots,  j'ai  pris  cette  entorse  au  château  de  Piiy- 
Verdon,  dans  la  soirée  qui  a  suivi  ton  départ,  Éveiine  faisant 
les  yeux  doux,  la  patte  de  velours  et  la  bouche  en  cœur  à  son 
petit  cousin,  soit  pour  rallumer  sa  flamme,  soit  pour  exciter 
la  mienne.  Dans  le  premier  cas,  j'ai  trouvé  le  tour  commun 
et  ennuyeusement  classique.  Dans  le  second,  j'ai  jugé  que 
j'avais  servi  assez  longtemps  de  stimulant  aux  ardeurs  du 
cousin,  et  qu'il  m'était  bien  permis  de  prendre  un  peu  de  re- 
pes,  après  avoir  joué  mon  rôle  et  rempli  mon  office. 

))  Dans  le  doute,  abstiens-toi,  dit  la  Sagesse  des  nations.  Je 
me  suis  donc  abstenu  de  retourner  à  Puy-Verdon  ;  mais  je 
suis  homme  de  trop  bonne  compagnie  pour  ne  pas  avoir  une 
entorse  pour  excuse.  Quand  mon  pied  sera  guéri,  si  mon  cœur 
ne  l'est  pas,  j'irai  voir  où  en  sont  mes  chances. 

»  Tu  as  eu  tort,  cher  Flavien,  de  me  dire  par  trois  fois  : 
Épouse  Èveline!  Ce  mot  m'a  terrifié  comme  le  :  Tu  seras  roi! 
des  sorcières  de  ilf oc 6e ^/i.  On  n'a  pas  plutôt  l'idée  d'épouser  une 
femme  qui  plaît,  qu'on  la  veut  trop  parfaite.  On  s'en  dégoûte, 
parce  qu'on  devient  féroce  ;  on  ne  lui  passe  plus  rien. 

»  Moi,  je  trouvais  Éveiine  ravissante  pour  le  plaisir  que  je 
lui  demandais,  plaisir  tout  intellectuel,  tout  poétique  et  par- 
faitement innocent.  Mais  passer  de  là  au  projet  d'en  faire  mon 
amie  exclusive,  ma  compagne  pour  toujours,  c'est  trop  !  C'est 
tout  au  plus  si,  en  supposant  qu'elle  tût  une  jeune  veuve  au 
lieu  d'être  une  jeune  fille,  j'aurais  eu  assez  de  confiance  en 
elle  pour  vouloir  être  son  amant. 

»  Ce  n'est  pas  qu'elle  soit  bien  rusée;  c'est  une  vraie  co- 
quette de  son  village.  Je  ne  craindrais  donc  guère  d'être  trompé 
par  elle;  mais,  sans  être  de  force  à  vous  jouer,  elle  a  la  ma- 
nie de  jouer  avec  vous  comme  avec  un  éventail,  vous  fati- 
guant, vous  secouant,  vous  usant  sans  cesse.  Or,  quand  on  se 
laisse  beaucoup  user,  on  devient  si  mince  qu'un  beau  jour  on 
vous  brise,  et  à  quoi  bon  se  faire  mettre  en  pièces  par  la  main 
d'une  enfant  gâtée  qui  ne  sait  même  pas  si  vous  êtes  un  objet 
de  prix,  ou  un  colifichet  de  la  boutique  à  vingt-cinq  sous? 

»  Et  puis  enfin,  mon  cher  ami,  car,  en  raison  de  l'intérêt 
affectueux  que  tu  me  portes,  je  dois  m'excuser  de  n'avoir  pas 
suivi  tes  bons  conseils,  je  t'avouerai  que  je  ne  suis  pas  assez 


452  MONT-REVÉCHE 

jeune  homme  pour  m'absoiher  ainsi  dans  un  papotage  de 
femme.  J'aurais  besoin  d'une  bonne  créature  qui  s'occupât  un 
peu  de  moi,  et  non  d'une  merveilleuse  qui  veut  m'occuper 
toujours  d'elle.  A  défaut  de  cet  idéal,  j'avais  faim  et  soif  de 
travailler  et  d'être  seul,  ou  tout  au  moins  de  savoir  si,  dans  la 
solitude  absolue,  je  pourrais  satisfaire  mon  besoin  de  travail- 
ler. La  première  soirée  a  été  maussade.  Il  faisait  du  vent,  un 
vent  si  impétueux,  qu'il  a  réussi  à  faire  tourner  les  girouettes 
de  ton  château;  mais  comme  elles  ont  cédé  de  mauvaise 
grâce  !  et  avec  quels  cris  rauques ,  avec  quelles  plaintes  la- 
mentables! cela  m'a  rendu  nerveux  comme  un  chien  de 
basse-cour,  et  j'ai  eu  de  furieuses  envies  de  hurler  à  la  lune 
toute  la  nuit.  J'ai  pensé  à  madame  Hélyette,  et  quand  je  me 
dis  que  tu  l'as  peut-être  vue,  que  c'est  peut-être  elle  qui  t'a 
fait  me  quitter  si  brusquement,  je  crains  de  n'être  qu'un 
pleutre  de  romancier,  bon  à  raconter  les  aventures  des  autres, 
et  incapable  d'en  avoir  une,  indigne  d'éprouver  la  plus  petite 
hallucination!  Bref,  je  n'ai  rien  vu,  j'ai  bâillé,  j'ai  dormi,  et 
le  lendemain  je  me  suis  éveillé  plus  auteur  que  jamais,  c'est- 
à-dire  plus  froid,  plus  bête,  plus  laborieux,  plus  patient  qu'une 
araignée  qui  fait  sa  toile  dans  un  coin  où  il  ne  passe  jamais 
de  mouches. 

»  A  présent,  me  voilà  ranimé  et  j'écris  avec  plaisir  et  cha- 
leur. C'est  qu'à  nous  autres,  qui  procédons  toujours  par  la 
fiction,  il  faut,  pour  que  notre  cœur  s'échauffe,  que  notre 
imagination  s'allume.  Une  fois  lancés  dans  le  monde  des  rê- 
ves, nous  acceptons  la  réalité.  Nous  nous  en  rendons  maîtres, 
puisqu'il  dépend  de  nous  de  l'embellir  et  de  la  transformer 
pour  notre  usage.  Si  ma  blonde  Éveline  venait  me  faire  une 
petite  visite  dans  ce  moment-ci,  je  serais  homme  à  lui  faire 
un  boK  accueil  et  à  lui  dire  des  choses  fort  tendres,  pour  peu 
qu'elle  me  permît  de  garder  mes  pantoufles  et  de  métendre 
dans  mon  fauteuil. 

»  Pendant  que  je  fais  ce  rêve,  Éveline  fait  peut-être  publier 
ses  bansavee  Améd^'e  Dutertre.  Mais  que  m'importe?  Ici,  dans 
ma  contemplation  égoïste,  elle  m'appariient  beaucoup  plus 
qu'à  lui.  Je  la  pose  à  mon  gré,  je  la  pare  à  mon  goût,  je  la 
fais  parler  dans  le  diapason  que  je  veux.  En  vérité,  je  l'aime 


MO>'T-REVÊCHE  153 

beaucoup  mieux  depuis  que  je  ne  la  vois  plus,  et  je  ne  désire 
même  plus  la  voir,  afin  de  garder  ce  frais  et  riant  souvenir 
d'une  passion  de  huit  jours  sans  lendemain. 

»  Et  toi,  mon  cher  Flavien,  vas-tu  me  dire  enfin  la  raison 
de  ton  départ?  Songe  que  je  t'aime  parce  que  tu  l'as  voulu. 
Tu  m'as  baptisé  ami  sincère  et  même  dévoué,  le  dernier  soir 
que  nous  avons  passé  dans  ce  petit  salon  de  la  chauoinesse, 
d'où  je  t'écris,  ma  foi,  fort  à  mon  aise,  les  pieds  chauds,  la 
tête  pleine  et  le  cœur  libre.  Puisses-tu  m'en  dire  autant  de 
toi-même! 

»  JULES  T.  » 

A  cette  lettre  Thierray  reçut  peu  de  jours  après  la  réponse 
suivante  : 

«  Mon  cher  ami,  l'entorse  est  une  des  plus  belles  décou- 
"vertes  des  temps  modernes  et  une  des  plus  belles  préros;atives 
de  notre  sexe.  Je  m'en  suis  toujours  servi  avec  succès.  iMais  ce 
n'est  pourtant  qu'un  palliatif,  et,  Di.?u  merci  !  tu  n'as  pas  besoin 
d'un  de  ces  remèdes  énergiques  qui  coupent  le  mal  dans  sa 
racine.  Moi  j'étais  dans  ce  dernier  cas  ;  il  fallait,  bien  loin  d'avoir 
une  claudication  qui  me  tînt  à  portée  de  me  raviser,  prendre 
mes  jambes  à  mon  cou  et  me  sauver  au  plus  vite. 

y>  Je  connais  ta  discrétion.  Je  vais  tout  te  dire,  et  sans  phra- 
ses, sans  esprit,  sans  gaieté  même,  car  on  aurait  beau  rire 
de  soi-même  en  certaines  circonstances,  on  n'en  souffrirait  pas 
moins. 

»  Voilà  trente  ans  que  nous  rions  ensemble,  parlant  par- 
fois sérieusement  des  choses,  des  hommes  et  des  femmes  en 
général,  mais  évitant  de  nous  montrer  l'un  à  l'autre  tels  que 
nous  sommes.  Pourquoi  cette  réserve  ou  cette  affectation?  Je 
n'en  sais  rien.  Je  crois  qu'il  y  a  eu  de  ta  faute:  mais  ne  reve- 
nons pas  là-dessus,  et  puisque  tu  t'es  avisé  si  tard  de  mes 
vrais  sentiments  pour  toi,  réparons  le  temps  perdu. 

»  Connais-moi  tel  que  je  suis.  Je  ne  t'ai  jamais  menti,  mais 
je  ne  t'ai  point  tout  dit.  Je  suis  ardent,  tenace  et  violent  dans 
mes  passions,  tu  le  sais;  mais  ce  que  tu  ne  sais  pas,  c'est  que 
Je  suis  impressionnable  et  facile  à  enflammer  comme  une 

9. 


154  MONT-REVÉCHE 

jeune  pensionnaire.  Ici,  pour  la  dernière  fois,  je  te  permets 
de  rire,  car,  en  effet,  la  compaiaison  est  fort  plaisante;  cette 
prétention  à  la  sensibilité  des  fibres,  à  la  délicatesse  des  im- 
pressions, ne  s'accorde  guère  avec  ma  musculature  gauloise 
et  mon  masque  sculpturalement  paisible.  Je  me  sers  des  ex- 
pressions que  tu  as  souvent  consacrées  à  la  description  démon 
solide  et  massif  individu. 

»  A  présent,  je  raconte  :  trêve  de  moqueries. 

y>  Le  lendemain  de  notre  première  visite  à  Puy-Verdon 
{c'était  le  jour  du  clavecin),  m'étant  assoupi  sur  un  banc 
dans  le  parc,  je  trouvai  une  branche  de  fleurs  dans  mon  cha- 
peau, j'en  mis  un  brin  à  ma  boutonnière,  et  la  première 
femme  que  je  vis  avec  une  fleur  semblable  à  son  corsage, 
c'était  Olympe  Dutertre. 

»  Mes  yeux  en  firent  la  remarque ,  les  siens  aussi.  Elle 
parut  cependant  fort  calme,  et  moi,  comprends-tu  que  je  fis 
la  bêtise  de  rougir?  Quand  je  te  disais  qu'il  y  avait  du  rapport 
entre  moi  et  une  jeune  fille.  Je  sentis  que  j'étais  écarlate,ce 
qui  devait  être  fort  laid  et  encore  plus  ridicule;  mais  enfin, 
j'avais  le  feu  au  visage,  et  le  sang  me  montait  si  bien  à  la 
tête,  qu'un  instant  j'en  eus  la  vue  obscurcie.  Mais  quand  ce 
nuage  se  dissipa,  je  vis  que  la  femme  froide  et  pâle  dont 
j'essayais,  malgré  mon  apoplexie,  de  bien  pénétrer  le  icgard, 
était  devenue  tout  aussi  rouge  que  moi,  et  que  ses  yeux, 
apiès  avoir  rencontré  les  miens,  s'en  détournaient  avec  une 
sorte  de  terreur  ou  de  honte. 

))  Tout  cela  fut  l'affaire  d'un  instant  et  ne  fut  remarqué, 
peut-être,  que  par  le  jeune  Dutertre,  qui  a  l'innocente  ou 
dangereuse  habitude  de  legarder  beaucoup  sa  jeune  tante,  et 
qui  en  est,  si  je  ne  me  trompe,  éperdument  épris. 

y>  Si  j'étais  un  romancier  comme  toi,  je  dirais  ici  que  cette 
rougeur  contagieuse  et  ce  regard  échangé  avec  madame  Du- 
tertre décidèrent  du  reste  de  ma  vie.  Mais  comme  je  sais  que 
quand  tu  mets  ces  choses-là  dans  tes  livres ,  tu  n'en  penses 
pas  un  mot,  je  m'en  priverai,  et  me  bornerai  à  dire  qu'ils 
décidèrent  du  reste  de  ma  semaine. 

))  Aussitôt  que  je  pus  approcher  de  madame  Dutertre  sans 
être  surveillé,  je  lui  demandai  pourquoi   elle  préférait  les 


MONT-REVÊCHE  4S5 

fleurs  d'azalée  aux  autres  fleurs ,  et  nous  eûmes  une  suite  de 
propos,  interrompus  fort  habilement  de  sa  part,  fort  lourde- 
ment, mais  obstinément  renoués  de  la  mienne.  Enfin,  elle 
fut  forcée  de  me  comprendre,  tressaillit  singulièrement,  et 
garda  le  silence  en  détouirant  la  tête.  Je  pris  sa  main;  elle 
se  retourna  vers  moi  d'un  air  étonné  :  je  le  fus  plus 
qu'elle,  en  voyant  qu'elle  avait  la  figure  couverte  de 
larmes. 

))  Thierray,  je  n'aime  pas  les  larmes ,  j'en  ai  vu  beaucoup. 
Mais  celles-là,  je  t'assure,  étaient  de  vraies  et  belles  larmes, 
de  celles  qu'on  ne  retient  pas  parce  qu'on  ne  les  sent  pas  couler, 
de  celles  que  l'homme  qui  les  cause  voudrait  essuyer  avec 
ses  lèvres. 

»  Je  sentis  ma  faute.  J'avais  été  trop  brusque,  presque  em- 
porté dans  mes  questions.  Je  baisai  sa  main  avec  ardeur. 
Elle  ne  la  retira  pas  trop  \ite  et  me  répondit  par  ces  paroles  : 
—  Vous  devez  me  trouver  bien  faible  et  bien  nerveuse  de 
m'affecter  d'une  ^i  petite  chose.  Un  instant  j'ai  cru  que  cette 
fleur,  pareille  à  celle  que  je  porte  aujourd'hui,  vous  avait 
été  mystérieusement  donnée  dans  l'intention  de  m'attirer 
l'outrage  de  ([uelque  soupçon.  Mais  je  vois  bien  que  c'est 
l'effet  d'une  innocente  plaisanterie  ou  du  hasard  tout  sim- 
plement. 

))  —  Vous  croyez,  lui  dis-je,  que  le  hasard  fait  tomber  des 
branches  de  fleurs ,  fraîchement  coupées  avec  des  ciseaux, 
dans  le  chapeau  d'un  homme  qui  dort?  Je  ne  vois  ici  et  je  ne 
connais  au  monde  aucun  homme  qui  oserait  me  faire  la 
mauvaise  plaisanterie  de  m'exposer  à  commettre  une  imper- 
tinence. Donc  l'espièglerie  vient  d'une  femme,  et  j'aurais  été 
bien  heureux  qu'elle  vînt  de  vous.  J 

»  —  Vous  appelleriez  cela  une  espièglerie  ? 

»  —  Vous-même  l'appeliez  tout  à  l'heure  une  plaisan- 
terie. 

»  —  J'avais  raison,  dit-elle;  c'est  ainsi  qu'il  faut  prendre 
une  pareille  chose.  —  Là=dessus ,  elle  nie  quitta  et  ne  repa- 
rut qu'au  bout  d'une  demi-heure.  Elle  n'avait  plus  de  fleurs 
dans  son  fichu  et  elle  paraissait  brisée.  Thierray,  tu  sais  que 
je  ne  suis  pas  un  fat.  Je  suis  en  âge  de  raison.  Je  te  déclai^e 


156  MONT-REVÊCHE 

donc  que  je  ne  suis  pas  du  tout  persuadé  que  la  fleur  d'azalée 
ait  été  mise  dans  mon  chapeau  par  madanae  Dutertre.  Cela 
n'est  conforme  ni  à  son  air  de  décence,  ni  à  l'expérience 
d'une  femme  qui  n'a  rien  d'une  provinciale  écervelée.  Sans 
me  casser  la  têle  à  chercher  qui  ce  peut  être,  je  consens  à 
croire  qu'une  des  trois  petites  filles  m'a  voulu  jouer  ce  mé- 
chant tour.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'une  sorte  de  mystère 
provenant  du  fait  de  madame  Dutertre  est  resté  attaché  à 
cette  puérile  aventure  et  ne  m'a  plus  permis  de  la  voir  avec 
indifférence. 

»  Le  lendemain,  si  tu  t'en  souviens,  nous  avons  chassé 
avec  toute  la  famille.  Attaché  aux  flancs  agiles  du  cheval  qui 
emportait  É véline  à  travers  bois,  tu  ne  m'as  pas  vu,  dans  un 
moment  de  dispersion  générale,  monter  sur  le  siège  de  la 
calèche  qui  ramenait  Olympe  au  rendez-vous,  et  la  conduire, 
sous  prétexte  que  le  chemin  était  défoncé  à  un  certain  endroit 
dont  le  cocher  ne  pouvait  s  aviser,  à  cause  d'une  petite  nappe 
d'eau  qui  couvrait  la  crevasse.  Comme  nous  étions  seuls,  je 
remis  naturellement  mon  cheval  au  cocher,  et  poussant  les 
chevaux  de  la  voiture,  je  me  procurai  un  tête-à-tête  pris  aux 
cheveux,  pour  ain»i  dire. 

»  Je  revins  adroitement  ou  maladroitement  à  l'affaire  de 
l'azalée.  —  Monsieur,  me  dit  aussitôt  Olympe,  ne  cherchez 
pas  à  approfondir  cette  sotte  histoire.  Vous  me  feriez  beau- 
coup de  peine,  et  le**  conséquences  pourraient  en  être  plus 
gi'aves  que  le  sujet  ne  paraît  le  comporter.  Croyez  de  moi  tout 
ce  qu'il  vous  plaira,  mais  n'accusez  personne  d'avoir  voulu 
se  jouer  de  vous  ou  de  moi. 

»  —  La  plus  simple  explication  franche  et  naturelle  me 
réduirait  pour  toujours  au  silence ,  lui  répondis-je.  Si  vous 
craignez  de  me  la  donner,  c'est  que  vous  me  prenez  pour-  un 
homme  sans  usage  ou  sans  honneur. 

»  —  Ni  l'un  ni  l'autre,  dit-elle  en  me  tendant  la  main  avec 
une  douceur  adorable.  Mais  il  est  des  moments  de  susceptibihté 
qui  exagèrent  l'intention  ou  la  portée  d'un  enfantillage.  J'ai 
eu  un  de  ces  mouvements  -  là  hier.  Je  n'y  pense  plus 
aujourd'hui.  Soyez  assez  notre  ami  pour  l'oubher  de 
même. 


MONT-REVÊCHE  157 

»  Il  y  avait  dans  la  manière  dont  elle  disait  ce  mot,  notre 
ami,  quelque  chose  de  suppliant  qui  m'alla  au  cœur.  J'aime 
la  femme  faible  qui  demande  protection.  Je  me  sentis  son 
ami  tout  d'un  coup. —  Votre  ami?  lui  dis-je,  c'est  fait?  Je 
serais  bien  heureux  de  l'être  assez  pour  vous  inspirer  quel- 
que confiance.  Ne  pouvez-vous  me  dire,  au  moins,  pourquoi 
Ton  m'aurait  choisi,  moi,  un  étranger,  un  nouveau  venu, 
pour  avaler  le  poison  de  cette  fleur,  et  pour  m'enivrer  jusqu'à 
oser  vous  en  parler  ? 

))  — Cela,  dit-elle,  je  le  cherche  avec  vous,  et  vous  jure 
que  je  n'en  sais  rien.  Mais  ne  cherchons  pas  davantage,  je 
vous  en  supplie. 

y)  —  Mais  me  défendez  -  vous  de  le  chercher  tout  seul? 
M'est-il  possible  d'être  l'objet  d'une  coquetterie  ou  d'une  mys- 
tification, sans  désirer  d'en  connaître  l'auteur,  quand  l'auteur 
est  une  femme,  et  qu'après  vous  toutes  celles  que  je  vois  ici 
sont  encore  très-belles  ou  très-jolies? 

»  —  Ah  !  monsieur  !  ne  croyez  jamais  qu'aucune  de  mes 
filles  puisse  être  assez  légère,  assez  dépourvue  de  fierté  pour 
faire  de  telles  avances ,  même  à  l'homme  le  plus  généreux  et 
le  plus  sûr. 

»  —  Selon  vous,  ce  serait  donc  une  avance  bien  compro- 
mettant*^, ?  Prenez  garde,  si  nous  venions  à  découvrir  la 
coupable  ! 

»  —  Eh  bien  !  eh  bien  !  reprit-elle  avec  angoisse,  il  faudrait 
plutôt  croire  que  c'est  moi. 

»  —  Vous?  hélas!  non.  Je  vois  au  blâme  que  vous  exprimez 
que  ce  n'est  pas  vous. 

»  —  Qui  sait?  un  accès  de  folie!  Vous  ne  me  connaissez 
pas!...  —  En  disant  cela  d'un  air  qui  voulait  être  gai,  elle 
eut  un  sourire  si  triste,  que  je  me  sentis  remué  une  seconde 
fois  jusqu'au  fond  de  l'âme.  Je  ne  sais  pas  si  j'aime  les  femmes 
autant  que  tu  me  fais  l'honneui'  de  le  croire;  mais  j'aime  les 
enfants  avec  passion  quand  ils  sont  doux,  beaux  et  un  peu 
frêles.  Eh  bien,  il  y  a  de  l'enfant  chez  Olympe,  quelque 
chose  de  craintif  qui  m'enivre,  parce  que  ce  n'est  ni  gau- 
cherie ni  timidité.  Elle  a,  au  contraire,  beaucoup  d'usage  et 
tout   l'aplomb   des  convenances.  Mais  l'âme    est    effrayée, 


458  MONT-REVÊCHE 

frémissante;  l'œil  est  d'une  colombe  (lui  redoute  toujours 
le  vautour.  Aussi  cet  œil  chaste  vous  carcsse-t-il  malgré 
lui,  et  il  semble  que  cette  modeste  et  peut-être  froide 
créature  va  se  faire  toute  petits  et  se  jeter  dans  votre  sein, 
non  pour  se  faire  aimer  peut-être ,  mais  pour  se  faire  dé- 
fendre ou  cacher. 

y>  Je  me  sentis  fort  troublé  de  ce  genre  de  coquetterie  invo- 
lontaire, tout  nouveau  pour  moi,  je  l'avoue.  Cette  femme  qui 
me  disait  :  «  Prenez  garde  à  moi,  je  suis  peut-être  dangereuse 
et  hardie,  »  de  l'air  dont  elle  m'eût  dit  :  «  Ne  me  tuez  pas,  je 
suis  bien  inoffensive  et  bien  poltronne,  »  s'empara  de  mon 
âme  ou  de  mes  sens  (je  n'ai  jamais  su  faire  certames  distinc- 
tions) d'une  manière  irrésistible.  J'eus  un  éblouissement  plus 
prononcé  que  celui  de  la  veille;  je  crois  que  je  li  pressai 
presque  dans  mes  bras,  que  j'étais  absurde,  qu'elle  était  pétri- 
fiée d'étonnement,  qu'elle  me  croyait  fou,  et  qu'elle  ne  se  don- 
nait plas  la  peine  de  m'écouter,  mais  qu'elle  regardait  autour 
d'elle  comme  pour  voir  si  son  domestique  n'était  pas  à  portée 
de  me  tenir  en  respect. 

»  Il  arrivait  au  lieu  où  nous  étions  arrêtés.  Je  sautai  à  terre, 
je  remontai  à  cheval  et  je  m'éloignai  fjrt  mécontent  de  ma 
sottise,  et  ne  concevant  pas  que  j'eusse  été  assez  brutal  et  assez 
mal  appris  pour  effrayer  une  pauvre  honnête  femme  qui  ne 
songeait  qu'à  couvrir  la  pudeur  de  ses  sottes  belles-tiUes  du 
manteau  de  sa  candide  générosité. 

))  Mais  que  veux-tu  que  je  te  dise  ?  A  la  honte  et  au  repentir 
succéda  un  transport  d'imagination  dont  je  ne  pus  de  long- 
temps me  rendre  maître.  Je  m'éloignai  dans  les  bois,  je  ne 
reparus  que  le  soir  au  châceau  ;  Dutertre  et  toi  vous  vous  étiez 
inquiétés  de  ma  disparition. 

»  Je  trouvai  moyen  d'être  si  respectueux  avec  madame  Du- 
tertre, qu'elle  dut  me  pardonner.  Mais  depuis  ce  soir-là,  mon 
cher  Thierray,  je  n'ai  pas  fermé  l'œil  de  la  nuit  jusqu'à  celle 
inclusivement  où  j'ai  quitté  le  Morvan. 

»  Tous  les  jours  de  la  maudite  semaine  que  j'y  ai  passée, 
j'ai  résolu  de  rester  à  Mont-Kevêche,  tous  les  jours  j'ai  été  em- 
porté à  Puy-Verdon  comme  par  un  diable  incarné  dans  ma 
volonté;  j'ai  demandé  pardon  à  madame  Dutertre  sur  tous  les 


MONT-REVÉCHE  159 

tons  du  repentir  et  du  respect.  Tous  les  jours,  en  demandant 
pardon,  j'ai  fait  la  nouvelle  soltiï>e  de  dire  ou  de  laisser  voir 
que  j'étais  amoureux  fou.  C'était  si  involontaire  qu'elle  n'a  pu 
m'en  vouloir.  Elle  a  continué  à  être  étonnée,  à  avoir  peur,  à 
me  regarder  avec  ses  grands  yeux  de  gazelle  effarée  et  sup- 
pliante, à  me  demander  pardon  de  ce  qu'elle  ne  me  compre- 
nait pas  du  tout.  Le  fait  est  qu'on  aurait  juré  souvent  qu'elle 
ne  m'entendait  pas  ou  ne  me  devinait  pas.  Enfin,  un  soir  que, 
bien  malgré  moi,  je  lui  donnais  le  bras  avec  la  rage  de  le 
lui  donner,  et  même  de  casser  la  tigure  à  quiconque  voudrait 
me  l'ôter  (oui,  tout  cela  malgré  moi,  je  le  répète),  elle  se  mit 
à  me  parler  de  son  mari  avec  tant  d'admiration  et  même  d'en- 
thousiasme, que  je  rentrai  en  moi-même.  Qu'avais-je  à  lui 
répondre?  Elle  a  mille  fcùs  raison  d'estimer  son  mari,  de  res- 
pecter sa  famille  et  d'aimer  son  devoir.  Comme  je  n'ai  jamais 
fait  le  projet  de  la  séduire,  et  que  j'ai  été  tout  bonnement  sur- 
pris par  le  désir  aveugle  et  involontaire  de  la  surprendre  elle- 
même,  je  n'avais  pas  la  moindre  objection  à  lui  faire,  pas  le 
moindre  prétexte  à  me  donner,  d'autant  plus  que  son  mari 
mérite  tout  le  bien  qu'elle  en  pense  et  qu'elle  en  dit.  C'est  un 
des  hommes  les  plus  sympathiques  que  j'aie  jamais  rencon- 
trés, et  il  est  certain  que  je  l'aime  comme  si  je  le  connaissais 
depuis  vingt  ans.  Mon  rôle  était  donc  d'une  stupidité  révol- 
tante, et  je  n'avais  à  répondre  que  ceci  :  Oui,  madame,  votre 
mari  est  un  galant  homme,  un  ami  parfait.  L'animal  grossier 
qui  songerait  à  lui  enlever  sa  femme  mériterait  cent  soufflets, 
et  c'est  moi  qui  suis  cet  animal  immonde,  n'en  déplaise  à 
l'honneur,  à  l'amitié,  à  la  raison  et  à  la  délicatesse. 

»  Je  gardai  pour  moi  la  conclusion,  je  fis  chorus  avec  elle 
sur  l'éloge  de  Dulertre,  et  je  m'en  revins  à  Mont-Rev  êthepar 
mie  soirée  pluvieuse,  me  trouvant  fort  sot,  mais  me  croyant 
guéri.  Nous  avon-;  devisé  une  partie  de  la  nuit;  nous  avons,  si 
tu  t'en  souviens,  parlé  de  toi,  de  moi,  d'Éveline,  de  madame 
Hélyctte.  J'ai  été,  je  crois,  un  peu  sentimental  et  assez  ver- 
tueux. Et  puis,  je  suis  rentré  dans  ma  chambre  pour  me 
coucher. 

»  Eh  bien ,  le  diable  est  après  moi,  mon  cher  ami  :  le  pre- 
mier objet  que  je  trouvai  sur  ma  table,  c'est  un  vase  rempli 


160.  MONT-REVÊCHE 

de  fleurs  d'azalée  blanche,  les  mêmes  damnées  fleurs  qui  ont 
fait  tout  le  mal.  Ces  fleurs  venaient  de  Puy-Verdon;  elles 
étaient  flétries.  On  les  avEiit  mises  dans  l'eau,  où  elles  com- 
mençaierrt  à  se  relever;  mais  elle.>  avaient  fait  une  lieue  pour 
venir  dans  ma  chambre,  cela  était  certain. 

»  Encore  une  nuit  idanche!  Au  petit  jour,  je  me  lève,  je 
vais  examiner  le  jardin,  celui  de  la  ferme,  toute  la  végétation 
à  la  ronde.  Pas  un  brin  d'azalée  qui  puisse,  par  la  main  de 
Manette,  s'être  introduit  sous  mon  toit.  Je  rentre,  je  vois  Ma- 
nette qui  ouvrait  les  jalousies  du  salon  pour  procurer  le  spec- 
tacle de  l'aube  matinale  à  son  perroquet  antédiluvien.  Je  l'in- 
terroge, elle  ne  sait  ce  que  je  veux  dire. 

»  Alors  la  colère  me  prend.  Qu'est-ce  donc?  ou  madame 
Dutertre  est  une  coquette  atroce  à  cause  de  son  air  candide, 
ou  quelqu'un  d'atroce  veut  la  compromettre  et  la  perdre  !  Dans 
l'un  ou  l'autre  cas ,  je  ne  puis  résister  plus  longtemps.  Mon 
sang  est  allumé,  mon  instinct  de  sauvage  me  domine,  et  j'au- 
rai beau  me  railler  et  me  mépriser,  il  faudra  que  je  sois  ou 
très-coupable  ou  très-ridicule,  mécontent  de  moi-même  dans 
les  deux  cas. 

»  C'est  alors  que  j'ai  vu  entrer  dans  la  cour  le  nouveau  che- 
val qu'on  m'amenait  fort  à  point,  et  auquel  je  te  prie  de  lais- 
ser le  nom  que  je  lui  ai  donné  :  Problème.  J'ai  trouvé  qu'il 
trottait  assez  bien.  Jaipris  la  fuite.  Je  ne  me  suis  arrêté  qu'à 
Paris.  J'y  ai  eu  une  affreuse  migraine  qui  m'a  duré  trois  jours. 
Mon  médecin  voulait  me  saigner;  mais  je  ne  crois  pas,  quoi 
qu'il  en  dise,  que  l'on  ait  jamais  trop  de  force  :  je  pense ,  au 
contraire,  que  l'abus  qu'on  est  tenté  d'en  faire  prouve  qu'on 
n'en  a  pas  assez.  J'ai  fait  beaucoup  d'exercice,  et  je  me  trouve 
mieux.  J'ai  bien  encore  un  peu  de  cette  fièvre  nerveuse  que  tu 
me  connais,  et  j'ai  parfois  envie  de  battre  quelque  passant; 
mais  je  ne  bats  personne,  et  j'espère  même  ne  pas  battre  mon 
chien.  Écris-moi  :  parle-moi  du  Puy-Verdon.  Il  est  possible 
que  la  manière  dont  tu  apprécieras  tout  cela  me  fasse  rire  de 
bonne  grâce  dans  quelques  jours. 

»  Tu  trouveras  dans  le  seerétaire  de  ma  chambre  cent  bil- 
lets de  banque  de  mille  francs  que  j'^  ai  oubliés.  C'est  le  prix 
de  mon  patrimoine  morvandiot  que  le  notaire  de  Dutertre 


MONT-REVÊCHE  461 

m'avait  apporté  le  lendemain  de  la  remise  de  ma  procuration 
à  Dutertre.  Je  n'en  ai  pas  besoin;  garde-les-moi  jusqu'à  nou- 
vel ordre,  et  emprunte-moi  tant  qu'il  te  plaira. 

»  Si  c'est  Éveline  qui  m'a  mystifié,  je  le  lui  pardonne  à  cause 
de  toi  ;  mais  si  c'est  Nathalie,  qu'elle  prenne  garde  à  moi,  si  nous 
nous  retrouvons  dans  le  monde  !  Je  ne  sais  pourquoi  je  la' 
soupçonne.  Quand  une  femme  bel  esprit  n'est  pas  ridicule, 
elle  est  infailliblement  méchante. 

»  Adieu ,  mon  ami,  j'ai  passé  la  nuit  à  t'écrire  et  à  me  ré- 
sumer tout  en  m'agitant.  J'ai  peut-être  eu  tort  de  ne  pas  res- 
ter auprès  de  toi,  tu  m'aurais  guéri  par  le  raisonnement...  Il 
me  prend  des  envies  furieuses  de  retourner  à  Mont-Revêche... 
Mais,  décidément,  c'est  trop  près  de  Puy-Verdon.  » 


XVII 

La  lettre  de  Flavien,  qu'on  vient  de  lire ,  était  l'objet  d'une 
grande  contention  d'esprit  de  la  part  de  Thierray,  et  il  passa 
par  ces  diverses  réflexions  :  —  Heureux  jeune  homme!  quelle 
riche  nature!  Décidément,  il  est  mon  supérieur  dans  la  hié- 
rarchie des  êtres,  comme  il  l'est  selon  les  préjugés  de  caste. 
Comme  il  s'enflamme,  comme  il  sent,  comme  il  résiste,  comme 
il  retombe  et  comme  il  triomphe  !  En  huit  jours  il  oublie  une 
ftîmme  perdue,  il  se  passionne  pour  une  femme  pure,  il  le  lui 
dit,  il  est  peut-être  au  moment  de  la  vaincre,  qui  sait?  Il  mord 
con  mouchoir,  il  ne  dort  pas,  il  sait  qu'elle  est  faible,  et  il 
part  !  L'oubli  de  certains  plaisirs  ,  le  désir  de  certaines  joies , 
le  triomphe  de  l'honneur,  de  la  conscience  et  de  la  bonté... 
car  il  y  ^a  de  tout  cela  en  lui  ..  et  tout  cela  en  une  semaine  I 
Tandis  que,  dans  le  même  espace  de  temps,  j'ai  oublié  d'être 
amoureux  d'Olympe,  et  je  nai  pas  pu  me  décider  à  l'être  d'É- 
veline.  Allons,  Flavien  est  mon  maître,  c'est  un  homme  d'ac- 
tion et  je  ne  suis  qu'un  rêveur! 

—  Mais  qui  donc  a  envoyé  ces  fleurs  qui  l'ont  fait  partir  si 
vite  ? 

Thierray  entra  machinalement  dans  la  chambre  qu'avait 


i62  MONT-REVÊCHE 

occupée  Flavien,  se  demandant  s'il  avait  laissé  ou  emporté  ce 
dernier  gage  d'amour  ou  de  perfidie. 
Manette  était  là,  donnant  de  l'air  à  l'appartement. 

—  Monsieur  veut  quelque  chose?  dit-elle. 

—  Oui ,  dame  Manette.  Que  sont  devenues  les  fleurs  qui 
étaient  ici  le  jour  du  départ  de  monsieur  de  Saulges? 

—  Ahî  mon  Dieu,  dit  Manette,  encore  ces  fleiu-s!  Ce  sera  un 
tour  de  madame  Hélyette.  Elle  en  fait  ici  de  toutes  sortes. 

—  Expliqiiez-vous,  bonne  dame. 

—  Qu'est-ce  qu3  vous  voulez  que  j'explique?  je  n'y  com- 
prends rien.  Le  jour  du  départ  de  monsieur  le  comte,  il  me 
demande,  et  même  il  se  fâcha  un  peu,  où  j'ai  pris  ces  fleurs 
qui  sont  sur  sa  cheminée.  Je  n'avais  pas  mis  de  fleurs,  je  n'en 
avais  pas  vu  sur  sa  cheminée  en  entrant  le  soir  pour  faire  son 
feu.  J'ai  beau  le  lui  jurer,  il  me  soutient  qu'il  y  en  a.  Puis, 
impatienté,  il  me  tourne  le  dos  et  quitte  le  pays.  Eh  bien, 
monsieur,  je  vous  jure  qu'il  a  rêvé  ces  fleurs-là,  et  qu'il  les  a 
vues  en  imagination,  car,  après  son  départ,  j'ai  tout  rangé  ici, 
et  le  vase  que  voici  était  vide. 

—  Il  les  a  emportées,  se  dit  Thierray  à  lui-même.  Allons, 
il  persiste  encore  à  croire  qu'il  est  aimé,  il  croit  cela,  malgré 
lui,  comme  le  reste. 

Thierray  s'approcha  du  petit  vase  en  porcelaine  craquelée 
que  lui  avait  désigné  Manette,  le  prit  et  l'examina. 

—  Ne  vous  tourmentez  pas  de  ces  fleurs.  Manette;  ce  n'est 
pas  la  Dame  au  loup,  c'est  moi  qui  les  avais  mises  dans  ce 
Tase.  Elles  étaient  précieuses...  Il  est  joli,  ce  petit  vase! 

Et,  en  le  retournant,  Thierray  en  fit  tomber  une  petite 
bande  de  parchemin  attachée  par  un  fil  à  la  queue  brisée  et 
séchée  d'une  fleur.  Flavien,  en  prenant  le  bouquet  et  en  jetant 
l'eau,  n'avait  pas  aperçu  la  signature. 

A  coup  sûr,  pensa  Thierray,  qui  s'empara  de  cette  pièce  de 
conviction  sans -la  signaler  à  l'attention  de  Manette,  c'est  ime 
main  lourde  et  maladroite  qui  a  brisé  la  base  du  bouquet.  C'est 
un  esprit  obtus  qui  a  fait  tremper  dans  l'eau  le  parchemin  que 
voici,  et  où  il  est  impossible  de  rien  distinguer.  Cela  me  fait 
bien  l'effet  d'être  l'esprit  et  la  main  de  monsieur  Crésus.  Il 
nous  accompagnait  pour  la  dernière  fois,  ce  soir-là.  Il  a  pu 


MO^'T-REyÊCHE  163 

entrer  ici  pendant  que  nous  montions  au  donjon  pour  chercher 
le  portrait  de  madame  Hélyette.  Je  le  saurai! 

Il  examina  vainement  la  bandelette  mystérieuse.  Il  7  avait 
eu  quelque  chose  d'écrit,  car  on  distinguait  encore  le  haut 
d'une  majuscule  qui  pouvait  aussi  bien  être  le  fragment  d'un  0 
que  celui  de  toute  autre  initiale.  Impossible  de  s'assurer  du 
fait. 

Alors  Thierray  alla  se  rasseoir  devant  sa  table  de  travail 
dans  le  salon  de  la  chanoinesse.  Il  avait  pris  ce  lieu  en  ami- 
tié, même  avec  l'unique  et  triste  société  du  perroquet,  qui,  au 
dire  de  Manette,  ne  pouvait  se  souffrir  ailleurs  que  là  où  il 
avait  ses.  habitudes.  Mais  Thierray  essaya  en  vain  de  reprendre 
le  fil  de  sa  composition.  Il  était  trop  préoccupé  de  l'aventure 
de  Çlavien  et  de  tout  ce  qui  se  rattachait  dans  cette  aventure  au 
souvenir  de  Puy-Verdon.  Alors  il  se  posa  le  problème  que  ni 
lui, ni  Flavien,  ni  bien  d'autres  n'eussent  pu  résoudre  :  —  Qu'est- 
ce  donc  qu'Olympe  Dutertre?une  fée,  une  folle,  un  ange,  une 
coquette  ou  une  bête? 

«  Flavien  ne  perd  pas  son  temps  à  se  demander  tout  cela, 
pensa-t-il,  et  le  seul  problème  qu'il  ait  cherché  à  résoudre  en 
fouettant  le  cheval  auquel  il  a  donné  ce  beau  nom,  c'a  été  de 
savoir  s'il  était  aimé  ou  s'il  ne  l'était  pas.  Heureuse  et  riche 
nature,  encore  une  fois!  Il  ne  voit  dans  une  femme  que  ce  qui 
lui  plaît  instinctivement  :  la  douceur  et  la  giâce,  et  il  ne  lui 
demande  pas  autre  chose  que  d'être  le  type  qu'il  aime  en  gé- 
néral. Il  n'épluche  pas  comme  moi  les  qualités  et  les  défauts 
qui  tombent  sous  l'analyse.  Ah!  que  j'envie  ses  ivresses  et  ses 
sourfrances!  v> 

En  rê>ant  ainsi,  Thierray  se  sentit  de  plus  en  plus  dégoûté 
d'Éveline,  comme  d'un  type  compliqué,  comme  d'une  nature 
incomplète  ou  illogique  dont  l'élude  augmentait  en  lui  la  ma- 
nie vaine,  écœurante  et  fatigante  de  tout  passer  au  tamis  ou 
au  laminoir.  Il  éprouva  le  besoin  impérieux  de  n'y  plus  son- 
ger. Madame  Dutertre  absorbait  sa  pensée.  Le  portrait  que  lui 
en  traçait  Flavien,  ébauche  un  peu  grossière,  un  neu  barbare, 
appréciation  sans  délicatesse,  mais  assez  brûlante  dans  sa 
naïveté,  se  posait  dans  son  souvenir  comme  une  I>is  voilée  qu'il 
avait  oublié,  négligé  ou  dédaigné  d'observer.  Et  tout  en  se 


^6i  MONT-REVÊCHE 

détachant  d'Éveline  comme  d'une  faligue  d'esprit,  il  s'en  créait 
une  autre  plus  grande  encore,  en  voulant  pénétrer  une  desti- 
née beaucoup  plus  problématique,  un  cœur  beaucoup  plus 
impénétrable. 

«Cette  lumière  mystérieuse  m'était  apparue  pourtant,  se 
disait-il.  Quand  j'ai  vu  cette  femme  à  Paris,  j'y  ai  pensé  huit 
jours,  quinze  jours  peut-être.  Elle  m'avait  frappé  comme 
étrange  dans  son  mélange  de  réserve  et  d'abandon.  Je  riais, 
je  persiflais  quand  je  la  couvrais  d'antithèses  en  la  dépeignant 
à  Flavien;  mais,  au  fond  de  nos  plaisanteries  sur  nous-mêmes, 
il  y  a  toujours  quelque  chose  de  vrai.  J'étais,  sinon  amou- 
reux, du  moins  tout  disposé  à  l'être,  et  je  ne  venais  pas  ici 
seulement  avec  l'intention  de  chasser  et  le  besoin  de  prendre 
l'air  :  il  y  a  bien,  au  fond  de  ces  bois,  un  parfum  d'aventure 
qui  m'attirait. 

))  Si  j'avais  suivi  mon  premier  instinct,  je  serais  peut-être  au- 
jourd'hui amoureux  comme  Flavien.  Être  malheureux  comme 
lui ,  c'est-à-dire  être  sûr  de  mon  propre  penchant  !  avoir  à 
combattre  en  moi-même  une  volonté  bien  prononcée ,  bien 
impétueuse,  ce  serait  un  bonheur  que  d'autres  passions  m'ont 
donné  et  que  j'attends  encore  de  l'amour.  Je  ne  fuirais  pas 
comme  lui,  je  souffrirais,  j'existerais...  au  lieu  que  je  m'en- 
nuie !... 

))  Flavien  renonce  à  elle,  ilaraison.  11  a  eu  avec  Dutertre  des 
relations  d'argent  où  ce  dernier  s'est  montré  si  bon  voisin,  on 
pourrait  même  dire  si  bon  ami,  qu'il  serait  grossier  de  faire 
sous  ses  yr^ux  la  cour  à  sa  femme.  Et  puis  Flavien  est  im  de  ces 
hommes  qui  ne  savent  pas  attendre,  et  qui  vont  tout  de  suite 
aux  derniers  périls,  sauf  à  s'en  repentir  le  lendemain;  moi, 
je  ne  me  sens  pas  si  attaché  à  Dutertre,  et  d'ailleurs  je  n'ai 
pas  besoin  d'un  drame,  j'aimerais  mieux  un  poërae.  11  n'y  a 
que  les  fats  et  les  sot»  qui  résolvent  la  chute  d'une  femme  et 
le  désespoir  d'un  mari.  L'homme  d'esprit  marche  devant  lui  à 
l'aventure,  cueillant  ce  qu'il  rencontre,  fleurs  ou  Iruits,  ne 
songeant  à  ruiner,  à  dépouiller  per»onne,  profitant  de  la  vie  et 
n'abusant  de  rien.  Or,  comme  il  n'y  a  de  crimes  véritables 
que  ceux  qui  sont  prémédités,  l'homme  d'esprit  peitt  et  doit 
être  heureux,  sans  danger  de  faire  le  malheur  des  autres.  » 


MONT-REVÊCHE  165 

Ayant  ainsi  entassé  beaucoup  de  sophismes  à  son  usage,  cet 
esprit  plus  souple  que  rigide  s'abandonna  à  une  fantaisie  nou- 
velle, après  avoir  réduit  tous  ses  scrupules  au  silence.  —  Mon 
entorse  sera  guérie  ce  soir,  —  dit-il  en  donnant  un  coup  de 
pied  au  coussin  que  la  crédule  Manette  arrangeait  tous  les  ma- 
tins sous  son  bureau. 

Et  comme  il  faisait  à  grands  pas  le  tour  du  salon,  il  vit  de- 
vant lui,  à  la  hauteur  de  la  fenêtre,  la  figure  à  la  fois  simple 
et  narquoise  de  monsieur  Crésus,  qui,  du  dehors,  le  regardait 
marcher  avec  admiration. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  que ,  d'un  air  de  commisé- 
ration officieuse  et  sous  divers  prétextes,  le  page  d'Éveline  ve- 
nait espionner  la  démarche  de  Thierray.  Ce  dernier  se  voyant 
pris  en  flagrant  délit  ne  chercha  plus  à  dissimuler. 

—  Bonjour,  monsieur  Crésus,  lui  dit-il  en  allant  droit  à  la 
fenêtre.  Vous  engraissez,  riche  Crésus,  vous  avez  le  teint  fleuri. 
Je  ne  vous  demande  donc  pas  de  vos  nouvelles.  Vous  en  pour- 
rez donner  de  bonnes  sur  mon  compte,  si  par  hasard  on  vous 
en  demandait  à  Puy-Verdon.  Je  marche  comme  un  chevreuil 
depuis  ce  matin. 

—  C'est  «e  que  je  vois,  monsieur,  dit  Crésus  de  son  air  lour- 
dement rusé.  Par  bonheur,  monsieur!  car  vous  aviez  l'air  de 
diantrement  souffrir  l'autre  jour,  et  je  parie  que  vous  vous 
êtes  bien  ennuyé  de  boiter  comme  ça  si  longtemps. 

Si  Crésus  eût  été  dans  le  salon,  ou  Thierray  dans  la  cour, 
ce  dernier  eût  été  fort  tenté  de  lui  montrer  combien  son  pied 
était  guéri.  Par  bonheur  pour  Crésus,  celui-ci  ne  présentait  à 
la  fenêtre  du  rez-de-chaussée  que  son  visage. 

—  Monsieur  Crésus ,  répondit  Thierray  en  lui  soufflant  au 
nez  une  bouffée  de  cigare  qui  le  fit  reculer,  j'ai  toujours  re- 
marqué combien  vous  étiez  d'un  naturel  judicieux.  Cepen- 
dant vous  faites  quelquefois  des  sottises. 

—  Ah  dame  !  peut-être  bien,  monsieur. 

—  Savez-vous  lire,  jeune  Crésus  ? 

—  Ma  foi,  non,  monsieur. 

—  Quoi  !  ignorant,  vous  ne  connaissez  pas  seulement  vos 
lettres? 


d66  MONT-REVÊCHE 

—  Ma  foi,  non,  monsieur,  répéta  Crésus  embarrassé  et  hon- 
teux. 

—  Alors,  je  ne  m'étonne  plus  du  mépris  que  vous  faites  des 
étiquettes  de  plantes  qu'on  vous  confie.  Vous  les  trempez  dans 
l'eau  avec  le  bouquet,  et  vous  croyez  qu'on  peut  lire  le  nom 
d'une  fleur  quand  vous  l'avez  fait  baigner  pendant  vingt-quatre 
heures  dans  un  vase  comme  celui-ci? 

Thierray  montrait  à  Crésus  le  vase  de  porcelaine  craquelée 
et  l'étiquette  de  parchemin  qu'il  en  avait  retirée. 

—  Dame!  monsieur,  dit  Giéjus  pris  au  dépourvu,  je  n'avais 
pas  fait  attention  à  ce  petit  papier-là.  C'était  donc  le  nom  de  la 
fleur? 

— Qu'est-ce  que  vous  voudriez  que  ce  fût,  je  vous  le  demande? 
Voyons,  pouvez  vous  me  le  dire,  ce  nom? 

—  Pardiéî  monsieur,  ilsappelh^nt  ça  de  l'azalée. 

—  Voyez?  sans  vous,  pourtant,  je  n'en  saurais  rien.  Et 
quand  la  personne  qui  vous  en  avait  chargé  saura  que  vous 
avez  apporté  cette  plante  avec  si  peu  de  précaution  qu'elle  était 
méconnaissable... 

—  Ah  !  pour  ça,  monsieur,  j'aviis  pourtant  mis  bien  propre- 
ment le  bouquet  dans  mon  chapeiu,  dit  Crésus. 

— Pauvre  Flavien,  qui  le  porte  peut-être  sur  son  cœur  !  pensa 
Thierray. 

—  Madame  vous  grondera,  continua-t-il,  de  prendre  si  peu 
de  soin  des  fleurs  rares  qu'elle  envoie  à  des  amateurs. 

—  Oh  !  pardié,  monsieur,  ell^s  ne  sont  pas  rares  chez  nous.  Il 
y  en  a  plein  le  jardin,  dec.es  îleurs  là,  etje  vousenapportarai 
tant  que  vous  voudrez.  D'ailleurs,  ça  n'est  pas  madame  qui  m'en 
avait  chargé. 

—  Alors,  c'est  mademoiselle,  et  c'est  la  mêm3  chose. 

—  Eh  bien ,  monsieur  Thierray,  il  ne  faudra  pas  le  lui  dire  : 
elle  me  gronderait. 

—  Vous  êtes  un  ingrat!  mademoiselle  Caroline  ne  gronde 
jamais  personne. 

—  Oh  I  ça  n'est  pas  mademoiselle  Caroline  qui  m'avait  com- 
mandé... 

—  Non,  non,  la  langue  m'a  touraé  :  j'ai  voulu  dire  made- 
selle  Nathahe. 


MONT-REVÊCHE  167 

—  Ça  n'est  pas  encore  ça,  dit  Crésus. 

— C'est  donc  mademoiselle  Éveline?  s'écria  Thierray  stupé- 
fait et  mortifié  au  dernier  point. 

—  Ma  foi,  monsieur,  je  crois  que  vous  me  tirez  les  vers  du 
nez,  dit  Crésus  avec  audace  ;  mais  ça  m'est  égal.  Si  vous  dites 
à  mam'&elle  Éveline  que  j'ai  éventé  la  mèche,  j'éventerai  la 
vôtre,  moi!  Je  dirai  que  vous  lui  avez  boudé,  et  que  vous 
n'avez  pas  eu  plus  d'entorse  quelle  n'en  a,  ni  moi  non  plus. 

Thierray  eut  envie  d'allonger  d'un  mètre  les  rouges  oreilles 
du  page  effronté  de  Puy-Verdon  ;  mais  il  se  contint  et  prit  le 
parti  de  rire  de  l'aventure. 

—  Bien  répondu,  dit-il;  et  pour  ta  peine,  voilà  une  pipe 
montée  en  argent  et  qui  te  fera  honneur  dans  le  monde. 

Thierray  avait  fort  bien  lu  dans  les  yeux  du  groom  l'objet 
de  sa  convoitise.  Crésus  reçut  la  pipe,  la  retourna,  la  mit 
dans  sa  bouche,  rit  et  chgna  de  l'œil  avec  la  joie  naïve  d'un 
sauvage. 

—  On  n'a  jamais  rien  vu  de  si  beau  !  dit-il,  et  je  ferai  payer 
trois  sous  à  tous  ceux  qui  me  demanderont  de  fumer  dedans, 

—  C'est  le  moyen  de  vous  faire  un  joli  revenu.  Mais  je  suis 
encore  plus  généreux  que  vous  ne  pensez,  Crésus  ;  je  vous 
garderai  le  secret  auprès  de  mademoiselle  Éveline,  et  je  vous 
autorise  à  lui  dire  le  mien.  Confessez,  de  ma  part,  que  je  ne 
boite  pas  et  que  j'irai  ca  soir  à  Puy-Verdon. 

— Ah  bien!  monsieur,  ça  lui  fera  plaisir,  parce  qu'elle  s'en- 
nuie bien,  vrai!  Voyez-vous,  quand  mam'selle  Éveline  n'a  per- 
sonne à  faire  bisquer... 

—  Oui,  oui,  elle  ne  peut  se  passer  de  moi,  je  comprends  cela. 
Cependant,  vous  lui  restiez,  Crésus  ! 

—  Oh  !  moi,  ça  n'est  pas  la  même  chose,  je  ne  saurais  pas 
trouver  toutes  les  bêtises  que  vous  lui  dites  pour  la  faire  rire. 
Il  y  a  bien  monsieur  Amédée  qui  lui  en  dit  pas  mal  aussi,  mais 
elle  ne  le  trouve  pas  moitié  si  drôle  que  vous.  D'ailleurs  le  v'ià 
parti. 

—  Parti?  Amédée  est  parti? 

—  Oh  !  pas  pour  longtemps.  Pour  trois  ou  quatre  jours  ;  il 
accompagne  madame  et  mademoiselle  Caroline,  qui  vont  voir 
une  dame  à  Nevers.  Us  seront  tous  revenus  lundi. 


168  MONT-REVÊCHE 

—  Ainsi,  madame  Dutertre  n  est  pas  à  Puy-Verdon? 

—  Non,  monsieur;  depuis  ce  matin,  il  n'y  a  plus  pei- 
sonne  à  là  maison,  que  monsieur  et  les  deux  autres  demoi- 
selles. 

—  Crésus,  dit  Thierray,  vous  aimez  les  pipes;  mais  que 
diriez-vous  de  cette  poche  à  tabac  de  maroquin  brodé  en  or  ? 

Les  yeux  de  Crésus  s'arrondirent,  il  rougit,  tendit  la  main, 
balbutia  et  resta  penaud  quand  Thierray  lui  retira  l'objet  qu'il 
croyait  déjà  tenir. 

— 11  faut  la  gagner,  dit-il.  Vous  direz  à  toute  la  maison 
de  Puy-Verdon  que  mon  pied  est  fort  malade,  que  je  souf- 
fre horriblement,  et  que  j'en  ai  encore  au  moins  pour  trois 
jours. 

—  Oui,  monsieur,  ça  n'est  pas  malaisé  à  dire. 

—  Mais  comme  je  suis  de  plus  en  plus  généreux,  je  ne  veux 
pas  vous  condamner  à  faire  un  mensonge  à  votre  jeune  mai- 
tresse.  Vous  direz  donc  à  mademoiselle  Éveline,  à  elle  seule, 
entendez-vous,  que  je  n'ai  jamais  eu  d'entorse  f>/MS  quelle  n'ai 
a,  ni  vous  non  plus, 

—  Tiens,  tiens,  c'est  pour  la  faire  enrager!  dit  Crésus  en 
riant  d'un  air  agréable.  Pardié  !  c'e.^t  bien  fait,  puisqu'elle  est  si 
maligne  avec  nous.  Dame  !  elle  a  tort  pourtant  !  vous  seriez  un 
aussi  joli  mari  qu'un  autre  pour  elle,  si  vous  étiez  tant  seule- 
ment un  peu  riche  ! 

—  H  n'càt  pas  donné  à  tout  le  monde  d'être  Crésus,  répon- 
dit Thierray  en  riant.  Allons,  détale,  fais  ma  commission;  et 
si  elle  est  bien  faite,  lundi  je  te  comble  de  mes  bienfaits.  En 
route  ! 

Crésus  tourna  lestement  les  talons.  Thierray  le  rappela. 

—  Sous  quel  prétexte  es-tu  venu  ce  matin?  lui  dit-ii. 

—  Sous  quel  quoi  ?  dit  Crésus  que  le  mot  de  prétexte  in- 
trigua visiblement. 

Thierray  s'expliqua  mieux,  et  le  groom  répondit: 

—  Pardié!  monsi-^ur,  j'ai  fait  semblant  d'avoir  oublié  ici, 
l'autre  jour,  le  licol  de  mon  cheval. 

—  Comme  tu  avais  fait  semblant  i'au(:re  jour  d'avoir  oublié 
quelque  chose  aujourd'hui?  Allons,  va  au  diable.  Je  te  permets 
de  venir  m'espionner.  Mais  prends  garde  à  une  chose  :  le  jour 


MONT-REVÊCHE  169 

où  cela  m'ennuiera,  regarde  bien  !  je  ferai  comme  cela.  Et 
Thierray  fit  une  grimace  terrible. 

— Ça  voudra  dire...  répondit  le  groom  avec  un  geste  expres- 
sif du  pied  et  de  la  main. 

—  Précisément,  jeune  homme  plein  d'avenir  que  vous  êtes, 
et  je  rosse  bien.  Prenez-y  garde. 

—  On  s'en  souviendra,  dit  Crésus  ;  et  il  disparut. 
Thierray  se  remit  à  son  bureau  et  écrivit  ce  billet: 

«  Vivent  les  femmes,  mon  ami  !  nous  ne  serons  jamais  cpjc 
des  créjusses  auprès  d'elles.  Le  bouquet  d'azalée  que  tu  as  pro- 
blement  mis  sous  verre  est  une  attention  d'Éveline  Dutertre  à 
ton  adresse.  Changeons  !  adresse-lui  tes  vœux,  et  permets-moi 
d'adresser  les  miens  à  Olympe,  qui,  pour  le  moment,  court 
les  grandes  routes  avec  son  jeune  neveu,  pour  se  consoler  de 
ton  absence.  ». 

Thierray,  plein  de  dédain  pour  les  dames  de  Puy-Verdon  et 
pour  toutes  les  femmes  en  général,  se  trouva  disposé  à  faire 
les  vers  qu'il  avait  promis  à  Nathalie.  Il  lui  écrivit  avec  une 
prodigieuse  rapidité  une  épître  en  vers  libres  qui  ne  contenait 
pas  moins  de  quatre  cents  lignes  rimées,  serrées  sur  dix  feuil- 
lets de  petit  vélin.  C'était  une  critique  facile,  rieuse,  mais  non 
blessante,  de  l'astuce  féminine  sous  toutes  ses  formes  Thier- 
ray n'était  pas  méchant,  et  jamais  le  dépit  ne  l'avait  rendu 
cruel.  Ombrageux  et  susceptible,  il  se  piquait  aisément  au  jeu, 
mais  sa  générosité  naturelle  et  le  sentiment  de  sa  force  l'em- 
pêchaient d'être  vindicatif.  Il  n'y  avait  donc,  dans  cette  satire, 
aucun  trait  accusé  contre  Éveline  ou  madame  Dutertre.  Il  en 
fit  la  moitié  de  midi  à  six  heures,  l'autre  moitié  de  huit 
heures  à  minuit.  Puis,  se  sentant  fatigué  et  un  peu  assoupi, 
il  plia,  cacheta  et  mit  l'adresse,  après  quoi  il  porta  le  paquet 
sur  un  bufïet  d'antichambre  où  Gervais  prenait  chaque  jour 
les  envois  destinés  à  être  remis  au  piéton,  à  l'heure  matinale 
de  sa  touruée.  Thierray  revint  à  son  bureau  pour  ranger  ses 
papiers;  mais,  rêveur  et  fatigué,  il  appuya  ses  coudes  sur  la 
table,  son  front  sur  ses  mains,  écouta  machinalement  le  gril- 
lon qui  diantait  dans  la  cheminée,  et  tomba  insensiblement 
dans  cet  état  de  i'àme  et  du  corps  qui  n'est  ni  la  veille  m  le 
sommeil. 

10 


170  MONT-REVÊCHE 


XVllI 


A  différentes  reprises,  Thierray,  au  milieu  de  ce  demi-soni' 
meil  qui  n'était  pas  sans  charmes,  crut  entendre  quelques 
bruits  inusités  dans  la  maison.  Il  ne  s'en  inquiéta  pas  d'abord. 
Il  n'y  avait  pas  de  chien  de  basse-cour  à  Mont-Revêche;  la 
maii^on  était  si  bien  fermée,  par  sa  propre  construction,  qui 
n'avait  d'issues  que  sur  la  cour  intérieure^  le  mur  qui  rehait 
les  trois  façades  était  si  solide,  si  élevé  et  clos  d'une  porte  si 
massive,  qu'il  était  à  peu  près  impossible  de  s'y  introduire, 
soit  furtivement,  soit  de  vive  force.  Gervais  et  Manette ,  gar- 
diens et  serviteurs  du  manoir,  ne  s'étaient  jamais  endormis 
ime  seule  fois,  depuis  trente  ans,  sans  donner  le  tour  de  clef 
à  la  serrure  et  assujettir  avec  soin  la  barre  de  fer  transver- 
sale, outre  le  signe  de  croix  qui  devait  également  les  pré- 
server de  la  visite  de  madame  Hélyette  et  de  celle  des  voleurs. 

Le  domestique  que  Flavien  avait  confié,  c'est-à-dire  donné 
à  Thierray,  mais  dont  celui-ci  était  résolu  à  se  débarrasser 
comme  d'un  luxe  inutile  aussitôt  qu'il  serait  décidé  que  Fla- 
vien ne  reviendrait  pas,  couchait  dans  une  chambre  basse 
attenante  à  l'écurie.  Ce  domestique  se  nommait  Forget,  il  était 
fidèl'^,  tranquille  et  ne  croyait  pas  aux  esprits. 

Thierray  ne  croyait  ni  aux  esprits,  ni  aux  voleurs.  Il  pré- 
tendait n'avoir  jamais  eu  assez  d'imagination  pour  réussir  à 
évoquer  les  uns,  jamais  assez  d'argent  pour  mériter  d'attirer 
les  autres. 

Néanmoins  une  sorte  de  frôlement  qu'il  crut  entendre  pour 
la  seconde  fois  dans  les  corridors,  un  bruit  vague  de  portes 
ouvertes  qui  pouvait  bien  n'être  que  celui  d'une  jalousie  agi- 
tée par  le  vent,  mais  qui  pourtant  réveillèrent  tout  à  fait 
Thierray,  firent  venir  à  son  esprit  la  pensée  qu'il  avait  en 
garde  cent  billets  de  banque  de  mille  francs,  et  que,  pom-  la 
première  fois  de  sa  vie,  il  ne  pourrait  rire  au  nez  des  voleurs 
désappointés.  11  releva  la  tête,  se  frotta  les  yeux  et  se  trouva 
dans  une  quasi-obscurité. 


MONT-REVÊCHE  i71 

Pendant  qu'il  s'était  assoupi,  la  lampe,  à  bout  d'huile,  s'était 
éteinte,  et  le  feu  de  la  cheminée,  dont  la  flamme  était  épui- 
sée, n'envoyait  plus  que  les  vagues  et  rougeâtres  clartés  de  la 
braise  aux  plans  les  plus  rapprochés  de  l'âtre. 

Thierray  se  leva,  chercha  à  tâtons  des  allumettes,  et  n'en 
trouvant  pas,  il  approcha  de  la  cheminée,  résolu  d'aller 
explorer  la  maison  aussitôt  qu'il  se  serait  muni  d'une  lu- 
mière. 

Il  venait  de  se  baisser  vers  le  foyer,  lorsqu'il  entendit  frap- 
per à  la  porte  da  salon  trois  coups  bien  distincts,  qui  semblaient 
produits  par  le  pommeau  métallique  d'une  cravache  ou  d'une 
canne  légère. 

«  C'est  Flavien  qui  arrive,  w  pensa-t-il. 

Et  sans  se  donner  le  temps  de  s'arrêter  à  cette  idée  plus  qu'à 
toute  autre,  il  répondit  instinctivement  et  d  une  voix  assurée  : 
Entrez  !  tout  en  continuant  d'allumer  la  bougie  qu'il  avait  prise 
sur  la  cheminée. 

On  ouvrit.  On  entra  sans  rien  dire,  et  même  avec  une  cer- 
taine précaution.  Thierray,  enfin  muni  d'une  lumière  que 
l'humidité  avait  rendue  lente  à  s'enflammer,  se  releva  en  di- 
sant : 

—  Qui  est  là  ? 

On  ne  répondit  pas,  et  Thierray,  qui  en  ce  moment  était 
debout,  sa  bougie  à  la  main,  prêt  à  se  retourner,  tenant  peut- 
être  à  hoimeur  de  ne  pas  trop  presser  ses  mouvements,  car  il 
éprouvait,  en  dépit  de  lui-même,  une  certaine  émotion,  sinon 
de  crainte,  du  moins  d'étonnement  et  de  méfiance  ;  Thierray, 
qui  se  trouvait  tourné  vers  la  glace  de  la  cheminée  et  qui  eut 
l'instinct  d'y  jeter  les  yeux,  vit  derrière  lui,  vers  le  milieu  de 
Tappaittment,  une  forme  étrange,  vague,  mais  qui  semblait 
être,  dans  cette  glace  ternie  et  faiblement  éclairée,  le  portrait 
de  madame  Hélyette  détaché  de  la  muraille. 

«  Oh!  oh!  se  dit  Thierray,  presque  joyeux  du  malaise 
qu'il  éprouvait,  une  hallucination  !  Enfin,  je  saurai  donc  ce 
que  c'est  !  » 

Il  posa  la  bougie  sur  la  cheminée,  regarda  encore  l'appari- 
tion ,  la  trouva  plus  distincte,  et  convaincu  qu'il  était  le  jouet 
d'un  phénomène  d'imagination  ou  de  vision  fort  curieux  à 


172  MONT-REVÊCHE 

constater  sur  lui-même,  il  eut  le  sang-froid  d'allumer  une 
seconde  bougie,  de  la  poser  à  l'autre  bout  de  la  cheminée  et 
de  se  retourner  avec  beaucoup  de  lenteur  et  de  calme  appa- 
rent. 

Madame  Hélyette  était  debout  et  immobile  devant  lui,  à  six 
pas  de  lui. 

—  C'est  bien  cela!  dit  tout  haut  Thierray,  immobile  aussi 
et  un  peu  paralysé  des  jambes,  mais  encore  parfaitement 
maître  de  sa  volonté,  quoiqu'il  parlât  à  son  insu.  —  L'amazone, 
le  chapeau,  la  plume,  le  masque,  la  cravache,  rien  n'y  man- 
que... les  cheveux  blonds  comme  ceux  d'É véline,  le  menton 
jeune,  le  col  élégant.  Bien  !  je  vous  vois...  encore,  toujours... 
Ne  vous  effacez  pas. 

En  ce  moment,  Thierray  s'aperçut  qu'il  parlait  haut,  et  le 
son  de  sa  propre  voix  l'effraya.  . 

«  Cela  rend  plus  malade  qu'on  ne  pense,  se  dit-il  en  faisant 
un  effort  pour  ne  pas  articuler  sa  pensée «ivec  les  lèvres.  Peut- 
être  que  cela  rend  fou.  Jen  ai  assez.  » 

Il  ferma  les  yeux  un  instant,  jugeant  que  lorsqu'il  les  rou- 
vrirait le  fantôme  serait  dissipé.  En  s'abstenant  ainsi  de  sa 
propre  vision,  il  pensa  à  ce  qu'il  ferait  si  elle  persistait,  et 
reprit  courage. 

«  Non,  je  ne  suis  pas  fou,  se  dit-il,  je  me  rends  parfaite- 
ment compte  d'un  phénomène  dont  j'ai  beaucoup  entendu 
parler,  que  j'ai  toujours  désiré  d'éprouver  par  moi-même, 
quoique  je  ne  m'en  crusse  pas  capable,  et,  à  présent  que  je  le 
subis,  il  serait  regrettable  de  ne  pas  le  subir  aussi  complet 
que  possible.  » 

Ainsi  armé  contre  sa  propre  faiblesse,  il  rouvrit  les  yeux. 
La  Dame  au  loup  •tait  toujours  là,  seulement  elle  s'était  un 
peu  éloignée  vers  le  fond  de  l'appartement  et  ne  recevait  plus 
autant  de  lumière. 

«  Cela  tend  à  se  dissiper,  pensa  Thierray.  Voyons ,  allons 
vers  le  spectre  I  » 

Il  essaya;  mais  ses  jambes  lui  refusèrent  le  service.  Autant 
son  cerveau  était  libre  et  fort,  autant  son  corps  était  engourdi 
et  glacé. 

«  Je  ne  voudrais  pas  m'évanouir,  pensa  encore  Thierray, 


MONT-REVÊCHE  173 

je  ne  me  rendrais  plus  compte  de  rien.  Voyons,  puisque  j'ai 
au  moins  la  parole  libre,  évoquons  ma  propre  fantaisie  par  ma 
propre  volonté.  » 

—  Approchez-vous,  cria-t-il  au  fantôme,  je  vous  l'ordonne  ! 
et  ôtez  votre  masque,  je  veux  vous  voir. 

Le  spectre  fît  un  signe  négatif. 

Soit  que  l'effort  de  la  volonté  eût  grandi  son  courage  d'une 
manière  peu  commune,  soit  que  le  geste  du  fantôme  eût  pris 
une  apparence  de  réalité  surprenante,  Thierray  sentit  ses 
pieds  se  déclouer  du  marbre  du  foyer,  et  il  marcha  droit  au 
fond  du  salon,  en  disant  d'un  ton  presque  enjoué  ; 

—  Eh  bien,  je  vous  l'arracherai,  voire  masque  ! 

Le  spectre  recula  et  fit  légèrement  le  tour  du  salon  poursuivi 
par  Tnierray,  dont  les  jambes  n'étaient  pas  parfaitement  li- 
bres, mais  dont  la  volonté  s'augmentait,  en  voyant  l'appari- 
tion tendre  à  lui  échapper.  Ce  mouvement  éveilla  le  perroquet^ 
qui  s'écria  d'une  voix  plus  distincte  et  plus  sinistre  que  de 
coutume  :  Mes  bons  amis,  je  vais  mourir  !  Un  cri  d'effroi  partit 
du  gosier  de  madame  Hélyette,  et  elle  tomba  comme  défail- 
lante sur  un  fauteuil. 

Thierray,  convaincu  alors  qu'il  était  mystifié  par  une  per- 
sonne bien  vivante,  s'élança  vers  elle  et  la  saisit  par  le  bras. 
Il  ne  croyait  plus  avoir  affaire  à  un  fantôme  produit  par  son 
cerveau  ;  cependant  il  s'était  fait  un  tel  combat  en  lui-même 
que  si,  au  lieu  d'une  créature  palpable,  il  n'eût  saisi  que  le 
vide,  il  fût  tombé  évanoui,  peut-être  mort. 

Un  éclat  de  rire  lui  répondit,  le  masque  tomba  :  c'était  Éve- 
line,  revêtue  d'un  costume  tout  à  fait  semblable  à  celui  du 
portrait  de  la  défunte,  coiffée  de  même,  et  belle  à  ravir  dans 
cet  accoutrement  qui  semblait  avoir  été  inventé  pour  elle. 

—  Je  suis  contente  de  vous,  brave  chevalier  !  lui  dit-elle  en 
lui  tendant  la  main  avec  un  effort  d'assurance  qui  trahissait 
une  assez  vive  émotion.  C'est  affaire  à  vous  d'affronter  les 
choses  surnaturelles,  et  vous  pourrez  maintenant  défier  la 
véritable  Dame  au  loup  de  vous  faire  reculer  d'un  pas.  A  vo- 
tre place,  je  n'aurais  pas  fait  si  bonne  contenance,  car  il  a 
suffit  de  votre  affreux  perroquet,  dont  je  connaissais  pourtant 

10. 


174  MONT-REVÊCHK 

bien  la  raonoraanie,  pour  m'eifrayer  au  point  de  me  faire  ou- 
blier mon  rôle. 

—  Avant  de  répondre  à  vos  agréables  plaisanteries,  dit 
Thieriay,  dont  une  sueur  froide  baignait  encore  les  tempes,  et 
qui  se  sentait  porté  à  l'iiumeur  beaucoup  plus  qu'à  la  joie, 
voulez-vous  bien  me  permettre  de  vous  demander,  mademoi- 
selle, comment  il  se  fait  que  vous  soyez  ici? 

—  Que  vous  importe?  répondit  Eveline  piquée  de  ce  ton 
glacial.  J'y  suis,  cela  ne  regarde  que  moi. 

—  Pardon,  cela  me  regarde  beaucoup  aussi.  Je  ne  veux 
pas  être  responsable  devant  l'opinion  et  devant  vos  parents 
des  conséquences  d'une  démarche  aussi  étrange  de  votre  part. 

—  Rassurez-vous,  monsieur,  dit  Éveline  tout  à  fait  ble?sée, 
votre  réputation  ne  sera  pas  coirfpromise  par  ma  vii,ite.  Per- 
sonne n'en  saura  rien. 

—  Excepté  le  fidèle  Crésus,  qui  vous  a  accompagnée  ici,  et 
celui  des  domestiques  de  Mont-Revêche  qui  vous  a  ouvert  la 
porte. 

—  Forget,  qui  est  maintenant  à  votre  service,  a  été  naguère 
au  mien.  Il  connaît  la  pureté  de  mes  intentions,  il  m'est  dé- 
voué et  il  est  incorruptible.  Quant  à  Crésus,  c'est  un  enfant 
qui  n'entend  pas  plus  malice  que  moi  à  une  plaisanterie,  et 
dont  je  suis  assez  riche  pour  payer  le  silence.  Êtes-vous  tran- 
quille ? 

—  Pas  le  moins  du  monde.  Dans  huit  jours,  tout  le  pays 
saura  que,  pour  se  donner  l'amusement  bizarre  de  faire  peur 
à  monsieur  Thierray,  sous  le  masque  de  la  Dame  au  loup, 
mademoiselle  Éveline  Dutertre  est  venue  seule  le  trouver  au 
milieu  de  la  nuit. 

—  Vous  rêvez,  personne  ne  le  saura.  Crésus  est  bavard 
quand  il  ne  risque  rien  à  l'être;  mais  quand  il  s'agit  de  ses 
intérêts,  le  paysan  morvandiot  se  laisserait  mettre  à  la  tor- 
ture. D'ailleurs,  je  nierais  effrontément  ,•  vous  aussi,  je  l'es- 
père; mes  parents  n'y  croiraient  jamais,  et  Crésus  passerait 
pour  fou.  A  présent,  voulez-vous  avoir  l'obligeance  de  me 
faire  du  feu?  Je  suis  transie  de  peur  et  de  froid. 

Il  était  bien  impossible  à  Thierray  de  refuser  les  soins  de 
l'hospitalité  à  sa  belle  visiteuse.  Il  ralluma  le  feu,  approcha  im 


MONT-REVÉCHE  175 

fauteuil  où  Éveline  s'Assit,  et  lui,  tisonnant,  les  genoux  plies 
devant  l'àtre,  regardant  malgré  lui  le  joli  pied  qu'elle  allon- 
geait sur  les  chenets,  il  continua  à  la  morigéner  en  l'inter- 
rogeant. 

—  Pourquoi  dites-vous  que  vous  avez  eu  peur,  vous  qui 
pousï^ez  la  hardiesse  jusqu'à  l'extravagance? 

—  Je  n'ai  peur  ni  des  bois  pendant  la  nuit,  ni  de  la  solitude 
dans  la  campagne,  car  c'est  être  soûle  que  d'être  avec  Crésus. 
Je  n'ai  pas  même  été  effrayée  de  la  folie  de  mon  entreprise. 
Mais  j'ai  eu  peur  dans  les  corridors  de  votre  manoir  fantasti- 
que, aussitôt  que  je  me  suis  trouvée  seule  dans  l'obscurité, 
tâtonnant  les  murs  et  cherchant  les  portes.  Je  savais  que  vous 
étiez  toujours  dans  ce  salon  jusqu'à  deux  ou  trois  heures  du 
matin.  Je  m'en  étais  asAU'ée  en  envoyant  Forget  regarder  à 
travers  les  fentes  de  la  jalousie.  Mais  pendant  cette  explora- 
tion, l'idée  m'est  venue  que,  comme  dans  l'histoire  de  la 
Nonne  sanglante,  la  véritable  Héiyette  allait  m'apparaîlre  et 
me  montrer  sa  figure  brûlée  pour  me  punir  d'avoir  osé  la 
contrefaire. 

Là-dessus  Éveline  se  mit  à  rire  avec  autant  de  tranquillité 
que  si  elle  eût  été  dans  le  salon  de  Puy-Verdon,  sous  l'œil  de 
ses  parents. 

Tiiierray  fut  stupéfait  de  tant  d'audace.  Était-ce  excès  de 
candeur  et  d  ignorance,  ou  habitude  de  dévergondage? 

Résolu  de  s'en  assurer,  bien  qu'également  résolu  à  ne  pas 
en  profiter,  Thienay,  la  regardant  fixement,  lui  demanda  où 
était  Crésus. 

—  Dans  le  bois  le  plus  proche,  avec  mes  chevaux,  répondit- 
elle,  et  parfaitement  caché  dans  le  fourré. 

—  Et  Forget? 

—  Dans  sa  chambre;  je  lui  ai  ordonné  de  se  recoucher,  et 
quand  je  vais  sortir,  c'est  vous  qui,  sans  bruit,  refermerez  vos 
portes. 

—  Mais  comment  êtes-vous  sortie  de  Puy-Verdon! 

—  Oh  !  cela,  rien  de  plus  facile.  Dans  une  habitation  si 
vaste,  et  où  rien  ne  me  résiste,  il  suffisait  que  Crésus  fût  averti, 
que  les  chevaux  fussent  prêts  et  conduits  dehors  à  une  cer- 
taine heure,   que  j'eusse  certaines  clefs,  et  que  tout  le  monde 


176  MOM-REVÊCHE 

fût  endormi.  Je  suis  partie  à  une  heure  du  matin...  et.  tenez, 
il  n'est  pas  deux  heures  :  nous  sommes  venus  vite,  malgré  les 
ténèbres. 

—  Et  comment  rentrerez-vous? 

—  A  dix  heures,  comme  à  l'ordinaire.  Je  sor.;  souvent  avec 
le  jour,  et  je  ne  m'afflige  pas  toujours  de  la  société  d'Amédée. 
Crésus  ou  tout  autre  laquais  m'accompagne  souvent  le  matin  ; 
les  premiers  palefreniers  qui  se  lèveront  se  diront  que  je  suis 
sortie  apparemment  un  peu  plus  tôt  que  de  coutume.  J'ai  tant 
de  fantaisies  qu'ils  ne  s'étonnent  jamais  de  rien.  Les  premiers 
bûcherons  qui  me  rencontreront  dans  les  bois  à  l'aube  du  jour 
se  diront  que  je  viens  de  me  lever.  Ce  ne  sera  pas  la  première 
fois  que  j'aurai  été  debout  aussitôt  qu'eux,  et  ceux  qui  me 
verront  rentrer  ne  sauront  pas  si  je  suis  dehors  depuis  deux 
heures  ou  depuis  douze.  Mon  père,  qui  commence  à  devenir 
féroce,  me  dira  peut  être  que  je  me  fatigue  trop,  et  qu'il  ne 
veut  plus  que  je  sorte  sans  lui  ou  sans  son  neveu,  qui  est  une 
véritable  bonne  d'enfaïUs.  Qu'est-ce  que  cela  me  fera,  du  mo- 
ment que  j'aurai  réalisé  ma  fantaisie  d'aujourd'hui?  Demain, 
j'en  aurai  quelque  autre  qu'il  n'aura  pu  prévoir. 

—  Ainsi,  mademoiselle,  dit  Thierray,  toujours  assez  froid 
et  attentif,  vous  allez,  pour  satisfaire  la  fantaisie  de  m'effrayer 
par  l'apparition  d'un  spectre,  errer  dans  les  bois,  par  une  nuit 
très- froide,  depuis  deux  heures  du  matin  jusqu'au  lever  du 
soleU?  Et,  encore  après,  en  dépit  d'une  nuit  sans  sommeil  et 
sans  abri,  vous  continuerez  à  chevaucher  jusqu'à  dix  heures, 
pour  ne  pas  éveiller  de  soupçons?  C'est  payer  un  peu  cher  un 
si  court  et  si  fade  amusement. 

—  Il  se  peut  que  le  plaisir  ait  été  médiocre  pour  vous, 
répondit- elle;  mais,  pour  moi,  il  a  été  complet.  D'abord,  j'ai 
eu  un  peu  peur  moi-même,  émotion  sur  laquelle  je  ne  comp- 
tais pas;  car  je  suis  aussi  sceptique  que  vous  prétendez  l'être. 
Mais  je  crois  que  nous  ne  le  sommes  ni  l'un  ni  l'autre;  car, 
si  vous  n'avez  pas  eu  peur,  vous  avouez  du  moins  que  vous 
avez  cru  voir  un  revenant.  C'est  d'autant  plus  brave  de  votre 
part.  Ne  vous  en  défendez  donc  pas;  car  cela  vous  élève  beau- 
coup dans  mon  estime. 

—  J'en  suis  très-flatté,  mademoiselle,  mais  je  ne  mérite 


MONT-REVÉCHE  177 

peut-être  pas  votre  admiration.  Il  <e  peut  bien  qiie  je  vous  aie 
reconnue  tout  de  3uiie.  Il  se  pourrait  aussi  qu'après  avoir  causé 
avec  l'habile  Crésus  dans  la  matinée,  j'eusse  pressenti  vos 
projets  et  attendu  votre  visite. 

Eveline  fut  un  instant  confuse,  inquiète  surtout  de  la  dis- 
crétion de  son  page;  mais  elle  se  remit  par  la  moquerie  et  la 
coquetterie,  comme  elle  faisait  toujours. 

—  Je  n'en  crois  rien,  répondit-elle.  Si  vous  m'eussiez  at- 
tendue, j'aime  à  croire  que  je  n'eusse  pas  trouvé  la  porte 
fermée  et  que  vous  eussiez  dispensé  Forget  de  veiller  pour 
être  prêt  à  me  l'ouvrir. 

—  Non,  mademoiselle,  reprit  Thierray,  toujours  plus  sévère 
à  mesure  qu'il  se  croyait  plus  provoqué,  j'espérais  que  vous 
n'auriez  pas  le  cœur  de  mener  à  bout  une  pareille  absur- 
dité. 

—  Moi,  monsieur,  j'espérais,  dit  Éveline  en  se  levant  avec 
une  dédaigneuse  insouciance,  qu^'  l'aventure  tournerait  autre- 
ment, que  vous  auriez  moins  de  courasfe,  que  je  traverserais 
ce  salon  sans  vous  arracher  une  parole,  que  je  sortirais  mas- 
quée et  inconnue  comme  j'étais  entrée,  et  qu'un  de  ces  jours 
vous  viendriez  nous  raconter  votre  aventure  avec  un  peu  d'em- 
belliîseraent,  comme  les  poètes  en  mettent  toujours  dans  leurs 
narrations.  Au  lieu  de  cela,  vous  avez  été  téméraire  et  moi 
stupide.  Le  cri  d'un  perroquet  m'a  fait  crier,  vous  avez  reconnu 
ma  voix;  vous  menaciez  de  m'ôter  mon  masque  :  je  ne  laisse 
pas  volontiers  porter  la  main  sur  moi,  et  j'ai  dû  paralyser  la 
vôtre  en  vous  montrant  mon  visage.  A  présent  tout  est  dit, 
bonsoir.  Ouvrez-moi  les  portes. 

—  Vous  croyez,  dit  Thierray,  que  je  vais  vous  laisser  passer 
la  nuit  ilehors,  à  la  belle  étoile? 

—  Vous  parlez  d'étoiles  !  C'est  une  métaphore  !  dit-elle  en 
riant  :  il  pleut  à  verse  ! 

En  effet,  on  entendait  les  gouttières  s'épancher  à  flots  sur  les 
pavés  df  la  cour. 

—  Vous  voyez  donc  bien,  dit  Thierray,  que  vous  êtes  forcée 
d'attendre  ici  que  le  départ  soit  possible,  ^ue  la  nuit  touche  à 
sa  fin.  Ce  ne  sera  pas  avant  trois  heures  d'ici,  je  vous  en  aver- 
tis. Vous  voilà  forcée  d'avaler  la  coupe  d'imprudence  et  de 


178  MONT-REVÉCHE 

danger  que  vous  avez  remplie.  Je  vous  déclare  que  ce  n'est 
pas  ma  faute.  Si  on  vient  à  le  savoir,  je  me  battrai  pour  vous, 
mais  je  jurerai  sur  l'honneur  à  votre  père  que  je  ne  sais  pas 
du  tout  pourquoi  vous  m'avez  mis  dans  cette  agréable  si- 
tuation. 

Et  en  parlant  ainsi,  Thierray  alla  fermer  aux  verrous  la 
porte  du  salon. 

—  Que  faites-vous  donc  là?  dit  Éveline  déconcertée. 

—  Je  ne  veux  pas  vous  exposer  à  être  surprise  par  ceux  de 
mes  domestiques  qui  ne  sont  pas  dans  votre  confidence,  et  si 
vos  parents,  s'apercevant  de  votre  absence,  s'avisaient  de  ve- 
nir vous  chercher  ici,  je  veux  pouvoir  parlementer  avec  eux 
avant  de  vous  livrer  à  leur  juste  indignation. 

Éveline  devint  pâle,  et  la  peur  s'empara  d'elle  sérieuse- 
ment. 

—  Mais  non,  mais  non!  s'écria-t-elle.  Il  faudrait  me  ca- 
cher! 

—  Non  pas.  Je  sortirais,  j'irais  au-devant  d'eux,  et  vous  ne 
reparaîtriez  à  leurs  yeux  que  couverte  de  ma  protection  et 
portant  le  titre  de  ma  fiancée. 

—  Vraiment?  Les  résultats  de  mon  équipée  seraient-ils  si 
graves?  dit  Éveline  rougis.^ante,  à  demi  satisfaite,  à  demi  hon- 
teuse. Je  comprends  alors  pourquoi  vous  êtes  si  effrayé  des 
suites  de  l'aventure. 

Et  elle  lança  à  Thierray  un  regard  timide  et  brûlant  qui 
faillit  lui  ôtcr  le  sang-froid  dont  il  s'était  armé. 

—  Oui,  j'en  suis  effrayé,  dit-il  en  évitant  ce  dangereux  re- 
gard :  je  sais  à  quoi  le  soin  de  mon  honneur  me  déciderait 
sans  hésitation,  plutôt  que  de  passer  pour  avoir  séduit  une 
jeune  fille  et  pour  hii  avoir  refusé  la  réparation  de  l'honneur. 
Mais,  en  vous  donnant  mon  nom,  je  serais  pris  d'une  mortelle 
haine  pour  vos  richesses  et  peut-être  pour  vous-même,  qui 
m'auriez  forcé  de  les  accepter  malgré  moi,  et  qui  ne  m'au- 
riez pas  laissé  le  choix  entre  mon  penchant  à  ma  liberté  et  la 
honte  d'un  rôle  coupable  ou  ridicule. 

Éveline,  terrifiée  de  ce  discours,  se  sentit  brisée.  Elle  re- 
tomba sur  le  fauteuil  et  fondit  en  larmes  en  s'écriant  : 


MONT-REVÊCHE  179 

—  Ah!  vous  ne  m'avez  jamais  aime'e,  et  à  présent,  je  ne 
vous  inspire  que  de  la  haine  ! 

Thierray  fut  vaincu.  L'amour  lui  revint  au  cœur.  11  n'est 
point  d'homme  assez  fort  pour  de  telles  épreuves. 


XIX 

—  Voyons,  dit  Thierray  en  approchant  d'Éveline,  mais 
sans  toucher  un  seul  pli  de  son  vêtement,  parlez  franche- 
ment :  pourquoi  êtes- vous  venue  ici  ?  Êtes -vous  réellement 
assez  enfant,  je  devrais  dire  assez  folle,  pour  risquer  votre 
réputation,  votre  pudeur,  votre  honneur  peut-être,  dans  le 
seul  but  de  me  faire  un  de  ces  tours  de  vieux  château,  que 
des  demoiselles  se  permettent  tout  au  plus  dans  leurs  propres 
maisons,  à  l'égard  des  plus  intimes  amis  de  leur  famille  ? 

—  Pourquoi  dites-vous  que  je  risque  mon  honneur  I  dit 
Éveline  d'un  ton  très-fier;  car  elle  sentait  qu'en  dépit  des  pa- 
roles sévères  de  Thierray,  sa  voix  émue  s'était  singulièrement 
radoucie. 

—  Vous  avez  l'habitude,  répliqua  Thierray,  de  répondre  à 
des  questions  par  d'autres  questions,  je  le  sais  ;  permettez-moi 
de  ne  répondre  à  la  vôtre  que  quand  vous  aurez  répondu  à  la 
mienne. 

—  Eh  bien,  mon  Dieu!  dit  Eveline,  j'ai  fait  une  folie  parce 
que  je  suis  folle,  voilà  tout  le  mystère  !  Mais  celle-ci  n'est 
pas  si  préméditée  que  vous  croyez.  Tout  cela  est  arrivé  par 
hasard  et  sans  réflexion.  Ce  costume,  je  ne  l'ai  pas  fait  faire 
pour  vous.  Il  y  a  trois  mois  que  je  l'ai  et  que  je  le  porte  quel- 
quefois dans  le  manège  et  dans  le  parc  de  Puy-Verdon;  c'est 
une  fantaisie  qui  m'a  séduite  quand  je  suis  venue  ici  après  la 
mort  de  la  chanoinesse,  et  lorsqu'il  n'était  question  ni  de  vous 
ni  de  monsieur  de  Saulges  dans  notre  vie.  Mon  père,  désirant 
acheter  la  propriété,  voulut  tout  examiner,  même  le  castel  où 
nous  étions  venus  rarement  faire  de  courtes  visites  à  la  vieille 
dame.  Nous  montâmes  dans  le  donjon  ;  Manette  nous  raconta 
en  détail  la  légende  j  nous  voulûmes  voir  le  portrait  ;  le  cos- 


480  MONT-REVÊCHE 

tume  me  plut;  j'en  fis  un  croquis  et  j'en  commandai  un  tout 
de  suite.  Depuis,  vous  nous  avez  parlé  plusieurs  fois  de  cette 
légende  ;  vous  avez  même  prétendu  que  monsieur  de  Saulges 
avait  vu  l'apparition,  à  preuve  qu'il  était  parti  brusquement 
comme  un   fou.  Je  .vous  ai  souvent  demandé  ce  que  vous 
éprouveriez  si  la  Dame  au  loup  se  montrait  devant  vous  au 
milieu  de  la  nuit  :  vous  assuriez  mourir  d'envie  de  la  voir, 
tout  en  avouant  que  vous  en  auriez  grand'  peur.   Cette  idée 
d'essayer  votre  courage  m'a  passé  par  la  tête,  j'ai  penié  à  la 
faire  partager  à  mes  sœurs,   ou  à  Amédée.  J'ai  craint  leur 
froide  raison.  Et  puis,  on  vous  disait  malade.  Je  ne  voulais 
pas  vous  tuer,  moi  !   Enfin,  aujourd'hui,  Crésus  m'apprend 
que  vous  n'avez  jamais  eu  d'entorse  (je  m'en  doutais  bien  !), 
que  vous  aviez    failli  venir  demain,  et  puis  que,  tout   d'un 
coup,  vous  vous  êtes  ravisé.  Voyant  que  vous  aviez  résolu  de 
me  faire  enrager,  j'ai  voulu  vous  rendre  la  pareille.  Je  m'en- 
nuyais hier    soir.  Ma  belle-mère    est  absente,    Amédée   et 
Caroline  aussi.  Mon  père  est  absorbé  dans  je  ne  sais  quel  tra- 
vail ;  Nathalie  me  cache  je  ne  sais  quel  mystère.  Elle  s'enferme 
dans  sa  chambre,  fait  des  paquets  et  range  des  papiers  comme 
si  elle  allait  se  marier  à  mon  insu.  Une  irrésistible  envie  de 
me  divertir  par  une  excentricité  sans  pareille  s'est  emparée 
de  moi.  En  dix  minutes,  j'ai  organisé  ma  sortie  avec  Crésus, 
et  au  coup  de  minuit,  comme  tout  ronflait  sous  le  toit  maus- 
sade de  Puy-Verdon...  Mais  vous  savez  le   reste.  Et  en  voilà 
bien  trop  pour  motiver  une  chose  puérile  dont  vous  voulez 
absolument  faire  un  événement  dramatique.  A  présent  que  j'ai 
répondu,  répondez!  Où  prenez-vous  que  j'expose  mon  hon- 
neur en  venant  chez  vous  ?  N'avez-vous  point  d'honneur  vous- 
même?  N'êtes-vous  pas  un  homme  d'esprit,  un  artiste,  qui  se 
moque  des  usages,  des  préjugés,  qui  ne  les  respecte  que  pour 
la  forme,  et  qui  prend  dune  façon  poétique  et  chaste  les  bi- 
zarreries d'une  humeur  comme  la  mienne?  Est-ce  que  ce  n'est 
pas,  au  fond,  une  grande  preuve  d'estime,   de  confiance  et 
même  d'açiitié  que  je  vous  donne  en  venant  ici?  Et  bi  je  me 
suis  trompée  en  osant  rire  avec  vous  comme  avec  mon  frère 
(comme  je  vais  quelquefois  rire  tout  haut  aux  grands  éclats 
dans  le  pavillon  d'Améuée),  cela  vous  donne-t-il  le  droit  de 


MO>'T-REVÊCHE  181 

m'outrager,  en  me  disant  que  je  fais  bon  marché  de  mon  lion- 
ncur?  Tenez,  vous  êtes  un  pédant,  une  imagination  froide, 
vous  êtes  triste,  vous  êtes  vieux  !  et  vous  allez  me  dire  que 
je  ne  vous  connais  pas  assez  pour  être  si  familière,  si  con- 
fiante avec  vous!  Eh  bien,  tant  pis  pour  vous,  si  vous  ne 
pouvez  vous  faire  jeune,  innocent,  fraternel  et  fou  avec  moi 
pendant  une  heure  ou  deux  de  tète-à-tête,  dans  des  conditions 
exceptionnelles,  à  l'insu  et  par  conséquent  à  l'abri  du  blâme 
des  méchants  et  des  sots. 

É véline  débita  tout  ceci  avec  une  grande  volubilité,  une 
glande  coquetterie,  une  grande  innocence, et  avec  un  mélange 
de  fierté,  de  franchise,  de  câlinorie,  qui  reprirent  leur  ascen- 
dant sur  Thierray.  Il  est  bien  impossible  à  un  jeune  homme, 
dont  le  cœur  est  libre  et  la  tête  vive,  de  recevoir  avec  indiffé- 
rence une  preuve  d'amour  si  naïvement  déguisée  en  plaisan- 
terie. Il  eût  été  en  effet  trop  froid  et  trop  pédant  de  vouloir,  par 
l'exigence  d'un  plus  ample  aveu,  effrayer  la  pudeur  et  humi- 
lier la  fierté  d'Éveline.  En  la  grondant  davantage,  Thierray 
craignit  d'être  ridicule.  En  repoussant  les  conséquences  du 
danger  qu'elle  bravait  pour  hii,  il  se  sentait  cruel  cnvci-s  lui- 
même  autant  qu'envers  elle. 

Il  se  trouva  donc  tout  d'un  coup  disposé  à  une  grande 
indulgence  pour  la  faute  dont  il  profitait.  Mais,  avec  l'amour 
qui  rever.ait,  arriva  la  jalousie,  et  il  fut  tout  à  fait  sombre  et 
mordant  en  lui  demandant  l'explication  des  fleurs  jetées  dans 
le  chapeau  de  Flavien.  Éveline  crut  qu'il  devenait  fou,  et  de- 
manda à  son  tour  l'explication  de  celte  demande  avec  une 
franchise  évidente. 

Thierray,  ne  voulant  pas  compromettre  les  autres  femmes 
de  Puy-Verdon,  éluda  la  question  en  disant  que  ia  langue  lui 
avait  tourné,  et  que  ce  n'était  pas  du  chapeau  de  Flavien,  mais 
de  celui  de  Crésus  qu'il  voulait  parler.  —  Le  bouquet  d'azalée 
apporté  ici  par  votre  page  était,  dit-il,  remis  par  vous  à  l'adresse 
de  Flavien.  Voulez-vous  le  nier?  et  la  devise  qui  portait  pro- 
bablement votre  signature  ? 

—  A  présent,  j'y  suis,  dit  avec  candeur  Éveline,  qui  ne  con- 
naissait que  ce  dernier  détail  des  petites  ruses  de  Nathalie. 
Eh  bien ,  savez-vous  ce  qu'il  y  avait  sur  l'étiquette  ?  Mais 

il 


182  MONT-REVÉCHE 

vraiment,  s'écria-t-elle  en  riant,  il  est  impossible  que  ce  soit 
là  la  cause  du  départ  de  monsieur  de  Saulges.  Eh  bien,  il  y  avait 
sur  ce  parchemin,  en  caractères  imités  du  gothique  :  Hélyette. 

—  Et  que  signifie  cette  plaisanterie  ? 

—  Elle  n'est  pas  de  moi,  elle  est  de  ma  sœur  Nathalie,  qui, 
je  le  ciois,  aime  votre  ami  autant  que  sa  gravité  le  lui  permet. 
Puisque  vous  êtes  jaloux  et  que  \ous  me  forcez  à  dire  le  secret 
des  autres,  gardez-le  en  homme  d'honneur,  Nathalie  voudrait 
être  devinée;  elle  mourrait  d'un  orgueil  rentré,  si  elle  était  net- 
tement comprise.  Elle  voulait  intrigTier  monsieur  Flavien  pour 
savoir,  je  crois,  s'il  avait  le  cœur  libre,  voilà  tout;  et  c'est  l'idée 
qu'elle  a  eue  de  se  cacher  sous  le  pseudonyme  de  madame  Hé- 
lyette qui  m'a  un  peu  donné  celle  de  me  cacher  sous  son  mas- 
que. Me  voilà  forcée  de  vous  avouer  mon  peu  d'imagination  : 
je  ne  suis  qu'une  plagiaire. 

—  Et  dois  je  croire,  dit  Thierray,  de  plus  en  plus  indulgent, 
que  vous  avez  pom-  moi  les  mêmes  sentiments  que  votre  sœur 
a  pour  mon  ami  ? 

—  Thierray,  ditÉveline  avec  une  familiarité  et  une  chasteté 
charmantes,  vous  êtes  trop  déhcat,  vous  avez,  je  crois,  quel- 
que chose  de  trop  exquis  dan*  le  cœur  et  dans  l'esprit  pour 
vouloir  que  je  réponde  à  cette  question  dans  la  situation 
bizarre  où  je  suis  venue  me  jeter  vis-à-vis  de  vous.  C'est 
alors  que  je  mériterais  vos  réprimandes ,  et  comme  elles 
me  font  beaucoup  de  peine,  permettez-moi  de  ne  pas  m'y  ex- 
poser. 

—  Ah  !  vous  êtes  une  sirène  !  s'écria  Thierray.  Vous  venez 
me  voir  seule,  en  pleine  nuit,  et  vous  exigez  que  je  trouve 
cela  très-di  Ole  et  pas  du  tout  enivrant?  Le  danger  auquel  vous 
ne  pensez  seulement  pas  pour  vous,  il  faut  que  je  n'y  croie 
pûS  pour  moi-même  ?  C'est  à  devenir  fou  ! 

—  Voyons,  pourquoi  donc?  répondit  Éveline  en  souriant. 
Tout  le  danger,  entre  une  fille  chaste  et  un  homme  d'hon- 
neur, est  d'arriver  à  s'aimer  Tun  l'autre,  n'est-ce  pas?  Eh 
bien,  nous  sommes  jeunes,  nous  sommes  égaux,  nous 
sommes  libres.  11  n'y  a  aucun  obîtacle  entre  nous,  et  s'il 
faut  vous  le  dire,  mon  père  m'a  grondée,  le  dernier  jour  que 
vous  êtes  venu  chez  nous,  parce  que  j'étais  trop  cruelle  en- 


MONT-REVÊCHE  183 

vers  vous  et  que  je  ne  lui  parlais  pas  de  vous  assez  se'rieu- 
sement... 

—  Vraiment,  Éveline  !  dit  Thierray  troublé. 

—  Ne  le  saviez-vous  pas? 

—  Non,  je  vous  le  jure  ! 

—  Eh  bien,  sachez-le,  dit-elle  en  riant,  et  prenez  l'e'preuvc 
que  j'ai  voulu  faire  ce  soir  de  votre  courage  comme  un  des 
côtés  de  l'examen  auquel  j'ai  le  droit  de  vous  souiuettre.  De 
votre  côté,  comme  vous  n'êtes  pas  plus  décidé  que  moi  à  com- 
bler les  vœux  de  mon  père,  soumettez- moi  à  vos  analy^vcs.  Je 
m'y  prêle,  vous  le  voyez  :  je  vous  apporte  ici  toute  l'irré- 
jQexion,  toute  la  déraison,  toute  la  simpiicité  de  mon  carac- 
tère. Si  vous  appelez  cela  de  la  coquetterie,  je  ne  ?ais  pas 
comment  vous  appellerez  le  contraire.  Dites-moi  qu'une  jeune 
personne  capable  d'ur.  pareil  coup  de  tête  vous  est  insupportable, 
je  le  concevrai;  mais,  moi,  j'aurai  le  droit  de  vous  répondre 
qu'un  poëte  capable  de  se  fâcher  d'une  pareille  confiance  en 
lui... 

—  N'est  qu'un  cuistre!  dit  Thieiray.  Allons,  j'en  conviens. 
Oubliez  ma  dureté!  Dieu  veuille  que  ceci  reste  entro  nous  un 
secret  qui  ne  nous  force  pas  à  nous  aimer  avant  de  nous  con- 
naître ! 

—  Quel  paradoxe,  monsieur  l'écrivain  !  On  se  connaît  de 
reste  quand  on  s'aime!  Si  nous  en  étions  là,  nous  nous  mo- 
querions bien  d'être  dccuverts  dans  ce  tête-à-tête  ! 

—  Eh  bien,  parlez  pour  vous,  dit  Thierray,  pour  vous, 
bizan'e  enfant,  qui  pouvez  donner  à  ce  point  votre  estime  et 
votre  confiance  sans  donner  votre  cœur  et  votre  foi.  Mais,  moi, 
j'ai  peur  de  vous  aimer  avant  de  pouvoii*  me  fier  à  vous,  et 
voilà  pourquoi  je  suis  si  maussade. 

—  Allons,  vous  voulez,  pour  m'estimer,  que  je  vous  dise  ici, 
maintenant,  que  je  vous  aime  !  Je  ne  le  ferai  certes  pas,  et  si 
je  viens  jamais  à  en  être  bien  sûre,  ce  sera  à  Puy-Verdon  et 
en  présence  de  tous  les  miens  que  je  vous  le  dirai.  En  atten- 
dant, savez- vous  une  chose?  c'est  que  je  meurs  de  faim  dans 
votre  château  de  Mont-Revêche. 

—  Ah  !  mon  Dieu!  s'écria  Thierray,  voilà  bien  un  autre  em- 
barras! Les  enfants  sont  comme  cela!  Dans  les  situations  les 


18  i  MONT-REVÉCHE 

plus  critiques,  leur  estomac  crie  comme  si  de  rien  n'était,  et 
ils  vous  demandent  à  manger.  Où  vais-je  trouver,  dans  cette 
cellule  d'ermite,  de  quoi  satisfaire  l'appétit  roval  de  la  dame 
de  Puy-Verdon? 

—  Je  vais  vous  le  dire,  répondit  É véline.  Tout  à  l'heure,  en 
me  dirigeant  à  tarons  dans  la  salle  à  manger  qui  est  ici  près, 
j'ai  mis  la  main  sur  quelque  chose  de  poissé  qui  m'a  bien  fait 
l'effet  d'être  une  tarte  aux  confitures.  J'avais  déjà  faim,  et 
j'avais  quelque  envie  de  profiter  de  l'occasion  :  mais  j'ai  eu 
peur  que,  surprise  par  vous  dans  cette  occupation  ma- 
térielle, il  ne  me  fut  difficile  après  de  passer  pour  un 
spectre. 

La  salle  à  manger  n'était  séparée  du  salon  que  par  un  couloir. 
Thierray  y  passa,  en  recommandant  à  Éveline  de  faire  le  guet 
à  la  porte  du  salon  pour  être  prête  à  s'enfermer,  si  Gervais  ou 
Manette  venaient  à  s'éveiller  et  à  faire  une  ronde.  Puis  il  ap- 
porta la  tarte  aux  confitures,  des  fruits,  du  fromage  à  la 
crème.  U  ne  trouva  pas  de  vin  dans  les  buffets;  mais  Évehne 
n'en  buvait  jamais,  et  elle  salua  avec  acclamation  un  bol 
de  café  froid  que  Thierray  apporta  à  tout  hasard.  Le  couvert 
fut  mis  sur  un  guéridon,  que  l'on  roula  près  de  la  che- 
minée. 

Tout  cela  se  fit  à  deux,  en  riant,  en  se  faisant  de  gros  yeux 
et  de  plaisantes  expressions  de  figure,  quand  une  maladresse 
menaçait  d'éveiller  par  quelque  bruit  trop  prononcé  les  échos 
endormis  du  manoir.  Puis  Éveline  mangea  avec  le  même  ap- 
pétit qu'elle  aurait  eu  dans  un  dîner  sur  l'herbe  en  famille. 
Elle  trouva  tout  délicieux,  força  son  hôte  à  manger  aussi,  et 
se  divertissant  de  toutes  choses  avec  la  candeur  d'un  enfant, 
elle  arriva  à  une  gaieté  entraînante. 

Troubler  par  des  fadeurs  cet  épanouissement  de  son  âme , 
ou  l'effaroucher  par  des  ardeurs  indiscrètes  eût  semblé  bien 
vulgaire,  bien  bête,  bien  laid  à  un  esprit  aussi  élevé  que  celui 
de  Thierray.  11  prit  le  parti  de  rire  comme  Éveline,  au  bord 
du  précipice.  L'innocence  de  sa  déraison  était,  après  tout,  un 
attrait  plus  pénétrant  pour  le  cœur  qu'un  excitant  pour 
les  sens.  Éveline  était  un  de  ces  charmants  êtres  sans  vice  et 
sans  vertu,  dont,  par  respect,  on  ne  peut  songer  à  faire  sa 


MONT-REVÉCHE  185 

maîtresse,  dont,  par  prudence,  on  n'ose  pas  vouloir  faire  sa 
femme. 

Le  meilleur  parti  à  tirer  de  la  circonstance,  c'était  d'en 
goûter  la  douceur  sans  arrière-pensée,  puisque,  à  tout  prix, 
il  fallait  s'y  soumettre.  C'est  ce  que  fit  Thierray,  sans  trop 
d'effort.  Était-ce  à  lui,  d'ailleurs,  d'être  le  moins  brave  devant 
les  conséquences  de  l'avenir?  Épouser  une  fille  jeune,  riche, 
belle,  iipiiituelle,  quand  même  elle  est  très-gâtée  et  très- 
folle,  c'est  un  suicide  qu'on  peut  accepter,  surtout  quand 
on  sent  qu'elle  vous  aime  et  qu'on  espère  la  dominer  par  là, 

Thierray  ne  se  permit  de  nouvelles  réprimandes  que  celles 
qu'autorisait  son  propre  amour.  Il  laissa  voir  combien  il 
avait  été  jaloux  d'Amédée.  Éveliiie  confessa  qu'elle  avait  joué 
un  méchant  jeu.  11  y  eut  des  moments  où  elle  menaça  de  le 
recommencer,  et  d'autres  où  elle  s'effraya  de  l'avoir  essayé, 
en  voyant  que  Thierray  n'était  pas  encore  assez  épris  pour  ne 
point  rompre  à  la  première  offense  de  ce  genre.  En  somme, 
ce  long  tête-à-tête  fut  bon  à  l'un  et  à  l'autre.  Éveline  y  éprouva 
la  force  d'un  cai  actère  qu'elle  s'était  flattée  de  vaincre  faci- 
lement. Thierray  sentit  qu'avec  de  telles  dispositions  à  la 
coquetterie,  il  fallait  tenir  la  main  ferme,  et  il  se  promit 
d'établir  son  autorité  avant  le  mariage,  si  Éveline,  par  de 
nouvelles  témérités,  ne  lui  refusait  pas  le  temps  néces- 
saire à  ce  laborieux  et  délicat  travail  du  cœur  et  de  l'intel- 
ligence. 

Au  milieu  de  cette  petite  lutte,  où  mille  digressions  enjouées 
et  amicales  trouvèrent  place,  la  pluie  cessa  de  tomber  et  le 
chant  du  coq  annonça  l'approche  de  l'aube.  Éveline  s'apprêta 
à  partir.  Elle  prétendait  descendre  seule  le  sentier  de  la  colline 
etgagner  le  fourré,  dans  son  costume  d'Hélyette,  assurant  que 
quiconque  la  rencontrerait  ainsi  fuirait  épouvanté. Cela  eût  été 
indubitable  pour  Gervais  ou  pour  Manette,  mais  non  pas  peut- 
être  pour  les  paysans,  qui  ne  croyaient  pas  du  tout  aux  re- 
venants, et  dont  quelqu'un  pouvait  avoir  vu  Émeline  à  Puy- 
Verdon  sous  ce  môme  costume.  Jhierray  exigea  qu'elle  mît  son 
chapeau  sous  son  bras,  qu'elle  couvrît  sa  taille  et  cachât  sa  tête 
sous  une  mante  à  capuchon,  qu'il  alla  chercher  sans  bruit  jusque 
auprès  de  la  chambre  où  dormait  Manette.  Ainsi  transformée  en 


i8D  MONT-REVÉCHE 

femme  quelconque  du  pays,  elle  sortit  du  château  sans  être 
vue  de  personne.  Thierray  sortit  quelques  instants  après  elle, 
avec  son  fusil,  conn.me  s'il  partait  pour  la  chasse,  et  la  suivit  à 
distance,  sans  avoir  l'air  de  s'occuper  d'elle,  mais  tout  prêt  à 
lui  porter  secours  en  cas  de  besoin.  EUle  arriva  ainsi  sans  en- 
combre au  carrefour  du  bois  où  elle  avait  laissé  Crésus.  Le 
pauvre  page  était  transi,  malgré  l'abri  impénétrable  des  grands 
chênes  où  il  s'était  réfugié  avec  les  chevaux.  Il  avait  eu  fort 
envie  de  se  pliindre;  mais  âès  qu'Éveline  parut,  l'a-cendant 
qu'elle  exerçait  sur  les  esprits  subalternes  par  sa  résolution  et 
sa  libéralité  lui  imposa  silence.  Elle  s'assura  qu'il  n'y  avait  per- 
sonne à  portée  de  la  voix,  excepté  Thierray,  qui  sifflait  avec  une 
apparente  insouciance  derrière  le  taillis  environnant.  Elle  se 
dépouilla  du  vêtement  villageois,  que  Thierray  devait  retrou- 
ver au  pied  du  plus  gros  chêne,  endossa  un  surtout  de  drap 
noir  que  Crésus  tii  a  de  sa  valise,  ôta  la  plume  et  le  galon 
de  son  feutre,  remplaça  le  masque  d'Hélyette  par  un  voile 
qu'elle  avait  dans  sa  poche,  et  ainsi  redevenue  à  peu  près 
rÉ^'eline  Dutertre  des  temps  ordinaires,  elle  partit  au  galop 
sous  l'épaisse  et  humide  ramure  de  la  foiêt. 

Thierray  alla  reprendre  la  mante  qu'il  roula  pour  la  fourrer 
dans  sa  carnassière  et  dont  il  fit  tomber  un  mouchoir  noué  par 
un  coin.  C'était  le  mouchoir  d'Éveliiie;  le  coin  où  était  brodé 
son  chiffre  liait  un  simple  anneau  d'or,  un  véritable  anneau 
de  mariage.  Thierray  s'empressa  de  l'ouvrir,  et  aux  premières 
clartés  du  jour  réussit  à  lire  ces  mois  gravés  dans  l'intérieur  : 
sur  une  des  brisures  :  Spontanéiié;  sur  l'autre  brisure  :  Ré- 
flexion. C'était  une  épigramme,  mais  aussi  une  avance.  La 
spontanéité  raillait  la  réHexion,  mais  se  livrait  à  elle.  Thier- 
ray baisa  involontairement  l'anneau,  le  mit  à  son  doigt  et 
remonta  la  colline.  D'en  haut  il  vit  la  jeune  fille  qui,  rapide 
comme  une  flèche ,  traversait  au  galop  une  clairière  déjà  loin- 
taine. 

Thierray  rentra;  tout  dormait  encore.  Il  put  restituer  la 
mante  de  Manette,  ranger  le  s^ilon,  faire  disparaître  les  traces 
du  souper,  et  se  retirer  dans  sa  chambre,  où  le  sommeil  ne 
put  le  suivre.  Tout  en  résumant  cette  nuit  d'aventures  et  la 
journée  qui  l'avait  précédée,  il  se  rappela  son  billet  à  Flavien. 


MONT-REVÊCHE  187 

L'idée  de  laisser  ce  dernier  un  jour  entier  dans  l'erreur  où  il 
l'avait  plongé  sur  le  compte  d'Eveline,  à  propos  du  bouquet 
d'azalée,  lui  fut  insupportable.  Il  était  couché  depuis  une 
heure,  quand  ce  souvenir  lui  vint.  Il  se  releva,  se  promettant, 
par  la  même  occasion,  de  supprimer  son  envoi  de  vers  à  Na- 
thalie, qu'il  était  bien  résolu  de  ne  plus  occuper  de  ses  préten- 
dus hommages. 

Mais  quand  il  arriva  au  bufîet  où  il  déposait  chaque  soir  ses 
lettres,  il  ne  les  trouva  plus.  Gervais  frottait  le  meuble,  le  facteur 
avait  pasï«é;  il  était  déjà  loin,  emportant  le  courrier  de  Thierray. 

Thicrray  prit  son  parti  d'aller  se  recoucher,  se  consolant 
par  la  pensée  qu'Eveline  lirait  la  date  de  son  envoi  à  Nathalie, 
qu'il  la  verrait  le  jour  même  pour  se  justitier,  et  que  le  jour 
même  aussi  il  écrirait  à  Flavien  pour  le  désabuser.  Néanmoins 
il  eut,  relativement  à  ce  dernier,  un  mouvement  de  honte  et 
de  jalousie.  «Cette  fois,  se  dit-il,  ma  spontanéité  n'a  pas  pris 
conseil  de  ma  réflexion.  J'ai  livré  pour  vingt-quatre  heures 
aux  dédains  ou  aux  désirs  d'un  tiers  l'aimable  fiancée  dont  je 
porte  au  doigt  le  gage  d'alliance,  et  j'en  rage  !  Tant  mieux  ! 
après  tout  :  à  cela  je  sens  que  je  l'aime  !  Pourvu  que  l'inflam- 
mable Flavien  ne  se  mette  pas  en  tête  de  me  laisser  ma- 
dame Duterlre  et  de  poursuivre  Eveline,  comme  je  le  lui  ai  con- 
seillé hier!  Pourquoi  ce  maudit  facteur  rural  se  lève-t-il  si 
matin  ?  Si  je  montais  à  cheval  pour  courir  après  lui  ?  Mais  il 
ne  me  rendra  pas  ma  lettre.  Eh  bien,  j'irai  à  Chàteau-Chinon, 
et  je  pourrai  mettre  au  moins  une  seconde  lettre  à  la  poste, 
qui  partira  avec  la  première.  Oai,  c'est  cela!  »  Et  Thierray  se 
releva  à  la  hâte,  cria  de  sa  fenêtre  à  Forget  d'atteler  Problème 
au  tilbury,  écrivit  à  Flavien  ce  peu  de  mots  •  «  Non  !  ce  n'é- 
tait pas  Eveline,  mais  ce  n'était  pas  non  plus  Olympe,  »  et 
partit  avec  Forget  pour  le  plus  prochain  bureau  de  poste. 

Il  jeta  lui-même  son  billet  dans  la  boîte,  et  se  rappelant 
bien  clairement  qu'il  n'y  avait  dans  ses  vers  à  Nathalie  rien 
qui  pût  blesser  ou  alarmer  sérieusement  Eveline,  il  ne  s'in- 
quiéta plus  de  ce  dernier  envoi,  et  prit  le  chemin  de  Puy- 
Verdon,  pensant  avec  raison  qu'il  devait  y  être  avant  elle,  pour 
lui  prêter  son  appui  dans  le  cas  où  sa  course  nocturne  y  serait 
déjà  ébniitée. 


1-^8  MOxNT-REVÉCHE 


XX 


]1  trouva  chacun  vaquant  à  ses  occupations  accoutumés.  Les 
domestiques  qui  vinrent  à  sa  rencontre  lui  dirent  qu'il  ne 
trouverait  encore  personne  au  château;  que-  madame  était  ab- 
sente^ ainsi  que  mademoiselle  Caroline  et  monsieur  Amédée  ; 
que  monsieur  Dutertre  était  allé  voir  les  travaux  des  champs, 
que  mademoiselle  iNathalie  n'était  jamais  levée  avant  di.v 
heures,  et  que  mademoiselle  Eveline  était  partie  pour  la  pro- 
menade avec  le  jour,  de  grand  matin,  peut-être  avant  le  pur. 
Ces  derniers  renseignements  furent  donnés  par  plusieurs  bou- 
ches avec  une  candeur  qui  rassm^a  Thierray.  Personne  ne 
soupçonnait  rien.  Il  prit  Forget  à  l'écart,  comme  pour  lui 
donner  quelques  ordres. 

—  Mon  ami,  lui  dit-il,  pouvez-vous  me  dire  quelle  est  la 
femme  ou  le  jeune  garçon  déguisé  que  vous  avez  introduit 
cette  nuit  dans  le  château  de  Mont-Revêche  ? 

—  Monsieur  ne  le  sait  pas?  s'écria  Forget  surpris  et  presque 
effrayé. 

—  Non,  en  vérité.  Comment  le  saurais -je  ?  Ce  personnage 
était  masqué  et  s'est  diverti  à  vouloir  me  faire  peur.  J'ai  couru 
après  lui.  Il  s'e^t  si  bien  caché  et  enfui  que  je  n'ai  pu  le  re- 
joindre. 

—  Et  comment  monsieur  sait-il  (pie  je  l'ai  fait  entrer?  dit 
Forget  un  peu  méfiant. 

—  Parce  que  vous  seul  avez  p:i  le  faire,  répondit  Thierray. 
Ce  n'est  pas  Gervais  et  Manetl.v,  superstitieux  comme  je  les 
connais,  qui  auraient  permis  à  un  revenant  d'entrer  dans  la 
maison. 

—  C'est  \Tai,  monsieur,  dit  Forget.  J'ai  eu  tort.  Mais  j'ai  été 
trompé,  j'ai  cru  que  vous  étiez  d'accord  avec  ce  revenant-Jà, 
et  que  vous  ne  me  le  disiez  pas  vous-même,  parce  que,  ne  me 
connaissant  pas  encore,  vous  manquiez  de  confiance  on  moi. 
Mais  je  suis  un  honnête  horiime,  monsieur,  incapable  de  trahir 
aucun  recret. 


MG.NT-REVÉCHE  189 

—  Je  le  sais,  Forgct...  Donc  cette  personne,  c'était.., 

—  Puisque  vous  ne  le  savez  pas,  monsieur,  je  ne  vous  le 
dirai  que  quand  on  me  le  commandera.  Je  vous  prie  de  m'ex- 
cuser  si  j'ai  fait  une  sottise.  Je  ne  m'imaginais  pas  du  tout 
qu'on  venait  pour  faire  peur  à  monsieur.  On  m'avait  parlJ 
d'une  dame  que  monsieur  devait  épouser,  ci  qu'il  y  avait  une 
brouille  qui  se  raccommoderait,  si  j'ouvrais  la  porte  sans  que 
Manette  ni  Gcrvais  pussent  s'en  apercevoir.  J'ai  cru  bien  faire. 
Je  n'ai  pas  pris  d'argent  pour  cela,  je  n'en  accepterais  pas. 
J'aime  la  famille  que  ça  regarde,  et  vous  aussi,  monsieur,  quoi- 
que je  sois  bien  nouveau  auprès  de  vous;  je  vois  qu'on  s'est 
joué  de  moi,  et  que  tout  ça  c'était  une  niche.  Mais  elle  est  bien 
dangereuse  ;  si  on  venait  à  le  savoir,  ça  ferait  beaucoup  par- 
ler. Heureusement  je  n'ai  pas  envie  de  faire  du  mal,  je  nea 
ai  jamais  fait  à  personne,  et  il  ne  m'arrivera  plus  jamais 
d'ouvrir  la  porte,  à  moins  que  monsieur  ne  me  le  com- 
mande, car  le  premier  devoir  d'un  serviteur,  c'est  d'obéir  à 
son  maître. 

—  Mais  je  ne  suis  pas  votre  maître  jusqu'à  présent,  mon 
cher  Forget  ? 

—  Pardon,  monsieur;  monsieur  le  comte  m'a  dit  :  c(  Vous 
êtes  à  moi,  mais  vous  servirez  raonsieui'  Tiiierray,  »  et  je  ne 
connais  qv.e  ça. 

—  Eh  bien,  Forget,  dit  Thierray,  qui  sentit  aussitôt  l'op- 
portunité de  s'attacher  cet  honnête  homme,  de  ce  moment, 
non-seulement  vous  me  servez,  mais  vous  êtes  à  moi,  si  vous 
le  voulez  bien. 

—  De  bien  grand  cœur,  monsieur  ;  mais  monsieur  le  comte 
m'a  dit  que  j'étais  a  lui,  et  j'ai  donné  ma  parole  pour  six  mois 
au  moins. 

—  Monsieur  de  Saulges  vous  rend  votre  parole  ;  vous  êtes 
à  moi,  et  vous  servirez  monsieur  de  Saulges,  s'il  revient.  Con- 
sentez-vous, aux  mêmes  conditions? 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Forget,  j'aurai  beaucoup  de 
plaisir  à  vous  servir. 

—  Et  vous  ne  me  direz  pas  le  nom  du  revenant  de  cette 
nuit,  si  je  vous  commande  de  me  le  dire? 

il. 


190  MONT-  REVÉCHE 

—  Pour  ça ,  non  :  que  monsieur  m'excuse ,  je  peux  pro- 
mettre seulement  à  monsieur  de  n'avoir  plus  jamais  de  se- 
crets par  rapport  à  lui,  de  ne  plus  rien  e'couter,  et  de  ne 
jamais  ouvrir  la  porte  sans  son  ordre.  Mais  trahir  une  personne 
pour  une  petite  bêtise  qu'elle  a  voulu  faire...  non,  je  ne  peux 
pas  vous  obéir. 

—  Vous  m'avouez  pourtant  que  c'était  une  femme  ?  dit 
Thienay,  voulant  éprouver  Forget  jusqu'au  bout. 

—  Je  petix  bien  ne  pas  en  être  plus  sûr  que  monsieur,  ré- 
pcndit  Foiget,  à  qui  la  délicatesse  des  sentiments  tenait  lieu 
de  finesse  d'esprit;  le  revenant  ne  m'a  pas  parlé  ;  il  avait  un 
masque.  Je  ne  sais  d'une  femme  que  ce  qu'on  m'en  a  dit.  On 
a  bien  pu  se  moquer  de  moi.  Alors,  monsieur,  ni  vous  ni  moi 
nous  ne  savons  rien,  et  c'est  le  mieux. 

Tijit'rray,  qui  n'était  point  né  ari^tocrateJ  et  qu'aucune 
habitude  d'enfance  n'empêchait  de  se  livrer  à  son  impulsion 
naturelle,  tendit  la  main  à  son  domestique,  qui,  élevé,  lui, 
dans  d'autres  idées,  hésita  à  la  lui  donner,  et  ôla  son  chapeau 
d'une  main  en  recevant  de  l'autre  cette  marque  d'estime. 
Thierray  ne  dit  rien  et  s'éloigna.  Forget  réfléchit  un  instant, 
se  demanda  s'il  devait  prendre  au  sérieux  son  nouveau  maître; 
comprit,  grâce  à  sa  droijure  naturelle  plus  forte  que  les  pré- 
jugés de  l'éducation,  qu'il  pouvait  l'estimer  en  conscience,  et 
alla  brosser  son  cheval,  tout  en  faisant  ses  réflexions  inté- 
rieures sur  le  mécontentement  paternel  que  lui  causerait  une 
fiile  aussi  écervelée  que  l'était  son  ex-patronne  Éveline.  Dans 
ses  idées,  qui  n'étaient  pas  dépourvues  de  justesse,  se  com- 
promettre pour  une  passion  n'était  pas  un  crime  ;  mais  s'ex- 
poser pour  une  espièglerie,  c'était  un  grand  mal.  Il  faut  dire 
qu'il  n'y  avait  pas  de  cœur  plus  généreux  et  d'esprit  moins 
enjoué  que  le  cœur  et  l'esprit  de  Forget. 

Thierray  alla  guetter,  des  hauteurs  du  parc,  l'arrivée  d'É vé- 
line sur  tous  Ijs  sentiers  et  chemins  qui  aboutissaient  vers  le 
château.  Il  était  neuf  heures  quand  il  la  vit  descendre,  au  pas 
et  dans  une  pose  rêveuse,  une  pente  escarpée  qui  ramenait 
l'oiseau  fuyard  au  nid  paternel.  Il  put  retourner,  comme  par 
hasard,  à  la  grille  de  la  cour,  et  lui  offrir  la  main  pour  des- 
cendre de  cheval. 


MONT-REVÊCHE  191 

Elle  fut  doucement  flattée  de  le  voir  debout,  n'ayant  pas 
dormi  et  veillant  sur  son  retour  au  bercail. 

—  Personne  ne  sait  rien,  lui  dit-il  aussitôt  que  Crésus  eu 
le  dos  tourné  pour  emmener  les  chevaux.  Forget  est  l'homme  ■ 
le  plus  sûr;  mais,   croyez-moi,  il  faut  faire  accepter  une 
somme  à  Crésus  et  l'envoyer  chercher  une  condition  loin 
d'ici. 

—  Ah  I  mon  Dieu,  dit  Éveline  d'un  air  chagrin,  vous  pensez 
à  tout  cela,  vous  !  Eh  bien,  moi,  je  ne  veux  pas  m'en  occuper. 
J'ai  bien  autre  chose  en  tête  ! 

—  Quoi  donc,  chère  Éveline  ? 

—  Oiez  donc  votre  gant,  je  vous  en  prie. 

—  Le  voilà,  dit  Thierray  en  lui  montrant  son  anneau  qu'il 
avait  au  doigt. 

—  Ah  I  vous  l'avez  trouvé  ?  reprit-elle  en  se  triant,  c'est 
bien,  rendez-le-moi. 

^—  Voilà  votre  mouchoir,  il  a  un  chiffre  ;  mais  l'anneau  n'en 
a  pas,  et  il  n'y  a  pas  d'imprudence  à  me  le  laisser. 

—  Pas  d'imprudence  !  Vous  ne  voyez  jamais  le  danger  que 
dans  les  faits  extérieurs,  dans  les  choses  matérielles  !  Songez  à 
quoi  vous  vous  engagez  vous-même  en  gardant  celte  bague. 
C'est  moi  qu'elle  compromet  auprès  de  vous,  et  ne  voyez-vous 
pas  que  c'est  la  seule  opinion  dont  je  me  soucie? 

—  Eh  bien,  soyez  en  paix  sur  ce  point,  adorable  fille.  J^*  sais 
que  je  m'engage  à  m'efforcer  de  me  faire  aimer,  je  sais  que  la 
tâche  est  difficile... 

—  Difficile?  répondit  Éveline  en  le  regardant  fixement. 
Vous  rappelez-vous  quatie  petits  vers  qui  m'ont  toujours  sem- 
blé plus  grands  que  tous  les  alexandrins  du  monde  ? 

Comment,  disaient-ils, 
Sans  philtres  subtils, 
Être  aimés  des  belles? 
—  Aimez  !  disaient-elles. 

Là-dessus,  Éveline,  riante  et  fraîche  comme  une  matinée  de 
printemps,  accablée  de  fatigue  pourtant,  mais  illuminée  par 
la  joie  d'être  aimée,  monta  légèrement  le  perron  et  regagna 
sa  chambre,  où  Grondette  s'étonnait  de  ne  pouvoiY  entrer. 


i'i)-*  MOM-REVLCHE 

—  La  raison  de  ce  phénomène,  lui  dit  Éveline  en  tirant  Ja 
clef  de  sa  poche,  la  voici  :  la  diablesse  est  sortie  de  bonne 
heure  et  par  di::traction  a  emporté  la  clef. 

Cette  journe'e  fut,  jusqu'au  soir,  une  des  plus  douces  de  là 
vie  de  Thierray.  Dutertre  n'avait  et  ne  pouvait  avoir  aucun 
soupçon  de  l'escapade  de  sa  fiile.  L'eùt-il  connue,  il  l'eût  par- 
donnée,  ce  jour-là,  en  la  voyant  si  gaie,  si  heureuse,  si  sincère 
dans  sa  prédilection  m.arquée  pour  Thierray.  Elle  semblait  si 
parfaitement  corrigée  de  tout  caprice,  que  Thienay,  de  son 
côté,  ne  cachait  presque  plus  sa  défaite,  et  Dutertre  croyait 
voir  clairement  qu'un  heureux  mariage  couronnerait  avant 
peu  ces  heureuses  amours. 

Nathalie,  depuis  que  son  départ  pour  Paris  était  secrètement 
arrêté,  ne  se  donnait  plus  la  peine  d'être  aimable  ou  fâcheuse. 
Elle  vivait  seule,  de  rêves  ambitieux  et  de  projets  splendides. 
Elle  pensait  fort  peu  à  Flavien,  bien  qu'elle  eût  daigné  y 
songer,  avant  la  résolution  qui  lui  faisait  espérer  de  trouver 
à  Paris  vingt  partis  tout  aussi  brillants  et  non  moins  agréa- 
bles. Ce  jour-là,  une  circonstance  fortuite  devait  changer 
complètement  la  disposition  de  son  esprit  et  la  nature  de  ses 
sentiments. 

Elle  ne  parut  qu'au  déjeuner,  et  Thierray  passa  l'après- 
midi  avec  Éveline  dans  les  tois  et  les  rochers  au-dessus  de 
la  cascade.  Dutertre  les  y  avait  accompagnés,  mais,  Éveline 
étant  lasse,  et  le  père  voyant  l'amant  épris  sérieusement, 
c'est-à-dire  religieusement  respectueux,  alla  errer  plus  loin 
et  les  laissa  ensemble. 

Cependant,  après  une  nuit  et  une  journée  de  tête -à- tète  peu 
interrompu ,  Thierray  n'était  pas  plus  avancé  qu'auparavant, 
en  ce  sens  que,  pas  plus  que  la  semaine  précédente,  Éveline, 
tout  en  lui  faisant  voir  par  mille  séductions  charmantes 
qu'elle  le  préférait  à  tout  autre  et  voulait  être  aimée  de  lui , 
ne  se  départit  pas  une  seule  fois  de  sa  légèreté,  de  son  in- 
certitude, disons  le  mot,  de  son  absence  de  moralité  dans 
la  religion  du  cœur.  L'amour,  pour  elle,  était  un  jeu  plus 
délicieux  que  tous  les  autres  jeux  dont  se  composait  sa  vie 
morale;  mais  au  fond  c'était  toujours  un  jeu.  Elle  était  belle 
joueuse,  elle  savait  perdre  sans  humeur,  mais  elle  s'obstinait 


MOiST -REVÉCUE  193 

à  la  revanche.  Elle  voulait  gagner,  c'cslà-dire  posse'der  les 
cœurs  sans  laisser  posséder  le  sien  d'uae  manière  absolue. 
Elle  ne  voyait  jamais  que  le  jour  présent.  L'idée  de  l'avenir, 
si  douce  aux  affections  durables,  si  nécessaire  à  la  loyauté  et 
à  la  logique  de  Thierray,  était  une  idée  antipathique  à  l'esprit 
aventureux  et  flottant  d'É véline.  On  eût  pu  résumer  toutes 
les  promesses  de  cette  âme  légère  par  ces  mots  :  Espérez, 
n'exigez  pas.  Je  vous  aime  aujourd'hui,  faites-vous  aimer 
demain.  Je  ne  pourrai  jamais  répondre  de  moi-même;  je  suis 
sincère,  je  ne  me  vante  de  rien.  Je  ne  me  connais  guère,  c'est 
à  vous  de  me  juger,  de  m'apprécier  ou  de  me  fixer.  Mais  ne 
comptez  pas  trop  sur  mon  aide.  Je  ne  peux  m'aider  moi- 
même,  je  me  laisse  aller,  comme  le  vent  qui  souffle  et  comme 
la  feuille  que  le  vent  emporte. 

Et  Thierray  finit  par  se  dire  tout  bas  : 

((  Oui ,  oui ,  tout  cela  signifie  :  Épousez-moi ,  car  je  vous 
aime;  mais  soyez  philosophe,  car  vous  aurez  sans  doute  grand 
besoin  de  l'être.  » 

Et  la  tristesse  le  prit  comme  il  ramenait  sa  fiancée  au 
château.  Le  soleil  déclinait,  l'air  devenait  humide.  Une  sorte 
de  froid  passait  dans  l'âme  de  Thierray,  avec  cet  invin- 
cible ennui  qu'éprouve  un  esprit  brillant,  mais  sérieux, 
dans  le  contact  prolongé  d'un  esprit  charmant,  mais  fan- 
tasque. 

Nathalie  parut  au  dîner  avec  une  figm-e  très-problématique. 
Elle  avail  un  éclair  dans  les  yeux,  un  sourire  sur  les  lèvres 
qui  la  rendaient  fort  belle  et  un  peu  effrayante.  —  J'ai  reçu, 
dit-elle  à  Thierray,  les  vers  que  vous  m'annonciez.  Ils  sont 
ravissants.  Je  garderai  ce  petit  chef-d'œu\Te  pour  l'étudier 
toute  ma  vie  ! 

Sa  voix  étrange  fit  tressaillir  Dutertre.  É véline  dit  en  riant 
à  sa  sœur  :  —  Pourquoi  donc  nous  dis-tu  cela  du  ton  de  lady 
Macbeth?  Nathalie  baissa  les  yeux,  serra  les  lèvres  et  ne 
répondit  pas. 

Elle  ne  reparla  plus  à  Thierray  de  ses  vers.  Ce  silence  lui 
parut  étrange.  Quatre  cents  vers  valaient  bien  au  moins  quatre 
petites  phrases  d'approbation  ou  de  remercîments,  à  une  par 
centaine.  Elle  semblait  vouloir  en  faire  un  mystère  entre  le 


1S4  MOiNT-REVÊCHE 

poëte  qui  les  lui  avait  adressés.  Éveline  s'en  inquie'ta,  et,  trop 
franche  pour  le  cacher,  elle  tourmenta  sa  sœur  toute  la  soirée 
devant  Thicrray,  pour  que  l'épître  lui  fût  communiquée. 
Natlialie  refusa  net,  disant  que  ce  qui  était  à  elle  était  à  elle. 
Duteitrc,  étonné,  s'en  mêla;  il  croyait  \oir,  comme  Thicrray 
et  comme  Éveline,  que  >s'alhalie  se  faisait  un  méchant  plaisir 
de  rendre  sa  sœur  jalouse,  et  de  troubler  le  naissant  bonheur 
de  ces  deux  amants.  Il  insista  avec  douceur,  mais  sa  voix  avait 
plus  de  fermeté  que  ses  paroles  n'en  voulaient  montrer.  Na- 
thalie, se  tournant  alors  vers  Thierray,  lui  dit  : 

—  On  me  force,  monsieur,  à  faire  l'aveu  d'une  chose  dé- 
plorable. C'est  que  j'ai  perdu  votre  lettre  une  heure  après 
l'avoL''  reçue;  mais  les  poètes  ont  une  merveilleuse  m.émoire, 
et  je  suis  sûre  que  vous  pourriez  nous  réciter  vos  quatre  cents 
yers  sans  vous  gêner. 

—  Ce  sera  fort  ennuyeux,  répondit  Thierray,  car  ils  sont 
mauvais;  je  lésai  faits  tristement  et  sans  inspiration.  Mais 
puisque  vous  vouK%  condamner  votre  père  et  votre  sœur  à  les 
entendre,  je  vais  tâcher  de  me  les  rappeler. 

Aidé,  en  effet,  par  beaucoup  de  mémoire  et  de  facilité,  im- 
provisant là  où  il  y  avait  lacune  dans  son  souvenir,  il  récita 
les  quatre  cents  vers,  que  Nathalie  parut  écouter  comme  si 
elle  ne  les  connaissait  pas.  11  la  soupçonna  de  les  avoir  jetés 
au  feu  sans  daigner  les  lire,  et  lui  pardonna  plus  volontiers 
ce  m-^pris  qu'il  n'eût  fait  d'un  essai  de  perfidie. 

Éveline  trouva  tout  charmant.  Dutertre  applaudit  beau- 
coup. Thierray  se  retira  avec  un  succès,  croyant  laisser  Na- 
thahe  sm:  une  défaite.  11  ne  se  doutait  pas  qu'elle  tenait  sa 
victoire,  comme  elle  se  le  disait  intérieurement,  par  les 
ailes. 

Dutertre,  après  qu'Éveline,  brisée  do  lassitude,  se  fut 
retirée  aussi  de  son  côté,  essaya  d'arracher  à  Nathalie  le  mot 
de  l'énigme. 

—  Mon  père,  lui  dit-elle,  ne  me  le  demandez  jamais.  Le 
jour  où  je  m'en  justifierai,  l'on  me  haïra  sérieusement,  et 
je  serai  victime  d'un  hasard  fatal  que  l'on  m'imputera  à 
trahison. 

Dutertre  crut  sérieusement  à  une  sorte  de  trahison  de  la 


MONT-REVÊCHE  195 

part  de  Thierray.  —  Je  crois  deviner,  dit-il,  et  si  je  devine 
juste,  vous  avez  agi  sagement  et  généreusement  en  refusant 
à  votre  sœur  la  preuve  d'une  malice  ou  d'une  légèreté,  pour 
ne  rien  dire  de  plus,  de  la  part  de  monsieur  Thierray.  Sans 
aucun  doute  les  vers  qu'il  vient  de  nous  réciter  ne  sont  pas 
les  seuls  qu'il  vous  ait  adressés? 

—  Il  ne  m'a  point  adressé  de  vers,  répondit  Nathalie;  ce 
qui  a  été  mis  sous  mes  yeux  n'est  que  de  la  prose  ;  mais  elle 
est  remarquable,  ajouta-t-elle  avec  une  expression  de  profonde 
ironie. 

—  Ma  fille,  reprit  l'excellent  Dutertre,  peut-être  attaclies-tu 
trop  d'importance  à  une  lettre  que  monsieur  Thierray  t'aura 
écrite  dans  un  mouvement  de  dépit  contre  ta  sœur.  Tu  n'en 
veux  pas  tirer  gloire,  je  le  sais,  car  tu  m'as  souvent  manifesté 
l'absence  de  tout  penchant,  même  de  toute  bienveillance 
pour  monsieur  Thierray.  J'ai  cru  qu'il  méritait  mieux  de  ta 
part  et  de  la  mienne.  11  m'a  semblé  voir  que  ta  sœur  et  lui 
avaient  une  inclination  prononcée  Tun  pour  l'autre,  irclinai- 
son  que  j'ai  encouragée  en  silence.  Mais  s'il  n'est  pas  digne  de 
mon  estime  et  de  ma  confiance,  ton  devoir  est  de  m'dclairer. 
Moi  seul  dois  être  juge  de  ce  qu'il  y  a  de  sérieux  ou  de  frivole 
dans  le  caractère  de  ce  jeune  homme.  Je  te  remercie  donc , 
encore  une  fois,  de  ta  réserve  de  tout  à  l'heure,  maio  je  te 
prie  de  me  remettre  la  lettre  et  de  ne  pas  craindre  que  per- 
âonne  ici  t'accuse  jamais  de  l'aNoir  provoquée. 

—  En  êtes-vouo  bien  sûr,  mon  père  ?  dit  Nathalie,  me  con- 
naissez-vous parfaitement?  vous  a  t-on  assez  fait  remarquer 
tous  mes  défauts?  Enfin,  jureriez-vous  sur  votre  honneur, 
en  dépit  des  plus  cruelles  insinuations,  que  vous  me  savez 
incapable  de  faire  à  un  homme  la  moindre  avance,  la  moin- 
dre provocation  ? 

—  Oui ,  ma  fille,  répondit  Dutertre,  espérant  la  ramener  au 
sentiment  de  la  justice  par  de  grandes  marques  d'estime  ;  je 
vous  jure  sur  Ihonneur,  et  je  jurerais  à  la  face  du  monde 
que  votre  caractère  sérieux  et  votre  fierté  excessive  vous 
défendraient  et  vous  interdiront  toujours  le  système  de  co- 
quetterie dont  notre  chère  Évcline  use  quelquefois  sans  en 
comprendre  le  péril  et  la  gravité. 


19C  MO:ST -REVÉCUE 

—  Votre  GSiinie  me  suffit,  mon  père,  dit  Nathalie,  elle  me 
consolera  de  tout,  et  je  n'ai  qu'à  garder  le  silence  du  mépris 
et  de  la  résignation. 

—  Pardon  !  Nathalie,  ma  conclusion  est  difTérente.  Je  veux 
savoir  si  Thierray  est  digne  de  devenir  mon  gendre,  je  vous 
demande  sa  lettre. 

—  Impossible  !  mon  père. 

—  Il  ne  saura  jamais  que  vous  me  l'avez  communiquée  ;  je 
ne  voudrais  pas  exposer  ma  fille  à  la  vengeance  d'un  homme 
sans  principes. 

—  J'en  suis  bien  persuadée,  mon  père,  dit  Nathalie,  qui, 
malgré  son  attitude  défensive,  écoutait  avidement  et  semblait 
noter  avec  soin  chaque  engagement  qu'elle  arrachait  à  son 
père  ;  mais  ma  sœur  ? 

—  Votre  sœur  ne  saura  jamais  que  j'ai  lu  cette  lettre,  elle 
n'en  connaîtra  pas  même  l'existence.  J'éloignerai  Thierray  sous 
tout  autre  prétexte,  sans  exposer  deux  sœurs  à  un  de  ces  con- 
flits d'amour-propre  qui  laissent  toujours  quelques  nuages  dans 
l'intimité. 

—  Et  ma  belle-mère  ?  dit  Nathalie. 

—  Si  vous  désirez  que  ma  femme  reste  étrangère  à  ce  petit 
événement  domestique,  je  suis  très-disposé  à  lui  en  épargner 
l'inquiétude  et  le  souci. 

—  Je  l'exigerais,  mon  père  ! 

—  Soit,  puisque  c'est  mon  désir  également,  et  qu'elle  ne 
pourrait  y  porter  remède. 

—  Ainsi,  vous  vous  engageriez  à  ne  jamais  révéler  à  per- 
sonne, à  personne  au  monde,  l'existence  de  cette  lettre? 

En  parlant  ainsi,  Nathalie  tirait  à  demi  de  sa  poche  l'envoi 
assez  volumineux  de  Thierray . 

—  Doutez-vous  donc  de  ma  parole,  ma  fille?  dit  Dutertre 
d'un  ton  sévère. 

—  Non  certes,  si  vous  daignez  me  la  donner  formelle,  pré- 
cise, sacrée. 

—  Je  croyais  vous  l'avoir  donnée,  je  vous  la  donne  encore, 
répondit  Dutertre. 

NathaUe  tira  de  sa  poche  la  lettre  tout  entière,  la  fit  cra- 


MONT-REVÊCHE  197 

quer  dans  ses  doigls,  parut  hésiter,  puis,  la  retirant  avec  pré- 
cipitation ; 

—  Non  !  non  î  s'écria-t-elle,  c'est  impossible  I  Cela  vous  ferait 
trop  de  mal. 

Elle  tremblait  réellement  devant  l'action  qu'elle  allait  com- 
mettre. 

Dutertre,  qui  n'en  connaissait  pas  la  gravité,  crut  qu'elle  se 
jouait  de  lui  et  qu'elle  voulait  troubler,  sans  motif  et  sans 
preuve,  la  sécurité  de  sa  sœur. 

—  Prenez  garde,  lui  dit-il.  Vous  me  feriez  croire  qu'il  n'y  a 
rien  dans  cette  lettre  qui  vaille  la  peine  que  vous  vous  donnez 
pour  l'incriminer. 

—  Si  je  ne  vous  la  remets  pas,  mon  père,  dit  Nathalie, 
vous  croirez  que  je  l'ai  provoquée  par  mes  avances,  n'est-ce 
pas? 

—  Peut-être  I  répondit  Dutertre  à  bout  de  calme  et  de 
patience. 


XXI 


Nathalie  feignit  de  se  trouver  vaincue,  et  cependant,  moitié 
terreur  de  voir  l'arme  qu'elle  tenait  se  retourner  contre  elle- 
même,  moitié  remords  du  mal  qu'elle  allait  faire  à  son  père, 
elle  se  débattit  encore.  11  est  peut-être  des  âmes  complètement 
corrompues  après  une  carrière  mauvaise  ;  il  n'en  est  pas  de 
complètement  perverses  au  début  de  la  vie,  et  Nathalie  sentit 
en  ce  moment  un  grand  combat,  livré  par  ses  entrailles  et  sa 
conscience  au  démon  de  la  haine  et  de  l'envie, 

—  Mon  père,  dit-elle,  ne  parlez  pas  ainsi,  ne  me  tentez  pas, 
ne  mettez  pas  en  jeu  ma  fierté  outragée.  Je  ne  dois  pas  vous 
donner  cette  lettre.  Vrai  I  souvenez-vous  de  ce  que  je  vous  dis, 
je  ne  le  dois  pas  !  Ce  n'est  pas  ce  que  vous  croyez.  Cela  ne 
concerne  ni  Thierray  ni  Éveline.  Il  y  a  là  un  mystère  que  vous 
n'avez  plus  le  droit  d'éclaircir.  Vous  avez  juré  !  Vous  ne  pour- 
riez combattre  pour  votre  honneur  qu'en  risquant  de  le  com- 
promettre, soit  comme  père,  soit  comme... 


i98  MONT-REVÊCHE 

Elle  s'arrêta  effrayée  du  mot  qu'elle  allait  prononcer.  Son 
père  l'acheva  : 

—  Soit  comme  époux  ?  dit-il. 

Et  une  pâleur  mortelle  se  répandit  sur  son  visage.  La  plaie 
qu'il  croyait  fermée  se  rouvrait. 

—  Allons,  dit-il  avec  énergie  et  en  tendant  la  main  pour 
recevoir  la  lettre,  donnez  !  J'ai  résolu  de  ne  laisser  couver  aucun 
feu  sous  la  cendre,  de  ne  m'enJormir  sur  aucune  apparence 
de  calme  trompeur.  Puisque  la  pensée  du  mal  veille  autour 
de  moi,  mon  devoir  est  de  l'éteindre;  donnez-moi  cette 
lettre  ! 

—  Vous  me  l'arracherez  donc  de  force,  si  je  vous  la  refuse? 
dit  Nathalie,  qui  voulait  faire  violer  son  dernier  reste  de  con- 
science. 

—  Non,  dit  Dutertre.  Dieu  me  préserve  de  porter  jamais  ime 
main  égarée  sur  les  objets  de  mon  affection  !  Je  fais  appel  à 
votre  devoir  le  plus  sacré,  qui  est  de  n'avoir  pas  de  secrets 
pour  votre  père. 

—  Je  ne  peux  pas  résister,  dit  Nathalie;  mais  je  vous  prends 
à  témoin  de  l'effroi  et  de  la  douleur  avec  lesquels  je  vous 
obéis. 

Elle  lui  mit  en  tremblant  la  lettre  dans  la  main  et  voulut 
sortir.  Dutertre,  qui  était  encore  maître  de  son  émotion, 
l'arrêta. 

—  Rciïtez,  dit-il,  ceci  est  peut-être  la  flèche  empoisonnée  du 
Parthe;  je  veux  causer  avec  vous  de  cette  lettre,  quelle  qu'elle 
soit,  après  que  je  l'aurai  vue;  asseyez-vous. 

Nathalie  s'assit  à  une  certaine  distance,  la  tête  tournée  de 
manière  à  ne  pas  paraître  observer  l'attitude  de  son  père,  mais 
de  manière  cependant  à  n'en  rien  perdre  dans  la  glace  où  se 
reflétait  son  image. 

Dutertre,  voyant  une  fjrt  longue  lettre,  la  posa  sur  la  table, 
approcha  son  siège  et  lui...  non  pas  une  lettre  de  Thierray  à 
Nathalie,  comme  il  s'y  attendait,  mais  la  lettre  que  Thiarray 
avait  reçue  de  Flavien  la  veille. 

Thierray,  dans  la  préoccupation  et  la  fatigue  d'esprit  où 
l'avait  surpris  Éveline  à  ALmt-Revêche  la  nuit  précédente, 
avait,  une  demi-heure  auparavant,  enveloppé  et  cacheté,  à  la 


MONT-REVECHE  499 

place  de  ses  vers,  les  dix  petits  feuillets  qui  composaient  la 
lettre  de  son  ami.  Le  hasard  avait  voulu  que  les  deux  paquets 
se  trouvassent  rapprochés  sur  la  môme  table,  qu'ils  eussent  le 
même  volume,  la  même  apparence,  que  le  papier  azuré  fût 
le  même,  car  celui  dont  s'était  servi  Thierray  était  un  reste 
de  celui  que  Flavien  avait  apporté  dans  son  nécessaiieà 
Mont-Revêche.  Thierray  avait  serré  précieusement  ses  propres 
vers  dans  le  tiroir  de  son  bureau,  tout  en  mettant  l'adresse 
de  Nathalie  sur  la  lettre  très-confidentielle  et  ast;ez  com- 
promettante où  son  ami  lui  disait  son  amour  pour  madame 
Dutertre. 

Si  on  se  rappelle  les  expressions  de  cette  lettre,  elle  pouvait 
se  résumer  ainsi  pour  Dutertre  : 

ce  Une  fleur  donnée  mystérieusement  et  peut-être  amoureu- 
sement à  Flavien  durant  son  sommeil  a  allumé  en  lui  une 
curiosité  ardente,  une  sorte  de  passion  sensuelle  et  hardie. 
Olympe  avait,  soit  par  hasarJ,  soit  à  dessein,  une  fleur  sem- 
blable à  son  corsage.  Son  trouble  étrange  et  maladroit  a 
encouragé  un  jeune  homme  entreprenant  à  lui  exprimer  pen- 
dant huit  jours  des  désirs  doot  la  seule  pensée  fait  frémir  de 
rage  un  mari  délirant,  un  amant  passionné.  Au  moment  où 
Flavien  se  décourageait  devant  une  dernière  apparence  ou  un 
dernier  eflort  de  vertu,  un  nouvel  envoi  mystérieux  des  mêmes 
fleurs  est  venu  l'exalter  au  point  qu'il  a  fui  pour  ne  pas  suc- 
comber. » 

«  Oui,  le  généreux  Flavien,  se  disait  Dutertre,  daigne 
me  laisser  ma  femme  encore  pure  ;  sans  sa  grandeur  d'àme, 
encore  un  jour ,  et  cette  femme  faible  et  impiudenta  fût 
tombée  fascinée  entre  ses  bras  comme  le  passereau  par  le 
vautour.  » 

Telle  fut,  grâce  aux  défaillances  de  la  nature  humaine  quand 
l'amour  domine  le  raisonnement,  la  première  impiession  de 
Dutertre.  Ce  portrait  de  sa  femme, cette  définition,  que  Thierray 
trouvait  vigoureuse  dans  sa  naïveté  un  peu  sauvage,  des  attraits, 
delà  faiblesse  et  des  séductions  de  la  douceur,  tout  ce  tableau 
d'une  scène  où  il  crut  voir  Olympe  frissonnante  et  consternée 
dans  les  bras  de  Flavien,  firent  bouillonner  et  brûler  le  sang 
dans  les  veines  du  mari.  «  Je  ne  me  serais  jamais  douté 


200  MONT-REVÊCHE 

qu'elle  fût  faible  devant  l'insolence,  se  diMl,  et  qu'elle  pût 
courir  de  ces  dangers  que  les  êtres  vraiment  chastes  ne  con- 
naissent seulement  pas  !  » 

C'étaient  ces  images  qui  troublaient  et  torturaient  Dutertre 
au  point  de  l'empêcher  de  s'arrêter  à  l'histoire  mystérieuse 
des  fleurs.  Aux  premières  lignes  de  ce  récit,  il  avait  souri  de 
la  fatuité  de  Flavien,  tant  il  lui  avait  paru  invraisemblable, 
impossible,  que  sa  femme  fût  capable  d'une  pareille  provo- 
cation. Quand  sa  pensée  se  fut  douloureusement  arrêtée  sur 
les  tableaux  présentés  par  le  narrateur  avec  un  cachet  de 
sincérité,  de  bonhomie  et  même  de  modestie  évidentes,  il 
trouva  possible  au  moins  l'envoi  des  dernières  fleurs  à  Mont- 
Revêche.  Olympe  n'avait  pas  provoqué  cette  passion,  mais  elle 
en  avait  peut-être  subi  le  magnétisme,  et  peut  être  avait- 
elle  fini  par  y  répondre  ;  peut-être,  en  effet,  Flavien  avait-il  été 
très-généreux  envers  elle  en  s'efforçant  de  douter  encore,  et 
en  se  hâtant  de  fuir.  Voilà  ce  que  se  disait  Dutertre. 

Nathalie  suivait  dans  la  glace  toutes  les  surprises,  toutes 
les  hésitations,  toutes  les  tortures  de  son  père.  Elle  éprou- 
vait un  mélange  de  joie  et  de  remords,  de  triomphe  et  de 
terreur. 

Bientôt  cependant  Dutertre,  qui  avait  fini  de  lire  et  qui  reve- 
nait au  commencement  de  la  lettre  pour  en  peser  toutes  les 
expressions,  sentit  une  autre  lumière  se  faire  dans  son  esprit. 
Elle  le  bouleversa,  et,  ne  se  possédant  plus,  il  se  leva  terrible 
devant  Nathalie. 

—  Ma  fille,  dit-il  en  la  foudroyant  de  son  regard,  ceci  est 
une  trame  odieuse  !  C'est  vous  qui,  un  certain  jour,  avez 
remarqué  que  ma  femme  avait  une  certaine  fleur  à  sa  cein- 
ture. C'est  vous  qui  vous  êtes  fait  un  jeu  cruel  d'en  mettre  de 
semblables  sous  la  main  de  ce  jeune  homme  endormi.  C'est 
vous  qui  lui  en  avez  envoyé  d'autres  à  Mont-Revêche  pour  lui 
faire  croire  que  ma  femme,  ma  pauvre  femme  était  éj/rise  de 
lui  1  Vous  avez  voulu  la  compromettre,  la  perdre  :  il  le  sent 
lui-même,  et  bientôt  vous  serez  devinée  et  châtiée  par  l'hor- 
reur que  vous  inspirerez  à  tout  le  monde  ! 

—  Voilà  à  quoi  je  m'attendais,  répondit  ?>athalie  avec  audace. 
Est-ce  que  madame  Olympe  n'a  pas  eu  le  soin  de  le  faire  près- 


MONT-REVÊCHE  201 

sentir  à  monsieur  Fiavien  ?  est-ce  qu'elle  ne  le  croit  pas  cha- 
ritablement? est-ce  que  ses  belles  larmes,  comme  il  dit,  et  ses 
insinuations  assez  claires  ne  sont  pas  une  accusation  effroyable 
qui  vient  assurer  le  triomphe  de  sa  haine,  en  passant  de  la 
plume  de  monsieur  Fiavien  sous  les  yeux  de  mon  père? 
Aurais-je  cédé  à  vos  ordres  de  vous  montrer  celte  lettre,  si  je 
n'avais  compté  qu'un  jour  ou  l'autre  madame  Olympe  réussi- 
rait à  vous  faire  croire  ce  que  croit  déjà  son  adorateur  ?  Ne 
devais-je  pas  me  mettre  en  garde  contre  une  pareille  perfidie, 
qui  m'eut  livrée  sans  défense  à  son  aversion  et  à  vos  rigueurs  ? 
Voyez  la  différence  entre  nous  :  je  ne  l'accuse  de  rien,  moi  ! 
Je  ne  prétends  pas,  je  ne  crois  pas  qu'elle  ait  donné  ou  envoyé 
des  fleurs  ;  mais  je  vois  qu'il  en  a  reçu,  qu'il  lui  a  attribué 
celte  agacerie,  et  que  la  première  pensée  de  cette  femme 
envieuse  et  cruelle  a  été  de  m'accuser  jusqu'à  en  pleurer  de 
colère  devant  lui  ! 

Nathalie  s'arrêta  en  voyant  pour  la  première  fois  le  visage 
de  son  père  baigné  de  larmes.  La  colère  était  courte  chez  lui 
et  faisait  place  à  une  profonde  douleur. 

Nathalie  fut  effrayée  et  sincèrement  repentante  un  in- 
stant. 

—  Mon  père,  s'écria-t-elle,  je  lui  pardonne  !  pardonnez- 
moi  aussi  de  vous  faire  souffrir  !  mais  ne  me  haïssez  pas  ! 
Je  vous  jure  sur  votre  bonté,  sur  votre  honneur,  sur  vos  vertus, 
que  je  n'ai  pas  eu  la  pensée  de  compromettre  votre  femme. 
Je  souffre  de  ses  soupçons,  c'est  ce  qui  me  rend  amère  pour 
elle;  mais  je  vous  proteste,  je  tous  fais  serment  devant  Dieu 
que  je  ne  les  mérite  pas. 

Nathalie  disait  la  vérité.  Le  hasa.'ii  était  seul  coupable  de 
la  méprise  ou  de  l'incertitude  de  Fiavien.  Nathalie  n'avait  pas 
remarqué  qu'Olympe  eût  une  fleur  demi-cachée  dans  les  den- 
telles de  son  sein,  puisqu'elle-même  avait  arboré  un  instant 
une  de  ces  fleurs.  Elle  l'avait  vite  jetée,  en  prenant  note  de 
l'inattention  de  Fiavien.  Puis,  le  jour  où  elle  l'avait  vu  pour 
la  dernière  fois,  elle  s'était  imaginé  qu'il  la  regardait  avec  un 
certain  intérêt.  Les  vieilles  filles  ont  de  ces  illusions  conti- 
nuelles, et  NathaUe,  à  force  de  se  dire  vieille  fille  par  dépit, 
commençait  à  le  devenir  en  réalité.  Alors  elle  avait  envoyé 


202  MONT-REVÊCHE 

un  bouquet  signé  HéJyette,  associant  sa  sœur  à  cette  plai- 
santerie. 

Elie  fut  tente'e,  pour  rassurer  entièrement  son  père,  d'a- 
vouer toute  Taventurc,  et  c'eût  été  le  plus  simple  ;  mais  elle 
s'était  trop  enferrée  en  la  niant  d'abord.  Une  mauvaise  honte 
la  retint;  et  puis,  malgré  le  trouble  où  la  plongeait  sa  ven- 
geance, elie  ne  put  se  décider  à  y  renoncer  entièrement.  Du 
moment  où  elle  avait  lu  la  lettre  de  Flavien,  un  sentiment 
nouveau  s'était  aUumé  en  elle  comme  un  incendie.  Les  ardeurs 
de  la  jeunesse  avaient  monté  pour  la  première  fois  à  son  front 
glacé.  De  vagues  aspirations  lui  avaient  révélé  le  besoin  de 
trouver  dans  le  sein  d'un  être  jeune,  bouillant  et  résolu,  l'ini- 
tiative qui  manquait  à  sa  vie  solitaire  et  froide.  Flavien,  sans 
s'en  douter,  lui  avait  révélé  l'amour,  sous  un  aspect  bien  peu 
élhéré,  il  est  vrai,  pour  une  jeune  personne  dont  l'im.agination 
visait  au  sublime,  mais,  en  réalité,  sous  le  seul  aspect  qui  pût 
émouvoir  une  femme  sans  tendresse  et  sans  dévouement  :  le 
trouble  des  sens. 

Elle  était  donc  souffrante  et  jalouse  jusqu'à  la  fureur,  en 
voyant  une  autre  femme,  la  femme  qu'elle  haïssait,  devenir, 
par  sa  faute  à  elle,  l'objet  des  désirs  qu'elle  eût  voulu  inspirer, 
bien  que,  dans  son  agitation  et  son  ignorance  d'elle-même, 
elle  ne  se  rendît  pas  compte  de  ce  qu'elle  éprouvait. 

Dutertre  vit  que,  sur  le  point  capital,  elle  était  sincère,  et 
n'osa  pas  insister  pour  savoir  le  reste  II  était  même  naturel- 
lement porté  à  attribuer  le  badinage  des  fleurs  à  la  folle  Éve- 
line,  comme  une  de  ses  naïves  rubriques  pour  rendre  Thierray 
jaloux.  Il  en  fut  plus  attristé  dans  son  amour.  Éveline,  cou- 
pable à  sa  manière,  mais  sans  malice  aucune,  contre  sa  belle- 
mère,  et  Nathalie  innocente.  Olympe  restait  chargée  d'un 
blâme  qu'elle  méritait  en  effet  peur  avoir  secrètement  accusé 
cette  dernière  d'une  noircettcgiatuite.  La  pauvre  femme  avait 
tant  souffert  qu'elle  pommait  bien  avoir  quelques  accès  d'in- 
justice. Elle  l'avait  senti,  oUe  l'ï(\ait  dit  à  Flavien;  elle  avait 
fait  ensuite  tous  ses  efforts  pour  lui  en  retirer  la  pensée,  elle 
avait  été  près  de  s'accuser  elle-même  pour  disculper  les 
autres  :  mais  elle  n'avait  pu  y  léussir  sans  émouvoir,  plus 
quelle  ne  l'avait  prévu,  l'imagination  excitée  de  ce  jeune 


MONT-REVÊCHE  205 

homme,  et  tout  cela  formait  un  vague  ensemble  de  dénéga- 
tions pudiques  et  de  frayeurs  attrayantes  que  Flavien  avait 
définies  à  sa  manière,  à  savoir  que,  sans  y  rien  comprendre, 
il  s'y  était  brûlé  comme  un  sphinx  ivfe  et  impétueux  à  une 
flamme  tremblotante  agitée  par  le  vent. 

Duteilie  consola  et  rassura  sa  fille,  qui  pleurait  moitié  de 
colère,  moitié  de  chagrin.  11  prit  la  lettre  et  la  jeta  au  feu.  — 
Que  tout  ressentiment  et  toute  inquiétude  soient  consumés, 
dit-il,  comme  cette  lettre  imprudente  et  frivole.  Olympe  est 
malade,  sachez-le,  ma  fille.  Elle  est  nerveuse,  affaiblie,  et 
peut  être  a-t-on  eu  ici  envers  elle  des  torts  qui,  sans  la  justifier 
de  ses  soupçons,  doivent  l'excuser.  OuMiez  cela.  Monsieur  de 
Saulges  ne  doit  pas  revenir,  et  si  jamais  ma  femme,  ce  dont 
je  la  sais  incapable,  laissait  échapper  quelque  doute  devant 
moi  sur  cette  puérile  aventure  des  fleurs,  comptez  bien  qu'avec 
la  même  affection  paternelle  que  je  vous  témoigne,  je  vous 
justifierais  auprès  d'elle. 

—  Sans  doute,  mon  père,  ce  serait  aussi  avec  la  même  sévé- 
rité que  vous  me  témoignez  quelquefois  ?  dit  Natnalie  tout  à 
fait  rendue  à  sa  haine.  Je  suis  ici  profondément  blessée,  et  un 
étranger  est  le  confident  des  accusations  dont  votre  femme  me 
gratifie. 

—  Nathalie,  vous  disiez  tout  à  l'heure  :  Je  lui  pardonne, 
est-ce  ainsi  que  vous  pardonnez  ? 

—  Eh  bien,  je  serai  généreuse  envers  elle,  répondit  Nathalie 
d'un  air  méprisant.  Je  ne  suivrai  pas  l'exemple  qu'elle  me 
donne.  Je  ne  prendrai  pas  de  confidents  de  l'injure  qu'elle  m'a 
faite  ;  surtout  je  ne  les  choisirai  pas  arrivés  de  la  veille  pour 
leur  ouvrir  mon  cœur  le  lendemain,  car  je  craindrais  de  les 
voir  s'enhardir  jusqu'à  me  serrer  dans  leurs  bras  à  quelque 
rendez-\ous  de  chasse. 

Et  Nathalie,  redevenue  furieuse  de  voir  son  père  si  indul- 
gent pour  les  soupçons  d'Olympe,  lisant  dans  son  regard  irrité 
que  sa  jalousie  secrète  allait  se  traduiie  par  une  violante  indi- 
gnation contre  la  main  qui  retournait  le  fer  dans  sa  blessure, 
se  relira,  ou  plutôt  se  sauva  dans  sa  chambre. 

Celait  la  première  fois  de  sa  vie  que  Dutertre  allait  dormir 
sous  son  toit  sans  avoir  serré  ses  trois  fifles  contre  son  cœur. 


204  MONT-REVÊCHE 

et,  pour  la  première  fois,  il  ne  rappela  point  l'enfant  rebelle 
pour  la  calmer  et  la  ramener  au  sentiment  de  ses  devoirs  envers 
lui.  A  cette  heure  solennelle  de  minuit,  qui  termine  un  jour 
de  notre  courte  vie,  pour  en  ouvrir  un  autre  dont  nul  de  nous 
n'est  assuré  de  voir  la  fin,  il  y  a  quelque  chose  d'effrayant  et 
d'affreux  à  se  séparer  des  membres  de  sa  famille  sans  avoir 
pu  leur  pardonner  ou  les  bénir. 

Mais  Dutertre  était  à  bout  de  ses  forces.  Il  alla  errer  dans 
son  appartement,  en  proie  à  un  désespoir  calme  et  profond. 
Chef  de  famille  avant  tout,  il  déplorait  la  rivalité  qui  minait. 
toutes  ses  espérances  de  bonheur.  Il  s'effrayait  des  forces  de 
Nathalie  pour  la  haine.  11  pleurait  sur  cette  âme  froissée  qui 
ne  devait  jamais  connaître  le  vrai  bonheur.  11  s'affectait  aussi 
de  voir  que  cette  hostiUté  opiniâtre  avait  réussi  à  troubler 
l'âme  de  sa  femme,  jusqu'à  lui  faire  oublier  un  instant  sa 
générosité,  son  équité  naturelles. 

Mais  c'était  peu  que  celte  souffrance.  Une  autre  bien  plus 
énergique  et  moins  combattue  parla  résignation  lui  succéda. 

Dutertre  n'avait  jamais  eu  seulement  la  pensée  d'être  jaloux 
de  sa  femme.  Depuis  quatre  ans  qu'elle  était  devant  lui  comme 
un  miroir  de  pureté,  sans  que  jamais  un  regard  de  distraction, 
une  ombre  de  coquetterie  vinssent  à  le  ternir,  il  avait  vécu 
dans  son  amour  comme  dans  le  sein  de  Dieu.  Celte  confiance 
sans  limites,  ce  respect  inaltéré  faisaient  sa  force  et  sa  conso- 
lation au  sein  des  luttes  du  monde  et  de  la  famille.  Non-seu- 
lement il  n'avait  pas  cru  possible  qu'elle  aimât  un  autre  que 
lui,  mais  encore  qu'elle  fût  aimée  d'un  autre,  tant  il  la  voyait 
préservée  par  son  auréole  de  chasteté  naturelle  et  de  fidélité 
exchisive. 

Dutertre  se  trompait  quant  au  dernier  point;  là,  son  opti- 
misme, sa  générosité  de  cœur,  sa  candeur  extraordinaire,  lui 
faisaient  trop  juger  les  autres  hommes  par  lui-même.  Il  saval'. 
bien  qu'il  en  est  de  corrompus.  Le  soin  qu'il  avait  pris  de  les 
éloigner  de  son  sanctuaire  et  de  ne  s'entourer  que  d'esprits 
délicats  et  de  caractères  nobles  lui  ôtait  la  notion  des  faiblesses 
inhérentes  à  la  natiu-e  humaine.  Dans  sa  modestie,  il  croyait 
aussi  austères  que  lui  tous  les  hommes  qu'il  pouvait  estimer 
d'ailleurs. 


MONT-REVÊCHE  205 

Marié  à  vingt  ans  à  une  femme  de  seize,  il  n'avait  jamais 
ronnu  les  égarements  du  cœur  et  de  la  conduite  à  l'âge  où  les 
I  assions  sont  farouches  chez  les  hommes,  faute  de  satisfactions 
légitimes  ;  sa  jeunesse  avait  donc  été  pure  comme  son  enfance. 
Après  avoir  perdu  sa  première  femme,  il  n'avait  pu  perdre  le 
souvenir  des  quatre  ans  de  bonheur  tranquille  et  plein  qu'il 
avait  goûtés  dans  le  mariage.  Il  ne  comprenait  même  pas  le 
bonheur  sous  une  autre  forme,  et  une  longue  douleur  l'avait 
préservé  des  passions  fugitives.  A  trente  ans  il  en  avait  essayé 
pourtant,  n'osant  pas  confier  ses  enfants  trop  jeunes  à  une 
seconde  femme.  Mais  dans  ce  qu'il  appelait  en  lui-même  ses 
égarements,  il  avait  conservé  une  moralité  qui  eût  fait  sourire 
la  plupart  des  hommes  du  monde  où  il  vivait,  si  sa  chasteté 
instinctive  lui  eût  permis  de  s'en  expliquer  devant  eux.  11  avait 
toujours  regardé  comme  un  tel  crime  de  chercher  à  séduire 
une  jeune  fille  ou  une  femme  mariée,  qu'il  ne  croyait  pas 
qu'on  pût  être  honnête  homme  et  voler  ainsi  l'honneur  des 
familles.  De  là  son  excessive  confiance  dans  ceux  qui  l'entou- 
raient, pour  peu  qu'ils  gardassent  devant  lui  certaines  appa- 
rences de  moralité  sociale.  11  est  vrai  de  dire  que  les  manières 
de  cet  homme  rare,  son  aversion  pour  le  cynisme,  l'esprit 
avec  lequel  il  le  rembarrait ^  enfin,  je  ne  sais  quelle  influence 
de  gravité  douce,  toujours  présente  au  milieu  de  son  plus 
aimable  enjouement,  repoussaient  la  confiance  des  libertins 
et  même  celle  des  hommes  légers.  On  le  respectait  sans  s'en 
rendre  compte  et  sans  que  lui-même  s'en  aperçût.  Ce  n'était 
donc  pas  le  moyen  pour  lui  de  connaître  les  véritables 
mœurs,  les  instincts,  les  théories  ou  les  entraînements  de  son 
entourage. 

Cet  entourage  était  aussi  choisi  que  possible.  On  eût  pu  en 
juger  par  Flavien,  qui,  certes,  n'était  pas  un  roué  sans  prin- 
cipes et  sans  loyauté  ;  par  Thierray,  qui,  moins  candide  à 
l'égard  de  lui-même,  n'en  était  pas  moins  incapable  d'un 
égoïsme  cruel  ou  scandaleux;  par  Araédée,  qui  était  aussi 
religieux  en  amour  que  Duterlre  lui-même  ;  et  pourtant  ces 
trois  hommes  avaient  été  ou  étaient  amoureux  de  madame 
Dutertre. 

Voilà  ce  que  Dutertre  commençait  à  voir,  sinon  à  comprendre. 


206  MONT-REVÉCHE 

et  ce  qui  causait  le  tumulte  de  ses  pensées.  Il  s'efforçait  d'ou- 
blier la  fatale  lettre  de  Flavien,  et  pourtant  il  regrettait  de 
l'avoir  brûlée.  11  se  disait  quil  l'avait  mal  comprise;  que  s'il 
pouvait  la  relire  en  cet  instaî.t,  il  n'y  trouverait  que  des  motifs 
de  sécurité.  Mais  alors  les  pa-sages  qui  l'avaient  le  plus  ému 
se  présentaient  à  sa  mémoire  avec  une  netteté  désespérante. 
Certaines  situations  auxquelles  Nathalie  avait  fait  une  attention 
cruelle  en  les  lui  rappelant,  certaines  remarques  sur  l'espèce 
de  surveillance  jalouse  exercée  par  Amédée  3ur  ?a  jeune  tante, 
lui  brûlaient  le  cerveau  comme  si  elles  eussent  été  écrites  avec 
du  feu. 

A  cette  dernière  pensée  surtout,  Dutcrtre,  épouvanté  de  lui- 
même,  se  demandait  s'il  devenait  fou,  ou  ^i,  depuis  quatre  ans,  il 
était ladupe  de  la  plusodieusedes  trahisons,  la  tratiison domes- 
tique. Il  sentait  sa  tête  éclater,  et  son  cœur,  rempli  d'une 
ineffable  tendresse  pour  ce  fils  adoptif  dont  il  allait  jusqu'à 
suivre  les  conseils  et  accepter  l'influence  dans  ses  douleurs  de 
mari  et  de  père,  se  brisait  en  sanglots,  sans  que  ses  yeux  séchés 
par  l'insomnie  pussent  épancher  sis  larmes. 

Il  se  jeta  sur  un  lit  de  repos  dans  le  boudoir  de  sa  femme, 
et,  vaincu  par  la  fatij^ue,  il  s'endormit  en  murmurant  ce 
cri  de  détresse  ;  —  0  Nathalie  !  Nathalie  !  ce  soir  tu  as  tué  ton 
père  ! 


XXII 

Dutertre  eut  quelques  heures  d'un  sommeil  accablant.  Il  fit 
des  rêves  affreux.  Il  s'éveilla  souvent,  mal  à  l'aise  comme  on 
Test  quand  on  dort  tout  habillé,  li  était  baigné  de  sueur,  quoi- 
que la  nuit  fût  froide.  Plurieurs  fois  il  ne  se  rendit  pas  compte 
du  lieu  ch  il  était.  Ce  lit  de  repos  où  s'étendait  quelquefois 
Olympe  était  placé  dans  une  sorte  d'alcôve  termée  d'une 
tapisserie.  Les  bougies  s'étaient  consumées.  Dutertre  se  trou- 
vait dans  des  ténèbres  rendues  complèt'^s  par  le  lourd  rideau 
qu'il  avait  machinalement  tiré  sur  lui.  Par  moments  il  se 
croyait  descendu  vivant  dans  la  tombe;  mais  il  n'avait  pas 


MONT-REVÊCHE  207 

la  volonté  de  se  soustraire  à  cette  impression  lugubre.  Il  se 
rendormait  pour  tomber  dans  quelque  autre  songe  plus  lugubre 
encore. 

Il  s'éveilla  tout  à  fait  en  entendant  parler  auprès  de  lui. 
Il  ouvrit  les  yeux,  vit  les  piemiers  rayons  du  jour  glisser  vers 
lui  par  la  fente  de  la  tapisserie,  et  reconnut  les  voix  d'Olympe 
et  d'Amédée. 

Dutertre  n'attendait  sa  femme  que  le  lendemain  soir.  Elle 
avait  dû  aller  voir  une  amie  d'enfance  très-malade  qui  se  ren- 
dait à  Nice,  et  qui,  n'ayant  pas  la  force  de  se  détourner  pour 
aller  à  Puy-Verdon,  l'avait  suppliée  de  venir  passer  une  heure 
ave«  elle  à  Nevers,  en  lui  indiquant  le  jour  de  son  passage 
dans  cette  ville.  Olympe  avait  calculé  qu'elle  pourrait  rendre 
ce  devoir  à  l'amitié  et  être  de  retour  au  bout  de  vingt-quatre 
heures.  Dans  sa  tendre  sollicitude,  Dutertre,  ne  voulant  pas 
laisser  ses  filles  seules,  avait  supplié  sa  femme  d'emmener 
avec  elle  Benjamine  pour  la  soigner,  et  il  leur  avait  donné 
Amédée  pour  les  protéger  toutes  deux.  Il  l'avait  suppliée 
encore  de  prendre  trois  jours  pour  cette  absence,  afin  de  ne 
pas  se  fatiguer.  Il  craignait  que  la  vue  de  son  amie  malade, 
mourante  peut-être,  ne  la  rendît  malade  elle-même,  et  il  ne 
voulait  pas  l'exposer  à  courir  la  poste  sous  le  coup  d'une  crise 
nerveuse. 

Olympe  avait  trouvé  son  amie  beaucoup  mieux  qu'elle 
n'espérait  ;  elle  était  elle-même  infiniment  mieux  portante 
depuis  quelques  jours.  Elle  était  impatiente  de  revenir  :  elle 
était  revenue. 

La  veille,  c'eût  été  une  surprise  ravissante  pour  Dutertre. 
En  ce  moment  il  se  demanda  si  Flavien  n'était  pas  de  retour 
à  Mont-Revëche. 

Et  puis,  elle  était  seule  avec  Amédée.  Elle  ne  savait  pas  son 
mari  si  près  d'elle.  Une  terrible,  une  douloureuse  cmiosité 
condamna  Dutertre  à  l'immobilité,  au  silence. 

—  Comment  I  il  est  sorti  et  personne  n'en  sait  rien?  disait 
Olympe.  11  a  passé  la  nuit  dehors,  puisque  son  lit  n'est  pas 
détait  dans  sa  chambre!  cela  m'inquiète! 

—  11  sera  parti  hier  soir  pour  la  ferme  des  Rivets,  répondit 
Amédée.  Il  m'a  dit  qu'il  avait  l'intention  d'y  passer,  en  notre 


208  MONT-REVÈCHK 

absence,  une  journée  entière  pour  tout  voir.  Il  aime  à  mar- 
cher,  il  y  aura  été  à  pied  sans  rien  dire  à  personne,  afin  d'y 
coucher  et  de  s'y  trouver  tout  porté  ce  matin.  De  cette  manière 
il  pourra  faire  sa  tournée  complète  et  revenir  ici  avant  la  nuit. 
Mais  si  vous  voulez,  ma  tante,  je  vais  monter  en  tilbury  et  je 
vous  l'amène  dans  deux  heures. 

—  Non,  mon  enfant,  merci!  reprit  Olympe.  Ces  courses-I» 
lui  font  du  bien.  Elles  sont  nécessaires  à  son  activité.  Il  faiii. 
bien  aussi  qu'il  surveille  ses  travaux.  Il  y  prend  tant  d'intérêt 
et  il  a  si  peu  de  temps  à  y  consacrer  !  Et  toi-même  tu  as  besoin 
de  repos  après  une  nuit  passée  en  voiture  sans  dormir;  car 
ton  office  de  surveillant  t'en  empêchait. 

—  Et  vous,  ma  tante,  est-ce  que  vous  avez  dormi?  dit 
Amédée  avec  l'accent  d'une  tendre  sollicitude  que  Dutertr-v*. 
s'imagina  être  à  même  de  remarquer  pour  la  première 
fois. 

—  Moi?  très-bien,  je  t'assure,  répondit  Olympe,  dont  le 
tutoiement  envers  Amédée  parut  aussi  une  chose  nouvelle  au 
malheureux  époux,  quoiqu'il  l'eût  exigé  lui-même  à  l'époqui; 
où  Amédée,  âgé  de  vingt  ans,  était  venu  habiter  Puy-Yerdon 
définitivement. 

—  Oui,  reprit  Amédée,  vous  avez  dormi  aussi  bien  qu'on 
peut  dormir  avec  la  tête  d'une  marmotte  comme  celle-ci  sur 
l'épaule  ! 

Il  s'adressait  à  Benjamine,  qui  entrait  en  cet  instant  par  le 
perron. 

—  Papa  n'est  pas  dans  le  jardin,  dit-elle;  j'en  ai  fait  le 
tour.  Il  n'y  a  encore  personne  de  levé,  et  je  n'ai  pu  savoir  où 
il  est. 

—  Il  doit  être  à  la  grande  ferme,  répondit  Olympe.  Nous  ne 
le  verrons  sans  doute  qu'à  dîner.  Allons,  patience,  ma  chérie. 
Il  faut  l'aller  coucher. 

—  Oh  !  mère,  j'en  ai  si  peu  envie,  et  c'est  si  beau  de  voir 
lever  le  soleil. 

—  Je  t'en  prie,  ma  fille,  va  dormir  un  peu.  Qu'est-ce  que 
dirait  papa  si  je  lui  ramenais  sa  chérie  avec  la  migraine  ou 
la  fièvre  ? 


MONT  -  REVIXHE  20') 

—  Tu  le  veux,  bonne  mère  ?  J'y  vas.  Mais  toi,  tu  vas  te  cou- 
cher aussi  ? 

—  Certainement  î  répondit  Olympe. 

—  Mère,  reprit  l'enfant,  voilà  tes  fleurs  que  je  confie  à  ce 
garçnn-là  pour  qu'il  les  fasse  revenir  dans  l'eau.  Et  elle  re- 
mettait à  son  cousin  une  gerbe  d'asphodèles. 

La  jeune  femme  embrassa  la  fille  de  son  choix.  Dutertre  leur 
entendit  éclianger  de  gros  baisers. 

«  Ah  !  pensa  Dutertre,  cela  sonne  pourtant  l'innocence  et  la 
vertu,  ces  baisers-là  !  » 

Néanmoins,  il  resta  immobile.  Caroline  s'en  allait.  Olympe 
et  Amédée  restaient  ensemble. 

Tout  aussitôt  Olympe,  qui  était  toujours  debout  près  de  la 
porte  entr'ouvcrle  donnant  sur  le  perron,  dit  à  son  neveu  : 

—  Et  toi  aus.-i,  Amédée,  va  te  reposer. 

—  Oui,  ma  tante,  répondit-il  d'une  voix  qui  tremblait  aux 
oreilles  de  Dutertre.  Vous  ne  voulez  pas  que  j'appelle  votre 
femme  de  chambre? 

—  Non  vraiment,  laisse  dormir  cette  pauvre  fille  qui  ne  me 
sait  pas  revenue.  Je_n'ai  besoin  de  personne. 

—  Bien  siir  ?  vous  ne  souffrez  pas  ? 

—  Pas  du  tout. 

—  Vous  ne  prendrez  pas  d'opium  ? 

—  Je  n'en  prends  plus,  dit  Olympe  avec  enjouement.  Est-ce 
que  j'en  ai  jamais  pris? 

—  C'est  vrai  qu'elle  est  guérie,  pensa  Dutertre  ;  est-ce 
l'amour  de  1  lavien  ou  le  mien  qui  a  fait  cette  cm-e  miracu- 
leuse? 

— Vous  n'êtes  pas  inquiète  de  mon  oncle,  au  moins?  reprit 
Amédée,  qui  semblait  trouver  mille  prétextes  pour  ne  pas  sor- 
tir; si  vous  Tétiez,  je  courrais... 

— Non  !  mais  ne  me  parle  pas  comme  cela,  je  le  deviendrais  : 
tu  ne  l'es  pas,  de  ton  côté?  Jure-le,  je  te  croirai  et  me  rassu- 
rerai, car  tu  n'es  pas  menteur,  toi  ! 

—  Je  vous  jure  que  mon  oncle  doit  être  où  je  vous  dis. 

—  A  la  bonne  heure  !  C'est  égal  !  j'ai  du  guignon  en 
tout,  Amédée.  Je  m3  suis  hâtée  de  revenir  !  Je  me  faisais  une 
si  gi'ande  fête  de  le   surprendre  et   de  pouvoir  mettre   im 

12. 


240  MONT-REVÉCHE 

jour  de  plus  dans  ma  vie  !  Car  elle  est  bien  courte,  ma  vie, 
sais-tu? 

—Mon  Dieu!  que  dites-vous  là?  Est-ce  que...  Oui,  vous  souf- 
frez, vous  le  cachez  ! 

—  Il  est  plus  inquiet  que  moi-même  !  se  dit  Dutertre. 

—  Tu  ne  me  comprends  pas,  reprit  Olympe.  Je  dis  que  ma 
vie  est  courte,  parce  qu'elle  ne  dure  que  deux  ou  trois  mois 
par  année.  Est-ce  que  j'existe  quand  il  n'est  pas  là?  Eh  bien, 
pourquoi  as-tu  l'air  triste  ?  Est-ce  que  cela  t'étonne  ?  Est-ce  que, 
comme  moi,  tu  n'es  pas  une  âme  en  peine  en  son  absence? 

—  Non,  cela  ne  m'étonne  pas,  dit  Amédée,  avec  une  grande 
émotion,  et  je  suis  comme  vous.  Son  absence  nous  fait  bien 
du  mal  à  tous,  mais  elle  vous  tue,  et  voilà  pourquoi  je  suis 
triste.  Si  vous  vous  laissez  mouiir,  ma  tante,  qu'est-ce  que 
nous  deviendrons?  Mon  oncle  ne  vous  survivrait  pas  ! 

—  Mais  je  ne  veux  pas  mourir!  s'écria  Olympe  d'une  voix 
pénétrante  par  sa  douceur.  Oh  !  tu  ne  me  laisserais  pas  mou- 
rir, toi  qui  es  un  peu  mon  médecin.  Mais  le  grand  médecin 
de  l'àme,  vois  tu,  c'est  lui.  Pourvu  que  je  le  voie,  je  suis  sau- 
vée. Ah  !  mon  cher  enfant,  aime-le  bien,  ce  ne  sera  jamais 
trop!  Allons ,  bonjour  ou  bonsoir.  Je  monte.  Tu  fermeras  cette 
porte  dont  la  s?rrure  me  brise  les  doigts;  et  puis,  n'oublie  pas 
les  fleurs  de  notre  Benjamine. 

—  Ce  ne  sont  pas  les  siennes,  ce  sont  les  vôtres,  ma  tante, 
nous  les  avons  cueillies  pour  vous.  Vous  les  trouviez  belles  sur 
leur  tige  au  coucher  du  soleil. 

—  Oui,  je  les  trouve  belles,  quoique  pâles  et  tristes. 

—  Elles  sont  pures,  mais  sans  parfum. 

—  Sans  parfum  ?  dit  Olympe  en  se  penchant  vers  la  gerbe 
de  fleurs.  Eh  bien,  on  calomnie  comme  cela  beaucoup  de 
plantes,  parce  qu'elles  ont  des  émanations  fines  et  di^-crètes. 
Moi,  je  trouve  qu'elles  ont  l'odeur  des  bois,  quelque  chose  qui 
n'a  pas  de  nom  précis,  mais  qui  charme,  sans  enivrer.  Aies-en 
soin.  Adieu!  à  tan  lot. 

Et  Olympe  sortit. 

11  se  fit  un  silence  qui  étonna  Dutertre. 
Amédée  ne  bougeait  pas.  Dutertre  écarta  doucement  la  ta- 
pisserie et  le  regarda  attentivement. 


MONT-REVÊCHE  211 

Un  faible  jour  pénétrait  dans  celte  pièce;  mais  comme 
elle  était  fort  petite,  Amédée  se  trouvait  forcément  assez  près 
de  son  oncle,  pour  que  c^lui-ci  ne  perdit  pas  un  de  ses  mou- 
vements. 

Le  jeune  homme,  avant  de  se  retirer  par  le  jardin,  demeu- 
rait les  yeux  fixés  sur  la  poite  par  où  Olympe  était  sortie.  11 
tenait  toujours  dans  ses  bras  la  gerbe  de  fleurs  qu'elle  avait  rcs- 
piroe.  Tout  à  coup,  par  un  mouvement  convulsif,  il  la  portai 
son  visage,  l'en  couvrit,  comme  pour  étouffer  les  baisers  dont 
il  la  remplissait,  et  vint  tomber  ainsi  sur  un  fautt  uil,  tellement 
près  de  Dutertre,  que,  sans  la  préoccupation  complète  où  il  était, 
il  eût  vu  ses  yeux  ardents  attachés  sur  lui.  Dutertre  n'y  put 
tenir.  En  proie  à  une  agitation  insupportable,  et  ne  sachant  pas 
supporter  plus  longtemps  son  inaction,  il  écarta  le  rideau, 
étendit  le  bras  et  prit  dans  les  mains  d'Amédée  les  fleurs  qu'il 
en  arracha  avec  une  sorte  de  violence. 

Amédée  tressaillit,  devint  pâle  comme  la  mort,  et  resta 
fasciné  parle  regard  de  son  oncle,  les  yeux  dans  les  siens,  avec 
l'expression  d'un  profond  désespoir,mais  sans  honte  ni  crainte. 

Dutertre  fut  subitement  dé::,armé  par  cet  air  de  franchise  qui 
bravait  la  douleur  môme. 

—  Ah  !  malheureux  I  s'écria-t-il,  toi  aussi  ,tu  l'aimes  !  mais 
c'est  un  inceste  du  cœur  ! 

—  Non,  il  n'y  a  pas  d'inceste,  répondit  Amédée  avec  la  ré- 
solution d'un  homme  fort,  qui,  contraint  d'avouer  tout,  ne 
recule  devant  rien;  il  n'y  en  a  pas  dans  mon  cœur,  puis- 
qu'il n'y  en  a  pas  dans  ma  pensée. 

—  Mais  ce  parfum  que  tu  cherches  là,  s'écria  Dutertre  en 
froissant  les  asphodèles,  c'est  à  moi  de  l'y  trouver,  à  moi  seul, 
et  tu  me  le  voles,  dans  le  secret  de  ton  âme  ! 

—  Pourquoi  me  volez-vous  le  secret  de  mon  âme?  répondit 
Amédée,  presque  irrité  contre  son  oncle.  "Vous  faites  là  un 
grand  mal  à  vous  et  à  moi  ! 

—  Le  malheureux  me  donne  tort!  s'écria  Dutertre  avec  an- 
goisse. Oui,  oui,  c'est  moi  qui  suis  le  coupable,  parce  qu'on  me 
croit  aimé  I 

—  Vous  êtes  aimé,  mon  père,  ne  soyez  pas  ingrat  envers  le 
ciel,  vous  êtes  aimé  comme  personne  ne  le  fut  jamais. 


212  FiONT-REVlCHE 

—  Qu'en  sais-tu,  insensé?  Tu  t'en  inquiètes  donc  bien  ?  Et 
que  l'importe  à  toi?  T'ai-je  chargé  de  veiller  à  la  garde  de  mon 
trésor  ? 

—  J'ai  veillé  sur  sa  santé,  rar  sa  vie.  Quelle  plus  grande 
preuve  d'amour  et  de  dévouement  pouvais-je  vous  donner,  à 
vous,  que  de  rester  auprès  d'elle?... 

—  En  soutTrant  comme  tu  souffres,  n'est-ce  pas? 

—  Qui  vous  a  dit  que  je  souffrais  ?  Me  suls-je  jamais  plaint? 
S'en  doute-t-ellc  ?  Quelqu'un  a-t-il  pu  jamais  lire  dans  mc.< 
yeux  ? 

—  Oui,  quelqu'un  l'a  remarqué  et  deviné;  quelqu'un  Ta  dit 
et  écrit. 

—  Si  ce  quelqu*un-là  n'est  pas  une  femme  nommez-le-moi, 
et  il  faudra  que  l'un  de  nous... 

—  Vous  ne  le  saurez  jamais.  Je  ne  vous  accorde  pas  le  droit 
de  vous  battre  pour  ma  fem.me. 

—  Pour  elle  I  non  certes  !  personne  ne  l'aura  jamais,  pa^; 
même  vous,  mon  oncle.  On  peut  se  battre  pour  soi-même, 
quand  on  est  accusé  d'avoir  insulté  une  telle  femme,  même 
par  la  pensée.  On  ne  peut  jamais  se  battre  pour  prouver  qu'elle 
ne  le  mérite  pas.  Ce  serait  lui  faire  outrage  que  d'accepter  la 
possibilité  d'un  pareil  doute. 

—  C'est  de  l'idolâtrie  que  tu  as  pour  elle,  malheureux  ! 

—  Eh  bien  oui,  que  vous  importe?  N'ai-je  pas  le  droit  d'a- 
dorer dans  le  mystère  de  m.on  âme  la  même  divinité  que 
vous  ?  Vous  êtes  le  prêtre,  et  je  vous  vénère  d'autant  plus  que 
vous  êtes  seul  digne  de  l'être.  Mais  moi,  croyant  et  fervent, 
moi  qui  baise  les  reliques  de  la  porte  du  temple,  sans  avoir 
jamais  permis  à  mon  imagination  d'en  franchir  le  seuil,  en 
quoi  suis-je  sacrilège  envers  elle  ou  envers  vous? 

—  Amédée,  répondit  Dutertre,  je  connais  ta  force  morale, 
ta  religion,  ta  candeur  ;  mais  tu  blasphèmes  sans  le  savoir 
en  assimilant  le  culte  de  la  créature  à  celui  du  Créateur.  Il  se 
mêle  toujours  à  ces  extases  de  l'âme  je  ne  sais  quelles  ex- 
tases des  sens  dont  la  pensée  m'irrite  et  dont  le  spectacle  m'a 
ôté  la  raison  un  instant.  J'aurais  dû,  tu  dis  vrai,  ne  pas  violer- 
le  sanctuaire  de  ta  conscience,  ne  pas  surprendre  et  dérobi  i- 
le  secret  de  tes  rêves.  Le  mal  est  fait,  et  je  l'ai  commis  mal- 


MONT-REV^'CHE  213 

gré  moi,  comme,  malgré  toi,  sans  doute,  tu  embrassais  et  res- 
pirais ces  flem's. 

—  Ces  fleurs  qu'elle  n'avait  pas  même  touchées  !  reprit 
Amédée.  Et  quelle  plus  grande  preuve  voulez-vous  donc  de 
mon  respect?  Tenez,  voilà  son  mantelet;  je  l'avais  bien  vu,  et 
j'ai  résisté  à  la  tentation  d'y  porter  la  main. 

—  Ame  Jée  1  Amédée  !  il  y  a  dans  la  plus  chaste  flamme,  dans 
la  passion  la  mieux:  cachée  et  la  plus  contenuo,  quoique  chose 
de  terrestre  qui  ôte  la  raison  aux:  êtres  doués  de  la  plus  puis- 
sante volonté.  C'est  un  dangeureux  martyre  que  celui  auquel 
je  te  condamnais  ! 

—  Dangereux!  pour  qui?  s'écria  Amédée  en  tombant  aux 
genoux  de  Diitertre.  Vous  n'oseriez  pas  dire,  mon  père,  que 
ce  fut  pour  vous  ou  pour  elle!  Oh!  ne  le  dites  pas!  ne  m'ôtez 
pas  le  principe  de  ma  force,  voire  estime  et  celle  de  moi- 
même  ! 

—  Dangereux  pour  toi,  oui,  pour  toi  seul,  j'en  suis  per- 
suadé, dit  Dutertre  en  lui  prenant  les  mains,  pour  toi,  mon 
enfant,  dont  la  raison  et  la  vie  succomberont  aux  secrètes  tor- 
tures d'un  amour  ainsi  combattu  en  toi. 

—  Vous  ne  le  croyez  pas,  répondit  Amédée,  rouge  d'un  no- 
ble orgueil;  vous  ne  me  croyez  pas  si  faible  que  de  combattre 
sans  vaincre,  quand  je  n'ai  affaire  qu'à  moi-même. 

—  Tu  guériras,  sans  doute  ;  mais  tu  es  dans  le  paroxysme 
de  la  fièvre,  et  il  ne  faut  pas  en  affronter  la  cause  à  toute 
heure. 

—  Au  contraire,  dit  Amédée  avec  résolution,  il  le  faut!  il  le 
faut  absolument,  si  c'est  pour  moi  seul  que  vous  craignez.  Et 
c'est  pour  moi  seul,  dites,  mon  oncle,  c'est  bien  pour  moi 
seul?  Si  vous  aviez  une  autre  pensée,  je  n'attendrais  pas  mon 
ordre  d'exil,  je  sortirais  de  votre  maison  à  l'instant  môme,  et 
pour  toujours  ! 

—  Irrité  contre  mr>i,  sans  douîe?  dit  Dutertre,  étonné  du 
feu  de  son  regard. 

—  Eh  bien,  répondit  le  jeune  homme,  exalté  comme  un 
saint  des  anciens  jours,  mortellement  blessé  par  vous,  qi.i 
m'auriez  outragé  et  déshonoré  dans  votre  for  intérieur. 

—  Enfant  enthousiaste,  dit  Dutertre,  je  ne  veux  pas,  je  ne 


214  MONT-REVÊCHE 

peux  pas  douter  de  vous...  ni  d'elle!  ajouta-t-il  avec  un  peu 
plus  d'effort. 

—  Encore  moins  d'elle,  j'espère!  s'écria  Amédée  prêt  à  re- 
procher à  Dutertre  de  ne  pas  assez  véne'rer  sa  femme. 

—  Je  sais  qu'elle  ne  vous  aime  que  comme  son  fils,  comme 
je  vous  aime!  répondit  Dutertre.  Si  j'en  avais  jamais  douté,  j'en 
serais  sûr  en  ce  moment,  oij  je  viens  de  l'entendre  vous  parler 
de  son  affection  pour  moi  en  des  termes  qui  m'honorent.  Mais 
je  vous  répète,  enfant,  que  votre  malkeureuse  passion  vous 
crée  une  situation  impossible,  au-dessus  des  forces  humai- 
nes! 

—  Vous  ne  connaissez  pas  la  mesure  des  miennes,  mon 
ami,  dit  Amédée  avec  animation.  11  y  a  des  souffrances  qu'on 
aime,  précisément  parce  qu'on  sent  qu'on  les  domine.  Le  jour 
où,  exilé  d'auprès  d'elle,  je  n'aurai  plus  de  mérite  à  souffrir 
pour  vous,  je  serai  brisé.  Je  l'ai  essayé  plusieurs  fois  ;  je  le 
sais,  l'absewîe  me  tue,  et  c'est  alors  que  ma  passion  m'écrase. 
Sa  présence  à  elle  me  ranime  et  me  rend  l'empire  de  moi-même. 
Me  croirez-vous,  moi  que  vous  appelez  la  bouche  saiis  souillure 
si  je  vous  dis  que  quand  elle  est  là,  devant  moi,  je  ne  souffre 
pas,  je  n'ai  pas  de  désir,  je  ne  crois  pas  qu'on  en  puisse  avoir; 
que  je  me  sens  aussi  calme,  aussi  pleinement  heureux  qu'im 
enfant  auprès  de  sa  mère,*  que  je  n'ai  jamais  désiré  baiser  sa 
main  en  la  regardant  ;  que  mon  cœur  ne  bat  pas  quand  elle 
s'appuie  sur  mon  bras;  que  mon  sang  coule  mesuré  et  rafraî- 
chi dans  mes  veines  quand  elle  me  parle  de  vous  avec  adora- 
tion; que  même  mon  cœur  se  dilate  à  l'entendre  et  à  lui  ré- 
pondre; enfin,  que  là  où  la  divinité  est  présente,  il  n'y  a  plus 
pour  moi  de  femme?...  Dites;  croyez- vous  que  je  mente  en 
vous  disant  cela? 

— Non,  répondit  Dutertre,  frappé  de  ce  qu'il  entendait,  non! 
car  c'est  ainsi  que  je  l'ai  aimée  quatre  ans  avant  que  d'oser  le 
lui  dire. 

—  Je  le  sais,  reprit  Amédée  ;  alors  que  vous  hésitiez  devant 
cette  chose  si  grave,  un  second  mariage,  vous  aimiez  bien  sou- 
vent sans  espoir,  et,  dans  ces  moments-là  mêmas,  vous  étiez 
heureux.  Eh  bien,  vous  l'étiez  moins  que  moi  ;  car,  dans  ces 
heures  de  renoncement  à  votre  bonheur,  vous  ne  vous  immo- 


MONT-REVÊCHE  215 

liez  qu'à  un  devoir  encore  mal  déûni  dans  votre  conscience. 
Vous  n'aviez  pas  la  crainte  vague  de  gâter  l'avenir  de  vos  en- 
fants. Moi  j'ai  la  certitude  que  je  tuerais  mon  père,  et  vous 
croyez  que  je  peux  nourrir  en  moi  le  désir  d'être  heureux  au 
prix  d'un  pareil  crime  ?  Non,  non!  mon  bonheur  est  plus  haut 
placé  que  dans  la  satisfaction  de  mon-famour-propre.  Il  est 
placé  dans  le  sacrifice  de  cet  amour  même,  et  si  vous  m'en 
ôtez  la  gloire^  vous  me  laisserez  toute  ma  misère,  en  m'arra- 
chant  ma  plus  haute,  ma  souveraine  consolation!  Vous  avez 
cédé  à  votre  passion,  vous,  mon  père,  parce  que  vous  en  aviez 
le  droit  ;  voui  pouviez  la  légitimer,  vous  ne  pouviez  prévoir 
les  maux  qu'elle  a  causés  dans  votre  famille,  et  qui,  après  tout, 
ne  sont  pas  sans  remède.  Moi,  qui  ne  pourrais  avoir  d'espérance 
sans  rougir,  je  ne  peux  pa^  être  vaincu,  je  ne  peux  pas  être 
faible!  Et  puis,  gàce  à  Dieu,  je  ne  suis  pas  aimé! 
—_  Glace  à  Dieu,  dis-tu?  demanda  Duterlre  étonné. 

—  Oui,  grâce  à  Dieu,  puisque  c'est  vous  qui  l'êtes  !  répondit 
Amédée  avec  l'enthousiasme  du  dévouement,  et  puisque  c'est 
justement  vous  que  je  préfère  à  moi-même  ! 

Dutertre,  profondément  attendri,  cacha  son  visage  dans 
ses  mains  :  puis,  après  un  instant  de  silence,  il  les  posa  en 
signe  de  bénédiction  sur  la  tête  du  jeune  homme,  en  lui  di- 
sant : 

—  Mon  fils,  je  vous  estime,  je  vous  aime  et  je  vous  bénis, 
mais  vous  ne  pouvez  pas  rester  ici. 


XXÏIl 


Amédée,  atterré,  courba  la  tête  comme  si  cette  bénédiction 
eût  été  celle  du  prêtre  au  pied  de  l'échafaud. 

—  Vous  me  tuez,  dit-il;  mais  que  votre  volonté  soit  faite! 

—  Non,  je  te  sauve,  dit  Dulertre  en  se  levant.  Il  y  aurait, 
dans  la  tâche  que  tu  t'imposes,  des  douleurs  que  ni  toi  ni  moi 
n'avions  prévues.  C'est  à  moi  seul  de  les  supporter.  Ne  m'in- 
terroge pas,  je  ne  puis  rien  te  dire,  sinon  que  je  crois  en  toi 
comme  en  moi-même,  et  que  ce  n'est  par  aucun  sentiment 


216  3I0NT- REVÉCUE 

d'égoïste  et  vulgaire  méfiance  que  je  t'éloignc.  Je  te  dis  qu'il 
le  faut,  noïi  pour  mon  honnem-,  mais  pour  ma  dignité;  non 
pour  le  repos  de  mon  esprit,  mais  pour  celui  de  ma  conscience. 

—  Votre  arrêt  est  mystérieux,  mais  je  dois  m'y  sousmettre 
sans  le  pénétrer,  dit  Amédée.  Alors,  donnez-moi  donc  quelque 
grande  tâche  à  accomplir  pour  vous,  quelque  mission  difficile; 
trouvez-moi  un  moyen  pour  que  je  trouve,  moi,  de  la  force, 
en  me  disant  que  ma  force  vous  est  nécessaire. 

—  Oui,  elle  m'est  nécessaire,  elle  me  le  sera  toujours.  Mais 
c'est  au  sein  de  la  famille  surtout,  car  j'ai  besoin  de  ton  affec- 
tion plus  encore  que  de  ton  intelligence  et  de  ton  travail. 
Écoute!  cette  famille  si  belle  et  si  vivace,  dont  j'étais  trop  fier 
et  que  je  croyais  pouvoir  rassembler  toujours  sous  mon 
aile,  va  se  disperser.  11  le  faut.  Éveline  va,  je  crois,  épouser 
Thierray,  qu'elle  a  choisi  elle-même  et  que  j'estime.  Nathalie 
lïiesuit  à  Paris  :  va  m'y  attendre;  nous  vivrons  là  tous  les  trois 
avec  ma  sœur.  Je  ne  ferai  ici,  pendant  l'année  qui  va  com- 
mencer, que  de  rapides  apparitions,  comme  j'y  suis  contraint  de- 
puis que  j'ai  eu  le  malheur  d'accepter  la  députation.  Ma  femme 
libre,  calme,  habituée  déjà  à  lidée  de  quelques  années  d'ab- 
sence, séparée  de  celle  de  mes  filles  tjui  la  tue,  vivra  tranquille 
et  guérira  auprès  de  ma  Caroline.  D'ici  à  un  an,  Nathalie  sera 
mariée;  je  donnerai  ma  démission,  et  alors,  si  tu  peux  me 
jurer  sur  l'honneur  que  tu  es  guéri,  nous  reviendrons  vivre 
ici,  et  je  caresserai  de  nouveau  l'espoir  que  tu  m'as  donné 
de  l'attacher  à  ma  plus  jeune...  à  ma  meilleure  fille  !  Sinon,  tu 
partiras  pour  l'Amérique,  où  tu  auras  peut-être  ma  fortune  à 
tauver  d'un  danger  toujours  suspendu  pour  elle. 

—  Ce  danger  vous  préoccupe  trop  peu,  mon  oncle,  laissez- 
moi  partir  tout  de  suite. 

—  Non,  dit  Dutertre,  qui  s'effrayait  des  suites  du  désespoir 
d' Amédée,  et  qui  n"osait  l'abandonner  trop  à  lui-même,  tant 
le  sentiment  paternel  vivait  généreux  et  tendre  dans  son  âme 
à  côté  du  sentiment  conjugal;  —  non,  le  moment  de  s'occu- 
per des  choses  matérielles  n'est  pas  venu.  Nous  souffrons  ici 
d'un  mal  moral,  moi  surtout,  qui  vais  m'exiler  encore  une 
fois  de  ma  maison,  et  associer  ma  vie  pour  plus  de  souffran- 
ces à  celle  d'une  âme  terrible,  d'une  fille  parfois  dénaturée  ! 


MONT-REVÉCHE  217 

l'aurai  beaucoup  à  souffrir,  mon  ami  ;  il  me  faudra  de  la  force 
et  de  la  patience.  Je  n'aurai  pas  ma  Benjamine  pour  essuyer 
mes  larmes.  Je  laisse  ce  trésor  à  Olympe.  Remplace  auprès  de 
moi  cette  fille  chérie,  en  même  temps  que  tu  seras  le  doux  et 
sage  conseil  que  j'aime  à  écouter  dans  mes  agitations  inté- 
rieures. Tu  m'aimes  plus  que  toi-même,  tu  le  dis,  je  le  crois, 
j'accepte! 

En  parlant  ainsi,  Dutertre  examina  la  physionomie  d'Amé- 
(lée  avec  soin.  Il  épiouvait  ce  jeune  courage,  il  s'efiurçait  de 
l3  détacher  de  lui-même,  de  le  sauver  par  l'enthousiasme  du 
dévouement,  qui  était  sa  véritable  vertu,  sa  véritable  force. 
S'il  eût  aperçu  quelque  hésitation  dans  son  regard,  quelque 
défaillance  dans  son  esprit,  il  eût  renoncé  à  ce  moyen  de  salut, 
il  en  eût  cherché  quelque  autre.  Mais  le  regard  d'Amédée  resta 
l)rillant,  sa  ligure  s'éclaircit,  un  sourire  d'espoir  et  de  recon- 
naissance fit  trembler  ses  lèvres. 

—  Oui,  vous  avez  raison,  s'écria-t-il ,  c'est  là  mon  désir, 
c'est  là  ma  mission  et  ma  gloire  !  Être  votre  appui  dans  la  lutte 
qu'on  livre  à  votre  justice  et  à  votre  bonté,  votre  consolation 
dans  les  douleurs  dont  on  vous  abreuve  !...  Merci,  merci,  mon 
père!  je  ne  suis  pas  assez  grar.d,  assez  digne  pour  vous  con- 
seiller, comme  vous  le  dites;  mais  là  où  la  grandeur  manque, 
la  tendresse  supplée.  Je  vous  aimerai,  je  souffrirai  avec  vous, 
je  trouverai  moyen  de  vivre  et  de  bénir  mon  sort  avec  cette 
pensée-là  ;  soyez  tranquille  ;  je  pars  tout  de  suite...  il  le  faut... 
Oui,  je  comprends,  ou  je  devine  !  quelque  langue  empoison- 
née... Non,  non,  n'en  parlons  pas,  n'y  pensons  pas.  Pardon- 
nons tout.  Travaillons  au  bonheur  de  ceux  qui  nous  assassi- 
nent. IStjus  les  ramènerons  par  la  patience,  par  le  dévoue- 
ment; vous  verrez,  mon  oncle,  vous  serez  encore  heureux! 
Vous  guérirez  tous  vos  malades  !  Oh  !  soyez  béni  pour  cette 
pensée  de  vouloir  me  garder  prèj  de  vous  quand  vous  serez 
loin  d'ici  ! 

Amédée  tomba  dans  les  bras  de  son  père  adoptif  en  fondant 
en  larmes.  Son  cœur  se  brisait,^ais  il  restait  si  fidèle,  ^i  sin- 
cère envers  son  juge  et  son  rival;  il  baisait  avec  tant  d'effu- 
sion la  main  du  sacrificateur,  que  Dutertre  oublia  entièrement 
l'espèce  de  rage  qui  l'avait  transporté  un  instant  auparavant. 


2!8  MONT-REVÊCHE 

pour  le  serrer  dans  ses  bras  et  ne  plus  voir  en  lui  que  le  meil- 
leur des  fils  et  le  plus  pur  des  êtres. 

11  le  suivit  dans  le  pavillon  carré,  s'occupa  de  le  munir 
d'argent,  de  lettres  et  d'effets  avec  une  délicate  sollici- 
tude, et  prépara  avec  lui  le  prétexte  d'affaires  qu'il  don- 
nerait à  ce  brusque  départ,  sans  éveiller  l'attention  de  per- 
sonne. 

Pendant  ce  temps  on  préparait  la  voiture  qui  devait  emme- 
ner le  jeune  homme.  Duterlre  lui  prit  le  bras  pour  l'y  conduire 
lui-même.  En  repassant  devant  la  porte  de  la  tourelle  où,  tant 
de  fois,  Amédée  avait  veillé  de  loin  et  en  secret  sur  le  som- 
meil fébri'e  d'Olympe,  Dutertre  sentit  un  alourdissement  du 
bras  appuyé  sur  le  sien,  comme  si  la  mort  glaçait  subitement 
les  membres  de  ce  malheureux  enfant  ;  mais  cette  violente 
émotion  fut  rapidement  vaincue.  Amédée  souiJt  de  son  mal 
en  silence,  et  tout  aussitôt,  plein  de  vaillance  et  de  sublime 
enjouement,  il  doubla  le  pas,  en  recommandant  à  son  oncle 
ses  fleurs  et  ses  animaux  favoris.  Quand  la  voiture  qui  empor- 
tait le  dernier  sourire  adressé  à  son  ami  eut  disparu  derrière 
les  murs  du  château,  il  retomba  comme  anéanti  sur  lui-même, 
et  pendant  quelques  heures  il  fut  réellement  suspen'du  entre 
la  vie  et  la  mort,  ne  pensant  plus,  ne  comprenant  pas,  ne  se 
souvenant  de  rien,  et  croyant  qu'il  n'amait  pas  la  peine  d'aller 
jusqu'au  bout  de  son  voyage. 

Dutertre,  resté  S2ul,  sentit  une  sorte  de  soulagement  mo- 
mentané, comniie  après  l'accomplissement  d'un  devoir  ;  mais 
quand  il  rentra  dans  sa  maison,  il  pensa  qu'il  n'y  reverrait 
plus  cet  enfant  si  parfait,  et  la  trouva  vide.  L'être  qui,  pour 
lui,  peuplait  tout  do  joies  ineffables,  était  comme  séparé  de  lui 
désormais  par  un  abîme.  Il  ne  croyait  pas  Olympe  infidèle  par 
le  cœur,  et  il  savait  qu'elle  ne  l'avait  pas  été  par  les  sens;  mais 
il  n'était  pas  sûr  qu'elle  ne  l'eût  pas  été  par  l'imagination  : 
et  ne  fût-ce  que  pour  un  instant,  sans  le  concours  de  sa  vo- 
lonté, et  comme  à  Tinsu  d'elle-même,  c'en  était  assez  pour 
que  le  radieux  bonheur  de  l'époux  fût  terni,  presque  empoi- 
sonné. 

11  n'alla  pas  réveiller  sa  femme.  Il  ne  voulut  ou  il  n'osa  pas 
croire  que  quelque  inquiétude  sur  sou  compte  l'eût  empêchée 


MONT-REVIXHE  219 

de  s'endormîr.  Il  n'alla  pas,  comme  à  l'ordinaire,  contempler 
son  beau  sommeil  chaste  comme  celui  d'une  vierge.  Il  crai- 
gnait lie  se  surprendre  moins  occupé  de  l'admirer  que  d'es- 
pionner la  découverte  de  quelque  secrète  trahison  de  l'âme. 
Son  rôle  d'époux,  qu'il  avait  rempli  jusque-là  avec  tant  de  re- 
ligieu>e  dip:nité,  lui  parut,  pour  la  première  fois,  le  rôle 
odieux  ou  ridicule  d'un  mari  jaloux  ou  trompé. 

Il  alla  errer  dans  les  bois  et  prit  la  direction  de  Mont-Re- 
Têche  sans  y  songer,  mais  entraîné  par  un  instinct  de  méfiance 
dont  il  ne  se  rendait  pas  compte.  Il  rencontra  Thierray  qui 
Tenait  déjeuner  à  Pay-Verdon.  Dutertre  ne  songea  pas  à  sa- 
luer en  lai  son  gendre,  à  lui  faire  l'accueil  encourageant  et 
paternel  des  autres  jours.  Il  ne  se  souvenait  même  pas  que 
ce  lût  là  le  futur  époux  d'Éveliiie.  Il  ne  voyait  plus  en  lui  que 
le  confident  de  Fiavien,  l'homme  qui  avait  lu  celle  lettre  mau- 
dite, et  qui  pouvait  supposer  son  honneur  en  péril.  Sans  cette 
lettre,  Duteitrc  eut,  à  coup  sûr,  ce  jour-là,  provoqué  géné- 
reusement ces  aveux  délicats,  toujours  embarrassants  de  la 
p-îit  d'un  homme  sans  fortune,  demandant  la  main  d'une  riche 
héritière.  Plus  que  tout  autre,  Thierray  avait  besoin  qu'on  fît 
les  premiers  pas  vers  lui,  car  sa  fierté  soutirait  extrêmement 
de  la  situation  où  il  se  trouvait.  Il  sentait  que  ses  assiduités 
auprès  d'Éveline  ne  pouvaient  se  prolonger  davantage  sans  la 
sanction  officielle  du  père  de  famille.  Il  s'était  donc  résolu  à  la 
demander  ce  jour-là,  et  quand  il  vil  Dutertre  seul  et  à  pied, 
il  descendit  de  cheval  et  se  mit  à  marcher  près  de  lui,  espé- 
rant, comptant  presque  que  Dutertre  allait  le  premier  briser  la 
glace. 

Mais  Dutertre,  pâle,  malade,  accablé,  le  consterna  par  la 
différence  de  son  accueil  avec  celui  des  autres  jours  ;  son  front 
chargé  d'ennuis,  son  regard  investigateur,  ses  paroles  con- 
traintes firent  croire  à  Thierray  que  l'équipée  d  Éveline  était 
découverte,  et  qu'il  se  trouvait  en  présence  d'un  père  juste- 
ment irrité,  qui  attendait,  dans  une  attitude  sévère,  l'olfre  de 
la  réparation  inévitable. 

Thierray  n'était  nullement  préparé  à  se  jeter  la  tête  en  avant 
dans  le  précipice  du  mariage  avec  une  lille  sans  cervelle.  11 
avait  compté  parler  de  ses  espérance  et  avoir  du  temps  pour 


220  MONT-REVÊCHE 

se  raviser,  si  l'inconséquence  dÉ véline  l'y  forçait,  sans 
l'exposer  à  aucun  biàme.  En  se  croyant  pris  dans  un  piège, 
peut-êlre  tendu  par  elle  avec  plus  d'habileté  qu'elle  n'en 
paraissait  capable,  peu  s'en  fallut  qu'il  ne  la  prit  en  aver- 
sion. 

Enfin  il  fallait  s'exécuter,  car  Dutertre  parlait  de  la  pluie  et 
du  beau  temps  d'un  air  préoccupé  que  Thierray  prit  pour  un 
air  ironique  et  menaçant. 

—  Monsieur,  dit  Thierray,  vous  me  faites  l'honneur,  j'es- 
père, de  ne  pas  me  regarder  comme  un  misérable,  et  j'ai 
hàle  de  vous  prouver  que  je  suis  digne  de  l'estime  que  vous 
m'avez  témoignée  jusqu'à  ce  jour;  mais,  avant  tout,  j'ai  be- 
soin de  vous  demander  si  vous  me  croyez  capable  d'avoir  pro- 
voqué, môme  par  intention,  la  regrettable  circonstance  où  je 
me  suis  trouvé  hier. 

—  Assez  !  assez  !  monsieur  Thierray,  répondit  Dutertre  avec 
une  sorte  de  violence.  Je  sais  t'ès-bien  qu'il  n'y  a  pas  de  votre 
faute  ;  il  n'était  pas  besoin  de  me  le  dire,  et  je  m'étonne  beau- 
coup que  vous  pensiez  devoir  m'en  parler.  Puis  il  ajouta  d'un 
ton  plus  calme  : — Vous  avez  de  1  honneur  ;  je  me  fie  à  votre  dis- 
crétion, bien  que  je  sache  qu'il  n'y  ait  là  rien  de  grave,  rien 
qui  blesse  mon  honneur ,  et  dont  j'aie  le  droit  de  me  plaindre 
en  ce  qui  vous  concerne. 

Dutertre  croyait,  en  parlant  ainsi,  que  Thierray  s'était 
aperçu  de  sa  méprise  dans  l'envoi  de  la  lettre,  et  qu'il  venait 
lui  en  témoigner  son  regret,  idée  qu'avec  raison  il  trouvait 
assez  inintelligente,  presque  déplacée.  Il  nesedoutaii  pas  plus 
de  la  visite  de  sa  fille  à  Mont-Revôche  que  Thierray  ne  se  dou- 
tait d'avoir  encore  quatre  cents  vers  de  sa  façon  dans  le  tiroir 
de  son  bureau  à  la  place  des  confidences  de  son  ami. 

La  philosophie  de  Dutertre  à  son  égard  le  frappa  donc 
d'une  grande  surprise,  et  il  y  vit  un  esprit  de  justice  si  ri- 
gide, qu'il  en  fut  presque  elfrayé.  a  Pauvre  Évelinel  pensa- 
t-il,  on  la  sait  si  folle  qu'on  ne  songe  pas  même  à  m'accuser, 
et  on  l'abandorme  aux  conséquences  de  sa  faute ,  sans  m'im- 
poser  pour  devoir  de  les  réparer.  Allons  !  je  serai  aussi  hé- 
roïque que  cet  honnête  homme!  j'épouserai,  dussé-je  m'en 
mordre  les  doigts  plus  tard.  » 


MONT-REVÉCHE  221 

—  Monsieur,  dit-il,  j'admire  votre  sagesse  et  votre  fierté  ; 
mais  je  sens  que  je  dois  à  votre  honneur  une  réparation... 

—  Eh  !  quelle  diable  de  réparation  pourriez-vous  m'oiVrir, 
vous?  dit  Dutertre  en  l'interrompant  avec  une  sorte  d'ironie 
amère.  Vous  ne  pouvez  pas  m'en  donner  d'autre  que  celle  du 
silence,  et  j'y  compte.  Ne  parlons  plus  de  cela,  vous  dis-je. 

Et  lui  tendant  la  main  d'une  manière  plus  imposante  qu'af- 
fectueuse, il  ajouta  : 

—  N'en  parlons  jamais,  je  vous  en  prie,  Thierray. 
Thierray   fut  profondément  blessé  de  cette  réponse,   qui 

pouvait  s'interpréter  comme  un  refus  formel  de  la  main 
d'Éveline. 

«  Fort  bien,  se  dit-il,  les  bourgeois  sont  toujours  des  bour- 
geois; les  riches  voudront  toujours  des  gendres  riches;  les  ar- 
tistes, les  gens  de  lettres  seront  toujours,  dans  les  familles 
opulentes ,  des  messieurs  sans  conséquence ,  pour  qui  les  de- 
moiselles de  la  maison  ont  parfois  des  passions  assez  vives, 
mais  qui  ne  sont  pas  tenus  d'épouser,  parce  qu'ils  ne  peuvent 
offrir,  eux,  aucune  espèce  de  réparation  à  l'honneur  compro- 
mis. Pourvu  que  je  me  taise,  on  ne  m'en  demande  pas  davan- 
tage; c'est  tout  ce  à  quoi  je  suis  propre.  Un  amant  discret  et 
clandestin,  c'est  possible;  un  époux  officiel,  jamais!  » 

Il  ne  répondit  à  Dutertre  que  par  un  sourire  dédaigneux, 
que  Dutertre  n'observa  même  pas.  Thierray  aurait  rougi  d'in- 
sister; il  aurait  eu  l'air  de  profiter  de  la  folie  d'une  petite  fille 
pour  épou:^er  un  million  de  dot.  Mais  sa  surprise,  sa  consterna- 
tion furent  au  comble,  quand  Dutertre,  qui  ne  voulait  plus 
penser  qu'au  bonheur  de  sa  fille ,  et  était  résolu  à  surmonter 
son  propre  malaise  en  présence  de  son  futur  gendre,  lui  dit 
fort  naturellement  : 

—  Allons!  Thierray,  vous  êtes  à  cheval,  vous  alliez  à  Puy- 
Verdon,  ne  vous  dérangez  pas  plus  longtemps.  Je  vais  voir  une 
coupe  que  j'ai  par  ici;  ma  femme  est  revenue,  et  je  vous  re- 
trouverai à  déjeuner. 

Là-dessus,  il  s'éloigna  sans  juger  nécessaire  d'attendre  la 
réponse  de  Thierray. 

«  Ceci  est  trop  fort,  dit  le  jeune  homme  en  remontant  avec 
rage  sur  son  cheval.  On  sait  que  je  suis  aimé;  la  fille  est  corn- 


222  MONT-REYÊCHE 

promise;  on  m'interdit  très-formelloracnt  de  songer  au  ma- 
riage, et  on  m'autorise  à  revenir  dans  la  maison  !  C'est  un  peu 
trop  me  traiter  en  subalterne,  je  pense...  ou  bien  cette  fille  a 
déjà  fait  plus  d'une  e'quipée  du  même  genre.  On  sait  qu  elle  est 
perdue,  qu'elle  ne  peut  être  e'pousée,  et  on  lui  permet  d'avoir 
des  amants  sous  forme  de  fiancés  pour  l'empêcher  de  fa-re  du 
scandale.  Est-ce  là  la  cau'^e  de  ce  soin  qu'elle  prend  elle-même 
^e  ne  jamais  rien  promettre  pour  l'avenir?  Est-elle  unp  de  ces 
femmes  affranchies  qui  ont  horreur  du  mariage  et  qui  préten- 
dent vivre  libres  à  la  face  du  monde?  Elle  est  assez  cerveau 
brûle  pour  avoir  contraint  sa  famille  à  subir  les  conséquences 
de  son  émancipation.  Ma  foi,  je  serais  bien  sot  de  n'en  pas  pro- 
fiter. Cela  est  beaucoup  plus  agréable  qu'un  engagement 
comme  celui  que  j'allais  prendre.  » 

Et  Thieriay  piqua  des  deux,  le  cœur  plein  de  colère  et  l'es- 
prit de  railleries. 

Mais  comme  il  approchait  des  tourelles  blanches  et  svoltes 
de  Puy-Verdon,  il  assista  à  une  petite  scène  gravement  bur- 
lesque qui  le  fit  rentrer  en  lui-même. 

Quoiqu'il  n'eût  pas  emmené  Forgct,  Forget  se  trouvait  là.  Il 
était  venu  pour  vider  un  compte  avec  M.  Crésus,  qu'il  n'avait 
pu  voir  la  veille,  le  page  ayant  passé  tout  le  jour  endormi  et 
caché  dans  le  grenier  à  foin,  pour  se  dédommager  de  la  mau- 
vaise nuit  qu'Éveline  lui  avait  procurée.  Forgct  venait  cher- 
cher et  guetter  Ci  ésus  aux  alentours  du  château,  et  au  moment 
où  Thieiray  approchait,  le  rigide  serviteur  de  Mont-Kevêche 
venait  de  surprendre,  auprès  d'un  jeune  arbre  dépouillé  de  ses 
feuilles,  le  page  de  Puy-Verdon  prenant  en  rêve  le  délassement 
d'une  pipée  dont  il  préparait  les  gluaux. 

ThieiTay  entendant  parler  Forget  sur  un  diapason  inusité,  et 
reconnaissant  aussi  la  A'oix  de  Cre'sus,  qui  semblait  demander 
grâce  tout  en  provoquant,  selon  la  coutume  des  enfants  terri- 
bles, arrêta  son  cheval  et  prêta  l'oreille. 

—  C'est  liès-bien  !  disait  Forget.  Tu  n'es  qu'un  méchant  ga-  s 
lopin  que  j'ai  toujours  soupçonné  de  me  voler  mon  labac  et 
mes  brosses.  Tu  le  faisais  par  méchanceié  plus  que  par  chipe- 
rie,  je  le  sa-.s  bien;  mais  tu  m'as  fait  de  mauvaises  farces  dont 
je  n'ai  pas  voulu  me  plaindre.  C'est  toi,  pas  moins,  qui  m'as 


MONT-REVÉCHE  223 

fait  quitter  ces  bons  maîtres,  parce  que  je  ne  pouvais  plus  me 
supporter  avec  toi.  J'ai  été  bon;  j"ai  dit  :  «  Si  je  le  fais  ren- 
voyer et  qu'il  tombe  sur  de  la  canaille  de  maîtres  comme  il  y 
en  a,  c'est  un  enfant  perdu  qui  ira  au  mal  comme  tant  d'au- 
tres. J'ai  lâché  la  maison...  » 

—  Oui,  oui,  répondit  Crésus,  parce  que  vous  saviez  bien  qu3 
mademoiselle  Éveline  me  soutiendrait ,  et  que  vous  ne  me  fe- 
riez pas  renvoyer  comme  ça!  Vous  n'êtes  qu'un  vieux  grigou 
qui  se  fâche  de  tout... 

—  Et,  en  attendant,  je  t'ai  pardonné  quand  tu  es  venu  me 
demander  grâce  en  pleurant,  et  me  disant  que  si  tu  étais  ren- 
voyé de  Puy-Verdon,  tes  parents  ne  te  recevraient  pas.  Le 
vieux  a  cédé  la  place  au  jeune,  parce  que  le  vieux  était  sûr  de 
gagner  sa  vie  honnêtement  partout,  et  que  le  jeune  risquait 
de  devenir  un  vagabond  et  de  finir  par  les  galères. 

—  Eh  bien,  qu'est-ce  que  vous  me  reprochez  à  c't'  heure? 
quel  mal  est-ce  que  je  vous  ai  fait  depuis? 

—  Tu  m'as  fait  faire  hier  une  sottise,  et  je  te  le  reprocherai 
toute  ma  vie.  Tu  es  venu  me  chanter  des  histoires,  me  dire 
des  mensonges  au  sujet  de...  enfin,  suffit! 

—  Mais  puisque  je  vous  dis  que  mademoiselle  Eve... 

—  Tais-toi,  tais-tci,  vilain  môme  !  si  tu  dis  encore  une  fois 
son  nom,  j'  vas  t'allonger  encore  une  fois  les  oreilles. 

—  Allons,  allons,  père  Forget,  pas  de  bêtises  !  Je  vous  jure 
qu'elle  m'a  dit  ce  que  je  vous  ai  dit.  Je  savais  bien  que  c'était 
une  frime  pour  vous  faire  couper  dedans,  et  qu'elle  n'allait 
chez  vous  que  pour  faire  une  farce  à  votre  monsieur  ;  mais 
dame  !  je  vous  ai  parlé  comme  j'étais  commandé.  C'est-il  ma 
faute? 

—  C'est  bon,  en  v'ià  assez,  dit  Forget,  je  ne  veux  pas  te 
faire  de  mal  aujourd'hui  ;  mais  c'est  pour  te  dire  que  si  tu  as 
le  malheur  de  répéter  un  mot  de  cette  histoire-là,  même  à 
monsieur  Thierray,  qui  ne  sait  pas  seulement  qui  c'est  qui 
est  venu  trimer  la  nuit  dans  ses  corridors,  tu  vois  bien  ton 
arbre  à  piper  les  oiseaux?  eh  bien  !  je  prendrai  un  bâton  de 
c'te  taille-là,  et  je  te  réponds  que  dans  l'état  où  je  te  laisse- 
rai, tu  ne  diras  plus  un  mot  ni  bon  ni  mauvais,  car  tu  seras 
mort. 


224  MONT-REVÊCHE 

—  Tiens,  vieux  assassin,  vieux  Jirigand!  dit  Crésus  d'un  ton 
de  délresse,  car  Forget  le  secouait  rudement  ;  est-ce  que  vous 
croyez  que  je  veux  parler  de  ça  pour  me  faire  flanquer  à  la 
porte?  Làchez-moi  donc!  Quand  je  vous  dis  que  si  vous  n'en 
parlez  pas,  ça  ne  se  saura  jamais! 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  Forget  en  le  lâchant  et  en  stimu- 
lant sa  fuite  par  l'impulsion  d'un  formidable  coup  de  pied, 
vous  êtes  un  joli  garçon,  à  c't'  heure. 

Crépus  disparut  en  grommelant  des  injures  ;  Forget  s'en  alla 
avec  un  calme  philosophique,  et  Thierray  doubla  le  pas  poui- 
le  rejoindre. 

—  Forget,  lui  dit-il,  j'ai  entendu  et  vu  ce  qui  vient  de  se 
passer.  Je  sais  maintenant,  ou  je  devine  de  qui  il  est  question. 
Quelqu'un  dans  le  château,  le  sait-il? 

—  Pas  les  domestiques,  du  m.oins,  monsieur,  et  vous  voyez 
que  j'ai  pris  mes  garanties  avec  le  galopin. 

—  Avait-il  parlé  ? 

—  Non ,  monsieur  ;  mais  si  l'argent  donne  une  sûreté  pour 
l'avenir,  la  crainte  en  donne  une  autre.  La  demoiselle  paye 
sans  doute,  moi,  je  fais  ce  que  je  peux,  je  cogne. 

—  Et  moi,  que  puis-je  faire? 

—  Ritn,  monsieur,  que  de  paraître  ne  rien  savoir. 

—  Vous  avez  raison,  Forget,  j'y  suis  décidé. 

—  Oui,  monsieur,  ce  sera  bien.  Vous  ne  pouvez  pas  épouser 
ça,  c'e^ttrop  riche,  et  j'ai  été  bien  simple  de  croire  que  c'é- 
tait convenu.  Mais  c'est  gentil,  voyez-vous,  c'est  honnête.  Ça 
met  le  chapeau  sur  l'oreille  et  ça  prend  des  airs  de  linotte, 
parce  qu«3  ça  ne  sait  rien.  C'est  gâté,  mnis  c'est  bon  comme  le 
père,  et  faire  du  tort  à  une  jeunesse  comme  ça,  ce  serait  l'af- 
faire d'un  sans  cœur. 

—  La  vérité  sort  de  la  bouche  des  simples,  dit  Thierray. 
Merci,  Foi-get. 

11  toarna  bride,  et,  d'un  temps  de  galop,  retourna  à  Mont- 
Revèche  avec  la  résolution  d'en  partir  le  soir  même. 


I 


MONT -REVÉCUE  225 


XXIV 


La  journée  fut  triste  à  Puy-Verdon.  Éveline,  à  qui  son  père 
avait  annoncé  Thierray  au  déjeuner  (s'étonnant  lui-même  de 
ne  pas  le  voir  rendu  avant  lui  ),  l'attendît  vainement  d'heure 
en  heure,  et  passa  de  i'inquiélude  au  dépit,  du  dépit  à  l'effroi 
et  au  chagrin.  Olympe,  ravie  de  voir  son  mari  plus  tv!,t qu'elle 
ne  l'espérait,  sentit  tout  aussitôt  un  coup  mortel  la  frapper  au 
cœur  quand  elle  lut  sur  son  visage  un  abattement  inconce- 
yable  et  qu'elle  trouva  dans  ses  manières  quelque  chose  de 
contraint  qu'elle  ne  connaissait  pas.    L'attitude   de  Nathalie 
était  eflrayante  de  raideur  et  d'amertume.  «Elle  me  le  tuera, 
se  disait  Olympe.  Hélas!  ne  peut-elle  se  contenter  d'une  vic- 
time? »  La  pauvre  femme  voyait  bien  que  la  blessure  faite  à 
Dutertre  partait  de  là,  mais  elle  était  si  loin  de  penser  qu  elle 
eût  à  se  défendre  ou  à  se  justifier  auprès  de  lui,  qu'elle  se  gar- 
dait de  l'interrogei-,  s'étant  fait  une  loi,  non-seulement  de  ne 
jamais  se  plaindre  à  lui  de  Nathalie,  mais  de  ne  jamais  l'aider 
à  s'en  plaindre  devant  elle.  Dans  cette  union  qui  semblait  si 
belle,  si   bien  assortie,  et  que  l'amour  avait  formée  de  ses 
propres   mains,  il  y  avait  fatalement  uu  côté  sacrifié  :  ces 
deux  époux  ne  pouvaient  ouvrir  entièrement  leur  cœur  l'un  à 
l'autre.   Ils  souiTraient  d'un  mal  commun  qu'ils  ne  pouvaient 
jamais  alléger  par  un  mutuel  épanchement,  et  une  des  plus 
vives  ^ources  de  la  félicité  humaine,  la  fusion  des  chagrins 
dans  l'intimité,  leur  était  interdite  par  les  délicatesses  de  l'af- 
fection môme. 

Le  départ  d'Am.édée  étonna  médiocrement.  Dans  une  vie 
aussi  pleine  et  aussi  chargée  d'intérêts  généraux  et  particu- 
liers que  l'était  celle  de  Dutertre,  il  paraissait  tout  simple 
qu'uuf»  nouvelle  imprévue  le  fit  disposer  pour  quelques  jours 
de  l'intelligence  et  de  l'activité  de  son  neveu.  Dutertre  ne 
donna  pas  d'importance  à  ce  départ,  et  se  contenta  de  dire 
que  l'alfaire  pourrait  bien  retenir  Amédée  absent  une  quin- 
zaine. 

13. 


22G  MONT-REYÉCHE 

Nathalie  observa  tout  haut  à  son  père  qu'elle  augurait  une 
plus  longue  absence.  Elle  seule  avait  compris  la  cause  de  cet 
incident.  Dateitre  lui  répondit  d'un  ton  bref  qu'elle  ne  savait 
rien  de  ses  elfaires.  Elle  subit  cette  mortification  avec  une 
sorte  de  joie.  Elle  avait  étonné  et  inquiété  Olympe,  qui  voyait 
poindre  des  malheurs  inconnus  dans  chacune  de  ses  paroles 
mystérieuses. 

Caroline  gronda  son  père  de  n'avoir  pas  envoyé  son  secré- 
taire ou  quelque  autre  de  ses  employés  à  la  place  d'Amédée. 
—  Qu'est-ce  que  nous  allons  faire  sans  notre  bonne Œ enfants? 
dit-elle,  répétant  par  affection  le  titre  que  sa  sœur  Éveline 
avait  donné  par  moquerie  à  Amédée.  Qu'est-ce  qui  m'attra- 
pera des  papillons  ?  Et  l'anglais,  que  je  commençais  à  parler, 
je  vais  l'oublier,  moi  !  Et  qu'est-ce  qui  nous  fera  la  lecture 
perdant  que  nous  travaillons,  maman  et  moi? 

—  Le  fait  est,  dit  Éveline,  qu'il  va  nous  manquer  notre  pau- 
vre Amédée!  11  faudra  donc  que  je  monte  à  cheval  toute  seule 
dans  le  parc,  puisque  mon  pèi  e  me  trouve  trov  grande  poiu' 
être  accompagnée  dehors  par  un  domestique?  Oh!  si  je  reste 
enfermée,  moi,  je  vais  faire  une  maladie. 

Duterlre  sentait  lui-même  combien,  dans  une  famille,  l'ab- 
sence d'un  des  membres  les  plus  dévoués  et  les  plus  aimables 
laisse  un  vide  sinistre.  A  chaque  instant  il  se  surprenait  sur  le 
point  d'adresser  la  parole  à  son  neveu,  et  quand  on  venait  lui 
parler  de  ses  travaux  des  champs,  il  disait,  ne  se  rappelant 
pas  les  détails  nombreux  dont  il  l'avait  chargé  :  «  Nous  de- 
manderons cela  à  M.  Amédée.  »  Et  tout  aussitôt  il  avait  le 
cœur  serré  en  se  disant  qu'Amédée  ne  reviendrait  peut-être 
jamais  à-Puy-Verdon. 

Au  biut  de  deux  ou  trois  jours,  Dutertre,  surpris  de  ne  pas 
voir  revenir  Thierray,  et  remarquant  les  yeux  souvent  rouges 
de  larmes  de  la  pauvre  Éveline,  le  crut  malade  et  alla  lui 
rendre  visite.  Thierray  n'avait  pas  quitté  le  paysj  mais,  ce 
jour-là,  il  était  allé  faire  une  longue  cour.-e  dans  la  campagne. 
Dutertre  lui  laissa  sa  carte,  et  quelques  jours  se  passèrent  en- 
core ainsi,  sans  que  Thierray  fît  mine  de  reparaitre. 

Thierray  s'était  promis  de  retourner  ;\  Paris.  Mais  sa  situa- 
tion lui  paraissait  si  étrange,  qu'il  crut  devoir  rester  au  moins 


MONT-REVÊCHE  227 

une  semaine'en  expectative.  «Si  Duteitrc  pense  que  j'ai  com- 
promis sa  fille,  se  disait-il,  il  viendra  m'en  demander  répara- 
lion;  s'il  pense  que  c'est  elle  qui  s'est  compromise  pour  moi, 
il  jugera  peut-être  devoir  accepter  telle  que  je  lui  ai  offerte. 
Mon  devoir  est  donc  de  laisseï-  venir,  et  de  me  tenir  sous  la 
main  de  ce  père  irrité  ou  fantasque.» 

Et  il  continua  le  roman  qu'il  écrivait  pour  le  public,  ju- 
geant que  celui  de  sa  vie  réelle  tournait  à  un  pauvre  dénoû- 
ment. 

Thierray  était  mortellement  triste,  en  dépit  de  sa  résigna- 
tion. «  On  dit,  écrivait-il  à  Flavien,  que  le  témoignage  d'une 
bonne  conscience  tient  lieu  de  tout.  Je  t'assure  que  ma  con- 
science est  pure  de  tout  crime,  et  même  de  toute  faute,  et 
pourtant  ton  manoir  m'est  devenu  une  prison,  ton  revenant  un 
cauchemar,  et  ton  perroquet  une  figure  de  croque-mort.  J'a- 
vais rêvé  ici  pourtant,  pendant  vingt-quatre  heures,  une  vie 
de  prince  à  ma  taille  de  poète  ;  si  j'avais  épousé  le  million 
d'Éveiine,  mon  ambition  se  fût  bornée  à  avoir  six  mille  li- 
vres de  rente  et  à  te  louer  Mont-Revêche  à  perpétuité,  afin  d'y 
travailler  en  paix  avec  une  Éveline  convertie,  une  capricieuse 
corrigée  à  mes  côtés...  et  qui  sait?  un  ou  deux  m.armots  jouant 
à  nos  pieds  sur  le  tapis  brodé  par  la  chanoinesse!  Oui,  j'avais 
rêvé  l'amour  jusqu'à  chérir  en  imagination  les  petits  Thierray, 
noirs  et  malins,  que  je  croyais  déjà  voir  grouiller  autour  de 
moi.  Eh  bien,  me  voilà  seul,  seul  pour  toujours  probable- 
ment, car  tout  ce  qui  m'est  arrivé  me  dégoûte  de  l'hyménée 
singulièrement,  et  si  madame  Hélyette  ne  vient  en  personne 
me  Consoler,  je  crois  que  je  mourrai  sage,  à  l'abri  de  toute 
perfidie,  mais  triste  et  sot  comme  un  vieux  garçon.» 

Thierray  avait  raconté  à  Flavien  tout  le  petit  drame  de  ses 
amours  avec  Évuline.  La  seule  chose  dont  il  ne  se  fût  pas 
avisé,  c'était  de  vouloir  relire  cette  première  lettre  de  son 
ami  qui  avait,  à  son  insu,  causé  tout  le  mal.  11  eût  trouvé  sous 
sa  main  une  preuve  matérielle  de  sa  distraction  qui  lui  eût 
expliqué  l'étrange  conduite  de  Dulerlre  à  son  égard. 

Éveline,  mortifiée  et  presque  disespérée,  avait  écrit  deux 
billets  à  Thierray,  et,  pour  plus  de  sûreté,  les  avait  confiés  à 
Crésus  sous  le  couvert  de  Forget.  La  première  fois,  Forget 


228  MONT-REVECHE 

avait  refusé  net  de  rien  recevoir,  et  la  seconde,  sur  les  in- 
stances du  groom,  qu'il  ne  pouvait  blâmer  d'obéir  aux  ordres 
de  sa  maîtrcose,  il  les  avait  brûlés  devant  lui,  en  le  prenant 
à  témoin  de  sa  vertueuse  horreur  pour  l'entremeltage  même 
le  plus  innocent. 

Éveline  ne  savait  plus  à  quel  saint  se  vouer.  Elle  avait  une 
fierté  excessive  à  certains  égards;  à  certains  autres,  elle  en 
était  totalement  dépourvue.  Elle  avait  le  cœur  sincère  et  l'es- 
prit faux.  Elle  n'eût  pas  souffert  d'un  homme  du  monde  la 
moindre  infraction  au  respect  qui  lui  était  dû;  elle  s'exposait 
sans  honte  à  des  leçons  de  la  part  d'un  domestique.  Pour  elle^ 
qui  se  croyait  née  sinon  reine,  comme  Nathalie,  du  moins 
héroïne  et  princesse,  la  hardiesse  d'un  homme  de  cette  classe 
l'amusait  sans  l'offenser.  C'était  Condé  ou  Tuienne  accueil- 
lant d'un  sourire  la  familiarité  du  soldat,  disant  :  Le  drôle  a 
raison,  et  ne  changeant  rien  pour  cela  à  sa  raison  d'État  ou  à 
sa  tactique  de  guerre. 
-Si  bien  qu'un  soir  Dutertre  s'était  absenté  (a^ant  été  tout 
de  bon  force  d'aller  passer  vingt-quatre  heures  à  sa  ferme  des 
Rivets  pour  une  importante  expertise),  il  passa  parla  tète 
d'Éveline  de  faire  une  seconde  campagne  à  Monl-Revèche.  Le 
succès  de  la  première  l'enhardissait.  11  y  a,  dans  limpunité 
d'une  faute  comme  d'une  sottise,  un  attrait  fatal  pour  en 
comm.eltre  d'autres.  «  Thierray  est  fantasque,  se  di.^ait-elle. 
Il  est  susceptible,  ombrageux,  un  peu  despote.  La  dernière 
fois  que  nous  nous  sommes  vus,  il  est  parti  triste.  Ou  ma  for- 
tune épouvante  sa  fierté  bien  réellement,  ou,  en  voulant  l'a- 
mener à  tolérer  mes  défauts,  j'ai  véritablement  effrayé  sa  ri- 
gidité. 11  se  débat  contre  moi,  et  cependant  il  ne  feint  pas  ;  il 
D'est  pas  malade,  il  ne  cherche  point,  cette  fois,  de  prétexte, 
mais  il  re^te,  il  attend,  il  veut  me  faire  sentir  que  je  dois 
plier  et  me  soumettre  aux  exigences  de  son  caractère.  Il  n'en 
sera  pas  ainsi.  Je  veux  qu'il  m'aime  comme  je  suis,  et  que 
mes  sottises  mêmes,  faites  au  profit  de  son  amour- propre,  lui 
tournent  la  tête  et  me  le  livjent  pieds  et  poings  liés.  11  me 
recevra  mal,  il  m.e  dira  encore  des  injures  :  tant  mieux!  il 
en  sera  d'autant  plus  repentant  et  plus  faible  quand  il  me 
verra  pleurer.  Oui,  oui,  je  sais  bien  que  cela  me  fera  grand 


MONT-REVÉCHE  229 

mal  et  que  je  pleurerai  pour  tout  de  bon  ;  mais  il  m'en  de- 
mandera pardon  à  genoux,  et  quand  le  jour  paraîtra,  il  me 
dira  encore  comme  Roméo  : 

—  Non,  ce  n'est  pas  le  chant  de  l'alouette  !  w 

Il  s'agissait  d'exécuter  ce  téméraire  projet,  rendu  plus  dif- 
ficile par  la  résistance  formidable  de  Forget,  et  par  l'hésitation 
de  Crésijs,  qui  commençait  à  craindre  les  conséquences  de  son 
rôle  de  page. 

«Je  me  passerai  d'eux,  j'irai  seule,  se  dilÉveline.  J'aurai  un 
déguisement  meilleur  que  celui  de  madame  Hélyelte;  j'irai  à 
pied,  je  resterai  moins  longtemps,  je  rentrerai  avant  le  jour. 
Ainsi  je  n'aurai  point  de  confidents  qui  puissent  épouvanter 
ce  scrupuleux  et  pusillanime  Thierray.  » 

Mais  comment  pénétrer  dans  l'impénétrable  castel  de  Mont- 
Revêche?  Par  la  porte,  il  n'y  fallait  plus  songer.  «  Eh  bien, 
se  dit  cavalièrement  É\elinc,  à  défaut  de  la  porte,  on  entre 
par  la  fenêtre.  »  Pour  être  téméraire  au  point  où  l'était  cette 
jeune  fille,  il  ne  suffit  pas  d'èlre  extravagante  et  volontaire,  il 
faut  encore  être  innocente  jusqu'à  l'ignorance  des  véritables 
dangers  qui  menacent  une  femme.  Éveline  savait  vaguement 
qu'on  peut  perdre  son  honneur  par  trop  de  confiance.  Pour 
n'avoir  pas  l'air  d'une  petite  fille  trop  sotte,  elle  faisait  même 
parfois  semblant  de  savoir  comment,  bien  qu'elle  n'en  sût  rien 
du  tout.  Mais  ce  dont  elle  ne  se  doutait  pas  le  moins  du  monde, 
c'est  qu'elle  pût  être  en  danger,  même  avec  un  très-honnête 
homme.  N'ayant  ressenti  aucun  entraînement  des  sens,  elle 
ignorait  la  violence  de  ces  entraînements  chez  les  autres.  Elle 
ne  pensait  pas  qu'un  baiser  pût  lui  donner  le  vertige,  et  d'ail- 
leurs, défendue,  au  milieu  de  ses  hardiesses  inouïes,  par 
Tinstinct  d'une  pudeur  farouche,  elle  n'admettait  pas  la  pen- 
sée de  pouvoir  s'oublier  jusqu'à  accorder  un  baiser  à  l'homme 
à  qui  elle  allait  ofiVir  sa  main  et  son  cœur. 

tt  II  ne  s'agit  donc  plus,  pensa-t-elle,  que  d'entrer  par  la 
fenêtre  !  »  Le  jour  qui  précéda  la  nuit  de  celte  nouvelle  expé- 
dition, elle  profita  de  l'absence  de  Dutertre  pour  monter  à 
cheval  avec  Crésus.  Olympe  la  vit  partir  et  essaya  de  lui  re- 
montrer que  ce  serait  un  chagrin  pour  son  père  qui,  depuis  sa 
dernière  promenade  avec  le  page,  lui  avait  affectueusement, 


230  MOXT-REVÉCHE 

mais  sérieusement  interdit  de  recommencer.  Elle  s'y  prit  avec 
toutes  les  formes  de  la  douceur  et  de  la  tendresse  insinuante. 
Éveline  n'était  pas  disposée  à  céder  ce  jour-là,  il  y  allait  pour 
elle  de  son  projet  mystérieux.  Elle  résista  :  —  Mon  père  ne  le 
saura  pas,  répondit-t-elle  en  s'élançant  sur  sa  belle  jument 
anglaise,  qui  piaffait  déjà  d'impatience  d'emporter  son  léger 
fardeau  à  travers  champs. 

—  Fardonnez-moi ,  chère  enfant;  il  le  saura,  répondit 
Olympe. 

—  Certainement!  dit  Nathalie,  qui,  d'une  fenêtre  donnant 
sur  la  cour,  assistait  à  celte  scène  comme  pai'  hasard;  c'est  la 
première  chose  que  lui  dira  madame. 

Crésus  et  un  autre  domestique  étaient  là,  car  il  y  a  tou- 
jours dans  les  luttes  de  famille  quelques-uns  de  ces  muets 
témoins  qui  en  exagèrent  ou  n'en  comprennent  pas  la  gravité. 
Olympe  avait  été  tentée  de  leur  défendre  d'accompagner  Éve- 
line, dont  l'honneur  lui  avait  été  confié  et  dont  la  réputation 
devait,  selon  elle,  lui  faire  braver  la  colère  de  cette  folle  en- 
fant; mais  la  parole  glacée  de  Psathalie  tomba  sur  son  cœur 
et  l'énerva.  Elle  pâlit,  et,  tendant  la  main  à  Évjline  : 

—  Allez  donc,  ma  chère  enfant,  lui  dit-elle,  si  vous  ratifiez 
l'insulte  que  l'on  vient  de  me  faire. 

En  voyant  une  larme  brûlante  dans  les  yeux  d'Olympe, 
Éveline  eut  un  remords  :  elle  sauta  légèrement  de  son  cheval 
et  allant  à  elle,  elle  l'embrassa. 

—  Non,  chère  mère,  lui  dit-elle,  je  sais  bien  que  vous  ne  le 
direz  pas,  vous!  Et  levant  la  tête  vers  la  fenêtre  où  Nathalie 
s'était  placée  en  observation  :  —  Si  quelqu'un  le  dit,  ajoutâ- 
t-elle, ce  sera  Nathalie.  Allons!  rentrez,  chère  petite  maman, 
et  ne  songez  plus  à  cela,  j'y  renonce. 

Olympe  rentra  pour  cacher  ses  pleurs.  —  Et  vite,  Crésus  î 
en  route,  dit  Éveline,  en  regrimpant  à  cheval,  et  vous,  si- 
lence! cria-t-elle  à  l'autre  domestique.  Puis  elle  partit  comme 
un  trait.  Elle  eût  franchi  un  précipice,  s'il  s'en  fût  ouvert  un 
sous  ses  pas. 

Elle  prit  pour  but  un  endroit  quelconque,  fit  deux  lieues  de 
galop,  et  revint  par  un  autre  chemin  qu'elle  connaissait  à 
merveille  et  qui  passait  au  bas  de  la  colline  de  Mont-Revêche, 


MONT-REVÊCHE  231 

du  côté  opposé  à  la  porte  du  château  et  à  la  ferme  qui  se 
trouvait  située  au  dessous.  Quand  elle  fut  là  :  —  Tiens,  dit- 
elle  en  se  retournant  vers  Crcsus,  j'ai  pris  le  plus  long,  voici 
Mont  Revêche  !  Pourquoi  donc  ne  ra'as-tu  pas  dit  que  je  me 
trompais? 

—  Je  ne  savais  pas  que  vous  vous  trompiez,  répondit  Crésus, 
qui  n'en  pensait  pas  un  mot. 

É  véline  mit  son  cheval  au  pas  comme  pour  le  laisser  souf- 
fler, échangea  quelques  paroles  oiseuses  avec  Crésus,  et  jeta 
sur  les  dehors  du  petit  castel  le  coup  d'œil  d'un  général 
expérimenté  qui  tàte  les  endroits  faibles  de  la  place.  Elle 
avisa  un  éboulement  qui,  de  loin,  lui  parut  facile  à  escalader, 
et  qui,  selon  ses  conjectures,  devait  donner  accès  dans  une 
petite  chapelle  que  Thierray  faisait  précisément  réparjr.  Elle 
distingua  une  échelle  qu'elle  jugea  courte,  car  elle  n'en  put 
compter  les  barreaux.  «  Thierray  m'aurait-il  fait  cette  ga- 
lanterie pour  me  faciliter  les  moyens  de  pénétrer  au  cœur  de 
la  forteresse  ?  »  se  dit-elle,  souriant  de  la  facilité  de  son  en- 
treprise :  et,  sans  faire  plus  d'attention  ni  de  calcul,  elle  re- 
prit le  galop  et  disparut. 

Thierray,  en  ce  moment-là,  était  dans  la  chapelle,  il  voyait 
psisser  Éveline,  dont,  malgré  l'éloignement,  il  reconnaissait  le 
costume  et  l'allure  élégante.  Il  eut  le  courage  de  ne  pas  se 
montrer  à  la  fenêtre,  et  crut  le  danger  passé  quand  elle  eut 
disparu  dans  le  boisé  avec  son  plan  écrit  dans  le  cerveau. 

A  minuit,  Éveline,  qui  s'était  procuré  un  costume  de  pay- 
san, sous  prétexte  d'habiller  de  neuf  le  petit  neveu  de  Gion- 
detie  (un  gars  d'une  quinzaine  d'années,  à  peu  près  de  sa 
taille),  endossa  le  sarrau  de  toile  bise,  chaussa  les  longues 
guêtres  de  laine  et  les  gros  souliers,  couvrit  ses  épaules  d'uie 
peau  de  mouton  bien  chaude,  à  la  manière  des  bergers  du 
pays,  cacha  ses  beaux  cheveux  sous  un  chapeau  à  grands  bords, 
s'arma  héroïquement  de  petits  pistolets  sous  sa  blouse,  prit 
un  bâton  de  houx  dans  sa  main  délicate  couverte  de  gros 
gants  verts  tricotés,  et  gravit  les  rochers  de  la  cascade  avec 
autant  de  nerf  et  d'haleine  que  si  elle  eût  fait  toute  sa  vie  le 
métier  de  cnevrière.  De  ce  côté,  le  parc  n'était  fermé  que  par 
une  barrière  rustique,  facile  à  enjamber.  Éveline,  souple  et 


•232  MOM-REVÉCHE 

mince  comme  mi  serpent,  passa  à  travers  les  barreaux,  et  se 
trouva,  en  pleine  nuit,  en  pleine  campagne. 

La  grande  connaissance  qu'elle  avait  des  moindres  accidents 
du  terrain,  des  moindres  détails  du  paysage,  lui  permit  de  se 
diriger  presque  à  vol  d'oiseau  sur  Mont-Revcche,  à  travers  les 
taillis,  les  prairies  et  les  ravins,  sans  suivre  aucune  route  tra- 
cée. Elle  avait  donc  beaucoup  de  chances  pour  ne  rencontrer 
personne,  et  elle  les  eut  toutes,  car  elle  traversa  effectivement 
un  désert.  Elle  fit  le  double  du  chemin  voulu,  pour  éviter  les 
petits  torrents  des  montagnes  et  les  ascensions  trop  pénibles  ; 
néanmoins  elle  eut  encore  plus  d'une  fatigue  à  surmonter, 
plus  d'un  obstacle  à  franchir  :  rien  ne  la  rebuta.  Exaltée  par 
son  propre  courage,  alerte  et  solide  dans  les  hahits  légers  et 
les  fortes  chaussures  du  paysan,  elle  marcha  à  iaonquêie  de 
son  fiancé  avec  un  héroïsme  digne  d'une  amazone  de  l'Arioste. 
Délei  minée  à  faire  tcte  aux  loups  s'ils  osaient  l'aborder,  elle 
se  demanda  pourquoi  elle  aurait  moins  de  bravoure  et  de 
bonheur,  pour  satisfaire  un  rêve  romanesque,  que  n'en  avaient 
chaque  nuit  les  femmes  et  les  enfants  de  la  campagne,  pour  aller 
voler  un  fagot  ou  une  brassée  d'herbe  dans  la  propriété  du 
voisin.  Souriante,  animée,  adioite,  ardente,  ell«?  eût  semblé 
belle  k  Thierray,  en  dépit  de  lui-même,  s'il  l'eût  vue  ainsi 
fendre  les  genêts  comme  un  chevreuil,  ou  raser  comme  un 
lièvre  les  joncs  épineux  des  clairières. 


XXV 


En  ce  moment,  Thierray  disait  à  Flavien,  qui  était  tombé  à 
rimpîo\iste  à  Mont-Revêche  sur  les  dix  heures  du  soir  : 

—  Eii  vérité,  mon  ami,  je  ne  sais  comment  te  remercier  de 
ta  sollicitude.  Quoi!  t'arrachera  tes  plaisirs,  refaire  ce  long 
voyage,  revenir  dans  ce  pays  de  loups,  pour  me  tirer  d'embar- 
ras et  me  faire  faire  a  mariage  !  J'en  suis  si  confus  que  tu  de- 
vinais bien,  pour  me  rassurer,  me  laisser  croire.  =  . 

—  Que  je   suis  mal  guéri  de  ma  passion  pour  madame 


MONT-REVÊCHE  253 

Olympe  ?  Crois-le,  si  bon  te  semble,  cela  ne  fait  pas  grand  tort 
à  cette  honnête  femme.  Pom-  moi,  je  suis  convaincu,  à  présent, 
et  pour  cause,  que  j'étais  un  set  et  qu'elle  n'a  même  pas  com- 
pris un  mot  à  celte  belle  passion.  Cependant,  ne  me  rappelle 
pas  trop  les  absurdités  que  je  t'ai  écrites,  j'en  suis  honteux,  et 
te  prie  de  les  jeter  au  feu. 

—  Quand  tu  voudras  !  dit  Thicrray  en  mettant  la  main  sui- 
le  fatal  tiroir. 

—  Bien,  bien,  tu  les  brûleras  !  dit  Flavien  dont  la  conversa- 
tion empêcha  Thierray  d'ouvrir  le  tiroir,  en  donnant  un  autre 
cours  à  ses  idées.  Je  te  parle  sérieusement,  il  ne  faut  pas  man- 
quer sottement  ce  mariage. 

—  Mais,  au  contraire,  il  faut  le  manquer,  reprit  Thierray, 
puisque  j'y  vois  des  soucis  et  des  dangers  qui  ne  seront  jamais 
compensés  par  les  vanités  de  la  fortune. 

—  Eh  bien  ,  manque- le;  mais  pas  sottement,  te  dis-je  ! 

—  A  la  bonne  heure,  je  t'écoute  ! 

—  Tu  ne  peux  rester  dans  cette  fausse  situation  vis-à-vis  de 
Dutertre,  Dutertre,  homme  de  cœur  et  galant  homme  s'il  en 
fut,  ne  doit  pas  attendre  que  tu  lui  demandes  la  main  de  sa 
fille,  soit  qu'il  sache  le  coup  de  sa  tête  qu'elle  a  fait  pour  toi, 
soit  qu'il  se  doute  seulement  de  son  inclination  et  de  la  tianne. 
Tu  dois,  en  tout  état  de  cause,  faire  la  demande  en  règle,  car 
tu  risques  d'être  vilipendé  pour  ne  l'avoir  pas  faite.  De 'toutes 
façons,  un  refus  en  règle  te  justifie.  Si  on  t'accepte,  ma  foi, 
c'est  un  joli  pis  aller  que  d'épouser  un  million  et  une  femme 
qui  fait  des  folies  pour  vous  !  ce  n'est  pas  si  fréquent  dans  ce 
froid  et  triste  monde  où  nous  vivons,  et  je  t'avoue  que  je  suis 
désolé  de  n'avoir  pas  de  penchant  pour  cette  jolie  personne, 
car  je  serais  très-flatté  d'être  aimé  ainsi. 

—  Et  c'est  parce  que  j'en  suis  flatté  que  je  me  méfie  d'un 
amour  qui  prendrait  sa  source  dans  la  vanité  satisfaite,  répon- 
dit Thierray.  J  ai  une  peur  atfreuse  de  la  richesse  et  de  la  glo- 
riole ;  c'est  avec  cela  qu'on  vit  misérable  de  cœur  et  qu'on 
meurt  misérable  d'esprit. 

Les  deux  amis  prolongèrent  leur  veillée  sur  ce  thème,  dé- 
battu obstinément  de  part  et  d'autre.  Flavien  ne  faisait  aucun 
cas  de  l'argent  par  lui-même,  parce  qu'il  en  avait  à  discrétion  ; 


234  MONT-REVÊCHE 

mais  il  ne  concevait  point  qu'on  pût  s'en  passer  quand  on  avait^ 
comme  Tliierray,  les  goûts  du  monde,  et  il  croyait  lui  rendre 
un  service  d'ami  en  lui  aplanissant  les  obstacles  vers  la  for- 
tune. 11  lui  offrait  et  il  se  proposait  sérieusement  d'entrer  en 
pourparlers  avec  Dutertre,  dont  il  était  loin  de  prévoir  l'éloi- 
gnement  subit  pour  lui,  et  qu'il  aimait  d'autant  plus  qu'il  lui 
avait  immolé  son  amour  pour  Olympe.  Il  ne  voulait  pas  croire 
à  la  conversation  que  lui  rapportait  Thicrray. 

—  Non,  disait-il,  vous  vous  êtes  mal  expliqués  et  mal  compris 
mutuellement.  Tu  t'y  seras  mal  pris  tout  le  premier.  Tu  l'auras 
blessé  par  quelque  mépris  d'artiste  pour  sa  fortune.  11  aura  cru 
Toir  que  tu  te  sacrifiais,  et  sa  fierté  s'en  est  émue. 

—  Et,  dans  ce  cas,  il  eût  dû  me  proposer  un  duel,  répon- 
dit Tlîierray.  Je  sais  qu'il  est  brave,  et  tout  père  de  famille 
qu'il  est,  il  est  presque  aussi  jeune  que  moi.  Pourtant  je  l'at- 
tends toujours,  et  je  t'assure  que  je  le  crois  un  peu  fou.  La 
pauvre  Éveline  a  de  qui  tenir. 

—  Non,  Dutertre  n'est  pas  fou  ;  je  le  sais  incapable  de  re- 
pousser un  homme  comme  toi  à  cause  de  son  manque  de  for- 
tune. Je  veux  renouer  l'affaire,  et  je  le  ferai  malgré  toi.  Si  cela 
doit  finir  par  un  duel,  que  diable  !  finissez-en  et  ne  sovc,  pas 
là  à  vous  regarder  comme  deux  sentiuGlles,  du  haut  do  vos 
donjons.  J'ai  donc  bien  fait  de  venir,  ne  fût-ce  que  pour  te 
servir  de  témoin. 

—  Mon  cher  de  Saulges,  tu  es  le  meilleur  ami  que  j'aie  ja- 
mais eu,  et  je  ne  me  pardonne  pas  de  ne  t'avoir  pas  apprécié 
plus  tôt..  Crois  à  toute  ma  reconnaissance,  mais  sache  que  j'ai 
peur  de  ton  zèle,  et  que  je  ne  voudrais  pas... 

Ici  un  cri  déchirant,  qui  semblait  partir  du  dehors,  inter- 
rompit Thierray,  et  les  deux  amis  se  regardèrent,  écoutant  et 
se  demandant  s'ils  avaient  rêvé. 

— Ah  çà  !  est-ce  encore  la  Dame  au  loup  qui  lait  de  ses  tours? 
dit  Flavien  en  se  levant  et  en  prenant  un  flambeau.  On  a  ap- 
pelé, c'e5t  certain. 

—  Non,  dit  ThieiTay,  c'est  un  cri  de  détresse,  c'est  un 
accident,  et  plus  près  de  nous  peut-être  que  cela  ne  semble. 

Ils  sortirent  du  salon,  et  se  dirigèrent  vers  les  appartements 
inhabités  qui  prenaient  jour  sur  la  face  extérieure  du  château,. 


MONT-REVÉCHE  235 

car  il  leur  semblait  que  le  bruit  était  venu  de  ce  côté.  Thier- 
ray,  guiflé  peut-être  parim  vague  inst-nct,  quoiqu'il  fût  à  cent 
lieues  de  pressentir  la  vérité,  entra  dans  la  chapelle,  et  vit  de- 
vant lui  un  corps  étendu  sans  mouvement  sur  le  pavé. 

—  Bon  !  un  voleur  qui  s'est  cassé  la  mâchoire  en  tombant  de 
là-haut,  dit- il,  mesurant  de  l'œil  la  distance  du  pa\é  à  la  fe- 
nêtre, qui  était  de  neuf  à  dix  pieds. 

—  Est-il  mort  ?  dit  F!avien  avec  la  nonchalante  tranquilUté 
qu'il  portait  dans  les  faits  de  la  vie  active. 

—  C'est  un  enfant  !  reprit  Thierray,  s'approchant  du  jeune 
villageois  dont  il  ne  voyait  pas  ia  tigure  tournée  vers  le  mur; 
et  soulevant  le  large  chapeau  qui  cachait  cette  ûgure,  il  jeta 
à  son  tour  un  cri  perçant,  en  découvrant  les  blonds  cheveux 
et  le  visage  pâle  d'Éveline  évanouie.  Ils  l'emportèrent  dans  le 
salon  où  elle  se  ranima,  regarda  autour  d'elle  d'un  air  étonné, 
reconnut  Thierray  et  sourit  : 

—  Voyez,  dit-elle,  à  quoi  vous  m'exposez  ?  je  me  suis  fait 
mal  !  encore  une  de  vos  bouderies  cruelles,  et  je  me  tuerai  ! 

En  achevant  ces  mots,  elle  vit  Flavien  qu'elle  n'avait  pas 
remarqué  d'abord.  De  pâle  qu'elle  était,  elle  devint  pourpre 
de  honte,  et  cacha  son  visage  dans  ses  deux  mains  avec  un 
effroi  plein  de  pudeur  qui  attendrit  Flavien,  en  lui  faisant  re- 
trouver la  femme  timide  dans  rhér3Ïne  entreprenante. 

—  Ne  doutez  pas  de  mon  honneur,  de  ma  discrétion,  de  mon 
intérêt,  lui  dit-il,  rassurez  vous,  mademoiselle,*  mais,  pour 
Dieu  !  d'ites-nous  si  vous  êtes  blesséôr 

Thierray  ne  pouvait  parler  ;  suffoqué  par  l'effroi,  la  recon- 
naissance et  le  dépit  qui  se  combattaient  en  lui,  il  ne  savait 
s'il  devait  la  maudire  ou  la  remercier  à  genoux;  mais  son  an- 
goisse la  plus  forte  et  la  plus  naturelle  était  ia  crainte  qu  elle 
ne  se  fût  blessée  mortellement. 

—  Oui,  oui,  lui  dit-Il  enfin  en  lui  touchant  les  bras  avec 
une  anxiété  qui  écartait  toute  idée  contraire  au  respect,  vous 
devez  avoir  beaucoup  de  mal,  parlez,  parlez.  Que  vous  est-il 
arrivé  ? 

—  Rien,  en  vérité,  dit  Éveline,  j'ai  seulement  le  pied  en- 
gourdi; je  ne  suis  pas  tombée  précisément;  j'ai  sauté  déplus 
haut  que  je  ne  croyais,  et  j'ai  eu  peur,  voilà  tout. 


256  MONT-REVÊCHE 

—  Mais  comment  êtes-vous  entrée?  Quelle  est  celte  nouvelle 
folie?  dit  Thierray,  rassuré,  mcis  non  calmé. 

—  Ah  !  vous  me  le  demandez  ?  dit  É véline  d'un  ton  de  repro- 
che déchirant. 

Flavien  vit  qu'une  explication  entre  eux  devenait  néces- 
saire, et  par  discrétion  il  se  retira  doucement,  mais  Éveline  le 
rappela. 

—  Monsieur  de  Saulgcs,  lui  dit-elle,  puisque  la  Providence 
me  fait  vous  rencontrer  ici,  rendez-moi  un  grand  service:  res- 
tez entie  nous.  Qfielque  fastidieuses  que  soient  les  querelles 
de  deux  fiancés  parfaitement  déraisonnables  tous  les  deux,  ac- 
ceptez généreusement  cette  lâche.  Vous  êtes  son  ami,  à  lui  ; 
soyez  aussi  le  mien.  Servez-moi  de  témoin,  de  juge,  de  conseil 
et  d'avocat,  au  besoin,  je  vous  en  prie. 

Flavien,  ramené  par  ces  paroles  caressantes,  prit  Éveline 
en  amitié. 

—  Eh  bien  oui,  je  le  veux,  dit-il,  car  aussi  bien,  je  ne  suis 
revenu  ici  que  pour  faire  entendre  raison  à  ce  sceptique  et 
travailler  à  votre  union.  xVlais,  avai.t  tout,  ma  chère  demoi- 
selle, prenez  quelque  chose,  de  la  fleur  d'oranger,  de  l'éther, 
que  sais-je?  Que  prend  on  pour  les  chutes,  Thierrav?  Elle  est 
pâle  comme  la  mort,  cette  pauvre  enfant.  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas 
ici  quelque  chose  qui  soit  bon  pour  son  état?  Cherche  donc. 

Thierray  ouvrit  le  nécessaire  pharmaceutique  de  la  chanoi- 
nesse,  et  il  y  prit  des  sels  qui  soulagèrent  elfectivement  Éve- 
line. Elle  raconta  ce  qui  lui  était  arrivé.  Elle  avait  trouvé,  de 
près,  les  objets  aperçus  de  loin  ,  beaucoup  moins  rassurants 
qu'elle  ne  s'y  était  attendue.  L'éboulement  laissait  une  plus 
grande  portée  à  l'échelle.  L'échelle  était  plus  longue  qu'elle 
ne  croyait.  Elle  n'avait  pas  voulu  reculer  devant  le  danger  de 
se  tuer,  et,  sauf  à  faire  naufrage  au  port,  elle  avait  atteint  la 
fenêtre  de  la  chapelle.  Là,  au  moment  où  ses  pieds  quittaient 
le  dernier  échelon,  elle  avait,  par  un  efïort  désespéié,  franchi 
l'embrasure  et  sauté  dans  l'intérieur  sans  se  demander  à 
quelle  distance  elle  se  trouvait  du  sol.  Elle  était  arrivée  au  bas 
irès-adroitem^nt  sur  ses  pieds,  et  attribuait  son  évanouisse- 
ment à  la  surprise  et  à  la  frayeur  que  lui  avait  causées  cette 
distance. 


MONT-REVÊCHE  237 

—  Je  ne  sais  pas  si  j'ai  crié,  dit-elle,  je  crois  que  j'avais 
perdu  l'esprit  avant  d'arriver  à  terre. 

—  Mais  alors,  comment  sauriez-vous  que  vous  êtes  tombée 
sur  vos  pieds?  dit  Thierray. 

—  Parce  qu'il  m'a  semblé  éprouver  aux  pieds  une  douleur 
terrible,  et  que  je  suis  alors  tombée  doucement  sans  ressentir 
aucun  autre  mal,  et  sans  me  souvenir  du  lieu  où  j'étais. 

—  Mais,  cependant,  il  faudrait  vous  assurer,  dit  Flavien, 
que  vos  pieds  ne  sont  pas  blessés. 

—  Non,  non,  dit  Éveline,  je  ne  suis  qu'engourdie,  fatiguée; 
laissez-moi  ne  pas  bouger  peiidant  un  instant,  et  pu's  je  re- 
prendrai ma  rou'.e,  car  il  est  tard,  cette  fois,  et  il  faut  qae  je 
sois  rentrée  avant  le  jour. 

—  Rentrée?  dit  Tliierray.  Ah!  Éveline,  quand  votre  fantai- 
sie vous  emporte,  vous  savez  bien  où  vous  allez,  mais  vous 
vous  inquiétez  fort  peu  du  retour.  Vous  êtes  donc  venue  à 
pfed,  que  ces  vilaines  chaussures  sont  mouillées  î 

—  Oui,  à  pied,  et  toute  seule,  dit  Éveline  en  ôiant  ses  pis- 
tolets qu'elle  posa  sur  le  guéridon  à  côté  d'elle.  Cette  fois  vous 
ne  direz  pas  que  mes  confidents  me  trahiront! 

—  Seule,  la  nuit!  s'écria  Thierray.  Ohî  folle!  trois  fois 
folle!... 

—  Vous  voyez  comme  il  me  sait  gré  de  ce  qu'aucune  autre 
femme  ne  serait  capable  de  faire  pour  lui  !  dit  Éveline  à  Fla- 
vien, par  qui  elle  se  sentait  soutenue  intérieurement. 

Et  elle  raconta  comment  elle  était  venue,  avec  la  modestie 
d'un  vrai  courage. 

—  Ma  foi,  c'est  superbe  !  dit  Flavien  émerveillé.  Vous  êtes 
une  Jeann'î  Hachette,  une  héroïne  des  anciens  jours.  Tenez, 
dix  femmes  comme  vous  eussent  sauvé  la  royauté  en  Vendée! 
Dix  femmes  intrépides  et  enthousiastes  valent  des  milliers 
d'hommes,  parce  qu'avec  elles  les  hommes  ne  se  découragent 
jamais  et  veulent  devenir  des  héros  sous  leurs  yeux.  Allons  î 
Thierray,  c'est  insensé,  mais  c'est  sublime!  A  genoux  devant 
ta  fiancée!  Demain  les  paroles  seront  échangées  avec  la  fa- 
mille, je  m'en  charge.  Donnez-moi  d'abord  les  vôtres,  mes 
enfants,  et  je  me  fais  l'ambassadeur  des  deux  parties.  Tenez, 


238  MONT-REVÉCHE 

je  me  sens  tout  paternel  entre  vous  deux,  et  il  me  prend  des 

envies  de  bénir  dont  je  ne  me  serais  jamais  cru  susceptible. 

Cette  manière  brave  et  enjouée  de  prendre  les  choses  était 
fort  sympathique  à  Éveline  ;  mais  Thierray  sentait  de  plus  en 
plus  l'efTroi  de  sa  destinée.  Il  baisait  si  respectueusement  et 
avec  si  peu  de  passion  la  main  de  sa  fiancée,  qu'elle  n'était 
avertie  par  aucun  trouble  intérieur  d'avoir  à  la  lui  retirer. 
Ainsi,  au  fond  de  cette  passion  que  le  public  eût  jugée  effrénée 
s'il  n'en  eût  vu  que  les  actes  extérieurs,  il  y  avait  encore 
quelque  chose  de  glacé  au  fond  des  âmes. 

—  Allons,  dit  Éveline  en  regardant  la  pendule  qui  mar- 
quait déjà  trois  heures,  le  temps  presse.  Dites-moi  trois  bonnes 
paroles,  monsieur  Thierray,  car  vous  ne  me  dites  rien  du 
tout,  et  il  faut  que  ceci  soit  ma  dernière  campagne. 

—  Tout  ce  qu'il  vous  dirait  ne  vaudrait  pas  ce  qu'il  pense, 
dit  Flavien,  trompé  par  le  trouble  de  son  ami,  et  si  vous  étiez 
émue  comme  lui,  vous  ne  pourriez  rien  dire.  11  suffit  que  j'aie 
sa  parole,  et  il  va  me  la  donner. 

—  Oui,  mon  cher  Flavien,  je  te  la  donne  !  répondit  Thier- 
ray, honteux  de  sa  propre  froideur  ;  mais  songez,  chère  Éve- 
line, que  je  fais  pour  vous  plus  que  vous  ne  pourriez  jamais 
faire  pour  moi.  Pour  reconnaître  votre  affection,  je  m'expose, 
presque  à  coup  sûr,  aux  refus  méprisants  de  votre  famille,  à 
l'affront  qui  m'«!ot  le  plus  sensible  et  que  j'avais  mille  lois  juré 
de  ne  pas  risquer  en  recherchant  une  personne  riche. 

—  Vous  êtes  fou,  vous  rêvez,  Thierray,  dit  Éveline.  Mon 
père  désire  si  vivement  notre  union,  qu'il  s'inquiète  et  s'af- 
flige de  votre  absence,  et  qu'il  ett  venu  lui-même  ici  sans 
TOUS  trouver. 

—  Mais  il  ne  m'a  pas  écrit;  il  ne  m'a  rien  fait  dire  ? 

—  Faut-il  donc  qu'il  vous  prie  d'accepter  ma  main,  et  n'est- 
ce  pas  à  vous  à  la  demander? 

Thierray  raconta  la  conversation  qu'il  avait  eue  dans  le  bois 
avec  Dutertre.  Éveline  jura  que  Thierray  avait  eu  VhaUucina- 
tion  auditive,  et  que  son  père  ne  se  doutait  pas  seulement  de 
sa  première  visite  à  Monl-Revêche.  —  11  aura  eu  ce  jour-là, 
dit-elle,  une  querelle  avec  Nathalie,  ou  une  mauvaise  nou- 
velle pour  ses  affaires.  Vous  l'aurez  vu  triste;  vous  aurez  fait 


MONT-REVÊCHE  239 

quelque  absurde  quiproquo  en  lui  parlant  de  mon  aventure, 
dont  il  n'a  pas  encore  le  moindre  soupçon.  Vous  persistez  à  en 
douter  ?  Moi,  je  vous  l'atteste,  et  si  vous  ne  venez  pas  demain 
éclaircir  l'affaire,  je  croirai  que  j'ai  fait  cette  nuit  une  course 
à  me  faire  dévorer  par  les  loups  et  une  chute  à  me  briser  la 
tête  pour  un  homme  qui  ne  veut  pas  de  moi. 

—  J'irai!  j'irai!  en  doutez- vous?  s'écria  Thierray  ranimé 
par  l'espoir  que,  si  ce  mariage  était  un  malheur  pour  lui,  ce 
ne  serait,  du  moins,  pas  une  avanie. 

Il  lui  baisa  les  mains  avec  plus  d'expansion.  É véline,  rassu- 
rée, reprit  ses  pistolets,  remit  son  chapeau  rustique  et  pré- 
tendit qu'elle  allait  partir.  Thierray  et  Flavien  se  disposèrent 
à  l'accompagner  jusqu'à  la  limite  du  parc  de  Puy-Verdon.  La 
nuit  était  fort  sombre  et  on  pouvait  sortir  par  la  porte  de 
Mont-Revôche  sans  éveiller  les  domestiques. 

Éveline  ce  leva,  devhit  pâle  comme  la  mort,  et  essaya  de 
marcher.  Malgré  le  courage  héroïque  qu'elle  mit  dans  cet  acte 
de  volonté,  elle  tomba  dans  les  bras  qui  la  soutenaient,  en 
s'écriant  : 

—  Ah  !  m.alheureuse  que  je  suis,  c'est  impossible  !  je  suis 
perdue  ! 

Elle  avait  un  pied  luxé.  Elle  souffrait  le  martyre  depuis 
une  heure,  en  parlant  et  en  souriant,  sans  vouloir  faire  atten- 
tion à  cette  souffrance.  Mais  l'effort  qu'elle  fit  pour  s'appuyer 
sur  ce  membre  déjeté  fut  si  atroce  qu'elle  perdit  connaissance 
une  seconde  fois. 

Qu'on  juge  de  l'effroi  et  de  l'embarras  des  deux  amis!  Ils 
n'osaient  toucher  à  cette  jeune  fille.  Ils  ne  savaient  à  quel  acci- 
dent attribuer  son  état.  Avant  tout,  il  fallait  la  faire  revenir  à 
elle.  Ils  y  parvinrent  ;  elle  leur  dit  alors  qu'elle  aimerait  mieux 
mourir  que  de  se  laisser  soigner  par  eux.  Flavien  voulait  ap- 
peler Manette.  Thierray  s'y  opposa;  Manette  n'était  ni  curieuse 
ni  vigilante,  mais  elle  n'en  était  pas  moins  bavarde,  et  malgré 
la  meilleure  volonté  du  monde,  l'âge  et  l'habitude  de  raconter 
la  rendaient  incapable  de  garder  un  secret  pendant  vingt- 
quatre  heures.  Gervais  était  bien  discret  avec  les  gens  de  de- 
hors, mais  comme  il  n'avait  pas  de  secret  pour  sa  femme,  cela 
revenait  au  même. 


240  MONT-REVECHE 

—  Allez  me  chercher  Forget,  dit  Éveline,  pour  qui  un  do- 
mestique n'était  pas  un  homme. 

Malgré  lage  muret  la  gravité  de  Forget,  celte  idée  d'expo- 
ser Éveline  à  son  blâme  fut  insupportable  à  Thierray. 

—  Éveline,  dit-il  avec  autorité,  il  n'y  a  rien  d'indécent  à 
montrer  son  pied  à  un  homme,  quand  ce  pied  est  briî-é  et  que 
cet  homme  est  un  médecin.  Je  ne  le  suis  pas,  mais  je  suis 
plus,  je  suis  votre  mari,  je  vous  panserai  moi-même. 

Il  se  rappela  que  Manette  soignait  les  malades  d'alentour 
avec  un  certain  vulnéraire  dont  la  chànoinesse  lui  avait  so- 
lennellement légué  la  recette,  et  qu'il  y  avait  une  ample  provi- 
sion de  ce  topique  dans  les  inépuisables  buffets  de  la  défunte. 

Thierray,  avec  le  sérieux  d'un  médecin  et  la  chasteté  d'un 
père,  en  imbiba  des  linges  et  en  enveloppa  ce  malheureux 
pied ,  déjà  bleu  et  enflé,  afin  d'arrêter  l'inflammation  en  at- 
tendant les  secours  du  chirurgien.  Puis  Éveline,  qui  souffrait 
au  point  de  ne  pouvoir  s'aider  elle-mênie,  fut  couchée  bur  le 
divan  du  salon ,  pendant  que  ses  deux  hôtes  se  demandaient 
avec  anxiété  ce  qu'ils  allaient  devenir. 

La  mettre  dans  le  tilbury,  seule  voiture  qu'ils  eussent  à  Mont- 
Revèche  (Flavien  ayant  renvoyé  immédiatement  la  chaise  de 
louage  qui  l'avait  amené  de  Nevers),  ne  paraissait  pas  possible 
pour  le  moment.  Éveline,  qui  avait  doublé  son  mal  par  un 
effort  fatal  pour  le  vaincre  en  marchant,  ne  pouvait  plus  faire 
un  mouvement  du  reste  du  corps  qui  ne  lui  arrachât  un  cri. 
Comment  supporterait-elle  le  trot  du  cheval  dans  une  voitiuc 
où  elle  ne  pourrait  même  pas  s'étendre?  Et  puis,  c'était  une 
voiiuie  découverte,  et  le  jour  allait  poindre.  Son  déguisement 
pouvait  la  protéger  le  long  du  chemin,  mais  le  soleil  serait 
levé  quand  on  arriverait  à  Puy-Verdon,  et  comment  ferait-on 
pour  la  descendre  de  voiture  et  la  reconduire  à  ses  parents, 
sans  mettre  toute  la  maison  dans  la  confidence? 

—  La  première  chose  à  faire,  dit  Flavien  en  s'efforçant  d'être 
gai  pour  ranimer  la  malade,  c'est  d'avoir  le  chirurgien.  Indi- 
quez-moi le  meilleur,  Éveline;  Forget  ira  le  chercher.  Il  ne 
verra  de  vous  que  votre  pied,  et  nous  le  menacerons  de  lui 
brûler  la  cervelle  s'il  parle  de  l'aventure. 

—  Oui^  oui,  dit  Éveline  d'une  voix  brisée  ;  comme  dans  les 


MONT-REVÉCHE  241 

romans  espagnols;  mais  cela  ne  se  peut  pas;  il  n'y  a  dans  le 
pays  que  des  remégeiix,  ou  le  chirurgien  de  notre  maison,  qui 
est  habile,  mais  qui  reconnaîtra  ma  voix  rien  qu'au  moindre 
hoquet  que  la  douleur  m'arrachera  pendant  l'opération.  C'est 
impossible,  voyez- vous;  il  faut  que  je  trouve  moyen  de  ren- 
trer à  Puy-Verdon,  où  cet  homme  me  soignera  sans  savoir  en 
quel  lieu  m'est  arrivé  l'accident.  On  peut  rester  quelques 
heures  dans  la  position  où  je  suis.  J'ai  vu  des  paysans  attendre 
l'opération  des  jours  entiers,  et  ils  n'en  sont  pas  morts.  Or, 
moi.  j'aime  mieux  mourir  que  c''être  vue  ici  par  des  étran- 
gers, ou  rencontiée  sur  les  chemins,  faisant  retraite  après  une 
campagne  malheureuse.  Il  n'y  a  de  pardonnables  et  de  par- 
données,  en  fait  de  folies,  que  celles  qui  réussissent;  celles  qui 
échouent  sont  ridicules  ei  blâmées.  Il  importe  peu,  Thierray, 
que^  le  lendemain  de  notre  mariage,  on  sache  quelles  diable- 
ries j'ai  laites  pour  vous.  On  en  sera  effrayé,  on  n'en  rira  pas. 
Mais  être  prise  là,  sur  le  fait,  c'e>t  affreux!  J'aime  mieux 
mourir,  vous  dis-jo  :  on  ne  rit  pas  dune  femme  qui  meurt... 
Oui,  oui,  vous  me  cacherez,  vous  m'enterrerez  dans  quelque 
coin...  c(  Mes  bons  amis,  comme  dit  votre  peiToquet,  laissez- 
moi,  je  vais  mourir  !  » 

Et  la  pauvre  É véline,  dont  les  nerfs  étaient  surexcités,  partit 
d'un  éclat  de  rire  qui  se  termina  par  des  sanglots. 

—  Il  n'y  a  qu'un  parti  à  prendre,  dit  bas  à  Thierray  Flavien, 
qui,  seul,  ne  perdait  pas  la  tête,  il  faut  aller  tout  dire  à  Du- 
tertre.  Ce  n'est  pas  dans  l'état  où  est  cette  pauvre  enfant  qu'an 
père  peut  manquer  de  tendresse  et  d'indulgence.  Lui  seul 
décidera  du  parti  à  prendre  immédiatement,  soit  que  nous 
devions  soigner  ici  sa  fille  avec  lui,  soit  qu'il  trouve  un  moyen 
de  l'emmener.  Sa  présence  sauvera  tout;  il  est  ferme,  pru- 
dent et  généreux.  Ta  demande  et  son  acceptation  seront  un 
fait  simultané.  Je  pars  !  charge-toi  de  tenir  la  présence  d'Éve- 
llne  ici  secrète,  jusqu'à  ce  que  le  père  ait  décidé. 

Éveline,  en  proie  à  une  crise  nerveuse,  n  entendit  rien  de 
cette  résolution,  à  laquelle  elle  se  fût  opposée,  bien  que  ce  fût 
la  seule  à  prendre  et  la  meilleure  possible.  Flavien  sella  et 
brida  lui-même  Problême,  et  partit  au  triple  galop,  tandis  que 
Thierray,  consterné,  s'enfermait  dans  le  salon  avec  Éveline. 


242  MONT-REVÊCHE 


XXVI 


Thierray  eut  bientôt  à  lutter  contre  les  soins  officieux  de 
Manette,  qui,  surprise  de  le  trouver  à  la  porte  du  salon  lors- 
qu'elle s'y  présenta,  voulait  absolument  lui  apporter  du  cho- 
colat, ouvrir  les  jalousies  et  lui  pej  suader  de  ne  pas  écrire  da- 
vantage, jurant  qu'il  se  tuerait  à  veiller  ainsi  jusqu'au  grand 
jour.  Thierray  réussit  à  soutenir  le  colloque  inévita'uleà  tra- 
versa fente  de  la  porte,  et,  pour  en  finir  plus  vite,  il  lui  or- 
donna de  ne  pas  le  déranger  davantaj^e,  disant  qu'il  ne  voulait 
ni  air,  ni  jour,  ni  repos ,  tt  juiant,  de  son  côté  qu'il  ne  sorti- 
rait pas  du  salon  et  n'y  souffrirait  personne  tant  que  sa  tâche 
ne  serait  pas  finie. 

Manette,  qu'il  avait  habituée  à  une  déférence  pleine  d'é- 
gards, fut  surprise  et  mortifiée  d'être  mal  accueillie  pour  la 
première  fois. 

—  Si  monsieur  ne  veut  pas  me  laisser  faire  mon  service  à 
présent,  dit-elle,  il  faudra  donc  que  je  me  passe  de  messe,  au- 
jourd'hui dimanche! 

—  Quoi!  c'est  dimanche? dit  Thierray;  raison  de  plus!  Al- 
lez à  la  messe  kien  vite,  ma  chère  dame,  et  restez  à  la  paroisse 
jusqu'aux  vêpres  si  vous  voulez.  Je  ne  déjeunerai  pas  ici,  je 
n'y  dînerai  pas.  Je  n'ai  besoin  que  de  Forget.  Qu'il  ne  me 
dérange  pas,  mais  qu'il  reste  dans  la  maison. 

—  En  ce  cas,  reprit  la  vieille,  Gervais  peut  donc  sortir 
aussi  ? 

—  Toute  la  journée  si  bon  vous  semble,  et  même  il  me  fera 
plai>ir  de  profiter  de  ce  jour  de  fête  ! 

—  Ah!  quel  jour  de  fête  !  dit  Évcline,  aussitôt  que  Manette 
se  fut  éloignée,  joyeuse  d'un  congé  qu'elle  pouvait  piendre 
tous  les  jours,  mais  que,  jalouse  de  ses  fonctions,  elle  se  fai- 
sait un  devoir  de  demander:  c'est  à  présent,  monsieur  Thier- 
ray, poursuivit  Éveline,  que  je  sens  l'immense  folie  que  j'ai 
faite.  Hélas!  il  n'est  pas  de  volonté  assez  forte  pour  imposer 


MONT-REVÊCHE  243 

ses  caprices  à  la  destine'e,  car  la  destinée  aussi  a  les  siens, 
plus  aveugles  et  plus  terribles  que  tons  les  nôtres. 

—  Ne  partez  pas,  chère  Éveline,  dit  Thieiray,  effrayé  de  son 
agitation  ;  vous  avez  la  fièvre. 

Elie  s'endoTmit  d'un  sommeil  pénible,  entrecoupé  de  cris  et 
de  gémissements.  Elie  rêvait  toujours  qu'elle  tombait,  etThier- 
ray,  craignant  le  délire,  lui  couvrit  la  tête  de  linges  mouillés 
et  iml»ibés  d'cther. 

Pendant  qu'il  comptait  les  minutes,  en  proie  à  une  inquié- 
tude sans  ée^ale,  et  plus  mécontent  des  causes  de  cette  situation 
qu'il  ?ie  voulait  le  paraître  à  la  pauvre  blessée,  Flavien,  d'une 
course  rapide,  arrivait  au  hameau  de  Puy-Verdon,  situé  à 
l'entrée  de  la  vallée  que  couronnait  le  château.  Le  premier 
objet  qu'il  vit  à  la  porte  d'une  des  plus  pauvres  maisons  de  ce 
hameau  fut  une  des  voitures  de  Dutertre  dont  Ciésus  tenait 
les  chevaux.  11  demanda  au  groom  où  était  son  maître. 

—  Oh  !  bien  loin,  monsieur,  dit  Crésus,  il  est  à  sa  grande 
ferme,  à  trois  lieues  d'ici,  et  ne  reviendra  que  ce  soir  à  la 
nuit. 

Fiavien  se  souvint  alors  qu' Éveline  lui  avait  parlé  de  cette 
circonstance.  Il  l'avait  oubliée  dans  son  trouble  en  partant. 

—  Qui  donc  est  là  ?  demanda-t-il  à  Crésus,  en  désignant  la 
maison  devant  laquelle  stationnait  l'équipage. 

—  Il  n'y  a  que  madame  toute  seule,  qui  est  venue  porter 
des  remèdes  à  un  malade. 

—  Lanière?  c'est  encore  mieux,  se  dit  Flavien.  Mais  au 
moment  de  mettre  pied  à  terre  pour  entrer  dans  la  maison,  il 
hésita  :  a  Oui,  si  c'était  une  mère!  pensa-t-il;  mais  une  belle- 
mère  !  un  être  qu'à  tort  ou  à  raison  on  regarde  comme  un 
ennemi  naturel!  Que  faire?  Éveline  ne  me  le  pardonnera 
peut-être  pas  ?  Cependant,  tôt  ou  tard,  il  faudra  bien  que  ma- 
dame Dutertre  sache  ce  qui  est  arrivé.  Il  me  paraît  même  im- 
possible qu'elle  l'ignore  jusqu'à  ce  soir.  Les  moments  sont 
précieux,  l'état  d'É véline  peut  être  grave.  Sa  vie  est  une  plus 
grande  responsabilité  pour  nous  que  son  secret...  Allons!  » 

Il  descendit  de  cheval,  et  au  même  moment,  madame  Du- 
tertre, portant  une  petite  pharmacie  de  campagne  sous  son 


244  MOx\T-REVECHE 

bras,  sortit  de  la  chaumière,  reconduite  par  une  jeune  fille 
qui  la  remerciait  des  soins  rendus  à  ses  parents. 

Fiavien,  qui  se  regardait  comme  bien  guéri  de  sa  passion, 
se  sentit  pourtant  ému,  en  la  voyant,  plus  qu'il  ne  s'y  attendait. 

Olympe  était  de  ces  femmes  que  l'on  ne  regarde  pas  impu- 
nément, soit  qu'on  les  voie  des  yeux  du  corps  ou  des  yeux  de 
l'àme.  Elle  avait  une  de  ces  beautés  parfaites  qui  résultent 
d'une  complète  harmonie  morale  et  physique  dans  l'oi'gani- 
sation.  Tout  en  elle  était  beau  et  pur,  les  traits,  l'expression, 
la  taille,  les  cheveux,  les  extrémités,  la  voix,  le  regard,  le  sou- 
rire et  même  les  larmes,  comme  Flavien  l'avait  très-bien 
remarqué.  Elle  avait  paru  si  parfaite  à  son  père,  qui  était  un 
artiste  éminent,  et  à  tous  les  artistes  éminents  qui  avaient  vu 
fleurir  son  adolescence;  son  intelligence  sereine,  facile,  fé- 
conde, répondait  si  bien  à  sa  beauté,  que,  dans  le  groupe  de 
talents  choisis  où  elle  avait  été  élevée  en  Italie,  on  s'était  écrié 
cent  fois  que  ce  serait  un  sacrilège  envers  Dieu  et  les  hommes 
que  de  ne  pas  la  consacrer  à  l'art  dont  elle  semblait  néû  prê- 
tresse. Elle  avait  une  des  plus  belles  voix,  elle  annonçait  un 
des  plus  beaux  génies  musicaux  de  l'Europe.  Elle  avait  atteint 
sa  seizième  année  dans  cette  atmosphère  de  tendres  sympathies 
et  de  paternelles  admirations,  sans  être  ni  enivrée  ni  effrayée 
de  ce  grand  avenir  qui  s'ouvrait  devant  elle.  Elle  marchait 
dans  sa  brillante  destinée  avec  le  calme  des  êtres  privilégiés 
qui  héritent  du  feu  sacré  sans  orgueil,  et  qui  savent  qu'ils 
ont  à  s'aider  eux-mêmes,  tout  en  se  sentant  portés  par  Ta- 
mour  et  l'engouement  de  leur  entourage. 

Mais,  à  seize  ans.  Olympe  Marsiani  avait  vu  Arsène  Dutertre, 
et  sa  destinée  avait  été  changée. 

Diitertre  avait  alors  trente-quatre  ans.  C'était  plus  du  dou- 
ble de  l'âge  d'Olympe.  Mais  ce  n'en  était  pas  moins  un  être 
aussi  accompli  qu'elle  dans  son  genre,  on  pourrait  dire  dans 
le  même  genre;  car  il  existait  dans  leurs  goûts,  dans  leurs 
idées,  dans  leur^  caractères,  dans  leur  organisation  tout  entière, 
des  rapports  dont  la  puissance  les  entraîna  irrésistiblement 
l'un  ve^s  l'autre,  et  se  révéla  à  eux  chaque  jour  davantage. 
Tous  deux  étaient  calmes  à  l'extérieur  avec  une  àme  ardente  ; 
tous  deux  étaient  à  la  fois  tendres  et  passionnés,  combinaison 


MONT-REVÉCHE  245 

bien  rare  et  qui  ne  se  rencontre  que  chez  les  natures  d'élite  : 
c'est  dire  que  tous  deux  étaient  énergiques  et  doux,  enthou- 
siastes et  tolérants,  sérieux  d'esprit  et  enjoués  de  caractère. 

Dutortre,  élevé  avec  soin  par  des  parents  riches  qui  appar- 
tenaient à  la  haute  industrie,  richement  doué,  lui,  par  la  na- 
ture, sentait  vivement,  et  comprenait  largement  les  arts.  Le 
hasard  l'amena  dans  la  maison  Marsiani,  où  dès  la  première 
heure,  il  fut  aimé  et  apprécié.  11  n'était  pourtant  ni  musicien, 
ni  peintre,  ni  auteur.  H  n'en  était  pas  moins  artiste  et  poëtc. 
Sa  préd diction  pour  l'agriculture  prenait  sa  source  dans  une 
immense  admiration  pour  l'œuvie  divine  et  dans  une  candeur 
de  l'àme  qui  le  portait  aux  occupations  de  la  vie  primitive.  Sa 
femme  le  comparait  souvent,  avec  Amédée,  à  ce  personnage 
de  Cooper,  type  de  prédilection  qu'il  a  développé  dans  plu- 
sieurs romans  sous  les  noms  si  connus  du  Chercheur  de  sen- 
tiers, de  rCEil  de  Faucon,  du  Guide,  etc.  Ce  type,  devenu  popu- 
laire^ est,  à  travers  les  développements  souvent  trop  naïfs  du 
récit^  une  des  plus  belles  et  des  plus  suaves  créations  de  la 
pensée  humaine.  Il  est  pur  et  grand  comme  une  forêt  vierge. 
C'est  la  vei  tu  du  chrétien  alliée  à  la  liberté  du  sauvage;,  c'est 
l'homme  primitif  dans  toute  sa  puissance  physique,  initié  au 
progrès  moral  de  l'humanité  par  ses  côtés  de.\cellence  incon- 
testable, la  charité,  le  pardon,  la  droiture,  la  justice. 

Tel  eût  été  Dutertre  s'il  eût  vécu  dans  les  déserts  d'un  monde 
vierge,  et  la  comparaison  de  sa  femme  s'appliquait  avec  jus- 
tesse à  ce  qu'il  y  avait  d'inné  en  lui.  La  société  l'avait  enrichi 
de  toutes  les  connaissances  nécessaires  à  l'époque  et  au  milieu 
où  il  vivait,  et,  chose  étrange,  elle  n'avait  rien  effacé,  ripu 
corrompu  dans  cette  organisation  admirable.  Il  avaii  acquis, 
dans  cette  société,  la  notion  de  Viitïle  inconnue  au  héios  de  la 
solitudej  mais,  habile  à  tirer  parti  des  ressources  de  lanatuie, 
il  n'en  avait  pas  abusé  en  vue  de  lui-même,  il  en  avait  large- 
ment Pt  sagement  usé  en  vue  des  autres.  Le  bien  qu'il  avait 
fait  étdit  immense,  et,  dans  ses  mains,  la  richesse  était  un  k- 
vier  pour  en  faire  chaque  jour  davantage. 

Olympe,  enfant,  n'avait  pu  comprendre  cet  homme  dès  le 
premier  jour.  Elle  l'avait  aimé  d'inslmct,  non  pas  comme  Éve- 
line  aimait  Thierray,  avec  la  volonté   de  le  vaincie,  mais 

14. 


246  BIONT-REVÊCHE 

comme  les  âmes  dévoue'es  aiment  ce  qui  leur  ressemble,  avec 
le  besoin  de  faire  son  bonheur. 

Datertre  avait  aimé  Olympe  enfant  avec  autant  d'entraîne- 
ment spontané  et  plus  de  certitude  encore.  Lui,  qui  avait  des 
enfants,  des  filles  en  qui  il  voyait  poindre  des  quilités  et  des 
défauts,  il  avait  discerné,  dès  l'abord,  chez  cette  jeune  créa- 
ture, une  supériorité  sans  alliage.  11  avait  compris,  tout  aussi 
bien  que  senti,  que  cet  être  était  fait  pour  lui  seul  et  qu'ils  se 
chercheraient  en  vain  ailleurs  tout  le  reste  de  leur  vie. 

Il  est  fort  inutile  de  raconter  ici  par  quelles  alternatives  de 
résolution  et  de  crainte,  d'espoir  et  d'effroi,  il  avait  passé  du- 
rant quatre  années,  en  songeant  d'une  part  au  sort  de  ses  filles, 
de  l'autre  à  celui  d'Olympe  elle-même.  On  peut  bien  croire 
qu'un  toi  homme  n'avait  rien  sacrifié  à  la  passion  aveugle, 
comme  le  prétendait  l'envieuse  Nathalie.  11  s'était  efirayé  d'ar- 
racher Olympeà  un  avenir  de  gloire  que  toute  sa  richesse  à  lui 
ne  pourrait  peut-être  pas  remplacer.  11  était  revenu  en  France 
plusieurs  fois  pour  sonder  l'âme  et  l'esprit  de  ses  filles.  Il  les 
avait  trouvées  empressées  de  revenir  au  foyer  paternel,  bon- 
heur impossible  pour  elles  tant  qu'il  ne-  leur  aurait  pas  donné 
une  seconde  mère,  et  elles  l'avaient  supplié  de  se  remarier , 
Nathalie  plus  ardemment  que  les  deux  autres,  parce  qu'elle 
était  l'aînée  et  sentait  plus  vivement  l'ennui  du  cloître. 

A  son  troisième  voyage  en  Italie,  Dutertre  avait  trouvé 
Olympe  orpheline  et  retirée  aussi  dans  un  couvent,  avec  la 
résolution  de  n'en  sortir  que  pour  le  mariage,  jamais  pour  le 
théâtre.  Elle  abjurait  la  vie  libre  de  l'artiste  avec  une  obsti- 
nation dont  ses  parents  et  ses  amis  ne  pouvaient  pénétrer  la 
cause,  tant  elle  avait  gai  dé  avec  patience  et  modestie  le  secret 
de  son  amour  pour  Dutertre  ! 

Dutertre  attribua  comme  eux  cette  résolution  soudaine  au 
premier  effet  de  la  douleur  filiale.  Olympe  avait  adoré  son 
père  ;  il  avait  désiré  qu'elle  fût  cantatrice  ;  elle  avait  travaillé 
à  le  devenir  pour  le  satisfaire.  11  n'était  plus,  elle  abandonnait 
un  projet  qui,  disait-elle,  n'était  pas  le  sien,  mais  dont  elle 
ne  devait  plus  compte  à  personne. 

Il  fallut  que  Dutertre  devinât  la  vérité  lui-même.  Olympe, 
fière  et  timide,  ne  lui  eût  jamais  révélé  sa  passion.  Elle  avait 


MONT-REVÊCHE  247 

compris  ses  scrupules,  elle  avait  voulu  lui  épargner  le  re- 
mords de  lui  faire  manquer  sa  vocation.  Elle  avait  compris 
également  qu'un  père  de  famille  ne  pouvait  épouser  une 
cantatrice.  Elle  fit  ce  sacrifice,  sans  même  songer  que  c'en 
fût  un. 

Quand  elle  épousa  Duterlre,  elle  avait  vingt  ans.  Elle 
croyait  qu'entre  ses  filles  et  elle  il  y  aurait  toujours  la  dis- 
tance d'âge  relative  qui  existait  alors  entre  sa  jeune  expérience 
du  monde  et  leur  complète  ignorance  de  la  vie.  Elle  les  re- 
gardait comme  des  enfants  et  se  flattait  naïvement  de  leur 
être  une  mère.  Elle  les  avait  aimées  comme  elle  savait  aimer, 
la  pauvre  femme,  de  toute  son  âme  et  même  avec  aveugle- 
ment, jusqu'à  l'heure  fatale  où,  forcée  de  découvrir  chez 
Éveline  une  résistance  invincible,  chez  Nathalie  une  haine 
profonde,  elle  avait  pressé  en  silence  la  Benjamine  sur  son 
cœur,  3eul  refuge  qui  lui  restât  en  l'absence  de  son  mari. 

Amédée  avait  été  littéralement  un  frère  à  ses  yeux.  Ils 
étaient  du  môme  âge,  et  ce  jeune  homme  sérieux  et  triste,  at- 
teint du  mal  profond  qui  le  rongeait  à  son  insu,  tout  en  l'ap- 
pelant parfois  sa  mère,  se  trouvait  réellement  d'âge  à  la  sou- 
tenir et  à  la  consoler.  Il  s'était  acquitté  de  ce  soin  avec  un 
désintéressement  admirable,  et  Olympe,  ne  comprenant  pas 
sa  souilrance,  tant  elle  était  vaincue  par  la  sienne  propre, 
s'était  habituée  à  lui  ouvrir  son  âme  comme  au  meilleur  ami 
qu  elb  eût,  après  son  époux. 

Depuis  quelques  jours.  Olympe  était  plus  triste,  plus  ef- 
frayée qu'elle  ne  l'avait  été  de  sa  vie.  Elle  voyait  son  mari 
agité  et  préoccupé,  partagé  entre  des  accès  d'idolâtiie  pour 
elle  et  de  subites  froideurs  qu  elle  prenait  encore  pour  l'effet 
d'un  chagrin  étranger  à  leur  amour.  Amédée  lui  manquait. 
Il  lui  semblait  que  cet  ami  délicat  et  ingénieux  eût  arraché  à 
Dutertre  l'aveu  de  son  anxiété,  ou  que,  du  moins,  il  lui  eût 
suggéré,  à  elle,  le  moyen  de  la  faire  cesser. 

Lorsque  Fiavien  la  vit  apparaître  au  seuil  de  cette  chau- 
mière, il  fut  frappé  de  l'altération  de  ses  traits.  Habituelle- 
ment pâle,  car  elle  était  de  ces  organisations  lymphatiques  et 
bilieuses  qui  produisent  les  plus  persévérantes  et  les  plus  lu- 
cides intelligences^  elle  avait,  pour  la  première  fois,  les  le- 


248  MONT-REVÉCHE 

vres  enlièrement  décolorées.  Les  plans  de  son  visage  conser- 
vaient la  rondeur  qui  s'allie  à  la  fermeté  dans  les  beaux  types 
italiens,  mais  les  narines,  en  se  resserrant  et  en  rendant  son 
profil  plus  fin,  attestaient  l'invasion  d'une  maladie  chronique. 
Enfin,  ses  yeux  légèrement  cerclés  d'une  teinte  bleuâtre 
avaient  pris  un  développement  qui  la  rendait  plus  belle, 
mais  qu'un  diagnoslicien  plus  habile  eût  observé  avec  in- 
quiétude. 

Flavien  jugea  qu'elle  avait  eu  quelque  grand  chagrin  de- 
puis qu'il  ne  l'avait  vue.  Une  circonstance  que  nous  avons 
omi^e  dans  ce  récit,  parce  qu'elle  trouvera  sa  place  plus  tard, 
le  préserva  de  la  vanité  de  croire  qu'il  fût  pour  quelque  chose 
dans  ce  chagrin.  Il  n'en  fut  pas  moins  touché,  car  celte  alté- 
ration rembelli^sait  encore  à  ses  yeux,  en  la  lui  montrant  plus 
soufirante,  plus  faible,  plus  femme  selon  lui. 

Olympe  était  vêtue  avec  une  extrême  simplicité,  d'une  robe 
de  drap  foncé,  d'un  mantelet  pareil  et  d'un  voile  de  dentelle 
noire,  noué  sous  le  menton,  qu'elle  portait  souvent  le  m^atin 
poiu-  sortir  dans  la  campagne;  c'est  la  mantille  des  Italiennes. 
Tout  ce  noir,  tout  ce  sombre  la  faisait  païaître  encore  plus 
blanche.  Aussi,  les  paysans,  qui  ne  te  trompent  pas  sur  le 
solide  éclat  nécessau'e  à  la  sant",  la  jugeaient-ils  fort  malade, 
bien  «lu'autour  d'elle,  dans  la  famille,  hormis  Dutertre,  per- 
sonne n'y  fit  une  attention  sérieuse  depuis  le  départ  d'Amédée. 

Elle  fut  un  peu  surprise  de  voir  Flavien,  mais  elle  ne  ma- 
nifesta aucune  émotion,  et  lui  fit  un  accueil  froidement  poli, 
qu'il  comprit  du  reste,  surtout  lorsqu'elle  ajouta  : 

—  Je  ne  croyais  pas,  monsieur,  que  vous  dussiez  revenir. 
Il  la  supplia  d'écouter  une  communication  importante  qu'il 

avait  à  lui  faire,  et  elle  s'éloigna  un  peu  de  Crésus  et  des 
villageois  pour  l'écouter  sans  pruderie,  bien  qu'avec  une  ré- 
pugnance visible  et  avec  une  attitude  qui  n'eût  pas  laissé 
d'espoir  au  roué  le  plus  impertinent. 

—  Rassurez-vous,  quant  à  moi,  madame,  lui  dit-il,  dès 
qu'il  put  lui  parler  sans  être  entendu  des  autres  témoins,  mais 
préparez-vous  à  surmonter  un  moment  d'inquiétude  et  de 
chigrin.  Je  vous  apporte...  je  suis  absolument  forcé  de  vous 
apporter  une  nouvelle  affligeante. 


MONT-REVÊCHE  240 

—  Mon  Dieu!  s'écria  Olympe,  avez-vous  vu  mon  mari?  que 
lui  est-il  arrivé?  parlez  donc  vile,  monsieur,  de  grâce! 

—  Non,  madame,  répondit  Fldvien  baissant  la  voix,  car  il 
lisait  de  loin  dans  les  yeux  de  Ciésus  combien  il  faisait  effort 
de  ses  oreilles.  —  Non,  il  n'est  pas  question  de  monsieur 
Dulertre...  quelqu'un  que  vous  aimez  moins,  mais  encore 
beaucoup... 

—  Ah  ciel  !  Amédée  !  dit  Olympe,  notre  pauvre  Amédée  ! 
Oui,  vous  venez  de  Paris...  un  malheur!... 

—  Je  ne  le  savais  pas  à  Paris,  dit  Flavien,  qui  s'effrayait 
beaucoup,  en  la  voyant  si  émue,  du  coup  qu'il  allait  lui  porter. 

—  Mais  qui  donc,  mon  Dieu?  mes  Qlles  sont  toutes  à  Puy- 
Verdon...  elles  dorment...  Bah!  vous  me  trompez,  monsieur! 
vous  vous  jouez  de  moi  ! 

—  Non,  madame,  car  ce  serait  un  jeu  atroce  ;  toutes  vos 
filles  ne  sont  malhem'eusement  pas  à  Puy-Verdon  dans  ce 
moment-ci. 

—  Ah!  parlez!... 

—  Éveline... 

—  EA  déjà  sortie  seule  ?  elle  est  tombée  de  cheval?  Ah 
Dieu  !  cela  devait  arriver!  Où  est-elle?... 

—  Pai  lez  plus  bas,  madame,  ce  n'est  pas  seulement  un  ac- 
cident, c'est  un  secret  plus  grave  que  la  blessure  légère  qu'elle 
s'est  faite  au  pied. 

—  Vous  me  tuez  !  expliquez-vous  donc  vite,  dit  Olympe  trem- 
blante ;  et  lui  saisissant  le  bras,  sans  plus  se  souvenir  de  ses 
torts,  elle  le  mena  quelques  pas  plus  loin. 

En  aussi  peu  de  mots  que  possible,  Flavien  lui  raconta  ce 
qui  s'était  passé.  Olympe  Técoutait  avec  ses  grands  yeux 
effarés,  ne  pouvant  comprendre,  croyant  faire  un  rêve,  et 
portant  de  temps  en  temps  la  main  à  son  front  comme  pour 
tâcher  d'y  faire  entrer  le  sens  des  paroles  qu'elle  était  forcée 
d'entendre. 

—  J'allais  chercher  monsieur  Dutertre,  dit  Flavien  en  finis- 
sant, mais  j'apprends  qu  il  est  trop  loin,  et  Éveline  est  dans 
un  état  inquiétant. 

—  Oui,  oui,  son  père  est  trop  loin,  dit  Olympe,  dont  les 
yeux  s'étaient  fixés  à  terre  avec  une  expression  de  méditation 


250  MONT-REYÉCHE 

douloureuse.  D'ailleurs,  il  faut  le  préparer  à  une  crise  si  rude» 
C'est  moi,  moi  seule,  qui  dois  aller  vers  elle.  Attendez...  je 
vais  trouver  le  moyen  de  tout  sauver  pour  aujourd'hui...  Il 
faut  que  je  le  trouve!...  mais  d'abord  partons,  courons  vers 
elle...  En  route  il  me  viendra  une  idée;  je  suis  comme  une 
folle  en  ce  moment-ci  ! 

Elle  reprit  le  bras  de  Flavien,  et  le  ramenant  vers  la  voiture 
avec  une  résolution  dont  elle  ne  paraissait  pas  capable  au  mi- 
lieu d'un  si  grand  trouble  : 

—  Ciésus,  dit-elle  au  groom,  montez  sur  le  cheval  de 
monsieur  de  Saulges;  retournez  au  château,  et  dites  que  si  je 
ne  suis  pas  rentrée  pour  déjeuner,  on  ne  m'attende  pas.  Je 
vais  voir  d'autres  malades.  Allons  !  monsieur  le  comte,  dit- 
elle  à  Flavien,  de  manière  à  être  entendue,  puisque  vous 
voulez  bien  me  servir  de  cocher,  conduisez -moi  chez  ces  pau- 
vres gens. 

Elle  monta  vivement  dans  la  calèche  qui  se  fermait  avec  des 
glaces  et  des  stores,  circonstance  que  Flavien  avait  déjà  re- 
marquée, et  qui  perm.ettait  de  ramener  Éveline  cachée  à  tous 
les  regards,  au  moins  durant  le  trajet.  Mais  Éveline  serait-elle 
transportable?  Là  était  la  question.  Flavien  ne  s'arrêta  pas  à 
réfléchir,  il  fouetta  les  chevaux  et  s'enfonça  sous  les  bois  qui 
conduisaient  àMont-Revêche,  laissant  Crésus  stupéfait,  et  quel- 
que peu  narquois  à  la  vue  de  ce  tête-à-tête  improvisé. 


XXVII 

Ce  tête-à-tête  n'eut  rien  d'enivrant,  comme  l'on  peut  croire  : 
Olympe,  enfermée  dans  la  voiture  et  perdue  dans  les  tristes 
réflexions  que  lui  suggérait  la  circon?tance;  Flavien  sur  le 
siège,  conduisant  à  fond  de  train,  à  travers  des  chemins  dif- 
ficiles et  dangereux,  deux  chevaux  ardents,  et  tout  entier  à  la 
brillante  responsabilité  d'arriver  vite  au  secours  d'une  héroïne 
sans  compromettre  les  jours  de  l'autre.  Flavien,  comme  tous 
les  hommes  adonnés  aux  exercices  de  la  vie  physique,  était  un 
peu  enfant  et  attachait  une  certaine  importance  à  son  talent 


1 


MONT-REVÊCHE  251 

d'automédon.  De  temps  en  temps  il  se  retournait  vers  Olympe 
pour  lui  demander  si  elle  n'avait  pas  peur,  mais  la  glace  se 
trouvait  toujours  entre  eux,  ce  qui  coupait  court  à  tout  dia- 
logue, et  il  la  voyait  absoibée,  tri^lement  rêveuse,  n'accor- 
dant aucune  attention  aux  accidents  du  chemin,  par  con- 
séquent au  mcrile  de  son  conducteur. 

Au  bas  de  la  colline  de  Monl-Revêche,  il  fallait  de  toute  né- 
cessité prendre  le  pas,  tant  le  chemin  était  rapide.  Olympe, 
seulement  alors,  baissa  la  glace  entre  le  fond  de  la  voilure  et 
le  siège  de  Fiavien. 

—  Monsieur,  lui  di.-elle,  croyez-vous  que  je  puisse  entrer 
chez  vo\is  sans  être  vue  de  vos  domestiques  ? 

— Je  n'en  fais  pas  de  doute,  madame,  certainement  Thierray 
les  aura  tous  éloignés.  Mais  le^  gens  de  la  ferme  ont  déjà  dû 
reconnaître  votre  voiture. 

—  Peu  importe,  dit-elle.  Monsieur  Dutertre  vous  ayant  déjà 
prêté  des  chevaux  et  une  voiture,  il  n'y  a  pas  de  raison  pour 
qu'on  sache  que  je  suis  dans  celle-ci.  J'ai  eu  soin  de  me 
cacher. 

—  Entrerai-je  dans  la  cour,  madame? 

—  Oui,  mais  ne  m'ouvrez  la  portière  qu'après  vous  être  as- 
suré de  l'absence  de  témoins  indiscrets. 

La  po)  te  de  Mont-Revêche  était  fermée  au  verrou  et  à  la 
barre.  Fiavien  sorma  d'une  certa'ne  façon  convenue  entre  lui 
et  Thierray.  Celui-ci  vint  ouvrir  lui-même,  et  referma  quand 
la  voiture  fut  entrée.  11  avait  gardé  Forget  à  tout  événement, 
mais  il  l'avait  enfermé  sur  parole  dans  une  pièce  située  sur 
la  façade  extérieure,  certain  qu'il  respecterait  le  mystère 
de  cette  matinée,  et  qu'il  était  même  content  de  n'y  pas  être 
initié. 

—  Eh  bien ,  madame,  dit  Fiavien  à  Olympe  en  lui  ou- 
vrant la  portière,  avez -vous  trouvé  les  moyens  de  tout 
sau\er? 

—  Oui,  répondit-elle,  si  l'état  de  la  pauvre  malade  nous  le 
permet. 

—  Grâce  au  ciel  !  dit  Thierray  en  lui  offrant  le  bras,  elle  va 
infiniment  mieux.  Elle  a  dormi,  et  depuis  une  demi-heure  elle 
ne  souffre  plus.  Je  crois  que  vous  pourrez  l'emmener.  —  Ah  ! 


252  MONT-REVÊCHE 

madame,  ajouta-t-il  en  la  faisant  entrer  dans  la  maison, 
croyez  bien  que  je  n'ai  rien,  absolument  rien  à  me  reprocher 
dans  ce  qui  aiTive  ! 

—  Je  le  sais,  dit  Olympe,  qui  avait  pris  son  bras  sans  lui 
adresser  la  parole  ;  je  sais  aussi  vos  bonnes  intentions  pour 
l'avenir,  ne  parlons  donc  pas  de  ce  qui  est  déjà  le  passé. 

En  la  voyant  entrer  dans  le  salon,  Éveline  fit  un  cri  et 
cachant  son  visage  dans  les  coussins  du  sofa  où  elle  était 
étendue  : 

—  Ah  !  messieurs  !  dit  -  elle ,  vous  me  portez  le  dernier 
coup! 

La  pauvre  Olympe  ne  se  rebuta  pas  de  ce  cruel  accueil.  Elle 
courut  à-É véline,  couviit  de  baisers  ses  mains  dont  elle  cachait 
jusqu'à  son  front  brûlant  de  honte,  pressa  sa  tête  blonde  contre 
son  sein  et  l'arrosa  de  larmes. 

—  Oh!  madame,  vous  me  plaignez!  vous  avez  raison,  dit 
Éveline,  me  voilà  perdue  ! 

—  Non,  mon  enfant,  répondit  Olympe,  vous  êtes  sauvée, 
puisque  je  suis  près  de  vous,  et  votre  seule  confidente.  Ayez 
courage,  ma  bonne  Éveline,  si  vous  pouvez  supporter  la  voi- 
ture, personne  ne  saura  ce  qui  e^t  arrivé,  et  votre  père  lui- 
même  ne  l'apprendra  que  de  votre  bouche,  quand  vous  jugerez 
devoir  le  lui  diie. 

—  Ah  !  Olympe,  s'écria  Éveline  vaincue  par  tant  de  dou- 
ceur et  de  dévouement,  c'est  vous  qui  êtes  bonne,  meilleure 
cent  fois  que  je  ne  mérite  !  Ah  !  que  l'on  est  injuste  envers 
vous!  Oui,  emmenez-moi  d'ici,  cachez-moi,  sauvez-moi, et  que 
mon  père  ne  le  sache  jamais.  Je  ne  crains  au  monde  que  son 
blâme  ou  ses  railleries.  Tenez,  je  ne  sens  plus  aucune  douleur, 
je  peux  marcher. 

—  Gardcz-vous-en  bien,  s'écrièrent  Olympe  et  Thierray,  tout 
serait  perdu  î 

Olympe  visita  le  pied  malade  et  renouvela  le  pansement.  Le 
vulnéraire  avait  fait  merveille,  l'inflammation  avait  disparu, 
et  tout  faisait  piésager  que  l'opération  aurait  lieu  dans  de 
bonnes  conditions.  Flavien  et  Thierray  transportèrent  la  blessée, 
et  Olympe  les  aida  à  l'étendre  »*ans  la  voiture. 

—  Allez  nous  aî^cr.ûrc  à  Pu ;'-Ycrdop,  comme  si  vous  veniez 


MONT-REViiCHE  253 

naturellement  déjeuner,  dit  Olympe  à  Thierray.  Vous  y  arri- 
verez avant  nous,  car  nous  nous  en  irons  doucement.  Dites 
que  vous  m'avez  rencontrée  avec  monsieur  de  Saulges,  et  que 
j'arrive,  que  vous  croyez  que  j'ai  dû  aller  voir  des  malades  un 
peu  loin,  par  ici.  11  m'arrive  souvent  de  faire  d'assez  longues 
courses  c'ans  ce  but,  cela  n'étonnera  personne.  Monsieur  àc 
Sanlges  sera  censé  m'avoir  indiqué  un  cas  d'urgence.  Mais  ne 
vous  expliquez  pas  autrement,  vous  nous  avez  à  peine  parlé, 
vous  ne  savez  rien  préci.-ément.  11  se  passera  plusieurs  jours 
avant  que  l'on  vérifie  le  fait,  si  même  on  songe  à  le  vérifier. 
Allez,  monsieur  Thieiray,  prenez  la  traverse;  vous,  monsieur 
de  Saulges,  conduisez-nous  au  pas.  Je  vous  dirai  ce  qu'il  faudra 
fairr^  quand  il  sera  temps. 

Elle  baissa  les  stores.  Thierray  alla  délivrer  Forget,  rangea 
le  salon,  puis,  il  partit  de  son  côté. 

Éveline  supporta  assez  bien  la  voiture,  et  s'aida  de  tout  .son 
courage,  qui  itait  réel,  pour  ne  pas  inquiéter  Olympe,  dont  la 
présence  d'esprit,  elle  le  sentait  bien,  lui  était  nécessaire. 

A  un  quart  de  lieue  de  Puy-Yerdon,  Olympe  parla  à  Flavien, 
et  lui  fit  quitter  le  chemin  pour  prendre  un  détour,  moyennarst 
lequel  ils  arrivèrent  à  une  ei  trée  peu  fréquentée  du  par;, 
assez  loin  du  cl.ùleau.  Us  avaient  rencontré  beaucoup  de  gens 
sur  les  chemins  à  cause  du  dimanche  et  de  l'heure  de  l.i 
messe.  Mais  on  avait  vu  Flavien  ramenant  une  voilure  de  la 
maison,  et  cela  ne  donnait  pas  lieu  à  de  grands  commentaires. 
La  voiture  fermée  fut  jugée  vide.  On  se  borna  à  dire  :  «  Ces 
messieurs!  ça  aime  se  servir  àc  cochers  à  eux-mêmes.  »  Un 
esprit  fort  hasarda  cette  réflexion  :  «  Ça  aime  mieux  nourrir 
trop  de  chevaux  qu'assez  de  domestiques.  » 

Dans  le  parc,  nos  voyageurs  trouvèrent  enfin  la  solitude. 
Olympe  explora  de  1  œil  les  allées  sinueuses  qu'elle  fit  pren- 
di*e  à  son  guide  et  le  dirigea  vers  une  enceinte  de  rochers 
qui  formait  une  grotte  naturelle  très- ombragée  d'arbres 
touffus.  Là,  après  s'être  encore  assurés  qu'ils  ne  pouvaient 
être  observés,  elle  aida  Flavien  à  déposer  Éveline  sur  le 
gazon. 

—  Restons  ici,  ma  chère  enfant,  lui  dit-elle,  monsieur  de 
Saulges  va  rentrer  au  château  avec  la  voiture;  il  ne  jettera 

15 


254  MONT-REVKCHE 

pas  trop  l'alarme,  mais  il  dira  d'im  air  assez  inquiet  que,  re- 
yenant  avec  moi  de  cette  promenade,  nous  vous  avons  trouvée 
ici,  blessée,  et  nous  appelant  à  votre  secours.  11  fera  apporter 
un  brancard,  il  enverra  chercher  le  médecin  et  le  chirurgien; 
je  constaterai  que  je  vous  ai  trouvée  ici,  tombée  de  ces  rochers 
où  vous  avez  voulu  grimper;  je  dirai  que  c'est  moi  qui  vous  ai 
donné  hier  l'idée  de  mettre  ce  costume  pour  aller  surprendre 
et  intriguer,  à  son  réveil,  Caroline,  dont  c'est  justement  l'an- 
niversaire. Vous  ajouterez  que  vous  vous  êtes  déguisée  ainsi 
de  grand  matin,  en  ayant  soin  de  ne  vous  faire  voir  à  per- 
sonne; que  vous  alliez  cueillir  vous-même  votre  bouquet  de 
fête  dans  le  parc,  que  vous  avez  voulu  atteindre...  tenez, 
ces  gentianes  qui  poussent  Icà  sur  les  rochers.  —  Quelle  heure 
est-il,  monsieur  de  Saiilges? 

—  Neuf  heures,  ditFlavien. 

—  Eh  bien,  vous  avez  été  évanouie  deux  heures  à  cette 
place,  dit  Olympe  à  Éveline,  vous  êtes  restée  ensuite  une  heure 
sans  pouvoir  bouger  et  sans  voir  approcher  personne. 

—  Et  ce  pansement  que  j'ai  au  pied?  dit  Éveline,  il  faut  vite 
me  lôler. 

—  Non,  dit  Olympe,  c'est  moi  qui  viens  de  le  faire.  — 
Monsieur  de  Saulges,  donnez-moi  la  pharmacie  qui  est  dans 
la  voiture,  mettez-la  par  terre  à  côté  de  moi,  et  allez  vite  au 
château. 

Flavien  obéit,  admirant  l'esprit  des  femmes. 

«  En  fait  de  ruses,  se  dit-il,  la  plus  austère  n'est  pas  plus 
maladroite  qu'une  autre  dans  l'occasion  ;  si  elle  n'en  use  pas 
pour  elle-même,  elle  n'en  a  pas  moins  un  arsenal  en  réserve 
au  profit  des  entres.  Ah  !  l'esprit  de  corps  !  Mais  à  qui  la  faute? 
Nous  voulons  dans  le  monde  qu'elles  aient  plus  de  soin  de  leur 
réputation  que  de  leur  vertu.  Amants,  nous  les  voulons  pures 
du  blâme  d'autrui;  époux,  nous  leur  pardonnons  l'infidélité 
réelle  plus  volontiers  que  le  scandale  de  l'apparence.  Aussi  la 
réputation  d'une  femme  est-elle  quelque  chose  de  si  terrible  à 
garder,  que  la  plus  vertueuse  d'entre  toutes  ne  se  fera  pas  de 
scrupule  de  préserver  celle  d'une  amie  au  prix  de  mille  men- 
songes et  de  la  comédie  la  mieux  jouée.  » 

Une  heure  après,  Éveline  était  dans  son  lit,  entoiu'ée  des 


MONT-REVIÎCHE  255 

tendres  soins  d'Olympe,  de  Benjamine  et  de  Grondette.  L'opé- 
ration avait  été  pratiquée  avec  succès.  Le  joli  pied  était  pauvé. 
Seulement  il  était  condamné  à  des  semaines  d'inaction,  qui 
déjà,  en  dépit  de  l'accabiemcnt  de  la  souffrance, tourmentaient 
l'imagination  de  l'impatiente  patiente;  c'était  le  bon  mot  du 
chirurgien,  qui  essayait  de  la  faire  sourire  et  la  consolait  très 
à  propos  en  louant  le  courage  qu'elle  avait  montré. 

Toute  la  maison  acceptait  sans  méfiance  l'explication  don- 
née, excepté  Crésus,  qui  trouvait  dans  tout  cela  quelque  chose 
d'extraordinaire,  mais  qui  n'osait  faire  part  de  ses  idées  à  per- 
sonne, et  Nathalie,  qui  était  beaucoup  plus  frappée  de  la  pro- 
menade matinale  d'Olympe  avec  Flavien  que  de  l'accident  ar- 
rivé à  sa  sœur. 

Thierray  et  Flavien  voulurent  partir,  aussitôt  après  l'opé- 
ration, pour  la  ferme  des  Rivets,  afin  de  préparer  Duterlre  à 
apprendre  l'accident  arrivé  à  sa  fille,  et  de  pouvoir  lui  donner 
en  môme  temps  de  bonnes  nouvelles  de  son  état.  Mais  Es^e- 
line,  à  qui  Olympe  fit  part  de  cette  résolution,  s'y  opposa  avec 
énergie. 

—  Que  vont-ils  faire  là  tous  les  deux  !  s'écria-t-elle.  C'est 
mettre  mon  père  sur  la  voie  de  tout  découvrir.  Et  d'ailleurs, 
je  connais  Thierray,  il  dira  tout,  pour  peu  que  m.on  père  l'in- 
terroge. Monsieur  deSaulges  est  encore  pire  pour  la  fra'.îchise. 
Ils  croient  que  le  mieux,  c'est  de  confesser  les  choses  telles 
tju  elles  sent.  Or,  dites-leur,  Olympe,  qu'ils  n'ont  pas  le  droit 
de  faire  ma  propre  confession,  et  que  je  le  leur  dénie  ab;olu- 
ment.  Si  mon  père  découvre  la  vérité,  il  sera  temps  de  pres- 
ser notre  mariage.  S'il  ne  la  sait  jamais,  comme  vous  me 
l'avez  promis,  M.  Thierray  m'épousera  librement  et  pourra 
m'aimer,  tandis  qu'il  me  haïra,  n'en  doutez  pas,  s'il  m'épouse 
par  cas  de  force  majeure. 

—  Hélas  !  êtes-vous  si  peu  sûre  de  ses  sentiments  ?  dit  Olympe, 
navrée  de  ce  qu'elle  entendait. 

—  0 ai,  oui,  je  vous  entends,  chère  amie,  reprit  Éveline. 
Vous  ne  concevez  pas  que  j'aie  ainsi  couru  après  un  homme 
qui  me  fuyait?  La  sottise  est  accomplie;  je  la  paye  cher  et  je 
m'en  repens  de  reste.  Il  n'est  donc  pas  besoin  de  me  la  faire 
sentir. 


236  MONT-REVÊCHE 

—  Mais  comment  êtcs-vous  entrée?  Quelle  est  celte  nouvelle 
folie?  dit  Thierray,  rassuré,  me is  non  calmé. 

—  Ah  !  vous  me  le  demandez  ?  dit  Éveline  d'un  ton  de  repro- 
che déchirant. 

FJavien  vit  qu'une  explication  entre  eux  devenait  néces- 
saire, et  par  discrétion  il  se  retira  doucement,  mais  Éveline  le 
rappela. 

—  Monsieur  de  Saulges,  lui  dit-elle,  puisque  la  Providence 
me  fait  vous  rencontrer  ici,  rendez-moi  un  grand  service  :  res- 
tez enlie  nous.  Quelque  fastidieuses  que  soient  les  querelles 
de  deux  fiancés  parfaitement  déraisonnables  tous  les  deux,  ac- 
ceptez généreusement  cette  lâche.  Vous  êtes  son  ami,  à  lui; 
soyez  aussi  le  mien.  Servez-moi  de  témoin,  de  juge,  de  conseil 
et  d'avocat,  au  besoin,  je  vous  en  prie. 

Flavien ,  ramené  par  ces  paroles  caressantes ,  prit  Éveline 
en  amitié. 

—  Eh  bien  oui,  je  le  veux,  dit-il,  car  aussi  bien,  je  ne  suis 
revenu  ici  que  pour  faire  entendre  raison  à  ce  sceptique  et 
travailler  à  votre  union.  Mais,  avar.t  tout,  ma  chère  demoi- 
selle, prenez  quelque  chose,  de  la  fleur  d'oranger,  de  l'éther, 
que  sais-je?  Que  prend  on  pour  les  chutes,  Thierray?  Elle  est 
pâle  comme  la  mort,  cette  pauvre  enfant.  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas 
ici  quelque  chose  qui  soit  bon  pour  son  état?  Cherche  donc. 

Thierray  ouvrit  le  nécessaire  pharmaceutique  de  la  chanoi- 
nesse,  et  il  y  prit  des  sels  qui  soulagèrent  elfectivement  Éve- 
line. Elle  raconta  ce  qui  lui  était  arrivé.  Elle  avait  trouvé,  de 
près,  les  objets  aperçus  de  loin  ,  beaucoup  moins  rassurants 
qu'elle  ne  s'y  était  attendue.  L'éboulement  laissait  une  plus 
grande  portée  à  l'échelle.  L'échelle  était  plus  longue  qu'elle 
ne  croyait.  Elle  n'avait  pas  voulu  reculer  devant  le  danger  de 
se  tuer,  et,  sauf  à  faire  naufi  âge  au  port,  elle  avait  atteint  la 
fenêtre  de  la  chapelle.  Là,  au  moment  où  ses  pieds  quittaient 
le  dernier  échelon,  elle  avait,  par  un  effort  désespéié,  franchi 
l'embrasure  et  sauté  dans  l'intérieur  sans  se  demander  à 
quelle  distance  elle  se  trouvait  du  sol.  Elle  était  arrivée  au  bas 
Irès-adroitem^nt  sur  ses  pieds,  et  attribusfit  son  évanouisse- 
ment à  la  surprise  et  à  la  frayeur  que  lui  avait  causées  cette 
distance. 


MONT -REVÉCUE  237 

—  Je  ne  sais  pas  si  j'ai  crié,  dit-elle,  je  crois  que  j'avais 
perdu  l'esprit  avant  d'arriver  à  terre. 

—  Mdis  alors,  comment  sauriez-vous  que  vous  êtes  tombée 
sur  vos  pieds?  dit  Thierray. 

—  Parce  qu'il  m'a  semblé  éprouver  aux  pieds  ime  douleur 
terrible,  et  que  je  suis  alors  tombée  doucement  sans  ressentir 
aucun  autre  mal,  et  sans  me  souvenir  du  lieu  où  j'étais. 

—  Mais,  cependant,  il  faudrait  vous  assurer,  dit  Flavien, 
que  vos  pieds  ne  sont  pas  blessés. 

—  Non,  non,  dit  Éveline,  je  ne  suis  qu'engourdie,  fatiguée; 
laissez-moi  ne  pas  bouger  peiidant  un  instant,  et  pu's  je  re- 
prendrai ma  rou'.e,  car  il  est  tard,  cette  fois,  et  il  faut  qae  je 
sois  rentrée  avant  le  jour. 

—  Rentrée  ?  dit  Tiiicrray.  Ah  î  Éveline,  quand  votre  fantai- 
sie vous  emporte,  vous  savez  bien  où  vous  allez,  mais  vous 
vous  inquiétez  fort  peu  du  retour.  Vous  êtes  donc  venue  à 
pfed,  que  ces  vilaines  chaussures  sont  mouillées  ! 

—  Oui,  à  pied,  et  toute  seule,  dit  Éveline  en  ôiant  ses  pis- 
tolets qu'elle  posa  sur  le  guéridon  à  côté  d'elle.  Cette  fois  vous 
ne  direz  pas  que  mes  confidents  me  trahiront! 

—  Seule,  la  nuit  !  s'écria  Thierray.  Oh  î  folle  !  trois  fois 
folle!... 

—  Vous  voyez  comme  il  me  sait  gré  de  ce  qu'aucune  autre 
femme  ne  serait  capable  de  faire  pour  lui  !  dit  Éveline  à  Fla- 
vien, par  qui  elle  se  sentait  soutenue  intérieurement. 

Et  elle  raconta  comment  elle  était  venue,  avec  la  modestie 
d'un  vrai  courage. 

—  Ma  foi,  c'est  superbe  !  dit  Flavien  émerveillé.  Vous  êtes 
une  Jeanne  Hachette,  une  héroïne  des  anciens  jours.  Tenez, 
dix  femmes  comme  vous  eussent  sauvé  la  royauté  en  Vendée! 
Dix  femmes  intrépides  et  enthousiastes  valent  des  milliers 
d'hommes,  parce  qu'avec  elles  les  hommes  ne  se  découragent 
jamais  et  veulent  devenir  des  héros  sous  leurs  yeux.  Allons! 
Thierray,  c'est  insensé,  mais  c'est  sublime  !  A  genoux  devant 
ta  fiancée!  Demain  les  paroles  seront  échangées  avec  la  fa- 
mille, je  m'en  charge.  Donnez-moi  d'abord  les  vôtres,  mes 
enfants,  et  je  me  fais  l'ambassadeur  des  dt:ux  parties.  Tenez, 


258  MONT-REVÉCHE 

—  Ma  chère  enfant,  je  ne  comprends  pas  pourquoi  vous  me 
faites  une  question  si  peu  intéressante,  quand  je  n'ai  pas  un 
instant  à  perdre  loin  de  votre  sœur,  qui  soulTre  ! 

Et  elle  s'éloigna  sans  écouter  les  sourdes  invectives  qui 
grondaient  dans  la  poitrine  de  sa  rivale. 

iSathalie,  restée  seule,  pleura  des  larmes  de  rage.  El'e  se 
sentait  éprise  de  Flavien  avec  une  intensité  qui  était  comme 
un  châtiment  de  Dieu  prononcé  sur  elle;  car  Flavien  la  haïs- 
sait, et  elle  le  voyait  bien. 

Cependant  Crésus  arrivait  à  la  ferme  des  Rivets,  cher- 
chait M.  Dulertre  dans  la  campagne,  et  lui  remettait  la  lettre 
d'ÉveUne. 

—  Je  crains  qu'on  ne  me  trompe  pour  me  rassurer,  dit-il  evi 
pâlissant,  après  l'avoir  lue.  Pour  un  léger  accident,  on  ne 
m'enverrait  pas  un  exprès,  on  ne  m'écrirait  pas  soi-même. 
Crésus,  ma  fille  est  tombée  de  cheval  ? 

—  Non,  monsieur,  dit  Crésus  triomphant.  Elle  n'y  a  pas 
monté  aujourd'hui. 

—  ÎN'importe!  dit  Dutertre,  en  qui  les  entrailles  pater- 
nelles produisirent  comme  une  vague  divination,  je  suis  tùr 
que  ma  fille  a  fait  une  chute  alTreusel  je  le  sens  dans  tout 
mon  corps  ! 

—  Allons,  monsieur,  reprit  Crésus ,  qui  était  fier  de  sa  mis- 
sion, voilà  que  vous  vous  tourmentez  trop.  C'est  ce  que  ma- 
dame avait  peur.  Aussi  elle  m'a  dit  comme  ça  :  a  Si  tu  vois 
monsieur  tranquille,  tu  ne  lui  diras  rien  de  plus;  si  tu  le 
vois  qui  se  casse  la  tête  de  ça,  tu  lui  donneras  ma  lettre.  » 
Et  la  v'ià,  monsieur,  puisque  vous  vous  la  cassez,  la  têle  ! 

Olympe  écrivait  à  son  mari  : 

«  Je  ne  veux  pas  vous  tromper,  m.on  ami,  votre  arrivée  ici 
en  serait  plus  pénible.  C'est  plus  qu'une  entorse,  c'est  une 
luxation.  Mais  tout  est  réparé  par  les  soins  du  bon  Martel. 
E véline  ne  souffre  presque  plus;  elle  n'a  aucun  autre  mal; 
c'est  de  l'ennui  pour  elle,  parce  qu'il  faudra  du  repos,  mais 
vous  ne  devez  prendre  aucune  inquiétude.  Croyez-en  celle  qui 
ne  vous  a  jamais  menti.  » 

Olympe  avait  écrit  avec  effusion  cette  dernière  phrase,  par- 
tie de  son  cœur  et  de  sa  conscience.  Et  puis,  tout  en  cachetant 


MONT-REVÉCHE  259 

sa  lettre,  elle  avait  été  épouvantée  à  l'idée  que  bientôt,  pour 
complaire  à  É véline,  il  lui  faudrait  mentir  beaucoup  pour  la 
première  fois  de  sa  vie. 


XXVlll 

Dutertre,  plus  rassuré  par  la  lettre  d'Olympe  que  par  celle 
d'Éveline,  partit  cependant  à  l'instant  môme  pour  son  château. 
Il  trouva  Éveline  aussi  bien  que  possible  après  les  émotions  et 
les  souffrances  quelle  avait  endurées.  Il  était  venu  vite, 
sans  faire  aucune  question  à  Crésus,  ne  voulant  s'en  rappor- 
ter qu'au  témoignage  de  sa  femme.  Benjamine,  qui  avait  couru 
au-devant  de  lui,  avait  succinctement  raconté  l'histoire  inven- 
tée par  Olympe  et  à  laquelle  l'enfant  ajoutait  une  foi  entière. 
Cette  histoire  était  si  simple  et  si  vraisemblable,  que  Dutertre 
n'insista  pas  sur  les  détails.  Soit  par  oubli,  soit  par  un  de  ces 
profonds  instincts  de  délicate  prudence  qui  couvaient  dans 
l'âme  dévouée  de  Benjamine,elle  n'avait  parié  ni  de  Thierray, 
ni  de  monsieur  de  Saulges.  —  C'est  maman,  avait-elle  dit 
simplement,  qui  a  trouvé  ma  pauvre  petite  sœur  dans  les  ro- 
chers du  parc.  —  Si  bien  que  Dutertre  embrassa  sa  fille  et  sa 
femme  sans  lem'  faire  ces  questions  oiseuses  qui  ne  réparent 
pas  les  accidents.  Il  s'occupa  seulement  d'interroger  le  méde- 
cin et  le  chirurgien,  qui  répondirent  de  la  malade.  Dutertre,  à 
qui  la  crainte  du  tétanos  se  présenta,  demanda  si  la  chute 
avait  été  faite  de  haut,  avec  violence  et  dans  des  circonstances 
effrayantes.  Éveline  se  hâta  de  répondre  qu'elle  n'était  tombée 
que  de  sa  hauteur  et  que  son  pied  avait  porté  à  faux. 

Dutertre,  aussi  tranquillisé  que  possible,  descendit  pour 
dîner  avec  Nathalie  et  les  deux  Esculapes  campagnards ,  qui 
étaient  des  amis  fidèles  de  la  maison  et  des  honmias  instruits, 
surtout  Blondeau  le  médecin.  Ils  le  quittèrent  au  djssert  pour 
voir  leur  malade  et  faire  quelques  courses  avant  la  nuit,  car 
Dutertre  leur  avait  fait  promettre  de  coucher  au  château, 
dans  la  crainte  d'un  accident  imprévu  dans  l'état  de  sa  fille. 

Nathalie  n'avait  qu'un  instant  pour  se  venger  d'Olympe, 


260  MONT  -  REVÉCHE 

pendant  que  son  père  prenait  son  café.  Elle  mit  le  temps  à 
profit. 

—  Vous  a-t-on  dit,  au  milieu  de  tout  cela,  dit-elle,  que  le 
barbare  et  fantastique  Thierray  était  enfin  revenu? 

—  Ah!  dit  Dutertre.  Tant  mieux!  ÉvelineTa-t-elle  su? 

—  Elle  l'a  même  vu,  car  c'c<t  lui  qui  a  aidé  à  la  rapporter 
du  parc  sur  un  brancard  avec  Vautre. 

■  L'autre  ne  frappa  point  Dutertre.  Il  ne  pensait  qu'à  Éveline. 

—  Eh  bien ,  dit-il,  lorsqu'il  l'a  vue  ainsi,  cette  pauvre  en- 
fant, a-t-il  montié  de  l'émotion,  de  l'attachement?  Étais-tu 
présente? 

—  Oui,  mon  père,  monsieur  Tliierray  a  été  aussi  désespiré 
qu'il  convenait  à  votre  futur  gendre  de  l'être. 

—  Et  cela  a  consolé  un  peu  Éveline,  je  suppose?  Sait-on 
maintenant  pourquoi  il  est  resté  toute  une  semaine  sans  venir 
nous  voir? 

—  Non,  pas  précisément.  Moi,  je  suppose  que  c'est  la  pré- 
sence de  son  ami  à  Mont-Revêche  qui  l'aura  retenu. 

—  Quel  ami?  dit  Dutertre,  à  qui  passa  im  frisson  dans  les 
veines. 

—  Eh  bien,  monsieur  de  Saulges,  répondit  Nathalie  d'un  ton 
d'indifférence. 

—  11  est  à  Mont-RevGche?  demanda  Dutertre,  en  s'efforçant 
de  montrer  le  même  calme. 

—  Sans  doute,  puisqu'il  est  venu  ici  ce  matin. 

—  Ici? 

—  Est-ce  qu'Olympe  ne  vous  a  pas  dit  qu'ils  étaient  rentrés 
ensemble?  C'e^t  singulier! 

—  Qui,  ensemble?  monsieur  de  Saulges  avec  Thierray? 

—  Vraiment,  vos  questions  m'étonnent,  mon  père,  et  me 
font  craindre  d'avoir  dit  quelque  sottise.  Que  votre  femme  est 
une  personne  singulière  avec  ses  cachotteries!  Puis-je  deviner 
qu'elle  vous  fait  mystère  des  choses  les  plus  simples? 

—  Ma  femme  ne  me  fait  mystère  de  rien,  Nathalie,  dit  Du- 
tertre avec  fermeté ,  et  moi  je  ne  lui  fais  même  pas  de  ques- 
tions. 

—  Ah!  fit  Nathalie  avec  nonchalance.  Peut-être  avez-vous 
raison,  mon  père. 


I 


MONT-REVÉCHE  '  261 

Et  elle  sortit  brusquement  :  le  coup  était  porté.  Un  trouble 
mortel  s'empara  de  Dutertie;  ses  genoux  tremblaient.  Il  ne  se 
sentit  pas  la  force  de  monter  à  la  chambre  d'Éveline  où  était 
Olympe,  et  il  attendit  que  les  médecins  fus^eIlt  redescendus. 

—  Elle  va  à  merveille,  cette  chère  petite,  dit  le  vieux  Mar- 
tel, le  chirurgien,  qui  avait  vu  naître  Éveline.  Je  vous  assure 
que  vous  pouvez  vous  tenir  en  repos  et  me  laisser  aller  cou- 
cher chez  moi.  Blondeau  vous  reste.  Si  la  ligature  venait  à  se 
de'ranger,  chose  impossible,  vous  m'enverriez  chercher;  c'est 
si  près  d'ici,  le  hameau  de  Puy-Verdon  ! 

Martel  se  dérangeait  difficilement  de  ses  habitudes.  Blon- 
deau assura  que  sa  présence  n'était  pas  urgente  et  promit  de 
rester.  Dutertre  donna  la  clef  des  champs  au  vieux  praticien, 
qui  se  chaigoa  de  passer  chez  les  malades  de  son  conlrèie. 

—  D'ailleurs,  dit  Martel  en  s'en  allant,  vous  avez  ici  le  nieil- 
leurdes  médecins  :  c'est  votre  femme  !  Savez-vous  qu'elle  nous 
fait  concurrence?  Elle  avait  fait  à  Eveline  un  premier  panse- 
ment admii able.  Viaiment  les  femmes  d'esprit  excellent  dans 
tout  et  font  tout  ce  qu'elles  veulent.  J'ai  vu,  dans  los  chau- 
mières des  pauvres  gens,  des  merveilles  de  prévision  et  d'in- 
telligence qu'elle  avait  faites  en  attendant  ma  visite. 

—  Oui,  dit  Duterlre,  quoique  dune  santé  assez  délicate  elle- 
même,  elle  s'occupe  beaucoup  de  la  santé  des  aunes. 

Et  entraîné  par  une  aveugle  fatalité  à  chercher  le  mot  de 
l'énigme  de  Nathalie,  il  ajouta  : 

—  Elle  sort  quelquefois  avec  le  joiu*  pour  porter  assistance 
aux  pauNTes. 

—  Paibleu  !  reprit  Martel,  elle  était  levée  ce  matin  plus 
tôt  que  moi,  car  quand  j'ai  fait  ma  tournée  dans  le  village, 
elle  y  avait  déjà  passé. 

—  Ah  !  elle  est  sortie  ce  matin  ?  dit  Dutertre,  rusant  malgré 
lui  et  jouant  l'indifférence. 

—  Bon  !  dit  Martel  très-innocemment  ;  quand  elle  a  trouvé 
ce  matin  É véline  dans  le  parc  sur  les  neuf  heures,  elle  avait 
déjà  fait  sa  grande  tournée,  elle  !  Oh  I  c'est  un  grand  cœur 
que  madame  Duterlre  !  Tout  pour  les  autres,  rien  pour  tUe- 
même  !  Mais  si  je  vous  parlais  d'elle,  je  ne  m'en  irais  pas. 
Bonsoir. 

15. 


2G2  MONT-REVECHE 

Et  Martel  s'en  alla,  laissant  Duterlre  rongé  d'une  funeste 
curiosité. 

—  Votre  femme  est  une  sainte  !  dit  à  son  tour  Blondeau. 
Mais  elle  ne  se  ménage  pas  assez.  Elle  est  délicate  et  se  fatigue 
au  delà  de  ses  forces. 

—  Oui,  n'est-ce  pas?  dit  vivement  Dutertre.  Je  suis  sûr 
qu'elle  est  exténuée  aujonrd'hui  !  Sortie  depuis  la  pointe  du 
jour  !  Où  a-t-elle  été,  ce  malin  ? 

—  Je  n'en  sais  rien,  répondit  Blondeau,  qui  remarqua  le 
trouble  de  Dutertre  avec  une  grande  surprise. 

—  Elle  a  été  à  Mont-Revêche,  dit  Nathalie,  qui  était  rentrée 
à  pas  de  loup  et  qui  fit  semblant  de  venir  chercher  sa  brode- 
rie sur  la  table. 

Dutertre  reçut  ce  coup  avec  impassibilité,  comme  s'il  s'y  fût 
attendu. 

—  Ah  !  dit-il,  est-ce  que  la  pauvre  vieille  Manette  serait 
malade  ?  Ma  femme  a  beaucoup  de  bontés  pour  elle  :  c'est  une 
honnête  créature. 

—  Je  crois  que  mademoiselle  Nathalie  se  trompe,  dit  Blon- 
deau,  qui,  sans  comprendre,  voyait  un  drame  domestique  se 
dérouler  sous  ses  yeux.  Il  connaissait  Psathalie,  il  était  péné- 
trant. Il  sentait  sa  propre  intervention  nécessaire,  sans  trop 
savoir  encore  sur  quel  peint  elle  devait  porter.  —  Je  ne  pense 
pas  que  madame  Dutertre  ait  eu  occasion  d'aller  ces  jours-ci 
à  Mont-Revêche,  ajouta-t-il  en  voyant  que  son  doute  soula- 
geait Dutertre. 

—  Moi,  je  sais  qu'elle  y  a  été,  reprit  l'impitoyable  Nathalie. 
Quel  mal  y  aurait-il  ?  Probablement,  il  y  a  des  malades. 
Si  ce  n'est  pas  la  vieille  Manette,  ce  pouvait  être  le  vieux 
Gervais. 

—  Comment  le  sauriez- vous  donc?  dit  Dutertre,  perdant 
ses  forces.  Est-ce  que  vous  auriez  des  espions  dans  la  cam- 
pagne ? 

Et  il  essaya  un  sourire  d'enjouement  qui  fut  plein  d'amer- 
tume. 

—  Eh!  mon  Dieu!  la  campagne  est  semée  d'espions  tout 
aussi  peu  curieux,  tout  aussi  peu  médisants  que  moi,  dit  Na- 
thalie d'un  ton  léger.  Un  de  vos  nouveaux  fermiers  de  Mont- 


MOINT-REVÊCHE  263 

Revêche,  puisque  la  ferme  vous  appartient  à  présent,  mon 
père,  est  venu  tantôt  pour  nous  offrir  un  cadeau  de  gibier, 
que  j'ai  dû  recevoir ,  ma  belle-mère  étant  occupée  auprès 
d'Éveline.  Ce  bonhomme  m'a  demandé  naïvement  si  c'était  moi 
qui  avais  été  ce  matin  à  Mont-Revêche,  parce  qu'il  avait  vu  la 
calèche  blanche  à  stores  bleus  monter  la  côte  et  entrer  dans  le 
castel,  conduite  par  monsieur  de  Saulges  sur  le  siège.  Cela  vous 
prouve  que  les  paysans  n'entendent  pas  malice  aux  relations 
et  aux  démarches  des  gens  dont  ils  ne  comprennent  pas  les 
usages.  Or,  comme  moi  je  ne  suis  pas  médecin  et  que  je  ne 
vais  pas  à  Mont-Revêche;  comme  Olympe  a  eu  soin  de  faire 
dire  ici  à  sept  heures,  en  renvoyant  Crésus,  qu'elle  partait  du  vil- 
lage dePuy-Verdon  avec  monsieur  de  Saulges  pour  voir  des  ma- 
lades ;  comme  elle  est  rentrée  dans  cette  même  calèche  à  neuf 
heures  avec  monsieur  de  Saulges,  je  trouve  tout  naturel  qu'elle 
ait  été  chez  lui,  avec  lui,  pour  soigner  son  pauvre  monde. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  Dutertre  du  ton  d'un  homme  con- 
damné à  la  torture,  qui,  à  force  de  souffrir,  ne  sent  plus  la 
souffrance  ;  c'est  que  les  vieux  serviteurs  de  la  chanoinesse 
sont  malades. 

—  Dangereusement,  à  coup  sûr,  dit  Blondeau,  qui  ne  savait 
plus  que  dire.  J'irai  les  voir  demain  matin. 

—  Olympe  ne  vous  a  point  parlé  d'eux?  dit  Nathalie,  qui 
sentait  que  la  présence  d'un  tiers  empêcherait  son  père  de  lui 
imposer  silence. 

—  Si  fait,  dit  Blondeau,  je  crois  qu'elle  m'a  dit  quelque 
chose  comme  cela.  Mais  j'étais  si  troublé  de  l'accident  d'É- 
veline... 

—  Sans  doute,  sans  doute  !  dit  Dutertre  en  se  levant  avec 
effort  du  fauteuil  sur  lequel  il  s'était  affaissé  comme  un  para- 
lytique. Allons  donc  la  voir,  cette  pauvre  É véline.  Nous  l'ou- 
bhons  pour  parler  de  choses  oiseuses. 

Il  monta  chez  sa  fille,  suivi  de  Blondeau.  Grondette  vint  à  sa 
rencontre. 

—  N'entrez  pas,  monsieur,  lui  dit-elle.  Ma  diablesse  dort, 
elle  dort  très-bien;  et,  tenez,  la  petite  aussi  fait  son  somme, 
ajouta-t-elle  en  entre-bàillant  la  porte  et  en  montrant  Caroline 
assise  et  assoupie  au  coin  du  lit  de  sa  sœur. 


204  MONT-REVÉCHE 

—  Est-ce  que  cette  enfant  va  veiller?  dit  Dutertre. 

—  Non,  non,  monsieur,  c'est  nnadame  qui  veut  veiller.  Elle 
a  été  pri'udre  sa  coiffe  et  sa  robe  de  chambre  pour  passer  la 
nuit;  elle  renverra  la  petite  sitôt  qu'elle  reviendra.  Moi,  je 
resterai  là  aussi,  soyez  tranquille. 

—  Non  pas,  Grondette;  mcltez  un  lit  de  sangle  pour  vous 
dans  cette  pièce,  pour  q-u'on  puisse  vous  appeler  au  besoin. 
C'est  moi  qui  veillerai  ma  fille. 

—  Vous  ferez  bien,  dit  Blondeau;  madame  Dutertre  n'est 
pas  de  force  à  passer  les  nuits,  ne  le  souffrez  pas. 

Blondeau,  en  apprenant  d'Ame'dée  qu'il  avait  révélé  à  son 
oncle  la  maladie  nerveuse  d'Olympe,  s'en  était  expliqué  avec 
Dutertie.  Blondeau  n'avait  jamais  cru  Olympe  dangereuse- 
mont  malade,  ^uî■tout  depuis  les  quelques  jours  où  la  méchan- 
ceté de  Nathalie  s'élant  engourdie,  madam.e  Dutertre  avait 
paru  subitement  refleurir.  Il  avait  passé  ensuite  quelques  au- 
tres jours  sans  la  voir.  Au  milieu  de  l'accident  d'Éveline,  il 
n'avait  pas  été  surpris  de  la  voir  pâle  et  bouleversée.  Mais  il 
crut  devoir  réveiller  les  inquiétudes  de  Dutertre,  car  il  pres- 
sentait un  orage  inouï  dans  les  fastes  de  cette  union  jusque-là 
si  paisible  et  si  tendre.  Il  se  confirma  dans  cette  opinion  en 
notant  le  silence  de  Dutertre,  qui,  à  l'ordinaire,  l'accablait 
de  questions  sur  ce  sujet,  et  qui  parut  à  peine  l'avoir  entendu. 

Dutertre  descendit,  traver.-a  la  maison  et  se  rendit  par  l'in- 
tévlenr  à  ses  appartements.  Blondeau  ne  voulut  pas  le  suivre, 
mais  il  alla  au  jardin  et  marcha  sur  la  pelouse  à  portée, 
non  pas  d'entendre  une  discussion  conjugale,  mais  d'offrir 
secours  et  consolation  au  besoin.  Il  a  dit  depuis  qu'il  s'était 
senti  ce  soir-îà  oppressé  d'un  pressentiment  étrange,  tout 
à  fai  insolite  dans  sc.i  caractère  calme  et  dans  son  esprit 
enjoué. 

Blondeau  n'était  pas  d'ailleurs  complètement  dépourvu  de 
la  curio:îilé  qui  atteint  jusqu'aux  plus  sages  natures  dans  la 
vie  de  province.  11  ruminait  donc  ce  qu'il  venait  de  voir  et 
d'entendre.  «  Comment  diable,  se  disait-il,  Dutertre,  qui  n'a 
jamais  eu  de  sa  femme  l'ombre  d'un  sujet  de  jalouîiie,  s'avise- 
t-il,  après  huit  ans  de  parfait  amour,  dont  quatre  ans  de  ma- 
riage modèle,  d'être  jaloux  à  ce  point?  Qu'est-ce  ça  lui  fait 


MONT -REVÉCUE  265 

que  sa  femme  soit  conduite  en  voilure  par  monsieur  de  Saulges, 
quand  il  la  ldi>se  depuis  deux  ans  dans  une  sorte  de  tcte-à-tète 
avecAmédée  et  jouissant  d'une  liberté  illimitée,  privilège  des 
honnêtes  femmes  incapables  d'en  abuser?  Quel  mal  peut-on 
faire  dans  une  voilure  quand  la  femme  est  au  fond  et  l'homme 
sur  le  siège?  E.>l-ce  une  manière  commode  pour  causer? 
Mieux  vaudrait  se  promener  bras  dessus,  hr  is  dessous,  dans  les 
bois,  et  même  dans  les  allées  de  ce  parc,  qui  sont  beaucoup 
plus  mystérieuses,  à  mon  avis.  Est-ce  que  dans  les  promena- 
des de  famille,  dans  les  chas.-es,  dans  les  courses  quelconques 
auxquelles  on  se  livre  aux  vacances,  Duterlren'apas  vu  dix  fois 
sa  femme  accompagnée  tantôt  par  l'un,  tantôt  par  l'autre?  Est- 
ce  qu'elle  ne  pourrait  pas,  fort  naturellement  et  fort  innocem- 
ment, prendi  e  dans  .-a  voilure  monsieur  do  Saulges  ou  monsieur 
Thierray,  qui  sont  peut-être  tous  deux  des  gendres  postulants, 
pour  caui^er  avec  eux  de  quelque  projet  de  mariage,  ou,  en  effet, 
pour  aller  voir  avec  eux  des  indigents  et  des  infirmes?  Je 
trouve  un  peu  singulier  qu'elle  ail  été  précisément  pour  cela 
à  Mont-Revèche  en  personne,  au  lieu  de  m'y  envoyer.  Mais, 
que  diable!  il  y  a  quelque  raison  fort  simple  à  cela,  que  la 
mauvaise  pièce  de  Mathalie  ne  nous  dit  pas,  et  qui  s'expli- 
quera demain,  comme  ^'expliquent  toutes  choses  de  ce  monde 
quand  ou  se  donne  la  peine  d'attendre  pour  juger.  Madame 
Duterlre  se  croit  protégée  de  tout  soupçon  par  sa  vertu  même. 
Elle  en  a  bien  le  droit,  mais  elle  n'en  a  pas  moins  tort,  à  ce 
qu'il  paraît,  puisque  dans  sa  propre  maison  elle  trouve  la  mal- 
veillance et  la  calomnie.  Allons  !  de  tous  les  mariages  que  j'ai 
vus,  le  meilleur  ne  vaut  pas  giand'cliose !  » 

il  va  sans  dire  que  Bloudeau  était  un  vieux  garçon. 

Cependant  Duterlre  était  entré  dans  la  chambre  de  sa  femme 
Elle  avait  mis  une  robe  de  chambre  grise  cl  roulé  ses  magni- 
fiques cheveux  noirs  sous  une  coiffe  de  batiste.  Elle  avait  l'air 
d'une  religieuse.  Elle  avait  le  calme,  la  douceur,  l'expression 
chaste  et  grave  dune  vierge  d'Holbein.  Elle  priait,  car  Olympe, 
Italieime  et  caLholique,  n'avait  jamais  manqué  aux  pratiques 
de  sa  religion  d'enfance,  même  dans  le  temps  où  elle  se  desti- 
nait au  théâtre.  Duterlre  respectait  la  simplicité  de  son  cœur 
et  ne  la  dérangeait  jamais  dans  ses  prières.  En  ce  moment,  il 


266  MONT-REVÊCHE 

les  imputa  presque  à  l'hypocrisie,  et  fut  tenté  de  les  inter- 
rompre. II  ne  l'osa  pas.  On  ne  passe  pas,  en  un  instant,  du 
respect  sans  bornes  au  doute  et  à  la  colère.  Il  attendit  avec 
impatience  qu'elle  eût  fini,  en  se  promenant  de  long  en  large 
dans  la  chambre  voisine,  qui  était  la  sienne. 

Olympe  entendit  le  l)ruit  nerveux  de  ses  pas,  et  comprit 
qu'il  était  agité.  Elle  se  recueillit  un  instant  pour  élever  son 
âme  à  Dieu  une  dernière  fois,  et  alla  vers  lui. 

—  Est-ce   que  notre  fille  est  plus  mal?  lui  dit-elle  avec 
effroi,  en  voyant  son  air  sombre. 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  ma  fille  répondit  Dutertre,  il  s'agit  de 
moi.  Olympe,  je  me  sens  très-mal,  je  souffre  beaucoup.  J'ai  un 
chagrin  mortel,  j'ai  résolu  de  vous  le  dire  avec  franchise,  parce 
qu'il  dépend  peut-être  de  vous  de  faire  cesser,  d'un  seul  mot, 
cette  angoisse,  et,  si  vous  m'aimez  encore,  vous  n'hésiterez  pas 
à  me  le  dire. 

—  Si  je  vous  aime  encore?  dit  Olympe  éperdue. 

Elle  ne  put  rien  ajouter,  il  lui  sembla  que  la  foudre  venait 
de  tomber  sur  elle. 

—  Eh  bien  !  oui,  ma  femme,  il  me  semble  que  vous  ne 
m'aimez  plus. 

—  Pour  dire  une  telle  parole  pour  la  première  fois,  ô  mon 
Dieu  !  il  faut  n'aimer  plus  soi-même  !  répondit  Olympe,  qui 
sentit  comme  une  main  glacée  se  poser  sur  ses  épaules.  Pour- 
quoi me  dites-vous  cela?  Que  vous  ai-je  fait  pour  me  tuer 
comme  cela  tout  d'un  coup? 

Ce  cri,  parti  des  profondeurs  de  l'âme,  fit  frissonner  Dutertre. 

—  Oui,  c'est  un  rêve  affreux  que  je  fais  I  s'écria-t-il  en  lui 
prenant  les  mains.  Délivre-moi  de  ce  supplice,  parle  vite, 
réponds-moi.  As-tu  rencontré,  ce  matin,  monsieur  de  Saulges 
chez  tes  malades? 

—  Oui,  mon  ami,  répondit  Olympe  étonnée  et  ne  pressen- 
tant pas  la  jalousie  de  son  mari. 

—  Et  tu  es  partie  avec  lui  pour  faire  une  longue  promenade^ 
m'a-t-on  dit? 

—  Oui,  mon  ami,  c'est  vrai,  ne  vous  l'avais-je  pas  dit  moi- 
même? 

—  Non.  Je  ne  te  l'ai  pas  demandé,  dit  Dutertre  calmé  par 


MONT-REVÉCHE  2C7 

l'assurance  de  sa  femme.  Pourquoi  donc  celte  promenade?  Je 
n'en  comprends  ni  le  hasard  ni  l'opportunité. 

Olympe  pensa  que  Dutertre  n'était  tourmenté  que  relative- 
ment à  Éveline,  qu'il  pressentait  la  vérité  et  qu'il  la  blâmait 
d'aider  à  ce  mystère.  Il  fallait  qu'il  fût  bien  irrité  contre  sa  fille 
pour  faire  à  sa  femme  un  si  grand  crime  de  son  silence.  Elle 
s'était  engagée  par  serment  à  garder  le  secret  d'Éveline.  A  sa 
grande  surprise,  elle  voyait  Dutertre  hors  de  lui.  Elle  crai- 
gnit pour  la  pauvre  malade  les  suites  de  cette  indignation,  si 
elle  confirmait  par  des  aveux  les  soupçons  de  Dutertre.  Elle  se 
résolut  à  les  détourner  de  son  mieux.  Dutertre,  voyant  qu'elle 
hésitait  à  répondre,  réitéra  sa  question  d'un  ton  plus  froid  et 
plus  inquiet. 

—  Je  ne  comprends  pas  l'importance  de  cette  demande, 
dit-elle;  monsieur  de  Saulges,  que  je  ne  savais  pas  dans  le 
pays,  et  qui  vous  cherchait,  m"a-t-il  dit,  s'est  adressé  à  moi 
pour  me  demander  un  service,  pour  me  confier  le  soin  d'assis- 
ter une  personne  qui  l'intéresse...  Je  l'ai  prié  de  m'y  conduire. 
Ce  n'était  pas  bien  loin,  mais  il  m'a  ramenée  au  pas  par  la  tra- 
verse... Je  crois  qu'un  des  chevaux  était  boiteux,  que  je  m'é- 
tais assoupie  dans  la  voilure,  et  que  monsieur  de  Saulges  a  un 
peu  erré  au  hasard  dans  le  parc,  ce  qui  heureusement  nous  a 
fait  rencontrer  É véline. 

Olympe  avait  fait  un  grand  effort  pour  articuler  ces  dernières 
phrases  d'expédient.  Elle  n'eut  éprouvé  aucune  gène  à  les  dire 
pour  repousser  des  insinuations  malveillantes  ou  seulement 
curieuses  contre  sa  belle  fille.  Mais  mentir  à  un  père  si  >uste  et 
si  tendre,  à  un  époiLx  si  ardemment  aimé,  fut  pour  elle  un 
supplice,  et  Dutertre  n'y  fut  pas  trompé. 

—  Vous,  mentir  l  s'écria-t-il  ;  Olympe  mentir!  0  mon  Dieu! 
combien  il  faut  aimer  pour  se  transformer  ainsi  du  jour  au 
lendemain  1 

—  Aimer  !  Je  ne  comprends  plus,  dit  Olympe  saisie  de  ver- 
tige. Non,  sur  mon  salut  éternel,  je  ne  comprends  plus. 

—  Ni  moi,  dit  Dutertre,  que  les  accents  vrais  de  sa  femme 
frappaient  toujours  au  cœur.  Expliquez-moi  donc,  Olympe, 
expliquez-moi  tout  !  Ne  voyez-vous  pas  que  je  meuis  à  vous 
attendre  ainsi  ? 


203  MONT-REVÊCHE 

~  Comment  expliquer  ce  que  je  n'entends  pas  nioi-mCMne? 
reprit  Olympe.  Explique-toi  le  premier^  mon  ami,  et  je  saurai 
le  moyen  de  te  calmer. 

—  Eh  bien,  dit  Dutertre  exaspère',  je  vous  ferai  cette  mor- 
telle injure  de  vous  inlerroger.  Le  ciel  m'est  témoin  que  j'ai 
fait  tout  pour  m'y  soustraiiC,  et  que  c'est  vous  qui  vous  y 
abaissez  de  vous-même.  Pourquoi  avez-vous  été,  ce  matin,  à 
Mont-Revêche  ?  Répondez  :  cette  fois,  je  l'exige... 


XXIX 

Olympe  n'avait  pu  prévoir  que  son  mari  serait  si  vite  in- 
formé des  détails  de  cette  malheureuse  affaire.  11  n'y  a  rien 
de  moins  questionneur  que  la  confiarice  absolue,  et  jamais  Du- 
tertre n'avait  songé  à  demander  compte  à  sa  femme  de  l'em- 
ploi des  heuiTs  qu'elle  ne  passait  point  auprès  de  lui.  Combien 
d'autres  fois  eib^  avait  passé  Is  matinée  dehors,  soit  seule,  soit 
avec  Caroline  ou  Amédée,  sans  qii'il  songeât  à  faire  d'autres 
que.4ions  que  celle-ci:  «  Eh  bien,  mes  enfants,  comment 
vont  vos  pauvres  ?  »  Les  courses  n'avaient  même  pas  toujours 
pour  but  de  porter  des  soins  charitables.  C'était  souvent  de 
simples  promenades,  et  plus  d'une  fois  Olympe  avait  erré 
seule  dans  les  bois,  dont  elle  aimait  l'aspect  sauvage  et  les 
douces  senteurs. 

Il  est  vrai  que  durant  le  temps  que  Dutertre  passait  auprès 
d'elle,  c'était  presque  toujours  avec  lui  qu'elie  se  promenait; 
mais  elle  lui  avait  souvent  écrit:  «Ce  malin  j'ai  parcouru  seule 
les  endroits  que  tu  préfères  ;  quand  je  ne  suis  pas  avec  toi,  je 
suis  mieux  avec  ton  souvenir  qu'en  toute  autre  compagnie.  » 
Et  Dutertre  ne  lui  avait  jamais  dit  ni  écrit  :  «  Je  ne  veux  pas,  je 
n'aime  pas  que  tu  sort'?s  seule.  » 

Ce  matin-là,  Dutertre  ayant  été  forcément  absent,  elle  n'a- 
vait pas  fait  entrer  dans  son  plan  la  précision  des  explications 
<;u'elle  aurait  à  lui  donner.  Elle  s'était  flattée  qu'un  concours  de 
circonstances  fatales  ne  viendrait  pas  tout  à  point  constaterson 
entrée  dans  Mont-Revêche,  que  huit  jours  se  passeraient  avant 


MONT-REVÊCHE  269 

que  la  nécessité  de  tout  dire  se  présentât,  et  qu'avant  ces  huit 
jours  Éveline  etTnierray  seraient  confessés,  car  elle  ne  voyait 
pas  la  nécessité  de  ce  silence  prolongé  avec  Dutertre,  et  elle 
ne  s'était  engagée  envers  Éveline  à  la  garder  que  dims  la 
crainte  de  provoquer  en  elle,  par  sa  résistance,  un  de  ces 
accès  de  fièvre  mortelle  qui  suivent  parfois  les  chutes  vio- 
lentes. 

Si  Dutertre  n'eût  été  en  proie  à  une  jalousie  terrible,  dont 
Olympe  n'admettait  pas  la  pensée,  il  ne  lui  eût  pas  semblé  si 
irrité  contre  Éveline,  et  contre  elle  par  contre-coup  Comment 
pouvait-il  l'être  contre  elle?  Voilà  ce  qu'elle  ne  comprenait 
pas.  Aussi  resta-t-elle  muette  devant  sa  dernière  interroga- 
tion, faite  d'un  ton  de  juge  et  de  maître,  ne  pensant  pas  qu'elle 
dût  attirer  un  orage  sur  la  tête  de  sa  belle-Iille,  et  trahir  sa 
confiance  pour  s'épargner  le  blàm.e  d'avoir  voulu  la  sauver. 

Elle  resta  donc  pâle,  interdite,  terrifiée.  Il  lui  semblait  que, 
pour  la  traiter  ainsi  à  propos  de  ce  qu'elle  avait  fait,  il  fallait, 
ou  que  Nathalie  eût  imaginé  quelque  épouvantable  calomnie 
impossible  à  prévoir  ou  à  combattre,  ou  que  Dutertre  fût  de- 
venu fou. 

Cette  dernière  idée  s'empara  d'elle  presque  complètement 
lorsqu'elle  vit  Dutertre,  qui  avait  la  main  cachée  dans  sa  poi- 
trine, l'en  retiter  pleine  de  lambeaux  ensanglantés  de  sa  che^ 
mise.  Elle  fit  un  cri  et  s'élança  vers  lui  pour  le  couvrir  de 
larmes  et  de  baisers,  sans  s'inquiéter  s'il  n'allait  pas  la  tuer 
dans  un  accès  de  démence  furieuse. 

nia  repoussa  avec  indignation,  croyant  voir  dans  cet  élan 
l'épouvante  et  la  supplication  d'une  femme  coupable.  Olympe 
Voulait  lui  parler,  lui  jurer  quÉveline  était  innocente,  que, 
dans  tous  les  cas,  Thierray  était  bien  résolu  à  fépouser.  De- 
vant cette  rage  et  ce  désespoir  de  son  mari,  elle  ne  songeait 
plus  à  garder  le  secret  dÉveline,  mais  à  soulager  finfurtuné 
père  de  famille  de  ses  craintes  pour  l'avenir  ou  le  passé. 

Elle  fit  de  vains  efforts  :  la  parole  vint  mourir  sur  ses  lèvres. 
Elle  était  redevenue  trop  malade  depuis  quelques  jours,  elle 
avait  trop  souffert  dans  cette  dernière  journée  pour  surmonter 
tant  d'émotion  et  de  fatigue.  Elle  n'avait  jamais  vu  son  mari 
irrité  contre  elle.  Il  lui  sembla  que  des  tenailles  lui  compri- 


270  MOiNT-REVÊCHE 

maient  le  gosier;  elle  se  débattit,  fit  entendre  des  sons  inarli- 
cule's,  et  ne  pouvant  pas  même  crier,  elle  tomba  brisée  sur 
un  fauteuil. 

—  Remettez-vous,  Olympe,  dit  Dutertre,  qui,  de  son  côté, 
ne  parlait  pas  sans  un  violent  effort,  tant  il  éprouvait  le  be- 
soin de  rugir  de  douleur.  Je  ne  vous  ferai  jamais  ni  menaces 
ni  reproches.  Tout  ceci  est  la  faute  de  ma  confiance  insensée, 
de  mon  optimisme  aveugle.  Je  vous  devais  plus  de  surveil- 
lance et  de  protection.  Que  voulez-vous?  je  vous  croyais  la 
force  des  anges!  je  vous  croyais  plus  qu'une  femme!  Allons, 
rassurez -vous,  vous  dis-je.  Je  n'oublierai  pas  les  devoirs  qui 
me  lient  envers  vous.  Je  sauverai  à  tout  prix  l'honneur  de  ma 
famille  et  ferai  respecter  le  vôtre,  comptez-y  !  Vous  ccrez  tou- 
jours ma  femme  et  ma  fille.  Mais,  ô  mon  Dieu,  vous  n'êtes 
plus  Olympe,  vous  n'êtes  plus  ina  sainte,  ma  divinité,  mon 
souverain  bienl...  Vous  avez  subi  quelque  violence  morale, 
je  ne  sais  quelle  inexplicable  fascination!  Vous  en  serez  ven- 
gée, et  après  cela,  comptez  sur  votre  ami,  qui  ne  vous  livrera 
point  à  la  risée  publique  et  qui  vous  pardonnera  ces  huit 
jqju-s  de  torture  et  cei  avenir  de  désespoir,  à  cause  des  huit 
années  de  suprême  bonheur  que  vous  m'avez  données. 

Olympe  entendit  ces  paroles  sans  les  comprendre.  Elle  avait 
le  regard  fixe,  la  bouche  contractée,  les  mains  raidies  sur  les 
bras  de  son  fauteuil.  Pour  qui  ne  devinait  pas  le  coup  mortel 
qu'elle  venait  de  recevoir,  son  attitude  pouvait  sembler  celle 
de  la  culpabilité  consternée. 

Dutertre  ne  put  tenir  davantage  à  cet  épouvantable  silence, 
qui  lui  arrachait  son  dernier  espoir.  Jusque-là,  sa  femme  pou- 
vait lui  paraître  légère  ou  entraînée;  mais  il  ne  suffit  pas  de 
quelques  hem-es  pour  vaincre  la  vertu  d'une  femme  long- 
temps pure,  et  Dutertre  pensait  que  si  Olympe  avait  laissé  son 
cœur  ou  son  imagination  h  Mont-Revêche,  elle  était  du  moins 
rentrée  avec  son  honneur  à  Puy-Verdon.  En  la  voyant  muette 
et  comme  terrassée  sous  le  poids  de  sa  faute,  il  perdit  sa  der- 
nière illusion  et  s'enfuit  au  fond  du  jardin  pour  y  étouffer  son 
désespoir,  sa  fureur  et  sa  honte. 

Au  bout  d'un  quart  d'heure,  il  rentra  dans  le  boudoir,  passa 
dans  son  cabinet,  y  resta  quelques  instants  sans  approcher  de 


MO^T-REVECHE  271 

l'apparteraent  d'Olympe  et  ï^orlilde  nouveau  par  le  jardin.  En 
ce  moment,  Dutertre  était  fou. 

Elondeau,  qui  le  guettait  et  qui  avait  commenté  sa  première 
sortie  et  sa  rentrée,  l'arrêta  sur  le  perron  de  la  tourelle  et  lui 
dit  avec  décision  : 

—  Qu'y  a-t-il,  monsieur  Dutertre?  Vous  me  cherchez,  sans 
doute?  Vous  paraissez  inquiet  :  votre  femme  est  soufîrante? 

—  Quelle  femme?  Je  n'ai  plus  de  femme  !  répondit  Dutertre 
avec  égarement. 

—  Malheureux!  s'écria  Blondeau,  qui  crut  à  un  drame 
encore  plus  tragique,  vous  qui  n'avez  jamais  fait  que  le  bien! 
Eh  bien  !  fuyez,  fuyez,  sauvez-vous  !  que  je  ne  sois  pas  forcé 
de  vous  livrer  au  châtiment! 

—  Est-ce  que  vous  croyez  qu'elle  en  mourra?  dit  Dutertre 
avec  un  affreux  sourire.  Oh!  que  non,  docteur,  les  femmes  ne 
meurent  pas  pour  si  peu. 

—  Où  allez-vous  ?  dit  Blondeau,  qui,  en  le  saisissant,  avait 
senti  la  crosse  des  pistolets  qu'il  cachait  sous  son  manteau. 

—  Où  je  vais,  mon  pauvre  docteur?  répondit  Dutertre, 
qui  semblait  sortir  d'un  rêve  pour  retomber  dans  un  autre. 
Je  vais  regarder  les  étoiles  et  respirer  un  peu  dehors.  Ayez 
soin  de  ma  pauvre  Éveline,  entendez-vous?  Je  reviendrai 
bientôt. 

Blondeau,  pensant  qu'il  avait  des  projets  de  suicide,  allait 
le  retenir  encore,  lorsqu'il  lui  sembla  entendre  un  gémisse- 
ment partir  de  la  chambre  d'Olympe.  Dominé  par  une  préoc- 
cupation sinistre,  il  lâcha  Dutertre  et  monta  précipitamment 
l'escalier.  Blondeau  s'était  trompé.  Olympe,  était  toujours 
muette,  assise  dans  son  fauteuil,  immobile  et  froide  comme 
une  statue.  Au  premier  moment,  la  médecin  la  crut  morte. 
Comme  elle  ne  présentait  aucune  trace  de  violence,  non  plus 
que  l'appartement  où  elle  se  trouvait,  il  se  rassura,  constata 
une  situation  nerveuse  cataleptique  et  redescendit  vivement 
pour  appeler  Dutertre;  mais  il  ne  le  trouva  plus  ni  dans  la 
maison,  ni  dans  le  jardin.  Il  appela  la  femme  de  chambre 
d'Olympe,  lui  défendit  de  jeter  i'alarme,  à  cause  d'Éveline, 
qui  avait  besoin  de  la  plus  complète  tranquillité  d'esprit,  et 
s'occupa  activement  de  ramener  Olympe  au  sentiment  de  la 


272  MONT-REVÊCHE 

vie.  Elle  se  ranima,  mais  sans  paraître  comprendre  ce  qui  lui 
était  arrivé;  sa  femme  de  chambre  put  la  faire  couch-^r,  car 
elle  s'aida  elle-même  machinalement,  et  quand  Blondeau 
rentra,  il  essaya  de  l'interroger;  mais  Olympe,  portant  la  main 
à  son  cou  et  à  son  front,  lui  indiqua  ainsi  que  la  voix  ne  lui 
était  pas  revenue  et  que  ses  idées  étaient  confuses. 

Nathalie,  qui,  de  sa  fenêtre,  observait  le  mouvement  pré- 
cipité des  lumières  dans  l'appartement  d'Olympe,  pressentit 
quelque  événement  et  vint  doucement  écouter  dans  le  bou- 
doir. Elle  n'y  fut  pas  longtemps  sans  rencontrer  Blondeau,  qui 
allait  et  venait  avec  inquiétude. 

—  Qu'y  a-t-il  donc?  lui  dit-elle  un  peu  effrayée.  Mon  père 
serait-il  malade? 

—  Votre  père,  dit  brutalement  Blondeau,  qui  vit  dans  Na- 
thalie l'assassin  du  bonheur  domestique,  vous  ne  savez  pas  où 
il  est?  Eh  bien!  ni  moi  non  plus,  cherchez-le,  car,  à  l'heure 
qu'il  est,  il  se  fait  peut-ê're  sauter  la  tête. 

—  C'est  horrible  !  s'écria  Nathalie,  c'est  atroce,  ce  que  vous 
dites  là  ! 

—  Bah!  dit  Blondeau,  est-ce  que  cela  vous  émeut!  Est-ce 
que  vous  n'avez  pas  fait  votre  possible  pour  que  cela  arrrivàt? 

—  Grand  Dieu!  reprit  Nathalie  en  prc'ie  à  une  terreur  af- 
freuse, mais  n'oubliant  pas  sa  haine,  c'est  cette  odieuse  femme 
qui  le  tue  et  qui  m'accuse  I 

—  Cette  odieuse  femme,  dit  Blondeau,  ne  vous  pèsera  pas 
longtemps,  au  train  dont  vous  menez  sa  vie  ! 

—  Blondeau,  dit  Nathalie  exaspérée,  vous  êtes  un  miséra- 
ble! le  confident  de  ses  intrigues  pent-être!  Mais  je  vous  mé- 
prise tous  deux.  Ouest  mon  père?  cela  seul  m'intéi-esse ! 

—  Vous  avez  réussi  à  rendre  votre  père  absurde  et  méchant 
pendant  une  heure,  dit  Blondeau  en  haussant  les  épaules  de- 
vant les  accusations  de  Nathalie.  Cherchez-le,  vous  dis-je,  et 
tachez  de  le  détromper.  C'est  tout  ce  que  vous  avez  à  faire, 
si  vous  en  êtes  capable. 

Nathalie,  épouvantée,  allait  sortir,  lorsque  Crésus  arriva. 

—  Que  voulez-vous  ?  lui  demanda  Blondeau  du  ton  de  brus- 
que autorité  que  prend  à  bon  droit  le  médecin  dans  les  orages 
de  famille. 


MONT-hEVÉCHE  275 
Je  venais  parler  à  madame,  de  la  part  de  monsieur,  dit 

Cre'sus. 

Dites-moi  ce.  que  vous  veniez  lui  dire?  reprit  Blondeau 

avec  un  redoublement  d'autorité,  devant  lequel  le  groom  obéit 
instinctivement. 

Monsieur  vient  de  monter  à  cheval,  dit-il,  il  n'a  jamais 

voulu  que  je  le  suive.  Il  m'a  donné  ça  pour  madame.  —  Il 
montrait  un  billet  qu'il  hé?itait  à  remettre  à  Blondeau,  Du- 
tertre  lui  avant  probabh  ment  ordonné  de  le  remettre  à 
Olympe  elle-même;  mais  Blondeau  prit  le  billet,  l'ouvrit 
sans  façon,  l'approcha  d'une  bougie  et  lut  tout  bas  :  «  Olympe, 
vous  pouvez  reposer  tranquillement  cette  nuit,  ne  vous  ren- 
dez pas  malade.  Je  vous  reveirai  demain  matin.  »  —  C'est 
bien,  dit-il  à  Crésus,  vous  pouvez  aller  vous  coucher. 

Crésus  sortit. 

— Qu'y  a-t-il  dans  ce  billet?  dit  Nathalie,  je  veux  le  savoir. 

—  Il  y  a,  répondit  Blondeau,  que  vous  pouvez  aller  vous 
coucher  aussi,  vous  avez  fait  as^ez  de  mal  pour  aujourd'hui. 

—  Mon  père  n'est  pas  en  danger? 

—  En  danger?  dit  Blondeau,  on  est  toujours  en  danger 
quand  on  \a  se  battre  au  pistolet,  et  je  jurerais  que  monsieur 
Dulertre  est  à  cette  heure-ci  sur  la  loute  de  Mont-Revêche. 

—  Il  va  se  battre  avec  monsieur  de  Saulges  !  s'écria  Nathalie  ; 
comme  cela,  tout  d'un  coup,  sans  rien  étlaircir,  sur  un  doute 
qui  m  fait  que  d'entrer  dans  son  esprit  !  Mais  quelle  atroce  pas- 
sion a-t-il  donc  pour  cette  femme? 

—  11  a  la  passion  de  l'amour,  comme  vous  avez  celle  de  la 
haine. 

—  Mon  Dieu  1  mon  Dieu  !  que  faire  !  dit  Nathalie  en  se  tor- 
dant les  bras,  sourde  qu'elle  éiait  devenue  aux  injures  de 
Blondeau. 

—  11  n'y  a  rien  à  f^iire,  dit  celui-ci,  qu'à  vous  retirer  chez 
vous  et  à  passer  une  mauvaise  nuit  que  vous  n'aurez  pas 
volée.  Ah!  si  fait,  attendez...  Mais  cela  ne  vous  regarde   pas. 

Il  alla  donner  quelques  ordres  et  revint.  Il  trouva  Nathalie 
qui  montait  l'escalier  d'Olympe.  11  la  saisit  par  le  bras  et  la  fit 
redescendre  avec  autorité.  — Non,  lui  dit-il,  les  malades  me 
sont  confiées,  et  vous  n'irez  pas  me  tuer  celle-là.  J'en  réponds 


274  MOM-REVÉCHE 

deyant  Dieu.  Si  tous  voulez  absolument  tuer  quelqu'un,  jetez 
l'alarme  dans  la  maison,  réveillez  Éveline  en  sursaut,  dites-lui 
ce  qui  se  passe,  elle  aura  un  accès  de  fièvre  cérébrale,  et 
dans  trente-six  heures,  elle  sera  morte. 

Blondeaune  savait  pas  toute  la  profondeur  du  caractère  de 
Nathalie,  il  la  savait  bilieuse,  jalouse  de  son  père  et  médi- 
sante en  général.  11  regardait  comme  un  devoir  do  sa  position 
d'ami  et  de  médecin  de  la  famille  de  lui  donner  une  rude 
leçon,  pensant  qu'il  la  corrigerait,  ou  que,  du  moins,  il  arrê- 
terait pendant  quelques  jours  l'effet  des  paroles  empoison- 
nées qui  portaient  le  désordre  physique  et  moral  dans  la  fa- 
mille. 

Cotait  raisonner  logiquement.  Nathalie,  qui  eût  lutté  contre 
une  critique  plus  ménagée  et  plus  douce  de  formes,  fut  écra- 
sée par  cette  brutalité  paternelle.  11  est  des  caractères  que  la 
douceur  rend  ingrats,  que  la  patience  irrite,  et  qui  céderaient 
à  la  rigueur.  11  faut  le  dire  et  le  croiie  à  l'honneur  de  la  na- 
ture humaine  :1a  méchanceté  ne  donne  pas  de  force  véritable. 

Si  Datertre  eût  procédé  comme  Blondeau,  Nathalie,  sans 
être  plus  tendre,  eût  été  plus  inoffensive.  Elle  se  sentit  brisée 
par  ceUe  parole  rude  ,  par  ce  mépris  ,  dans  la  bouche 
d'un  homme  vieux,  laid,  et  de  manier  :  assez  communes, 
qu'elle  avait  toujours  regardé  comme  un  subalterne  et  qui  la 
mettait  sans  façon  sous  ses  pieds.  Elle  se  trouva  complètement 
humiliée  pour  la  première  fois  de  sa  vie,  et  tout  aussitôt,  non 
par  anomalie,  mais  par  une  conséquence  de  son  caractère  ar- 
logant  et  de  son  esprit  faible,  elle  s'humilia. 

—  Blondeau,  mon  cher  Blondeau,  s*écria-t-ell.:  en  fondant 
en  larmts,  c'e^t  vous  qui  tuez  ici,  et  c'est  moi  qui  suis  im- 
molée !  je  l'ai  mérité  peut-être,  mais  ayez  pitié  de  moi  !  Dites- 
moi  ce  qu'il  faut  faire  pour  ramener  mon  pauvre  père,  pour 
l'empêcher  de  se  battre  ou  de  se  suicider,  car  vous  m'avez  mis 
des  terreurs  atroces  dans  le  cerveau,  et  je  crois  que  je  de- 
viens folle. 

—  Si  je  savais  ce  qu'il  faut  fairs,  dit  Blondeau  avec  plus  de 
douceur,  quelque  malade  que  soit  sa  femme,  je  ne  serais  pas 
ici.  Mais,  quelle  que  soit  l'intention  de  votre  père,  vous  le 
conr.aisstz  aussi  bien  que   moi,  vous  savez  qu'aucune  force 


MONT-REVECHE  275 

humaine  ne  peut  combattre,  en  de  certains  moments,  Tener- 
gie  de  sa  volonté.  S'il  veut  se  tuer,  il  s'y  prendra  de  telle  façon 
que  personne  ne  saura  où  le  joindre  et  que  personne  peut- 
être  ne  pourra  jamais  constater  son  genre  de  mort.  S'il  veut 
se  battre...  ma  foi,  je  n'ai  jamais  vu  qu'on  pût  empêcher  un 
homme  de  cœur  de  se  battre  quand  il  croit  devoir  le  faire. 
Pourtant,  d'après  son  billet,  j'espère  qu'il  n'est  plus  question 
de  tout  cela,  et  que  s'il  en  a  eu  la  pensée,  un  quart  d'heure  de 
solitude  et  de  réflexion  dissipera  ces  fumées.  Il  promet  de  re- 
venir demain  matin,  et  Dutertre  n'a  jamais  rien  promis  qu'il 
n'ait  tenu.  Il  est  monté  à  cheval,  c'est  très-bien  ;  il  n'est 
guère  de  transport  qu'une  demi-heure  de  trot  par  une  nuit 
froide  n'ait  forcément  calmé.  Il  y  regardera  à  deux  fois,  d'ail- 
leurs, avant  de  faire  un  esclandre  qui  transformerait  une 
chose  Irès-indifTérentc  en  une  rumeur  publique. 

»  Calmez-vous  donc  un  peu,  et  repentez-vous  beaucoup,  mon 
enfant.  Vous  êtes  mauvaise,  vous  abusez  de  votre  esprit_,  vous 
êtes  jalouse  de  votre  belle-mère,  et,  en  croyant  la  faire  souf- 
fî'ir  seule,  vous  tuez  votre  père  à  coups  d'épingle.  11  est  temps 
de  changer  de  système,  si  vous  ne  voulez  être  haïe  d3  tout  le 
monde,  et  rester  vieille  fille  en  dépit  de  vos  vers  et  de  vos 
écus.  On  vous  gâte  ici,  on  ménage  votre  am.our-propre;  mais 
moi  je  vous  dis  que  vous  ne  plaisez  à  personne,  et  que  tout  le 
monde  a  peur  de  vous,  excepté  moi,  qui  vous  ai  vue  naîtie  et 
qui  me  moque  de  vos  malices.  Ainsi  donc,  rentrez  en  vous- 
même,  changez  ;  et,  dans  votre  intérêt,  si  vous  ne  pouvez  pas 
être  bonne,  tâchez  au  moins  d'agir  comme  si  vous  l'étiez  ;  ça 
viendra  peut-être  par  la  crainte  du  monde  et  par  l'habitude. 
Autrement...  souvenez-vous  de  ce  que  je  vous  dis!...  le  mal 
que  vous  ferez  retombera  sur  votre  tête,  et  moi,  qui  vous  aime 
et  vous  plains  encore,  à  cause  de  vos  parents,  je  deviendrai 
votre  ennemi  implacable  et  ferai  hautement  connaître  le  ser- 
pent qui  mord  ici  tout  le  monde.  » 

Nathalie,  atterrée,  sentit  profondément,  sinon  par  la  con- 
science, du  moins  par  la  peur,  la  force  des  raisonnements  et 
des  menaces  deBlondeau.  Elle  courba  la  tête  en  silence,  et  il 
la  laissa  pom- remonter  auprès  d'Olympe. 

Elle  était  toujours  dans  le  même  état,  frappée  d'une  contrac- 


276  MONT-REVÊCHE 

tion  nerveuse  qiii  produisait  le  mutisme  :  le  battement  de  son 
pouls  était  à  peine  sensible,  celui  du  cœur  était  insensible 
tout  à  fait.  Elle  avait  les  yeux  ouverts,  fixes,  et  paraissait  ré- 
fléchir avec  effort.  Blondeau  lui  demanda  à  quoi  elle  pensait  : 
elle  (it  signe  qu'elle  n'en  savait  rien.  Il  lui  demanda  si  ell.'. 
était  inquiète  de  quelque  chagrin  arrivé  à  son  maii.  Son  sour- 
cil se  fronça  légèrement,  et  elle  regarda  Blondeau  avec  une 
sorte  d\'ffroi  vague. 

—  Vous  souvenez-vous  de  quelque  chose  de  semblable?  l-.A 
dit-il.  —  Elle  fit  signe  que  non.  —  Vous  comprenez  bien  et 
vous  entendez  bien  ce  que  je  vous  dis?  —  Oui,  dit-elle  avec 
la  tête.  —  Vus  yeux  voient  bien?  Pouvez-vous  lire  une  lettre? 
—  Elle  étendit  la  main  pour  la  recevoir.  Elle  lut  ce  que  Du- 
tertre  lui  écrivait,  sourit  et  fit  signe  qu'elle  allait  essayer  de 
dormir.  Blondeau  lui  administra  une  nouvelle  potion,  mais 
elle  ne  dormit  point. 

Nathalie  entra  sans  bruit  sur  la  pointe  du  pied.  Blondeau 
lui  fit  signe  impérativement  de  s'éloigner.  Elle  joignit  le^ 
mains  d'un  air  buppliant,  et  s'arrêta  avec  soumission  derrière 
le  lit,  d'où  Olympe  ne  pouvait  la  voir. 

Blondeau  fut  touché  du  repentir  de  Nathalie,  et,  comme 
toutes  les  bonnes  gens  en  pareil  cas,  un  peu  fier  de  l'avoir 
produit. 

—  Pensez-vous,  dit-il  à  Olympe,  avoir  à  vous  plaindre  de 
quelqu'un  autour  de  vous,  que  vous  semblez  plcng^e  dans  la 
mélancolie  ? 

Olympe  fit  signe  que  non. 

—  Nathalie  est  venue  demander  souvent  de  vos  nouvelles  ; 
ne  voudriez-vous  pas  lui  serrer  la  main  avant  de  vous  endormi  r  ? 

Olympe  étendit  sa  main  décolorée,  comme  pour  recevoir 
celle  de  son  ennemie. 

Nathalie  s'élança  vers  elle,  tomba  à  genoux  près  de  son  lit 
•et  couvrit  de  bai.-ers  et  de  larmes  cette  main  qu'elle  ne  tou- 
chait jamais  que  du  bout  du  doigt  avec  une  impitoyable  affec- 
tation. Elle  était  si  effrayée  de  la  pâleur  et  du  mutisme  d'O- 
lympe, qu'elle  seiUait  qu'elle  l'avait  tuée,  et  la  teireur  du  clià- 
timent  moral  la  pliait  enfin  comme  un  criminel  qui  baise  le 
crucifix  au  pied  de  Téchafaud. 


MONT -REVÉCUE  277 

Olympe  parut  étonnée,  de  celte  effusion  et  la  regarda  quel- 
ques instants  comme  pour  recueillir  ses  idées.  Pui^^  des  larmes 
vinrent  à  ses  yeux,  elle  attira  Nathalie  vers  elle,  lui  donna 
un  long  et  maternel  baiser  au  front,  se  laissa  retomber 
sur  son  oreiller  et  s'assoupit  enfin  avec  un  divin  sourire  sur 
les  lèvres.  La  pauvre  femme  croyait  avoir  rêvé  toutes  les  dou- 
leurs de  sa  vie,  et  toutes  les  images  efirayanles  qui  flotiaient 
depuis  une  heure  dans  son  cerveau  s'évanouissaient  comme 
des  chimères. 


XXX 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  à  Puy-Verdon,  Dutertre, 
comme  lavait  tiès-bien  auguré  Blon  Jean,  courait  sur  le  che- 
min de  Mont-Revêche.  La  nuit  était  fraîche  ;  la  lune,  pleine 
et  brillante,  éclairait  tous  les  objets  distinctement.  Dutertre 
montait  un  grand  et  vigoureux  cheval  noir  dont  le  trot  al- 
longé dévorait  l'espace.  A  mi-chemin  de  Mont-Revêche,  dans 
une  clairière  marquée  d'une  croix,  il  se  trouva  face  à  face 
avec  un  cavalier  qui  venait  comme  à  sa  rencontre,  aussi  ra- 
pide que  lui,  et  monté  sur  un  beau  cheval  gris  pommelé. 
C'était  Mavien  de  Saulges. 

Les  deux  chevaux,  qui  se  connaissaient  probablement  de 
longiie  date,  s'étaient  salués  de  loin  par  un  hennissement  so- 
nore, et  en  même  temps  que  leurs  cavaliers  s'abordèrent  avec 
une  résolution  froide  et  défiante,  ces  animaux  intelligents 
allongèrent  leurs  cous  et  se  touchèrent  de  leurs  naseaux  fu- 
mants, comme  pour  se  donner  un  baiser  fraternel. 

—  J'allais  vous  trouver,  monsieur,  dit  Dutertre,  parlant  le 
premier,  j'ai  affaire  à  vous. 

—  Je  venais  vous  trouver  aussi,  répondit  Flavien,  et  je  suis 
charmé  de  vous  épargner  la  moitié  du  chemin. 

—  Eh  bien  ,  monsieur,  reprit  Dut  jrlre,  l'explication  ne  sera 
pas  longue,  car  vous  savez  ce  qui  m'amène  ? 

—  Parfaitement,  monsieur,  répliqua  Flavien,  et  me  voici 
complètement  à  vos  ordres. 

16 


273  MO^T-REVÊCHE 

Flavien  était  vemi  dans  des  intentions  beaucoup  plus  conci- 
liantes que  ne  le  promettait  ce  début.  Mais,  à  l'attitude  irritée 
et  à  l'accent  de  provocation  glaciale  de  Dutertre,  il  sentit  tout 
le  feu  de  son  sang  et  tout  l'orgueil  de  sa  race  se  réveiller,  et 
couper  court  à  toute  réflexion. 

La  place  n'était  pas  mal  choisie  par  le  hasard  pour  un  duel. 
Dutertre  était  ai'mé  pour  deux,  et  la  lune  fit  briller  la  crosse 
des  pistolets  qui  garnissaient  les  fontes  de  sa  selle.  Il  passa 
une  jambe  pour  descendre  de  cheval.  Flavien,  copiant  tous 
ces  mouvements  avec  une  méthodique  exactitude,  passa  la 
jambe  aussi.  11  s'en  voulait  à  lui-même  de  se  trouver  engagé 
dans  une  affaire  contre  laquelle  sa  conscience  s'était  révoltée 
d'avance.  Mais  puisque  Dutertre  le  prend  ainsi,  pensait-il, 
il  n'y  a  pas  moyen  de  s'entendre.  Allons  !  les  explications  que 
je  dois  à  l'honneur  de  la  femme  viendront  après...  pourvu 
que  je  ne  le  tue  pas  !  Et  cette  dernière  idée  causa  à  Flavien 
un  sentiment  d'efîroi  et  de  remords,  qui  se  traduisit  en  lui  par 
une  forte  disposition  à  la  colère.  Heureusem.ent  Tiiieimy  ne 
s'était  fié  ni  à  la  diplomatie,  ni  à  la  patience  de  Flavien.  Il 
avait  envoyé  louer  des  chevaux  à  la  ferme  et  il  ariivait.  Au 
moment  où  les  deux  adversaires  allaient  attacher  leurs  mon- 
tures à  la  base  de  la  croix  de  bois  qui  mai  quait  le  centre  de  la 
clairière,  deux  cavaliers  débouchaient  d'un  sentier  ombragé, 
que  l'un  avait  indiqué  à  l'autre  comme  abrégeant  la  distance 
et  permettant  de  regagner  l'avance  prise  par  monsieur  de 
Saulges.  C'était  Thierray  suivi  de  Forget. 

—  Vous  avez  amené  vos  témoins  ?  dit  Dutertre  d'un  ton 
d'ironie  à  Flavien,  c'est  fort  bien  ;  moi,  je  n'en  ai  pas,  et  n'en 
ai  pas  besoin. 

—  Monsieur,  répondit  Flavien,  vous  accepterez  probable- 
ment pour  vous  monsieur  Thierray,  qui  est  notre  ami  commun, 
et  moi  je  me  contenterai  de  mon  domestique,  qui  est  un  fort 
honnête  homme. 

—  En  sommes-nous  déjà  là?  dit  Thierray,  qui,  en  descen- 
dant de  cheval,  entendit  ces  dernières  paroles.  Vous  ferez, 
messieurs,  ce  que  vous  voudrez  quand  j'aurai  eu  une  explica- 
tion nette  et  loyale  avec  M.  Dutertre.  Mais  je  suis  intéressé 
dans  cette  même  affaire  pour  mon  propre  compte,  et  je  ré- 


MONT-REVllCHE  279 

clame  une  explication  préalable,  je  la  rcclame  au  nom  de 
l'honneur.  —  Forget,  ajouta-t-il  en  élevant  la  voix, prenez  tous 
ces  chevaux,  et  éloignez-vous. 

Forget  sortit  de  la  clairière,  attacha  aux  branches  les  deux 
paisibles  animaux  de  la  ferme  et  tint  en  main  les  deux  autres. 
Crésus,  à  sa  place,  eût  fait  de  son  mieux  pour  écouter;  Forget 
s'arrangea  de  manière  à  ne  pas  entendre. 

Dutertre  attendit  avec  un  calme  apparent  que  Flavien  re- 
poussât le  premier  la  pensée  d'une  explication  :  mais  voyant 
qu'il  gardait  le  silence,  il  prit  la  parole.  —  Voici  la  seconde 
fois,  monsieur  Thierray,  dit- il,  que  fort  mal  à  propos,  selon 
moi,  vous  cherchez  à  vous  immiscer  dans  une  affaire  où  votre 
rôle  devrait  être  purement  passif.  Faites-moi  grâce  d'explica- 
tions qui  ne  peuvent  être  qu'irritantes  pour  moi  ;  je  n'ai  nul 
besoin,  nulle  intention  d'exposer  ici  mes  griefs,  et  je  n'admets 
pas  qu'onles discute. Je  vois  que  monsieur  de  Saulges  tient  àavoir 
des  témoins,  j'accepte  les  siens,  je  refuse  d'en  prendre  pour 
moi,  et  je  suis  résolu,  s'il  veut  retarder  l'alTaire  et  m'exposer 
pour  la  règle  à  de  honteuses  confidences  devant  des  arbitres, 
à  le  forcer  à  se  battre  séance  tenante. 

—  Ma  foi ,  monsieur,  vous  n'aurez  pas  cette  peine,  dit  Fla- 
vien en  frappant  du  poing  sur  le  bloc  de  rocher  qui  soutenait 
la  croix  ;  Dieu  m'est  témoin  qu'en  venant  ici  j'avais  presque 
la  résolution  d'éviter  l'afTaire  ;  mais  à  présent,  grâce  à  vous, 
je  meurs  d'envie  qu'elle  ait  lieu  au  plus  vite.  C'est  assez, 
Thierray,  monsieur  est  pressé.  Nous  causerons  après,  si  nous 
pouvons  î 

—  Quand  l'un  de  vous  sera  mort  ou  mourant,  il  sera  trop  tai'd, 
reprit  Thierray  avec  fermeté.  Je  sais  très-bien  que  si  c'est  mon- 
sieur de  Saulges,  monsieur  Dut;:!rtre  sera  vengé,  et  que  son  ad- 
versaire payera  de  bonne  grâce  la  dette  du  sang  pour  une  simple 
mauvaise  pensée.  Mais  si  c'est  monsieur  Dutertre  qui  succombe, 
il  mourra  avec  un  blasphème  sur  la  conscience  et  une  calomnie 
sur  les  lèvres,  dont  madame  Dutertre  portera  la  peine  et  su- 
bira l'outrage  tout  le  reste  de  sa  vie.  Je  ne  souffrirai  donc  pas, 
dussé-je  avoir  affaire  à  vous  deux,  qu'un  duel  ait  lieu  entre 
vous  avant  que  l'honneur  de  madame  Dutertre  soit  sorti  pur  de 
cette  affaire. 


280  MONT-REVÉCHE 

—  Taisez-vous,  monsieur,  taisez- vous!  s'e'cria  Dutertre  avec 
impétuosité;  je  ne  souffrirai  pas,  moi,  que  le  nom  de  ma 
femme  soit  prononcé  ici  une  troisième  fois. 

—  Libre  à  vous,  monsieur,  d'interdire  cet  honneur  à  votre 
adversaire;  mais  ce  nom  n'est  point  souillé  en  passant  par 
mes  lèvres.  Flavion,  éloignez- vous;  je  l'exige.  Dans  dix  mi- 
nutes, vous  serez  aux  ordres  de  monsieur,  et  moi  aux  vôtres 
à  tous  deux.  Avant  tout,  donnez-moi  la  lettre  que  vous  avez  sur 
vous  ;  si  monsieur  Diitertrc  ne  veut  pas  la  lire,  il  faut  au  moins 
qu'elle  soit  trouvée  sur  sa  poitrine  en  cas  de  mort,  car  c'est  la 
justification  éclatante  que  personne  au  monde,  pas  même  un 
mari  aveuglé  par  la  jalousie,  n'a  le  droit  de  refuser  à  une 
femme  respectable. 

—  Vous  avez  raison^  dit  Flavien  oppressé  en  luttant  de  toute 
sa  loyauté  contre  son  propre  emportement.  Dussé-je  subir  l'ou- 
trage de  cet  homme,  je  dois  réparer  le  mal  que  j'ai  causé!  — 
Allons,  insultez-moi!  dit-ii  à  Dutertre  d'une  voix  étouffée  par 
la  violence  qu'il  se  faisait  à  lui-même;  dites-moi  que  j'hésite 
et  recule  :  ce  sera  un  châtiment  beaucoup  plus  aiîî  eux  que  la 
mort  !  —  Thierray,  ajouta-t-il  en  s'éloignant  par  un  effort  dés- 
espéré, si  tu  n'es  pas  content  de  moi  aujourd'hui,  je  ne  sais 
pas  de  quoi  tu  le  seras  jamais  ! 

Il  y  avait  trop  de  rage  et  de  douleur  vraies  dans  l'accent  de 
Flavien  pour  que  Dutertre,  qui  se  connaissait  en  bravouve, 
pût  attribuer  sa  conduite  à  de  lâches  motifs. 

Il  prit  en  silence  la  lettre  que  lui  présentait  Thierray. 

—  Vous  devez,  je  crois, la  lire,  monsieur,  dit  Thieriay  d'un 
ton  ferme  et  repecîueux  à  la  fois.  Elle  ne  justifie  pas  mon 
ami,  elle  l'accuse  au  contraire  davantage.  Il  y  a  donc  du  cou- 
rage moral  encore  plus  que  du  courage  physique  de  sa  part  à 
vous  l'avoir  apportée  lui-m.ême  et  de  son  propre  mouvement  ; 
mais  comme  elle  justifie  entièrement  une  personne... 

—  Et  où  prenez-vous,  monsieur,  que  cette  personne  ait  be- 
soin de  justification  dans  ma  pensée?  Voilà  où  je  trouve  in- 
convenant, blessant  pour  elle  et  pour  moi  le  soin  que  vous 
voulez  prendre  de  me  la  faire  respecter  comme  je  dois. 

—  Je  n'ai  pas  cette  prétention,  monsieur.  Mais  j'ai  été  deux 
fois  la  cause  involontaire  et  fortuite  d'une  situation  qui  peut 


MONT-REVÉCHE  281 

la  compromettre  \is-à-vis  de  juges  moins  clairvoyants  et 
moins  équitables  que  vous.  Je  dois  vous  fournir  les  moyens  de 
tenas^er  li'ur  malveillance,  puisqu'à  vous  seul  appartient  ce 
droit  et  ce  devoir. 

—  Eh  bien  oui,  dit  Dutertre,  qui  commençait  à  subir  l'in- 
fluence de  l'énergie  intelligente  de  Thierray,  oui ,  dit-il,  c'est 
mon  devoir. 

Et  il  ouvrit  une  lettre  d'Olympe  à  monsieur  de  Saulges, 
datée  du  lendemain  du  départ  de  ce  dernier  pour  Paris. 

—  C'est,  lui  dit  Thierray  en  l'arrêtant,  la  réponse  immédiate 
à  une  lettre  que  Flavien,  trompé  par  les  maudites  fleurs  qui 
jouent  un  rôle  mystérieux  dans  cette  atîaire,  eut  la  folie  d'é- 
crire en  quittant  Mont-Revêche.  Je  vous  dirai  d'abord,  je  dois, 
je  veux  'ous  dire  quelle  est  la  personne  qui  se  servait  de  ce 
langage  mysléiieux,  non  pour  compromeitre  madame  Du- 
terlre,  mais  pour  piquer  la  curiosité  et  enflammcî  l'imagii.a- 
tion  de  mon  ami  pour  son  propre  compie.  Moi  seul  je  le  sais, 
monsieur  de  Saulges  l'ignore  et  doit  toujours  l'ignorer.  Un 
père  doit  le  connaître.  Celle  personne,  c'est  madomo.selle  Na- 
thalie Dutertre. 

—  Ah  !  toujours  Nathalie  !  s'écria  involontairement  Duter- 
tre, et,  frappé  subitement  de  l'idée  qu'elle  avait  dû  calomnier 
Olympe  jusque  dans  ses  dernières  assertions  sur  las  événe- 
ments de  la  matinée,  il  lut  avideme-..!  ce  qui  suit,  à  la  clarté 
de  la  lune  qui  étincelait  dans  la  puieté  d'un  ciel  lumineux  et 
froid  : 

«  Tout  ce  que  je  peux  vous  répondre  bien  vite  et  bien  fran- 
chement, monsieur,  c'estque  je  n'y  comprends  rien,  et  que  je 
n'ai  jamais  eu  la  bizarre  pensée  de  ces  fleurs.  Si  vous  partez 
pour  vous  soustraire  à  la  mauvaise  tentation  de  m'en  attribuer 
le  mérite,  vous  faites  bien  et  je  vous  en  sais  gré.  Je  ne  m'en 
occuperais  pourtant  pas  au  point  de  m'en  défendre,  si  vous  ne 
me  di>iez  que  vous  regarderez  mon  silence  comme  un  aveu 
et  que  vous  le  bénirez  peut-être.  Ne  me  bénissez  pas,  mon- 
sieur, je  vous  estime,  mais  je  ne  vous  aime  pas  du  tout.  Si  par 
mes  préoccupations,  étrcmges,  selon  vous,  j'ai  causé  voire  illu- 
sion à  cet  égard,  je  vous  demande  mille  fois  pardon  d'être  d'un 

16. 


-202  MONT-REVÈCHE 

caractère  distrait,  et  même  je  vous  dois  d'en  expliquer  toute 
Yétrangeté.  Je  suis  sujette  à  des  malaises  nerveux  que  mon 
médecin  me  fait  combattre  par  des  calmants.  Durant  les  jours 
nue  vous  avez  passés  dans  ma  famille,  il  m'est  arrivé  plu- 
sieurs fois  de  prendre  un  peu  d'opimn,  plus  peut-être  que  la 
dose  ordinaire.  Cela  me  plongeait  dans  une  sorte  d'assoupis- 
sement moral  qui  m'empêchait  parfois  de  voir  et  d'entendre. 
Vous  me  dites  que  j'ai  dû  comprendre  votre  langage  de  ces 
jours-l.i.  Eh  bien,  monsieur,  je  vous  jure  sur  l'honneur  de  vo- 
tre mère,  que  vous  invoquez  précisément  poiu*  me  parler  du 
vôtre,  que  je  n'en  ai  pas  compris  un  seul  mot,  et  que,  sans 
votre  lettre  de  ce  matin,  je  ne  me  doutais  pas  de  cette  pas- 
sion subite  dont  vous  voulez,  je  crois,  me  rendre  un  peu  res- 
ponsable. Permettez-moi  de  me  récuser  absolument,  et  d'es- 
pérer qu'elle  finira  plus  vite  que  les  sentiments  distingués 
dont  je  vous  prie  d'agréer  l'expression. 

))  OLYMPE  DUTERTRE.  )) 

La  foudroyante  tranquillité  de  cette  lettre,  certificat  de  fa- 
tuité si  poliment  accordé  à  la  prière  de  monsieur  de  Saulges, 
allégea  en  grande  partie  les  angoisses  de  Dutertre.  11  sentit 
même  qu'il  y  avait  de  la  grandeur  d'âme  de  la  part  de  Fla- 
vien  à  produire  cette  preuve  de  son  inexpérience  auprès  des 
femmes  vertueuses,  et  à  la  produire  précisément  devant  un 
mari  aimé. 

Il  eut  quelques  moments  de  calme  silencieux  où  l'image 
rayonnante  de  sa  sainte  immaculée  lui  apparut  comme  une 
vision  bienfaisante;  mais  bientôt  il  se  rappela  l'effroi  d'O- 
lympe au  seul  nom  de  Mont-Revêche  deux  heures  auparavant, 
son  silence  terrible  devant  les  accusations  et  les  reproches 
dont  il  l'avait  chargée,  et  il  dit  à  Thierray  avec  un  redouble- 
ment de  hauteur  et  de  méfiance  : 

—  Qu'avais-je  besoin  de  cette  lettre,  et  pourquoi  donc  me 
l'apportait-on  ce  soir,  en  toute  hâte  ? 

—  Parce  que,  ce  soir  seulement,  tout  à  l'heure,  répondit 
Thierray,  mon  ami  et  moi  avons  découvert  la  sottise  que  j'ai 
faite  en  envoyant,  au  lieu  de  mes  vers,  une  malencontreuse 


MOKT  -  REVECHE  285 

lettre  de  lui  à  moi,  lettre  que  mademoiselle  Nathalie  \ous  a 
immédiatement  montre'e. 

—  Comment  le  sauriez- vous,  si  cela  était?  dit  Dutertre. 

—  Je  sais  que  cela  est,  parce  que  le  lendemain  de  cette  mé- 
prise, je  vous  abordai...  tenez,  à  peu  près  à  la  même  place  oii 
nous  sommes,  et  me  hasardai  craintivement  à  vous  demander 
la  main  de  votre  charmante  fille  Évcline. 

—  Vous  m'avez  demandé  la  main  d'Éveline?  dit  Dutertre 
frappé  de  surprise. 

—  Oui,  et  vous  ne  m'avez  pas  compris.  Vous  avez  cru  que 
je  faisais  allusion  à  la  lettre.  Vous  m'avez  répondu  assez  du- 
rement, d'une  manière  blessante  même.  Je  n'ai  pas  compris 
non  plus.  Je  me  suis  cru  refusé,  offensé,  et  je  me  suis  abstenu 
de  reparaître  chez  vous.  Ce  soir  seulement  j'ai  eu  l'explication 
de  votre  conduite,  et  je  venais  vous  apporter  celle  de  la 
mienne.  Flavien,  qui  s'intéresse  vivement  à  mon  bonheur, 
qui  s'accusait  de  l'avoir  troublé,  a  pris  les  devants.  11  ne  venait 
ici  que  pour  vous  exposer  les  motifs  de  ma  retraite,  et  pour 
vous  offrir  d'autres  explications  que  tous  deux  nous  avons  cru 
nécessaire  de  ne  pas  retarder  davantage. 

Dutertre  sentit  tout  ce  qu'il  allait  briser  dans  l'avenir  de  sa 
famille  et  dans  le  cœur  d'Éveline,  s'il  hésitait  à  encourager  les 
espérances  de  Thierray. 

—  Je  vous  donne  ma  fille  si  vous  l'aimez  et  si  elle  vous 
aime,  dit-il;  mais,  avant  tout,  je  dois  un  châtiment  à  l'homme 
qui  a  outragé  ma  femme  par  ses  prétentions,  et  qui  persiste 
encore  sous  mes  yeux,  en  dépit  de  la  lettre  que  vous  venez  de 
me  faire  lire,  à  la  compromettre  ouvertement  par  des  as3idui- 
tés  insolentes  et  des  ruses  puérilement  lâches. 

—  Nous  y  voilà,  pensa  Thierray.  11  sait  tout  ce  qui  concerne 
sa  femme,  il  ne  sait  rien  de  ce  qui  concerne  sa  fille;  j'en 
étais  sûr  :  il  faut  tout  confesser  ou  laisser  ces  deux  hom- 
mes se  couper  la  gorge.  —  Monsieur  Dutertre,  dit-il  en  lui 
prenant  la  main  et  en  la  pressant  avec  effusion,  vous  venez 
de  me  dire  des  paroles  qui  me  donnent  le  droit  de  vous  par- 
ier, malgré  le  peu  de  distance  que  l'âge  a  mis  entre  nou.^, 
comme  un  fils  parle  à  son  père. 

Dutertre  pressa  la  main  de  Thierray  et  essaya  un  triste  sourire. 


284  MONT-REVÊCHE 

—  Laissez-moi  vous  inleri'oger,  reprit  Thierray;  vous  n'a- 
vez plus  le  droit  de  me  taxer  d'inconvenance  si  je  m'intéresse 
aux  secrètes  agitations  d'une  famille  que  je  regarde,  dès  ce 
moment,  comme  la  mienne.  Je  sais  fort  bien  que  vous  ne 
pouvez  jamais  soupçonner  ni  accuser  madame  Dutertre,  mais 
vous  croyez  avoir  le  droit  de  condamner  mon  ami  sans  appel. 
Dite?-moi  ce  que  vous  lui  reprochez  aujourd'hui  en  dehors 
de  ses  premières  extravagances. 

—  Je  lui  reproche  très-sévèrement,  ThieiTay,  d'être  revenu 
ici,  d'abord;  ensuite^  d'avoir  guette  et  surpris  ma  femme  dans 
l'exercice  des  plus  saintes  fonctions  de  la  charité  ;  d'avoir  ex- 
ploité cette  charité,  celte  piété  de  son  âme  crédule  et  naïve 
pour  la  conduire  à  Mont  Revèche,  sous  prétexte,  je  crois,  d'y 
secourir  de^  malades,  et  dans  le  but,  certain  à  mes  yeux,  de 
ternir  sa  réputation  par  celte  démarche.  Oui,  vos  hommes  du 
monde,  vos  roués  de  bon  ton,  ils  sont  ainsi  faits!  J"ai  eu  tort 
de  croire  à  une  exception.  Us  savent  que  la  première  forte- 
resse d'une  femme,  c'est  sa  bonne  renommée,  et  ils  la  battent 
en  brèche,  espérant  que,  perdue  aux  yeux  du  monde,  elle  n'aura 
plus  de  motifs  sérieux  pour  se  défendre.  Ces  hommes  aima- 
bles, ces  bons  plaisants  !...  Oh  !  je  donnerai  à  celui-ci  une  leçon 
qui  servira  d'exemple  aux  autres  !  Je  veux  le  tuer,  Thierray, 
et  je  le  tuerai,  je  vous  en  réponds  !  J'aurais  honte  de  moi-même 
si  je  reparaissais  devant  ma  femme  sans  l'avoir  vengée  î 

—  Je  conçois  qu'avec  la  pensée  que  vous  avez  de  lui ,  la 
vengeance  vous  soit  agréable  ;  m.ais  il  faut  y  renoncer  pour  deux 
motifs  :  le  premier,  c'est  qu'à  partir  de  la  réponse  de  madame 
Dutertre  que  vous  avez  entre  les  mains,  circonstance  qui  vous 
prouve  que  Flavien  ne  compte  pas  £e  vanter,  Flavien  n'a  ab- 
solument rien  à  se  reprocher  contre  elle  ni  contre  vous.  Il 
s'accuse,  il  se  blâme,  il  se  repent  même  d'un  moment  de  folie, 
et  tout  en  bravant  votre  ressentiment,  comme  son  naturel 
bouillonnant  l'y  entraîne,  il  a  la  mort  dans  l'tâme  d'avoir  à  se 
battre  avec  un  homme  qu'il  révère,  pour  le  tort  qu'il  n'a  pas 
fait  a  une  femme  qu'il  respecte.  Voyons,  ami!  ami  et  père  que 
vous  êtes  !  ne  vous  souvenez-vous  plus  des  expressions  dont  il 
se  servait  à  propos  de  vous  dans  cette  malheureuse  lettre?  Ne 
vojez-vous  pas  le  désespoir  avec  lequel  il  vous  présente  sa 


MO>'T-REVÉCHE  235 

poitrine?  Vous  allez  tirer  le  premier,  vous  l'offensé.  Je  vous 
jure  qu'il  tirera  en  l'air,  et  que  vous  serez  forcé  de  l'insulter 
indignement  pour  l'amener  à  faire  autrement  à  la  seconde 
épreuve. 

—  Vous  avez  dit  que  j'avais  deux  motifs  pour  m'abstenir  de 
ce  duel,  dit  Dutertre  légèrement  ébranlé,  quel  est  donc  le 
second?  A-t-il  pu  emmener  ma  femme  à  Mont-Revêche  pour 
un  motif  plausible?  Il  n'en  est  pas  que  je  puisse  admettre, 
eussiez-vous  été  vous-même  en  danger  de  mort.  Ma  femme 
est-elle  médecin?  En  a-t-elle  la  science  et  les  devoirs?  Geei 
est  un  jeu  cruel  que  vous  devriez  m'épargner,  Thierray. 

—  Ce  n'est  point  un  jeu  cruel,  c'est  un  aveu  teriible  à 
vous  faire,  dit  Thierray  s'armant  de  courage.  Votre  femme 
était  le  seul  médecin  qui  pût  venir  assister  et  emmener  le 
malade  de  Mont-Revêche,  car  ce  malade,  ce  blessé,  était 
Éveliue. 

—  Éveline!  s'écria  Dutertre  en  prenant  son  front  dans  ses 
mains.  Mon  Dieu!  Est-ce  que  c'est  Éveline  que  vous  dites? 
Est-ce  que  je  suis  fou  aujourd'hui? 

—  J'ai  dit  Éveline,  reprit  Thierray,  que  l'épouvante  et  la 
douleur  du  père  de  famille  frappèrent  d'un  tel  respect  qu'il 
n'hésita  plus  à  s'exécuter,  dût-il  s'en  repentir  un  jour.  Oui, 
Éveline  qui  m'aimait  au  point  de  venir  m'arracher  au  décou- 
ragement de  votre  mauvais  accueil;  Éveline  dont  la  fortune 
m'effrayait  et  combattait  en  moi  contre  mon  amour  même; 
Éveline  contre  laquelle  je  m'enfermais,  refusant  de  recevoir 
ses  lettres  et  d'aller  prendre  ses  ordres;  Éveline  qui  est  entrée 
chez  moi,  la  nuit,  par  une  fenêtre,  au  risque  de  sa  vie  et  au 
prix  d'une  chute  affreuse;  Éveline  qui  serait  peut-être  en 
danger  de  mort  si  vous  lui  disiez  que  je  vous  ai  fait  cette  ré- 
vélation; Éveline,  enfin,  dont  je  craignais  la  bizarrerie  et  les 
caprices,  mais  qui  m'a  vaincu  par  son  audace,  sa  confiance, 
sa  générosité,  et  qu'à  l'hem'c  qu'il  est  j'aime  de  toute  la 
puissance  de  ma  volonté. 

—  Dieu  veuille  que  vous  disiez  vrai  !  dit  Dutertre  profon- 
dément abattu. 

—  Doutez-vous  de  ma  parole?  s'écria  Thierray. 

—  Non,  répondit  Dutertre  en  lui  serrant  la  main.  Je  doute 


286  MONT-REVECHE 

de  la  spontandité  de  votre  inclination  pour  elle  et  n'en  puis 
accuser  que  les  défauts  de  son  caractère.  Votre  résolution  est 
généreuse,  Thierray,  s'il  est  vrai  que  vous  n'ayez  donné  lieu 
par  aucune  séduction  trop  vive  à  celte  extravagante  et  déplo- 
rable entreprise  de  sa  paît.  Si  vous  ne  l'aimiez  pas,  je  crois 
que  je  serais  condamné  à  subir  le  malheur  et  à  payer  la  faute 
d'avoir  trop  aimé  et  trop  gâté  mes  enfants.  Oui ,  je  serais 
condamné  à  refuser  le  sacrifice  de  votre  liberté,  et  celui  de 
votre  fierté  que  je  sais  excessive. 

—  Je  n'attendais  pas  moins  de  vous,  monsieur  Duter're,  dit 
Thierray  en  l'embrassant  avec  admiration;  mais  que  votre 
délicaiesse  se  rassure,  ma  fierté  saura  se  préserver.  N'appor- 
tant rien  à  ma  femme^  je  dois  exiger  que  nous  soyons  mariés 
sous  le  régime  de  la  séparation  de  biens.  Quant  à  mon  indi- 
nalion,  elle  a  été  sportanée,  car  dès  le  premier  jour  oii  j"ai  vu 
Éveline,jô  n'ai  vu  qu'elle,  et  me  suis  senti  absorbé,  agité, 
heureux  et  malheureux  en  même  temps.  Et  quant  aux  sé- 
ductions que  j'fUirais  pu  exercer  sur  son  imagination,  c<.'rtes, 
j'ai  fait  mon  possible  pour  lui  plaire,  sans  espérer,  sans  songer 
à  obtenir  d'elle  des  preuves  si  marquées  de  mon  bonheur. 
Mais,  si  je  suis  innocent  de  ses  résolutions  (et  dans  le  cas 
contraire  ce  serait  à  moi,  bien  plus  qu'à  Flavien,  de  vous 
offrir  ma  vie),  je  ne  le  suis  pas  de  la  direction  que  ses  senti- 
ments ont  prise,  car  je  les  ai  provoqués,  malgré  moi-même, 
autant  que  possible. 

—  Merci,  Thierray,  merci!  Tout  ce  que  vous  me  dites  là  part 
d'un  noble  cœur  et  d'une  bomae  conscience.  Soyez  tranquille. 
J'ignorerai  toujours  cette  aventuie;  mais  croyez-vous  qu'il  soit 
possible  qu'on  l'ignore  dans  le  public? 

—  C'est  tellement  possible  que  cela  est,  dit  Thierray,  qui 
raconta  la  première  visite  dÉ  véline  sous  les  traits  de  madame 
Hélyette.  Convenez,  ajouta-t-il  en  finissant,  que  l'invraisem- 
blance d'une  pareille  histoire  est  une  garantie  pour  qu'on  la 
repousse  comme  une  fable,  si  quelqu'un  s'avisait  de  la  pubher. 
— 11  expliqua  ensuite  le  motif  du  retour  de  Flavien  en  Nivernais, 
l'empressement  qu'il  avait  mis  à  courir  chercher  Dutertre 
pour  lui  déclarer  la  situation  d'Éveline  à  Mont-Revêche,  la 
rencontre  toute  fortuite  qu'il  avait  faite  d'Olympe,  et  l'initia- 


MONT-REVÊCHE  287 

tive  que  celle-ci  avait  prise  dans  la  buite  de  re'vcnement.  Il 
entra  enfin  dans  tous  les  détails  qui  complétaient  la  yérilé  du 
fait. 


XXXI 


Dutertre,  assis  sur  le  rocher  de  la  croix ,  avait  écouté  avec 
stupeur  le  récit  de  Thierray.  Il  j^e  leva  et  lia  dit  :  —  Adieu, 
ami!  je  vous  remercie,  vous  m'a.vez  sauvé!  J'ai  hâte,  à  pré- 
sent, d'aller  remercier  la  femme  généreuse  et  sublime  qui  s'est 
exposée  aux  soupçons  et  qui  a  suhi  en  silence  mon  propre 
blâme  pour  sauver  l'honneur  de  rra  fille. 

Et  ne  se  ressouvenant  plus  de  Flavien,  il  alla  pour  chercher 
son  cheval. 

—  Attendez,  lui  dit  Thierray.  Ne  nous  quittons  pas  sans 
nous  eue  concertés  sur  ce  que  nous  devons  dire,  Flavien  et 
moi,  pour  expliquer  la  visite  de  madame  Dutertre  à  Mont- 
Revêciie.  Commandez,  afin  que  notre  système  ait  de  l'anilé. 

—  Vous  viendrez  demain  malin  à  Puy-Ycrdon,  répondit 
Dutertre,  et  nous  nous  concerterons.  Quant  à  monsieur  de 
Saulges,  nous  n'avons  pas  besoin  de  son  concours...  car  son 
intention  est  certainement  de  partir  demain  pour  Paris?  ajouta- 
t-il  en  éli'vant  la  voix  :  il  avait  vu  Flavien  qui  l'attendait, 
debout  et  imn^cbile,  à  l'entrée  de  la  clairière. 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Flavien  en  se  rapprochant 
aussitôt.  Telle  est  mon  intention,  si  vous  n'avez  plus  rien  à 
me  dire. 

—  J'étais  l'offensé ,  monsieur,  répondit  Dutertre  avec  gra- 
vité. J'ai  le  droit  de  retirer  mon  initiative.  Je  suis  forcé  de 
la  retirer.  Un  duel  entre  nous!,  en  ce  moment,  compromettrait 
à  la  fois  deux  femmes,  dont  la  rép'.itation  m'est  plus  saciée  que 
ma  vengeance  ne  m'e^t  chère.  L'avenir  me  prouvera  si  je  dois 
poursuivre  ou  abandonner  les  projets  qui  me  conduisaient 
vers  vous. 

—  En  tout  temps,  en  tout  lieu,  vous  me  trouverez  prêt  à 
vous  donner  satisfaction,  dit  Flavien. 


288  MOMT-REVÉCHE 

Ils  se  saluèrent,  et  Forget  amena  leurs  chevaux.  Au  mo- 
ment où  Flavien  allait  monter  sur  le  sien,  il  frappa  du  pied, 
jura  énergiquement  et  dit  à  Thierray  : 

—  C'e^t  révoltant  d'injustice  de  me  quitter  comme  cela! 

—  Pourquoi  donc,  monsieur?  dit  Dulertre  qui  était  déjà  à 
cheval,  et  qui,  l'ayant  entendu,  revint  auprès  de  lui. 

—  Parce  que,  dit  brutalement  Flavier,  les  yeux  gros  de  lar- 
mes généreuses,  quand  un  homme  qui  a  des  prétentions  tout 
comme  un  autre,  et  qui  n'est  ni  meilleur  ni  pire  qu'un  autre, 
apporte  à  un  mari  une  lettre  comme  celle  que  j'ai  reçue  de 
votre  femme,  il  méiitc  bien  au  moins  qu'on  ne  lui  fasse  pas 
l'injure  de  le  soupçonner  pour  l'avenir. 

—  Je  ne  veux  pas  vous  soupçonner,  monsieur,  dit  Dutertre 
avec  dignité,  celte  lettre  est  à  vous,  je  vous  la  rends. 

Et  il  lui  tendit  la  lettre  dOlympe. 

—  Je  n'en  veux  pas,  dit  Flavien  avec  brusquerie.  Je  ne  me 
méfie  ceitos  pas  de  moi-même.  Mais  il  y  a  des  méchants  et 
des  sots  en  ce  monde;  c'est  à  Thierray  de  garder  cette  preuve 
entre  mille  de  l'esprit,  du  bon  goût  et  de  la  véritable  dignité 
de  sa  belle-mère. 

—  Elle  n'a  pas  besoin  de  cette  preuve,  dit  Dutertre  en  ap- 
prochant la  lettre  de  l'allumette  enflammée  que  tenait  Thier- 
ray, lequel  s'était  mis  en  mesure  d'allumer  son  cigare,  —  et 
il  brûla  la  lett:  e.  —  A  présent,  nous  sommes  quittes,  ajouta- 
t-il  en  saluant  de  nouveau. 

Et  il  di> parut  sous  les  chênes  de  la  forêt. 

—  Si  jamais  on  me  prend  à  faire  la  cour  à  une  honnête 
femme  !...  dit  Flavien,  en  reprenant  avec  Thierray  la  route  de 
Mont-Revcche. 

—  iS'es-tu  donc  pas  satisfait  ?  dit  Thierray  en  souriant.  Tu 
es  venu  ici  pour  faire  mon  mariage  :  il  est  conclu., Tu  voulais 
donner  une  réparation  loyale  et  concluante  à  un  homme 
d'honneur,  tu  l'as  fait  sans  qu'il  en  coûtât  une  goutte  de  sang, 
et  en  recevant  de  lui-môme  une  marque  d'estime... 

—  Ou  de  dédain  !  dit  Flavien.  Mais  admettons  que  ce  soit 
de  l'e:4ime,  de  la  confiance,  je  n'en  ai  pas  moins  perdu  la 
sympathie  et  l'amitié  de  l'un  des  hommes  vers  qui  je  me  sen- 
tais le  plus  porté.  Je  né  m'en  suis  pas  moins  fermé  l'accès 


MOYf-KEVÉCHE  285) 

d'une  famille  qui  va  être  la  tienne  et  où  j'aurais  été  heureux 
de  te  voir  heureux  !  Tout  cela,  parce  qu'on  est  un  homme  du 
monde,  rempli  des  préjugés  de  l'amour-propre  ;  parce  qu'on 
se  croit  forcé  de  répondre  aux  avances  d'une  femme,  quand 
même  on  se  doute  qu'elles  viennent  d'une  autre  ;  parce  qu'on 
se  croirait  déshonoré  à  ses  yeux  et  aux  siens  propres,  si  on 
mettait  un  frein  aux  passions,  à  la  langue,  à  l'imagination  ! 
Mon  Dieu,  que  la  vanité  de  plaire  est  une  sotte  chose  !  et  qu'on 
est  bien  plus  sage  en  achetant  l'amour  d  une  femme  qu'en  tâ- 
chant de  l'inspirer  ! 

—  C'est-à-dire  qu'une  nuée  de  Léonices  va  te  consoler  de  ta 
mésaventure  ?  Fais  mieux,  crois-moi,  marie-toi,  Flavien. 
Choisis  bien,  et  tu  ne  seras  plus  tenté  de  voler  le  bonheur 
dans  le  nid  des  autres.  C'est  une  leçon  que  je  prends  poui" 
moi-même. 

—  Tu  as  peut-être  raison,  répondit  Flavien,  mais  j'y  regarde- 
rai à  deux  fois.  Si  j'allais  tomber  sur  quelque  Nathalie  1 

Qu'on  juge  de  l'efifrci  de  Dutertre  quand  il  entra  dans  la 
chambre  de  sa  femme  et  qu'il  y  trouva  Nathalie  et  Blondeau, 
veillant  cette  espèce  de  morte  qui  ne  parlait  plus  et  compre- 
nait à  peine.  Malgré  l'humble  attitude  delà  coupable  qui  \int 
à  lui  en  suppliante,  et  qui  s'efforçait  de  réparer  par  des  soins 
tardifs  le  mal  qu'elle  avait  causé,  Dutertre  ne  put  s'empêcher 
de  lui  dire  : 

—  Ah  !  ma  fille  !  vous  avez  tué  la  plus  noble  des  femmes  ! 
et  si  votre  père  ne  vous  maudit  pas,  c'est  qu'il  sait  trop  que  le 
ciel  s'en  chargera! 

Jamais  Dutertre  n'avait  dit  Je  telles  paroles  ;  il  n'avait  jamais 
cru  avoir  à  prononcer  de  tels  arrêts  dans  sa  famille.  Nathalie 
en  fut  terrifiée  et  alla  errer  en  gémissant  dans  le  jardin.  Elle 
revit  la  place  oii  elle  avait  contemplé  Flavien  endormi.  Elle 
comprenait  que  son  père  venait  d'avoir  une  explication  déci- 
sive qui  bannissait  pour  jamais  ce  jeune  homme  de  la  famille. 
Elle  voyait  qu'en  se  vengeant  de  son  indifférence,  elle  s'était 
pour  jamais  ôté  à  elle-même  toute  chance  de  lui  plaire.  Elle 
ignorait  s'il  ne  l'avait  pas  devinée  et  s'il  ne  la  maudissait  pas. 
Elle  pleura  sa  faute,  forcée  enfin  d'en  boire  l'amertume  et 
d'en  subir  les  résultats.  —  Oui,  oui,  se  dit-elle,  on  se  tue  soi- 

17 


290  MONT-REVÊCHE 

même  à  lutter  ainsi  contre  tous  1  Blondeau  a  raison  ;  si  on 
n'est  pas  née  bonne,  c'est-à-dire  faible,  crédule  et  tendre,  il 
faut  au  moins,  pour  ne  pas  succomber  sous  le  blâme  de  ces 
faibles,  agii'  comme  ils  font,  plier,  pardonner  ou  épargner. 
Elle  prit  donc  d'aussi  bonnes  résolutions  qu'elle  était  suscep- 
tible de  les  concevoir,  et  elle  les  tint  avec  la  persistance  de 
volonté  qui  était  en  elle.  Mais  il  était  trop  tard,  sinon  pour 
elle,  du  moins  pour  les  autres. 

Olympe  ressuscita  dans  les  bras  de  son  mari  agenouillé  de- 
vant elle.  Blondeau,  jugeant  que  la  joie  était  le  meilleur  re- 
mède aux  maux  produits  par  le  chagrin,  alla  voir  Éveline  pour 
lem-  laisser  la  liberté  de  s'expliquer.  Olympe  recouvra  la  pa- 
role et  la  mémoire.  Elle  n'avait  pas  compris  les  derniers 
reproches  de  son  maii.  Elle  ne  savait  pas  qu'il  eût  pu  être 
jaloux  de  Flavien  ;  son  intelligence  avait  été  comme  paralysée 
à  partir  du  moment  où  il  l'avait  grondée  (c'était  son  expres- 
sion) d'avoir  gardé  le  secret  d'ÉveJine.  Dutertre  remercia  Dieu 
dans  son  âme  de  n'avoir  pas  été  compris.  11  rougissait  d'avoir 
pu  accuser  un  être  si  pur  et  si  doux  ;  il  ne  s'en  consolait  que 
rar  la  pensée  qu'elle  n'avait  pas  senti  la  pire  blessure,  celle 
de  l'outrage  infligé  pai'  ses  soupçons. 

—  Ohl  qu'elle  ne  sache  jamais,  mon  Dieu!  disait-il  en 
priant  dans  son  âme  comme  un  enfant,  qu'elle  ne  sache  jamais 
que  j'ai  été  jaloux  !  Ce  serait  la  fin  de  son  amour  et  la  fin  de 
ma  vie. 

—  Pourquoi  donc  me  grondais- tu  si  fort  ?  disait  Olympe  avec 
la  naïveté  de  l'innocence.  Est-ce  parce  que  ma  visite  à  Mont- 
Revêche  pouvait  être  connue,  mal  interprétée,  el  faire  mal 
pai^ler  de  moi?  Mon  Dieu!  il- s'agissait  d'empêcher  que  ces 
malheurs-là  n'arrivassent  à  ta  fille.  Je  t'avoue  que  je  n'ai  pas 
pensé  à  moi,  et  si  j'y  avais  pensé,  il  me  semble  que  j'aurais 
encore  agi  comme  je  l'ai  fait;  car  c'eût  été  mon  devoir,  à  moi 
qui  suis  aimée  de  toi,  à  moi  qui  ne  peux  être  soupçonnée  par 
mon  maii,  et  qui,  du  sein  d'un  si  parfait  bonheur,  puis  braver 
le  monde  entier,  de  me  sacrifier  à  cette  enfant  qui  n'a  pas  en- 
core trouvé  un  appui  stmbl  ble,  et  dont  l'avenir  dépendait  en 
ce  moment  de  mon  dévouement  pour  elle. 

—  Ange  de  candem-  et  de  bonté  !  disait  Dutertre  en  couvi^ant 


MONT-REVÊCHE  291 

ses  bras  de  baisers,  pardonne -moi,  je  ne  comprenais  pas  I  Je 
croyais  ma  fille  perdue,  j'étais  fou!  Oui.  oui,  j'ai  eu  un  véri- 
table accès  de  folie,  je  l'ai  effrayée,  je  n'en  avais  pas  conscience. 
Mais  j'ai  vu  Thierray  :  nia  fille  est  pure,  il  l'aime,  il  l'épouse, 
et  toi,  je  viens  te  remercier  à  genoux  de  me  l'avoir  ramenée 
au  bercail,  sur  tes  épaules,  ma  pauvre  brebis  errante  ;  de  me 
l'avoir  sauvée,  consolée,  bénie  dans  sa  douleur,  et  relevée  de 
sa  confusion.  Et  que  m'importe  ce  que  dira  de  toi  le  monde  ? 
Sais-tu  ce  que  je  répondrais?  «  Ma  femme  a  été  là  parce 
qu'elle  a  cni  devoir  y  aller  :  je  n'ai  pas  d'autre  raison  à  en 
donner,  et  je  ne  lui  en  demanderai  jamais  d'autre.  Il  est  des 
êtres  trois  fois  saints  qui  ont  le  droit  d'aller  partout,  fût-ce 
dans  des  repaires  de  vice,  parce  qu'ils  n'y  vont  que  pour  faire 
du  bien,  et  qu'aucune  souillure  ne  peut  les  atteindre.  »  Cela 
vaut  mieux,  vois- tu,  que  de  chercher  des  motifs.  Nous  n'en 
trouverions  pas  un  qui  fût  à  la  hauteur  de  ton  dévouement, 
et  la  meilleure  défense  d'une  femme,  c'est  le  respect  de  son 
mari. 

En  parlant  ainsi  avec  effusion,  Dutertre  s'accusait  lui-même 
à  dessein  devant  Dieu,  et  la  réparation  qu'il  ne  pouvait  offrir 
à  sa  femme,  il  la  présentait  au  ciel  comme  une  expiation  de  sa 
faute. 

Martel  arriva  au  jour  ;  il  avait,  sur  un  billet  très-confiden- 
tiel de  son  confrère  Elondeau,  erré  toute  la  nuit  dans  sa  car- 
riole pour  empêcher  un  duel,  ou  tout  au  moins  pom'  être  à 
portée  de  soigner  et  de  ramener  les  blessés.  11  était  fatigué  et 
contrarié  de  cette  mauvaise  nuit,  d'autant  plus  qu'il  ne  pou- 
vait s'en  prendre  qu'à  Blondeau,  qui,  voyant  tous  ses  malades 
tranquilles  et  tous  ses  morts  bien  vivants,  avait  été  prendre 
quelques  heures  de  repos.  Martel  fut  mandé  pai'  Dutertre  au- 
près d'Olympe,  qui  lui  paraissait  avoir  lafièvre.  Martel,  bourru 
et  appesanti,  lui  en  trouva  fort  peu,  et  alla  enfin  se  li\Ter  aux 
douceurs  du  sommeil,  en  disant  : 

—  Ça  ne  sera  rien.  Dormez.  Demain,  il  n'y  paraîtra  plus. 

11  le  croyait. 

Le  lendemain,  l'état  d'Éveline  n'inspirait  plus  la  moindre 
appréhension.  Flavien  était  repai'tipour  Paris;  Thierray  faisait 
de  son  mieux  des  rêves  de  bonheur.  Nathalie,  les  yeux  creusés 


292  MOM-REVÉCHE 

par  l'insomnie,  belle  comme  un  ange  rebelle  foudroyé,  de- 
mandait pardon  dans  chaque  regard,  et  s'empressait  autour 
d'Olympe,  comme  une  fille  pieuse  auprès  de  sa  mère.  Olympe 
s'était  leTée  faible,  mais  pleine  de  sérénité,  et  le  cœur  ouvert  à 
toutes  les  espérances  de  bonheur  qui  se  réveillaient  autour 
d'elle.  Benjamine,  qui  voyait,  sans  chercher  à  le  comprendre, 
le  changement  survenu  dans  les  manières  de  sa  sœur  aînée, 
lui  en  témoignait  indirectement  sa  joie  et  sa  reconnaissance 
en  lui  prodiguant  les  plus  ardentes  caresses. 

Dutertre  croyait  tout  sauvé,  tout  réparé,  mais  Blondeau,  en 
examinant  les  traits  et  en  prenant  le  poignet  d'Olympe  dans 
ses  doigts  exercés,  fronça  légèrement  le  sourcil  et  dit  : 

—  Ça  va  mieux,  mais  il  faudra  vous  soigner,  et  ne  pas  avoir 
trop  de  journées  comme  celle  d'hier. 

Dutertre ,  inquiet  de  l'expression  étonnée  et  rêveuse  de 
Blondeau,  l'emmena  à  part  pour  l'interroger. 

—  Je  ne  sais  que  vous  dire,  répondit  Blondeau  ;  je  trouve 
un  étrange  désordre  dans  la  circulation  du  sang.  C'est  peut- 
être  la  suite  inévitable  des  émotions  d'hier  ;  mais  je  vous  dis, 
monsieur  Dutertre,  qu'il  ne  faudrait  pas  risquer  souvent  des 
scènes  violentes  devant  votre  femme.  C'est  une  organisation 
très-ébranlée,  assez  mystérieuse,  et  qui  ne  lutterait  pas  victo- 
rieusement contre  des  chagrins  prolongés. 

—  Mon  Dieu!  que  craignez  vous  donc?  s'écria  Dutertre. 
Quels  symptômes  vous  ont  donc  effrayé  tout  à  l'heure? 

—  Je  vous  dirai  cela  dans  quelques  jours,  si,  contre  mon 
espérance,  ces  symptômes  ne  disparaissaient  pas. 

On  remarqua  à  Puy-Verdon,  dès  les  jours  suivants,  que  la 
manière  d'être  de  madame  Dutertre  subissait  un  changement 
extraordinaire.  Jusque-là,  bienveillante  avec  une  sorte  de 
timidité,  et  habituellement  taciturne,  elle  devint  tout  d'un 
coup  expansive,  sensible  à  l'excès,  presque  enthousiaste  dans 
les  témoignages  de  son  affection. 

Olympe  avait  travaillé  quatre  ans  sous  le  regard  haineux  de 
Nathalie,  et  devant  la  fréquente  méfiance  d'Éveline,  à  renfer- 
mer ses  émotions,  à  effacer  sa  personnalité,  à  se  réduire 
autant  que  possible  à  Tétat  d'abstraction,  pour  n'exciter  ni  rail- 
lerie ni  jalousie.  La  vive  reconnaissance  qu'Éveline      ]i.i  u  n  oi 


MONT-REVÉCHE  295 

gnait,  la  conversion  subite  et  miraculeuse  de  Nathalie,  avaient 
si  A'ivcment  touché  Olympe,  qu'elle  s'abandonnait  désormais 
sans  réserve  à  son  naturel.  Ce  naturel  était  tout  l'opposé  de 
l'attilude  forcée  qu'elle  s'était  faite  depuis  son  mariage.  Ita- 
lienne, c'est-à-dire  expansive  et  résolue;  artiste,  c'est-à-dire 
enthousiaste  et  impressionnable,  elle  redevenait  avec  tous  ce 
qu'elle  avait  été  dans  le  secret  de  l'intimité  avec  son  mari, 
avec  Caroline  et  Amédée;  et  encore  n'avait-elle  jamais  été 
brillante  avec  ces  deux  derniers  qu'en  de  rares  et  courts  in- 
stants de  calme  et  d'oubli.  Car  cette  aversion  qu'elle  avait  sen- 
tie s'étendre  sur  elle  d'autre  part,  l'avait  accablée,  à  l'habitude, 
d'une  insurmontable  mélancolie.  Cette  femme,  choyée  et  ado- 
rée dans  son  enfance,  portée  en  triomphe  dans  sa  première 
jeunesse,  née  pour  aimer  et  pour  être  aimée,  n'avait  pu  sup- 
porter, sans  un  effort  immense,  sans  une  résignation  surnatu- 
relle, le  milieu  hostile  où  elle  s'était  trouvée  transplantée  par 
son  mari.  Les  deux  dernières  années  surtout,  où  Nathalie 
s'était  transformée  en  une  (lèche  empoisonnée,  frappant  sans 
relâche  et  pénétrant  par  tous  les  pores;  où  É véline  s'était  éman- 
cipée jusqu'à  faire  craindre  des  écarts  de  jeunesse  dont  Olympe 
portait  devant  le  monde  et  devant  son  mari  la  responsabilité 
délicate,  sans  avoir  l'autorité  nécessaire  pour  les  réprimer;  où 
le  constant  souci  de  cette  femme  infortunée  avait  été  de  cacher 
les  torts  dont  elle  était  la  victime,  enfin  toute  cette  lutte  pro- 
longée contre  les  élans  parfois  impétueux  de  sa  fierté  souffrante 
avait  détruit  en  elle,  à  son  insu,  le  principe  de  la  vie.  Le  jour 
où  son  sort  fut  marqué,  fut  précisément  celui  où  le  violent 
orage  domestique  dont  nous  avons  raconté  les  détails  amena 
trop  tard  des  résultats  heureux.  Olympe  se  crut  sauvée.  Elle 
sentit  le  besoin  de  vivre,  de  ze  manifester,  de  se  dilater  au 
soleil  du  bonheur,  comme  une  plante  brisée  relève  la  tête 
pour  regarder  le  ciel  et  boire  la  rosée  l'espace  d'un  dernier 
matin. 

Elle  avait  caché  ses  talents  supérieurs  dès  le  jour  où  elle 
avait  senti  qu'elle  excitait  l'envie.  A  la  prière  de  Nathalie  et  de 
son  mari,  elle  les  manifesta  de  nouveau  dans  toute  leur  puis- 
sance. Un  jour,  bien  qu'elle  eût  dit  depuis  longtemps  que  sa 
voix  s'était  perdue  dans  linaction,  et  qu'elle  l'eût  cru  elle- 


294  MONT-REVÊCHE 

même^  elle  chanta.  Cette  voix  puissante  et  merveilleuse,  gui- 
dée par  une  science  parfaite,  cette  inspiration  sublime,  rem- 
plirent l'atmosphère  de  Puy-Verdon  de  je  ne  sais  quelle  magie 
délicieuse  et  terrible  dont  tous  les  cœurs  furent  à  la  fois  ravis 
et  oppressés.  Des  larmes  coulèrent  involontairement  de  tous 
les  yeux,  même  de  ceux  de  Nathalie,  qui  crut  entendre  le 
chant  du  cygne  égorgé  par  elle.  É véline,  qui  était  toujours 
couchée  sur  un  lit  de  repos,  et  qu'on  transportait  au  salon  avec 
le  plus  grand  soin,  prit  involontairement  la  main  de  Thierray, 
qui  regardait  Olympe  avec  une  étrange  anxiété.  Thierray  se 
pencha  vers  sa  fiancée  et  lui  dit  tout  bas  : 

—  Ceci  me  fait  plus  de  mal  que  de  bien.  Je  vous  dirai  pour- 
quoi, et  puissé-je  me  tromper  ! 

Thierray,  qui  était  excessivement  nerveux  et  dont  l'organi- 
sation exquise  et  im  peu  souffrante  recevait  toutes  les  impres- 
sions plus  rapides  que  chez  la  plupart  des  hommes,  quitta  le 
salon  et  alla  trouver  Blondeau. 

—  Madame  Dutertre  est  fort  malade,  lui  dit-il,  j'en  suis  sûr  : 
je  ne  suis  pas  médecin,  je  ne  sais  rien,  mais  quand  elle  parle, 
j'ai  froid;  quand  elle  rit,  j'ai  peur;  quand  elle  chante,  j'étouffe. 
Sachez  si  je  rêve. 

—  Madame.  Dutertre  a  une  mauvaise  pierre  dans  son  sac, 
ditBlondeau  avec  une  brutalité  chagrine.  Le  diable  s'en  mêle. 
Elle  va  de  mal  en  pis,  et  personne  ne  s'en  doute.  Je  n'ose  pas 
me  prononcer,  j'ai  pem*  de  tuer  tout  le  monde;  je  ne  m'en- 
dors pas,  je  fais  tout  ce  que  je  dois  fake,  mais  je  crains  bien 
d'en  être  pour  mes  peines. 

La  tristesse  de  Blondeau  en  disait  encore  plus  que  ses  pa- 
roles. Thierray,  oppressé  sous  ce  fatal  secret,  lui  demandait 
chaque  jour  s'il  était  temps  d'éclairer  Dutertre. 

—  Pas  encore!  disait  Blondeau.  On  ne  porte  ces  coups-là 
que  quand  on  n'a  plus  du  tout  d'espérance. 

Qui  eût  pu  deviner,  à  moins  d'une  sorte  de  divination  réelle, 
les  progrès  de  la  maladie  d'Olympe  ?  Sa  beauté  avait  pris  un 
caractère  de  santé  trompeuse.  Un  peu  de  bouffissure  simulait 
l'embonpoint  sur  ses  joues,  parfois  une  légère  coloration  lui 
donnait  un  éclat  qu'elle  n'avait  jamais  eu.  Elle  ne  se  plaignait 
jamais,  elle  cachait  avec  un  soin  extrême  l'étoufîement  subit 


MONT-REVÊCHE  295 

et  les  palpitations  violentes  qu'elle  éprouvait,  attribuant  ces 
malaises  terribles  à  des  ressentiments  passagers  de  la  maladie 
nerveuse  dont  elle  se  croyait  guérie.  Elle  avait  horreur  de  se 
rappeler  le  souvenir  de  ce  mal  qui  était  lié  à  celui  de  ses  cha- 
grins. Vis-à-vis  de  sa  propre  conscience,  se  les  retracer,  c'eût 
été  en  révoquer  le  pardon. 

Elle  était  bien  guérie,  en  effet,  du  mal  présent,  mais  elle 
était  la  proie  d'un  autre  mal  plus  grave,  auquel  le  premier 
l'avait  prédisposée.  Quand  le  déchirement  s'opère  dans  les 
lienj  qui  nous  retiennent  à  la  vie,  il  y  a  longtemps  qu'ils  sont 
usés  en  nous  par  une  force  insensible  et  lente,  mais  acharnée 
et  impitoyable. 

Un  matin.  Olympe  ayant  monté  un  escalier  un  peu  plus  vite 
que  de  coutume,  tomba  suffoquée  sur  la  dernière  marche; 
un  soir  qu'elle  chantait,  elle  s'interrompit  s'écriant,  hors 
d'elle-même  : 

—  De  l'air  !  de  l'air  !  mes  amis,  j'étouffe,  je  meurs  ! 

Les  accidents  devinrent  peu  à  peu  plus  fréquents,  plus  pro- 
longés. La  fièvre  lente  s'établit,  les  forces  diminuèrent  rapi- 
dement; un  matin,  Olympe  ne  put  se  lever  et  pleura  de  dépit 
contre  elle-même,  qui  avait  réussi  à  se  vaincre  jusqu'à  ce  mo- 
ment. Ce  jour-là  Éveline,  debout  et  guérie,  Thierray,  épris  et 
rassuré,  recevaient  la  bénédiction  nuptiale  dans  la  chapelle 
du  château  de  Puy-Verdon.  Olympe  ne  put  y  assister  et  pria 
pour  eux  avec  ferveur. 

Le  lendemain,  Dutertre,  que  l'inquiétude  commençait  à  dé- 
vorer, arracha  de  la  bouche  de  Blondeau  et  de  Martel,  réunis 
en  consultation  à  deux  autres  médecins,  ces  paroles  qui  mé- 
nageaient la  portée  du  coup  fatal  : 

~  Cela  pourrait  devenir  assez  grave.  Tout  fait  craindre  un 
commencement  d'anévrisme  au  cœur. 

Les  médecins  s'étaient  dit  entre  eux  : 

—  C'est  une  femme  morte.  Tout  ce  qui  était  indiqué  par  la 
science  a  été  observé  avec  discernement  par  notre  confrère 
Blondeau.  Qu'il  continue  à  adoucir  les  dernières  luttes  de  la 
vie  ;  qu'il  avertisse  la  famille  avec  ménagement.  Il  n'y  a  plus 
rien  à  tenter. 

Dutertre,  qui  ne  s'était  jamais  endormi  sur  le  danger,  lut 


290  MONT-REYÊCHE 

son  arrêt  dans  les  yeux  humides  de  larmes  du  vieux  Martel, 
qui  encore  plus,  s'il  est  possible,  que  Blondcau,  vénérait  ma- 
dame Dutertre  et  chérissait  sa  famille.  Dutertre  fit  des  efforts 
sublimes  pour  ne  pas  troubler  les  joies  d'un  premier  jour 
d'hyménée  par  le  spectacle  de  son  désespoir. 

Éveline,  facile  à  tromper,  était  toute  à  la  joie  enfantine  de 
marcher,  comme  elle  disait,  sur  la  terre  du  bon  Dieu,  appuyée 
sur  le  bras  de  son  mari.  Elle  était  heureuse  de  ses  toilettes 
splendides,  de  l'affection  qui  l'entourait,  de  la  beauté  nou- 
velle qu'elle  avait  acquise  durant  les  semaines  de  son  inaction. 
Sa  première  fraîcheur,  longtemps  dévorée  par  le  hâle,  avait 
refleuri.  Ses  nerfs,  longtemps  excités  par  des  fatigues  désor- 
données, s'étaient  détendus  dans  le  repos.  Le  caractère  s'en 
ressentait;  il  s'était  détendu  aussi  dans  les  douces  assiduités, 
dans  les  soins  tendres  dont  elle  avait  été  l'objet.  Rendue  aux 
bons  mouvements  de  sa  nature,  elle  aimait  tout  le  monde, 
elle  adorait  son  mari,  et  se  sentait  même  subjuguée  par  lui 
avec  une  sorte  de  plaisir  tout  nouveau  pour  elle. 

Mais  le  soir,  Dutertre  écrivait  à  son  neveu  : 

«  Reviens,  mon  fils.  J'ai  besoin  de  toi  pour  ne  pas  mourir 
avant  elle.  La  maladie  est  incurable,  je  ne  le  vois  que  trop.  Ce 
matin,  elle  a  demandé  pourquoi  tu  n'étais  pas  là  pour  le  ma- 
riage de  ta  sœur  Éveline.  Je  lui  ai  promis  qu'elle  te  verrait 
dans  trois  jours;  elle  s'en  réjouit.  Viens  donc;  je  n'ai  pas  le 
droit  de  te  priver  de  la  dernière  bénédiction  d'une  sainte.  » 


XXXll 

Les  derniers  jours  d'Olympe  approchèrent  sans  qu'elle  les 
sentît  venir.  Dutertre  avait  donné  sa  démission  de  membre  de 
la  Chambre  des  députés  pour  ne  plus  avoir  à  quitter  Olympe. 
La  pauvre  femme  était  heureuse  de  se  voir  réunie  pour  tou- 
jours à  l'homme  qu'elle  chérissait  toujours  avec  idolâtrie.  Elle 
ne  vit  pas  venir  sa  fin.  Une  délicate,  une  savante  sollicitude 
lui  épargna  les  appréhensions  sinistres  de  la  mort.  Elle  s'en- 
dormit comme  un  jeune  oiseau  qui  sent  le  froid  et  la  faim 


MONT-REVIXHE  297 

dans  son  nid  abandonné,  qui  murmure  faiblement  sa  souf- 
france, mais  qui  ne  sait  pas  qu'il  va  mourir. 
Quelques  heures  auparavant ,  elle  avait  dit  à  Amédée  : 

—  Mon  cher  enfant,  je  me  sens  bien  faible.  Je  n'y  comprends 
rien,  car  je  suis  si  heureuse  que  je  ne  me  sens  pas  malade.  Il 
me  semble  que  je  pourrais  me  lever,  marcher,  courir;  mais 
je  n'ai  pas  seulement  la  force  de  lever  un  bras.  Est-ce  qu'on 
meurt  de  faiblesse?  Les  médecins  disent  que  non,  je  ne  le  crois 
pas  non  plus.  Cependant,  si  je  venais  à  mourir,  jure-moi  que 
lu  épouserais  ma  BenjarainC;,  et  que  ni  elle  ni  toi  ne  quitteriez 
jamais  mon  mari. 

Amédée  l'avait  juré.  Dutertre  lutta  pendant  près  d'un  au 
contre  la  tentation  incessante  et  acharnée  du  suicide.  Il  avait 
tellement  la  conscience  de  son  devoir  de  citoyen  et  de  chef  de 
famille,  il  payait  son  désespoir  de  si  peu  de  complaisance, 
qu'il  avait  confessé  à  Amédée  l'espèce  de  monomanie  horrible 
dont  il  était  obsédé,  en  le  priant  de  ne  jamais  le  laisser  seul. 
Amédée,  qui  ressentait  les  mêmes  tentations  dans  un  morne 
silence,  s'attacha  à  lui  comme  son  ombre,  afin  de  le  préserver 
en  se  préservant  lui-même.  Un  ange  de  patience  et  de  douceur 
se  plaçait  souvent  entre  eux  dans  leur  amère  méditation.  C'é- 
tait la  Benjamine.  Inconsolable  de  la  perte  de  celle  qu'elle  avait 
aimée  comme  sa  mère,  elle  était  la  plus  forte  de  la  famille. 
Elle  était  si  ingénieuse  à  consoler  et  à  distraire  les  autres, 
qu'un  jour  Amédée,  dans  une  crise  de  chagrin  violent,  lui  dit 
à  voix  basse,  mais  avec  humeur  : 

—  Laisse-nous,  Benjamine,  ta  gaieté  nous  fait  mal! 
Caroline  ne  répondit  qu'en  répétant  ces  deux  mots  : 

—  Ma  gaieté!...  Puis  elle  pâlit,  trébucha,  et  sortit  en  se  rat- 
trapant aux  meubles  comme  une  personne  ivre. 

Amédée  courut  après  elle,  la  soutint  dans  ses  bras,  et  lui 
demanda  tendrement  pardon  de  son  injustice.  Caroline  fondit 
en  lai'mes  : 

—  Vous  ne  comprenez  donc  pas,  dit-elle,  que  j'ai  plus  de 
chagrin  que  vous  tous,  parce  que  j'ai  perdu  plus  qu'aucun  de 
vous?  Mon  père  a  des  devoirs  pour  le  fortifier  contre  la  dou- 
leur ;  moi  je  n'en  avais  qu'un,  c'était  de  donner  du  bonheur  à 
cet.e  pauvre  femme  qui  n'en  avait  pas  quand  mon  père  était 

17. 


298  MONT-REVÊCHE 

absent.  Éveline  est  marie'e  et  sera  bientôt  mère  d'un  petit  en- 
fant qu'elle  aimera  encore  plus  qu'elle  n'aime  son  mari; 
Nathalie  est  instruite,  spirituelle,  ambitieuse;  toi,  tu  peux 
soulager  mon  père  d'une  partie  de  ses  fatigues  et  ds  ses  tra- 
vaux :  qu'est-ce  que  je  peux,  moi,  et  qu'est-ce  que  je  suis  ? 
Je  ne  suis  ni  une  artiste  comme  Éveline,  ni  une  savante 
comme  Nathalie.  Je  n'aime  pas  le  monde  ;  je  ne  vois  rien  dans 
l'avenir  qui  me  tfente,  rien  dans  le  présent  qui  m'absorbe,  de- 
puis que  ma  pauvre  mère  n'est  plus  là  pour  accepter  mes 
soins,  mon  amour,  et  me  dire  que  je  lui  fais  du  bien.  Oui,  j'ai 
donné  un  peu  de  bonheur  dans  ma  vie,  j'en  suis  sûre  !  Elle  le 
disait  et  je  le  sentais  bien  aussi  1  Et  c'est  déjà  fini  !  A  présent, 
je  ne  suis  plus  bonne  à  rien.  Je  ne  peux  pas  suffire  à  mon  père, 
je  n'ai  pas  assez  d'esprit  pour  le  consoler.  Elle  ne  m'en  de- 
mandait, pas  elle,  elle  m'aimait  tant  !  oui,  elle  m'aimait  en- 
core plus  que  mon  père  ne  m'aime,  s'il  est  possible.  Elle  m'ai- 
mait comme  pas  im  de  vous  ne  m'aimera  jamais.  C'était  ma 
soem-,  parce  qu'elle  était  jeune  et  simple;  c'était  ma  mère, 
parce  qu'elle  était  grande  et  sage.  C'était  ma  fille  aussi,  parce 
qu'elle  était  faible  de  corps,  malgré  son  courage,  et  que  je  la 
soignais  comme  un  petit  enfant.  C'était  tout  pour  moi,  une 
amie,  une  parente ^ un  modèle.  Qu'y  avait-il  sur  la  terre  d'aussi 
beau,  d'aussi  bon,  d'aussi  aimant  qu'elle?  Je  n'étais  pas  seu- 
lement hem-euse  d'être  sa  fille  chérie,  j'en  étais  fière,  j'en 
étais  vaine  !  Et  à  présent,  de  quoi  pourrais-je  tirer  gloire  ?  A 
qui  pourrais-je  être  nécessaire  ?  Ah  !  tu  vois,  Amédée,  je  suis 
gaie,  bien  gaie  !  j'ai  bien  sujet  de  l'être  ! 

C'était  la  première  fois  de  sa  vie  que  Caroline  parlait  si  long- 
temps et  avec  tant  de  feu.  Amédée  sentit  tout  à  coup  que  cette 
bonne  petite  fille  était  tout  simplement  une  grande  âme,  un 
caractère  admirablement  trempé,  uni  au  cœur  le  plustendi3. 
Il  la  pressa  contre  son  sein  et  pleura  avec  elle.  Il  pleura  pour 
la  première  fois  depuis  la  mort  d'Olympe,  et  depuis  ce  jour, 
il  vit  Caroline  avec  d'autres  yeux.  C'était  elle,  en  effet,  qui 
l'emportait  sur  tous  par  l'enthousiasme  et  le  désintéressement  de 
son  amour  pour  la  morte.  Elle  n'avait  vécu  que  par  elle,  elle 
ne  comprenait  pas  encore  qu'elle  pût  vivre  pour  quelque 
autre. 


€0]\€LIJSBO]\ 


Deux  ans  après  la  mort  de  madame  Dutertre,  Thierray  était 
seul  dans  le  salon  de  la  chanoinesse.  Il  avait  conservé  ce  ma- 
noir avec  un  soin  religieux,  et  de  Puy-Verdor.,  qu'il  habitait, 
il  venait  toutes  les  sem.aines  faire  une  tournée  d'inspection  et 
une  sorte  de  méditation  à  Mont-Revêche.  Il  y  avait  gardé  sa 
table  de  travail  :  car,  après  avoir  dit  bonjour  au  pauvre  Ger- 
vais,  qui  avait  perdu  sa  femme,  et  qui,  paralysé  en  partie,  pas- 
sait ses  journées  assis  sur  un  vieux  fauteuil  de  cuir,  dans  un 
coin  de  la  cour  ;  après  avoir  serré  la  main  de  Forget,  dont  il 
avait  fait  le  gardien  du  manoir,  et  dont  toutes  les  fonctions  se 
bornaient  à  transporter  le  vieillard  impotent  d'un  coin  à  l'autre 
et  à  brosser  un  vieil  habit  que  Thierray  lui  avait  laissé  pour 
satisfaire  son  impérieux  besoin  de  brosser  quelque  chose; 
après  avoir  rattaché  les  lierres  et  relevé  les  mauves  pyrami- 
dales que  l'orage  avait  brisées,  Thierray  s'installait  une  heure 
au  salon,  repassait  le  roman  de  sa  vie  et  faisait  quelques  vers 
poiu"  sa  femme.  Il  avait  composé  là,  à  cent  reprises  différentes, 
tout  un  poëme  d'amour,  en  mémoire  de  leurs  premières 
amours,  qu'il  voulait  lui  donneur  quand  il  serait  achevé. 

C'était  l'été;  il  faisait  chaud,  même  dans  le  manoir  de  Mont- 
Revêche.  Le  calmt  solennel  des  bois  environnants  n'était  trou- 
blé que  par  les  cris  aigus  des  martinets  qui  nichaient  dans  le 


300  MONT-REVÊCHE 

donjon,  et  qui  se  disputaient  dans  les  airs  la  proie  destinée  à 
leurs  petits.  Le  perroquet  et  le  paralytique ,  hébétés  dans  la 
cour  par  les  bienfaisantes  influences  du  soleil,  gardaient  côte  à 
côte  un  morne  silence.  Un  des  beaux  chiens  d'Éveline ,  qui 
daignait  partager  désormais  son  afîection  entre  elle  et  son 
mari,  et  suivre  ce  dernier  dans  ses  visites  à  Mont-Revêche, 
était  couché  sur  les  marches  du  salon,  dont  la  porte  restait 
ouverte.  Tout  à  coup,  le  chien  dressa  l'oreille,  gronda,  aboya, 
et  un  instant  après  on  sonna  à  la  porte  massive  de  Mont-Re- 
Yêche.  Forget  alla  ouvrir,  et  Thierray,  que  la  manière  dont  la 
cloche  avait  été  secouée  reportait  à  de  vagues  souvenirs  du 
passé,  se  leva  involontairement  pour  aller  regarder  à  la  fe- 
nêtre. Flavien  entrait  dans  la  cour;  il  s'élança  au-devant 
de  lui. 

—  Ah!  quel  bonheur  inespéré!  s'écria-t  il.  Est-ce  loi?  De- 
puis deux  ans,  pas  un  mot,  pas  une  marque  de  souvenir!  Peu 
s'en  faut  que  je  ne  t'aie  cru  mort  dans  ce  long  voyage.  Tu 
viens  me  voir,  tu  arrives  d'Italie,  n'est-ce  pas?  Tu  vas  rester 
quelques  jours  avec  moi? 

—  Non  pas  avec  toi  précisément,  dit  Flavien  en  lui  rendant 
son  étreinte  amicale  (je  n'ai  pas  le  droit  de  me  présenter  à 
Puy-Verdon  pour  saluer  ta  femme) ,  mais  ici,  où  j'espère  te 
voir  de  temps  en  temps,  et  elle  aussi  peut-être,  car  on  m'a  dit 
dans  le  pays  qu'elle  y  venait  quelquefois. 

—  Elle  y  viendra  dès  aujourd'hui,  s'écria  Thierray.  Éveline 
te  regarde  comme  son  frère;  elle  n'oubliera  jamais  ton  zèle  et 
ta  discrétion  dans  la  malheureuse  circonstance... 

—  Ne  paiions  pas  de  cela,  dit  Flavien. 

—  Eh  bien!  sans  doute,  n'en  parlons  pas;  mais  moi  j'y 
pense  toujours;  car  de  ce  jour-là  date  pour  moi  un  bon- 
heur qui  eût  été  sans  nuages,  si  le  ciel  ne  nous  eût  en- 
levé notre  ange  gardien,  notre  libératrice,  cette  belle  et  noble 
femme... 

—  Ne  parlons  pas  de  cela  !  répéta  Flavien ,  et  une  ombre 
passa  sur  son  front  toujours  droit,  pur  et  un  peu  étroit,  siège 
de  l'obstination,  de  la  sincérité  et  de  la  bonté.  —  Parle-moi  de 
toi,  reprit- il. 


MONT-RRVÉCHli:  501 

—  Oui,  je  le  veux  bien,  dit  Thierray;  mais  avant  tout, 
comme  je  veux  que  tu  voies  aujourd'hui  ma  femme  et  ma  fille, 
je  vais  écrire  deux  lignes  et  expédier  Forget  à  Puy-Yerdon. 
Nous  resterons  avec  toi  jusqu'au  soir.  Forget  nous  fera  dîner 
ici  tant  bien  que  mal. 

—  Je  désirerais,  mon  ami,  que  M.  Dutertre  ne  sût  pas  offi- 
ciellement mon  arrivée.  Mon  nom  seul  doit  lui  rappeler  des 
choses  pénibles...  bien  pénibles  pour  lui...  et  pour  moi  aussi! 

—  Sois  tranquille,  dit  Thierray  écrivant.  Je  recommande  à 
Éveline  de  ne  pas  dire  un  mot  de  toi,  et  Forget,  tu  le  sais,  a  la 
passion  du  silence. 

Quand  le  billet  fut  parti ,  quand  Flavien  eut  été  serrer  la 
main  insensible  du  vieux  Gervais  et  gratter  l'occiput  du  per- 
roquet, quand  il  eut  remercié  son  ami  des  soins  dont  les  deux 
vieillards  étaient  l'objet,  il  rentra  avec  lui  dans  le  salon,  tou- 
jours propre  et  conservé  sans  altération,  avec  tous  ses  colifi- 
chets et  ses  petites  richesses  du  temps  passé. 

—  Maintenant,  causons,  dit-il;  je  suis  venu  ici  pour  te  par- 
ler de  choses  importantes  qui  me  concernent  ;  mais  je  te  de- 
mande la  permission  dû  t'interroger  auparavant...  Es-tu  heu- 
reux, Thierray,  vraiment  heureux  dans  ton  ménage,  en  dépit 
du  chagrin  mortel  qui,  je  le  sais,  a  rempli  la  famille  d'un 
deuil  à  peine  éclairci  au  bout  de  deux  années?  Dis-moi  bien  la 
vérité;  j'y  tiens  essentiellement. 

—  J'entends,  dit  Thierray.  Tu  songes  au  mariage  à  ton  tour, 
et  tu  veux  savoir  si  l'homme  le  plus  indépendant  de  la  terre, 
le  plus  fantasque  dans  ses  projets  de  bonheur,  le  plus  éloigné 
du  parti  qu'il  a  pris  en  épousant,  un  peu  malgré  lui,  peut- 
être,  une  héritière  fort  gâtée  ;  enfin,  si  ton  ami  Thierray,  l'ir- 
résolu, le  difficile  et  le  susceptible,  est  arrivé  à  préférer  le  pré- 
sent au  passé  de  sa  vie.  Je  te  répondrai  en  toute  conscience  : 
Oui.  Tu  vois  donc  que  tu  peux  affronter  le  péril! 

—  Celte  enfant  gâtée,  cette  charmante  enfant,  ta  femme,  est 
donc  devenue?... 

—  Oh!  pas  tout  à  fait  l'idéal  que  je  demandais  parfois  à  la 
destinée  dans  mes  songes  ambitieux.  Il  m'eût  fallu  une  Caro- 
hne  pour  me  faire  la  vie  de  chanoine  que  j'avais  rêvée  dans 
mon  arrière-saison  intellectuelle.  Mais  Caroline  était  alors  une 


302  MONT-REVÉCHE 

enfant,  et,  d'ailleurs,  la  fatalité  était  là  qui  m'a  forcé  de  m'en- 
terrer  dans  une  autre  fantaisie.  Cette  fantaisie  est  devenue  une 
passion,  bon  gré  mal  gré,  et  j'ai  eu  bien  de  la  peine  à  en  faire 
un  véritable  amour.  Mais  le  ciel  m'a  protégé  et  Éveline  m'a 
aidé.  Oui,  Éveline,  c'est  horrible  à  dire!  a  bien  fait  de  se  cas- 
ser un  pied,  et  Dieu  a  bien  fait,  pour  la  conversion  des  en- 
fants gâtés  de  Dutertre,  de  rappeler  à  lui  cette  sainte  femme 
dont  le  monde  n'était  pas  digne.  La  douleur,  en  venant  visiter 
cette  maison  opulente  et  ces  filles  superbes,  a  converti  en  pa- 
tience l'esprit  de  domination,  en  remords  l'esprit  de  lutte,  en 
douceur  l'esprit  de  révolte.  Le  malhem'  est  un  rude  maître. 
Dutertre,  le  noble,  le  désolé,  le  respectable  Dutertre,  l'homme 
de  cœur  et  de  bien  par  excellence ,  le  sauveur  des  pauvres, 
l'ami  des  infortunés,  Torgueil  de  la  famille,  cloué  sur  la  croix 
comme  le  Christ  de  la  paternité,  a  offert  un  spectacle  si  dé- 
chirant à  tous  les  yeux,  que  les  plus  endurcis  se  sont  fondus, 
et  Nathalie  elle-même... 

—  Parle-moi  d'Éveline,  dit  Flavien  avec  un  peu  de  trouble, 
d'Évehne  d'abord. 

—  Oh!  je  ne  demande  pas  mieux!  répondit  Thierray  avec 
empressement.  Foncièrement  bonne  et  vraie,  elle  avait  un  tra- 
vers capital  :  elle  s'imaginait  que  la  vie  est  un  bal,  une  partie 
de  chasse,  moins  encore,  une  toilette,  un  temps  de  galop.  Heu- 
reuse et  triomphante,  elle  eût  tout  brisé  sous  ses  joUs  petits 
pieds;  triste  et  navrée,  elle  est  devenue  bonne  tout  à  fait, 
boniie  comme  un  ange  !  La  résignation  terrible  de  Dutertre  et 
sa  bonté  inouïe  ont  fait  ce  miracle,  auquel  mon  amour  a  peut- 
être  un  peu  contribué  aussi.  Il  n'a  plus  été  question  de  fêtes 
et  de  voyages.  Les  habits  de  deuil  ont  fait  rentrer  les  chiffons. 
Enfin  la  maternité  est  venue ,  et  c'est  là  le  grand  sacrement, 
le  second  baptême  pom'  une  jeune  femme.  Imagine-toi  que 
cette  chère  créature,  qui  est  une  vraie  fée,  a  eu  le  talent  de 
me  donner  une  petite  fille  qui  me  ressemble  à  faire  peur! 
mais  on  en  est  quitte  pour  la  peur,  car,  en  la  regardant,  on 
s'aperçoit  qu'en  dépit  de  cette  ressemblance,  de  cette  frêle  en- 
veloppe, de  ce  teint  brun  et  de  ces  cheveux  noirs  et  rebelles, 
c'est  une  petite  merveille  de  grâce,  de  charme  et  de  gentil- 
lesse. Tu  vas  la  voir,  cela  marche  et  parle  déjà  comme  un  en- 


MONT-REVÉCHE  303 

fant  de  deux  ans,  bien  qu'elle  compte  à  peine  treize  lunes, 
comme  disent  les  sauvages  de  Chateaubriand. 

—  Allons  !  je  suis  heureux  d'entendre  tout  cela,  dit  Flavien; 
et  l'autre  fille  de  Dutertre...  la  Benjamine,  comme  on  l'ap- 
pelait? 

—  La  Benjamine,  comme  on  l'appelle  toujours,  a  épousé 
son  cousin  Amédée,  il  y  a  six  mois.  Ceux-là  sont  heureux. 
Regarde-les  bien,  si  tu  veux  voir  le  ciel  sur  la  terre.  Un  ciel 
un  peu  voilé,  car  il  y  a  encore  des  larrnes  dans  ces  yeux-là. 
Mais  que  de  simplicité,  que  de  dévouement,  que  de  vertus 
à  la  fois  rigides  et  douces  dans  ces  deux  enfants  !  Ils  sont 
si  parfaits,  si  beaux,  vois-tu,  que  cela  donne  envie  de  leur 
ressembler. 

—  Oui,  je  savais  qu'ils  étaient  mariés,  qu'ils  s'aimaient,  dit 
Flavien.  On  m'a  dit  même  que  Caroline  était  singulièrement 
embellie. 

—  Embellie  à  un  point  extraordinaire,  et,  chose  plus  ex- 
traordinaire encore,  mais  qui  te  frappera  si  tu  la  vois,  c'est 
qu'elle  est  arrivée  à  ressembler  à  notre  pauvre  Olympe. 

—  Comment  expliques-tu  cela? 

—  Je  pense  qu'à  force  de  penser  à  elle,  elle  est  venue  à 
bout  de  la  ressusciter  dans  sa  personne,  comme  elle  la  ressus- 
cite dans  son  caractère.  En  grandissant,  elle  a  pris,  je  ne  sais 
comment,  la  souplesse,  la  démarche,  la  grâce  de  cette  femme 
incomparable.  Comme  Olympe  était  son  modèle  en  tout,  son 
type,  son  idéal,  les  toilettes  élégantes  et  simples  de  celle-ci 
ont  servi  et  serviront,  je  crois,  d'éternel  modèle  à  celles  qu'a 
inventées  naïvement  Caroline  pour  plaire  à  son  mari  et  à  son 
père.  Sa  prononciation,  son  accent,  sont  restés  imprégnés  de 
la  musique  des  intonations  d'Olympe.  Et,  après  tout,  qu'y 
a-t-il  de  si  étonnant  ?  Le  corps  n'est-il  pas  le  très-humble  ser- 
viteur, le  reflet  de  l'àme?  N'e^t-ce  pas  une  argile  souple  qui 
s'étend  et  se  façonne  sur  notre  désir,  sui-  notre  volonté,  sur 
notre  contention  d'esprit  !  Ainsi  qu'une  mère  enfante  un  ange 
ou  un  monstie,  selon  que  son  imagination  a  été  ravie  ou  ter- 
rifiée durant  la  gestation,  le  rêve  incessant  d'une  femme 
chérie  ou  abhorrée  ne  peut-il  nous  transformer  nous-mêmes 
en  dénions  ou  eu  divinités  ?  Or,  l'âme  de  Cai'oiine  s'est  faite  si 


304  MONT-REVÉCHE 

semblable  à  celle  d'Olympe,  ses  qualités,  ses  goûts,  ses  vertus, 
ses  instincts  sont  tellement  les  mêmes,  qu'on  la  retrouve  en  elle 
à  chaque  instant  avec  une  douce  surprise,  et  c'est  un  véritable 
bonheur  pour  Dutertre;  c'est  la  plus  réelle  consolation,  le  plus 
effectif  dédommagement  que  Dieu  lui  ait  envoyé. 

—  Mais  tu  ne  me  parles  pas,  dit  Flavien,  d'un  événement 
assez  grave  dans  la  famille,  et  qui  t'a  atteint  comme  les 
autres  ? 

—  Quoi  ?  les  malheurs  matériels  qui  ont  frappé  Dutertre  ? 
la  perte  de  sa  fortune  ?  ma  foi ,  non,  je  n'y  pensais  pas.  Tu 
savais  donc  cela?  Eh  bien,  je  dois  te  dire,  à  la  louange  de 
nous  tous,  que  cela  est  arrivé  dans  un  moment  où  aucun  de 
nous  n'était  capable  de  s'en  affecter,  tant  nous  avions  des  su- 
jets de  douleurs  plus  sérieux.  Pour  mon  compte,  Flavien,  je 
te  confesse  que  je  m'en  suis  réjoui,  autant  que,  dans  ces  tristes 
jours  de  deuil,  je  pouvais  me  réjouir  de  quelque  chose.  Cela 
me  relevait  à  mes  propres  yeux  de  me  sentir  dépossédé  du 
million  de  ma  femme.  Ce  diable  de  million,  je  n'avais  jamais 
pu  en  digérer  l'expectative.  Ce  revenu,  qui  nous  était  assigné 
d'avance,  dépassait  tellement  mes  besoins,  à  moi  qui  avais 
rêvé  six  mille  livres  de  rente  comme  le  but  de  mes  désirs  et 
la  récompense  de  mon  travail,  que  je  me  suis  trouvé  encore 
trop  riche  le  jour  où  Dutertre  nous  a  dit  :  «  Mes  enfants,  voilà 
notre  fortune.  Elle  est  réduite  des  trois  quarts.  Elle  n'est  plus 
que  d'un  miUion  à  partager  en  cinq  parts  égales.  Celle  des 
pauvres  d'abord  :  c'est  la  part  de  Dieu  !  celle  de  mes  trois  filles, 
et  la  mienne  ma  vie  durant.  Nous  étions  riches  :  nous  voici 
dans  la  médiocrité.  Nous  ne  sommes  plus  les  rois  de  la  pro- 
vince :  nous  sommes  encore  des  bourgeois  fort  aisés.  Ne  nous 
plaignons  pas.  Nous  avons  pu  sauver  notre  honneur,  notre 
fierté,  notre  indépendance.  »  Ce  digne  père  !  il  était  presque 
content  d'être  déchargé  des  devoirs  énormes  que  lui  créait  sa 
richesse.  Cette  catastrophe  l'a  sauvé  physiquement  et  forcé- 
ment du  désespoir.  Obligé  de  liquider  sa  position  pour  remplir 
tous  ses  engagements  avec  la  plus  exquise  délicatesse,  il  s'est 
ranimé  et  relevé  sous  le  fardeau  d'un  devoir  nouveau.  Quant 
à  nous,  voici  ce  que,  d'un  commun  accord,  filles  et  gendres, 
nous  avons  décidé  en  conseil  de  famille  :  au  lieu  de  prendre 


MONT-KEVÊCHE  305 

chacun  notre  part,  de  nous  disperser  et  d'aller  parcimonieu- 
sement placer  sur  l'État  notre  capital  à  cinq  pour  cent,  pour 
avoir  chacun  quelque  huit  ou  dix  raille  livres  de  rente,  nous 
avons  tout  mis  en  commun  dans  les  mains  du  père  de  famille, 
et  nous  lui  avons  laissé,  avec  l'aide  d'Ame'dée,  la  gestion  du 
fonds  commun.  Ainsi  cette  belle  terre  de  Puy-Verdon  n'a  pas 
été  démantelée.  On  a  vendu  les  autres  immeubles,  mais  celui- 
là  est  resté  intact.  Le  château,  plein  du  souvenir  d'Olympe, 
était  une  chose  sacrée,  ainsi  que  le  parc  où  sa  tombe  a  été 
bénie  sous  les  saules  de  la  cascade.  Cette  vaste  demeure  est 
d'un  entretien  assez  coûteux,  malgré  la  réduction  du  personnel 
des  serviteurs.  Mais  en  nous  dispersant,  chacun  de  nous  aurait 
eu  pour  s'établir  et  pour  se  loger  le  double  des  frais  que  né- 
cessite la  conservation  du  nid  commun.  Crois  bien,  mon  ami, 
que  cette  réduction  de  fortune,  en  nous  forçant  à  l'économie 
et  à  la  prudence,  a  été  un  grand  bien  pour  ma  femme,  et  pour 
moi  par  conséquent.  Avec  les  chevaux  anglais  ont  disparu  les 
coiu'ses  effrénées  :  on  n'a  plus  de  maux  de  nerfs.  Les  robes  ne 
se  comptent  plus  par  douzaines;  on  n'en  déchire  plus  dans  des 
accès  de  colère.  On  ne  pourrait  avoir  de  riche  appartement  à 
Paris,  de  loges  au  spectacle,  d'équipages  de  luxe;  on  ne  peut 
plus  aller  déployer  ses  grâces  d'écuyère  au  bois  de  Boulogne, 
ni  ses  diamants  à  l'Opéra.  Tout  ce  que  je  redoutais,  tout  ce 
qui  me  donnait  froid  dans  le  dos  le  jour  où,  fort  amoureux, 
mais  fort  inquiet,  je  contractai  ce  mariage,  s'est  évanoui 
comme  un  mauvais  rêve.  J'ai  à  présent  la  joie  et  le  petit  or- 
gueil de  travailler  pour  ajouter,  à  l'aisance  qne  ma  femme 
m'a  donnée,  un  peu  de  luxe  modeste  qu'elle  n'aurait  pas  sans 
moi.  Va,  tout  est  bien  ainsi,  et  je  suis  fier  de  penser  que  j'é- 
lève une  petite  fille  qui  ne  sera  pas  une  riche  héritière,  et  qui 
ne  sera  pas  obligée  de  se  casser  les  jambes  pour  conquérir  un 
mari  pauvre. 

—  Oui,  tout  est  bien  1  dit  Flavien,  mais  tu  ne  m'as  pas  parlé 
de  Mathalie  ? 

Et  Flavien  regarda  attentivement  Thien-ay,  inquiet  et  impa- 
tient de  sa  réponse. 

—  Pauvre  NathaUe  !  dit  Thierray;  que  Dieu  lui  pardonne 
comme  nous  avons  tous  été  forcés  de  lui  pardonner  !  Oui,  elle 


306  MOxNT-REVÊCHE 

nous  y  a  forcés,  mon  ami  !  Soit  repentir  sincère,  soit  retom-  à 
la  raison  et  à  la  ye'rité...  et  au  fait,  l'un  ne  va  pas  sans  l'autre, 
elle  a  réparé  ses  fautes  autant  qu'il  était  en  elle.  Elle  a  soigné 
Olympe  jusqu'au  dernier  jour  avec  un  dévouement  qui  avait 
quelque  chose  de  fiévreux,  tant  c'était  assidu,  humble,  tenace. 
Je  ne  sais  combien  de  nuits  elle  a  passées  à  son  chevet.  Elle  était 
infatigable!  elle  est  de  fer,  elle  est  de  bronze,  cette  fille 
étrange,  pour  le  bien  comme  pour  le  mal.  A  défaut  du  cœur, 
elle  a  la  volonté,  et  quand  la  logique  de  son  esprit  la  ram.ène 
au  devoir,  elle  ressemble  à  ces  ascètes  des  anciens  Jours  qui 
ne  sentaient  plus  ni  le  jeûne,  ni  lïnsomnie.  Après  la  mort 
d'Olympe,  en  voyant  le  désespoir  de  son  père,  elle  est  tombée 
elle-même  dans  un  désespoir  profond.  Elle  s'était  peut-être 
flattée  dans  son  orgueil,  orgueil  bien  placé  cette  fois,  de  le 
dédommager  par  ses  soins  de  la  perte  iiTéparable  qu'il  venait 
de  faire.  Dutertre  a  été  sublime  pour  elle.  Jamais  un  mot,  un 
regai^d,  un  soupir  de  reproche  !  mais  aussi  jamais  un  sourire 
d'espérance  n'est  venu  éclairer  son  front,  pendant  ime  année 
entière  !  La  pauvi-e  NathaUe  n'avait  sans  doute  pas  prévu  (les 
coeurs  tendres  seuls  le  devinent)  qu'il  est  des  douleurs  incura- 
bles, des  regrets  éternels.  Vraiment,  elle  n'avait  pas  compris  le 
mal  qu'elle  faisait  !  En  voyant  blanchu'  presque  subitement  les 
cheveux  de  son  père,  en  remarquant  les  ravages  que  quelques 
mois  firent  sur  cet  homme  si  robuste  et  si  magnifiquement 
organisé,  jusqu'à  lui  donner  l'aspect  prématuré  de  la  vieillesse, 
elle  éprouva  un  tel  efî'roi  qu'elle  tomba  grièvement  malade  à 
son  tour.  Elle  eut  des  accès  de  fièvre,  où,  pendant  son  déhre, 
nous  cmmes  découvrir  qu'une  passion  inassouvie  et  sans 
espoir,  une  passion  plus  noble  que  l'ambition  de  briller,  plus 
douce  que  l'orgueil,  se  mêlait  à  ses  remords  :  mais  le  nom 
qui  s'échappa  de  ses  lèvi-es,  je  ne  puis  le  répéter,  Flavien. 
Ce  secret  trahi  par  le  délire ,  nous  ne  pouvons  le  dire  à  per- 
sonne. 

—  Eh  bien  !  je  le  sais,  moi,  dit  Flavien  visiblement  ému,  ce 
nom,  c'était  le  mien  ! 

—  Comment  sais-tu  cela,  mon  Dieu  ? 

—  N'importe  !  continue.  Je  tiens  beaucoup  à  recueillir  ces 
détails  de  ta  bouche. 


MONT-REVÊCHE  507 

—  Eh  bien ,  j'achève  !  Nathalie,  remise  de  son  transport, 
tomba  dans  un  état  de  langueur  qui  nous  effraya.  Son  père  la 
supplia  de  se  distraire  et  la  confia  à  sa  sœur ,  mademoiselle 
Élisa  Dutertre,  qui  la  conduisit  en  Italie.  Elle  y  a  passé  six 
mois,  et  nous  est  revenue  en  bonne  santé,  fort  belle,  mais  tou- 
jours triste  et  sombre.  Elle  se  conduit,  du  reste,  admirable- 
ment avec  nous.  Elle  est  pleine  d'égards,  de  soins  pour  tous, 
de  désintéressement  et  de  noblesse  dans  tous  ses  procédés.  11 
semble,  à  l'initiative  empressée  qu'elle  prend  dans  toutes  les 
bonnes  actions  que  propose  son  père,  dans  les  sacrifices  per- 
sonnels qu'elle  s'impose  pour  les  seconder,  dans  les  sentiments 
religieux  qu'elle  médite  plutôt  qu'elle  ne  les  exprime,  dans 
le  progrès  même  de  son  talent,  qui  s'est  illuminé  de  grands 
élans  pathétiques,  et  dont  elle  ne  fait  plus  ni  montre  ni  mys- 
tère, qu'elle  ait  non-seulement  entrepris  une  grande  expia- 
tion, mais  qu'encore  elle  ait  réussi  à  vaincre  le  démon  qui 
était  en  elle.  Je  ne  peux  pas  te  dire  d'elle  comme  d'Èveline: 
«  Elle  est  bonne;  »  mais  je  peux  te  dire  :  «  Elle  a  de  la  gran- 
deur !  »  Va,  on  n'est  pas  impunément  la  fille  d'un  homme 
comme  Dutertre.  Quand  on  ne  peut  pas  résumer  toutes  ses 
vertus  comme  Caroline,  on  a  encore,  comme  les  deux  autres, 
une  face  séduisante  ou  solide  de  son  caractère...  Mais  comme 
tu  m'écoutes,  Flavie.i  !...  que  vas-tu  donc  me  dire?  Allons  !  ne 
me  fais  pas  languir  plus  longtemps  ? 

—  Thierray,  dit  Flavien,  Nathalie  ne  vous  a  donc  jamais 
dit  que  je  l'avais  rencontrée  en  Italie  l'année  dernière? 

—  Jamais  I 

—  Eh  bien  !  je  me  suis  trouvé  à  Rome,  à  Naples,  à  Florence, 
à  Venise,  en  même  temps  qu'elle,  et  nous  nous  sommes  beau- 
coup vus  pendant  quatre  mois. 

—  Tu  la  suivais  donc?  dit  Thierray  frappé  de  surprise. 

—  Oui;  d'abord  pour  la  tourmenter,  la  châtier  et  me  venger 
d'elle,  car  elle  m'avait  fait  bien  du  mal,  à  moi  aussi!  —  En- 
suite... mais  n'anticipons  point.  Quand  tu  m'écrivis  la  maladie 
de  madame  Dutertre,  les  circonstances  de  sa  mort,  le  déses- 
poir de  son  mari,  la  désolation  de  la  famille,  je  compris  fort 
bien,  malgré  tous  tes  soins  pour  écarter  cette  pensée,  que 
j'étais  la  cause  première  de  cet  épouvantable  malheur.  Oui, 


308  MONT-REVÉCHE 

c'est  mon  absurde  enthousiasme  pour  cette  femme,  c'est  la 
confidence  insense'e  que  je  t'en  fis  dans  ma  lettre,  c'est  la  fa- 
tuité que  j'eus  de  croire  à  ses  avances  mystérieuses  et  de 
prendre  son  air  malade,  son  accablement  physique,  pour  des 
symptômes  de  faiblesse  morale,  qui  rendirent  Dutertre  jaloux 
au  point  de  calomnier  un  instant  dans  sa  pensée  la  visite  de  sa 
femme  ici,  et  de  vouloir  se  battre  avec  moi  le  soir  même.  Du- 
tertre est  trop  passionné  pour  qu'un  orage  n'ait  pas  éclaté  ce 
jour-là  sur  la  tête  de  la  pauvre  Olympe.  C'est  cet  orage,  c'est 
donc  ma  lettre,  c'est  donc  moi  qui  l'ai  tuée!  Je  ne  m'en  con- 
solerai, je  ne  me  le  pardonnerai  jamais.  J'ai  voyagé  pour  m'en 
distraire,  je  ne  m'en  suis  pas  distrait. 

»  Un  jour  que,  plongé  précisément  dans  ces  souvenirs  d'a- 
mertume, j'errais  sur  le  Vésuve,  je  me  trouvai  face  à  face  avec 
Nathalie.  J'éprouvai  contre  elle  un  mouvement  de  haine  et  de 
ressentiment  insurmontable.  Je  voyais  en  elle  l'assassin  qu 
avait  saisi  l'arme  dans  ma  main  imprudente  pour  la  plonger 
dans  le  cœur  de  son  père  et  de  l'autre  victime.  Je  l'abordai; 
je  la  suivis  ;  je  l'accablai  de  sarcasmes  cruels,  féroces,  que  les 
personnes  qui  l'accompagnaient  ne  pouvaient  comprendre, 
mais  qui  pénétraient  jusqu'au  fond  de  son  âme.  Elle  fut  im- 
passible de  douceur  et  de  patience. 

»  Je  m'attachai  à  ses  pas;  je  la  retrouvais  dans  toutes  ses 
promenades.  Triste  et  vêtue  de  deuil,  ne  paraissant  jamais 
dans  le  monde,  belle  d'une  beauté  qui  m'irritait,  et  que  je 
regardais  comme  une  erreur  de  la  Providence ,  elle  inspirait 
beaucoup  de  respect  et  d'intérêt.  J'en  étais  outré;  mais,  par 
considération  pour  Dutertre,  dont  le  nom  m'est  devenu  sa- 
cre,  je  m'abstenais  de  parler  d'elle.  Je  m'en  dédommageais 
dans  nos  rencontres.  Je  trouvais  des  prétextes  pour  la  voir, 
afin  de  lui  faire  sentir,  à  elle  seule,  mon  aversion  et  mon 
ressentimen\  Sa  patience  usa  ma  cruauté,  et  un  jour  où  je 
me  trouvai  seul  avec  elle,  elle  ouvrit  son  cœur  oppressé  et 
me  raconta  sa  vie  avec  une  éloquence,  une  vérité,  une  puis- 
sance d'hum'lité  qui  me  subjuguèrent.  Elle  ne  craignit  pas 
de  me  dire  son  inclination  pour  moi,  et  elle  le  fit  avec  une 
dignité  si  étrange  au  milieu  de  l'hmniliation  à  laquelle  je  la 
voyais  se  condamner,  qu'elle  devint  à  mes  yeux  un  problème 


MONT-REVÉCHE  309 

des  plus  excitants  pour  mon  esprit...  le  dirai -je?  pour  mon 
cœur.  Oui,  après  trois  mois  de  l'atroce  supplice  que  je  lui  in- 
fligeais en  répondant  à  son  amour  par  tous  les  témoignages 
de  la  haine,  je  me  sentis  fatigué,  honteux,  vaincu.  Cette 
f  jmme  était  tout  l'opposé  du  type  de  faiblesse  que  j'aime  ;  car 
elle  restait  forte  comme  un  lion  dans  son  abaissement  volon- 
taire. Eh  bien,  ce  caractère  me  pénétra  par  sa  nouveauté,  par 
sa  bizarrerie.  11  donnait  une  vaste  carrière  à  mon  orgueil,  à 
mon  despotisme,  il  en  flattait  les  besoins,  jusqu'alors  inassou- 
vis; car  s'il  est  doux  de  posséder  la  douceur  qui  s'abandonne, 
il  est  beau  de  gouverner  la  force  qui  se  livre. 

»  Enûn,  par  une  réaction  que  j'aurais  dû  prévoir  d'avance, 
tant  elle  est  naturelle,  j'eus  des  remords,  de  la  pitié,  du  res- 
pect, de  l'amour  pour  Nathalie.  Je  l'aimai  beaucoup,  mais 
sans  jamais  le  lui  dire.  Je  ne  voulais  être  que  son  ami. 

))  Au  moment  oii  elle  repartit  pour  la  France  et  le  Nivernais, 
je  fus  cependant  violemment  tenté  de  me  jeter  à  ses  pieds  et  de 
lui  demander  pardon.  Je  résistai  ;  mais  je  crois  qu'elle  vit  mon 
trouble,  et  que,  depuis  ce  jour-là,  elle  a  espéré,  elle  a  attendu. 

»  J'essayai  de  l'oublier,  je  ne  l'oubliai  pas.  J'appris  la  perte 
que  Dutertre  avait  faite  de  sa  fortune  ;  dès  lors,  mon  parti  fut 
pris.  Je  lui  avais  fait  tant  de  mal,  à  lui  !  Je  lui  devais  au  moins 
un  nom  sans  tache  et  une  fortune  sans  péril  pour  celle  de 
ses  filles  qui  était  difficile,  peut-être  impossible  à  marier.  J'ai 
attendu  que  la  conversion  sincère  et  durable  de  Nathalie  me 
fût  attestée  par  le  temps.  Je  viens  d'en  recevoir  de  toi  l'assu- 
rance, et  comme  autrefois  je  m'étais  voulu  charger  de  de- 
mander pour  toi  à  Dutertre  la  main  d'Éveline ,  je  te  charge 
aujourd'hui  de  le  pressentir,  à  l'effet  d'obtenir  pour  moi  la 
main  de  Nathalie. 

—  C'est  Éveline,  c'est  Amédée  et  sa  femme  qui  s'en  char- 
geront avec  moi,  s'écria  Thierray,  car  ma  femme  te  doit  de 
la  reconnaissance,  et  nous  devons  tous  du  bonheur  à  Nathalie. 
Elle  a  expié,  car  elle  a  beaucoup  souffert,  et  je  sais  qu'elle 
t'aime  avec  passion.  Je  sais  qu'elle  n'espère  plus,  qu'elle  est 
désolée,  et  qu'elle  est  restée  pieusement  résignée  à  son  sort. 
Ceci  est  la  dernière  épreuve.  Crois  en  elle,  Flavien,  crois  à 
l'avenir,  c'est  la  fille  de  Dutertre  ! 


SiO  MONT-REVÊCHE 

Dutertre  ne  fut  pas  surpris  de  l'offre  de  Flavien.  Nathalie, 
muette  avec  tous  les  autres  sur  sa  rencontre  en  Italie  avec  ce 
jeune  homme,  avait  ouvert  son  cœur  et  cjiîfessé  sa  souffrance 
à  son  père.  Dutertre  sentit  ce  qu'il  y  avait  de  généreux  envers 
lui  dans  ce  besoin  que  Flavien  éprouvait  de  ramener  un  peu 
de  joie  dans  sa  famille.  Il  agréa  sa  demande. 

Nathalie  voulut  habiter  Mont-Revêche  dans  les  premiers 
temps  de  son  mariage,  sans  en  chasser  sa  sœur  et  Thierray, 
qu'elle  y  reçut  avec  une  constante  aménité.  La  tristesse  de 
cette  demeure  semblait  s'harmoniser  avec  le  caractère  grave 
et  pensif  de  sa  beauté. 

Elle  a  paru  dans  le  monde  avec  son  mari ,  mais  sans  se 
montrer  enivrée  des  succès  que  son  attitude  royale  et  son  in- 
telligence sérieuse  lui  ont  valus.  Elle  a  facilement  engage  son 
mari  à  passer  la  moitié  de  l'année  avec  elle,  tantôt  à  Puy- 
Verdon,  tantôt  à  Mont-Revêche,  où  elle  se  plaît  particulière- 
ment et  où  elle  soigne  très-charitablement  le  vieux  serviteur 
et  le  vieux  perroquet  de  la  chanoinesse.  Sa  conduite  est  exem- 
plaire et  sa  soumission  à  son  mari  tient  du  parti  pris.  C'est 
une  grande  preuve  de  son  jugement  ;  car  Flavien,  le  plus 
doux  et  le  meilleur  des  hommes,  a  toujours  la  passion  de  se 
croire  le  maître,  et  pourvu  que  sa  femme  le  lui  persuade, 
elle  est  certaine  de  le  dominer  toujours. 

Cependant  elle  n'abuse  point  de  son  empire,  et  sait  rendre 
heureux  un  caractèie  hardi,  entreprenant  et  faible  dont  elle 
connaît  toutes  les  qualités  et  toutes  les  défaillances.  Moins 
heureuse  que  ses  sœurs,  elle  n'a  pas  d'enfant.  Cette  stérilité 
l'afflige  et  l'humilie  au  fond  du  cœur,  mais  elle  sait  se  la  faire 
pardonner  par  l'humilité  austère  avec  laquelle  elle  sait  dire  à 
son  mari  :  — Dieu  n'a  pas  béni  mes  entrailles.  Je  ne  le  méritais 
pas.  En  me  donnant  votre  amour,  il  fallait  bien  un  châtiment 
pour  mon  passé.  Autrement,  à  force  d'être  miséricordieux,  le 
ciel  aurait  cessé  d'être  juste  ! 

Amédée  chérit  sa  femme.  11  trouve  qu'elle  ressemble  à 
Olympe,  mais  parfois  il  pense  qu'elle  est  plus  belle  encore. 

Dutertre  a  repris  ses  forces  j  mais  au  lieu  d'avoir,  comme 
à  quarante  ans,  l'air  d'un  homme  de  trente,  il  a  l'air  d'en 
avoir  dix  de  plus  que  son  âge.  Il  est  le  chef  adoré  d'une  fa- 


MONT-REVÊCHE  311 

mille  superbe.  Son  front,  resté  pur  de  rides,  est  le  siège  d'une 
sérénité  divine,  mais  son  regard  est  celui  d'un  martyr  qui 
subit  la  torture  de  la  vie.  Chaque  jour  il  va  regarder  en  si- 
lence la  tombe  de  sa  femme  ;  mais  Benjamine,  qui  l'épie,  a 
soin  qu'il  y  trouve  un  de  ses  beaux  enfants  couché  dans  les 
fleurs,  ou  elle-même  agenouillée  sous  les  saules. 


FIN, 


(     BmifOTHECA 


Réseau  de  bibliothèques 

Université  d'Ottawa 

Echéance 


Library  Network 

University  of  Ottawa 

Date  Due 


a39003  003^837^96 


CE  PC   2411 

.MÇ  1857 

COO   S4iNDf  GEORGE  f'ONT-R  EVECH  E 

ACC#  1226781